La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 2: La Beauté du Diable
Le ciel de Gaïa n'était pas vraiment différent de celui de la Terre, mis à part les deux lunes qui tournoyaient à travers les nuages, et qui me paraissaient l'écho d'un lointain souvenir.
J'avais quitté la Terre depuis à peine quelques heures, et déjà, elle me semblait lointaine et étrangère. Le petit port de pêche, le lycée, et même Gwen… tout cela me semblait être les souvenirs d'une autre personne. D'un autre moi, égaré à travers les couloirs de l'espace et du temps, et qui était finalement parvenu à trouver sa véritable identité et sa véritable maison.
Folken ne m'avait pas permis de déambuler seule à travers les couloirs de ce qui semblait être un vaisseau, ou quelque chose d'approchant. J'ignorais pourquoi, mais quelque chose me disait que cette décision était justifiée, et je n'avais pas cherché à la défier. Le visage collé à la lucarne, je regardais le paysage défiler à plusieurs kilomètres sous mes pieds. Des montagnes, des océans, des plaines… et même parfois, des cités, dont je ne parvenais à discerner que les ports.
Je soupirai, frustrée de devoir rester cantonnée à cette cellule minuscule, alors que j'avais sous mes pieds un monde encore inexploré à découvrir. Un monde dont le salut dépendait en partie de moi…
C'était étrange de pouvoir se dire cela. Presque suspect. Mais cela me mettait dans un état d'excitation incroyable. Pour la première fois de ma vie, l'avenir me paraissait rempli de promesses et de grands espoirs.
Je me laissai tomber en arrière sur le lit. Le matelas était effroyablement dur. Je me posai alors des tas de questions sur les coutumes des habitants de ce monde. Que mangeaient-ils, par exemple ? Depuis que j'étais arrivée ici, je n'avais encore rien avalé. Je n'avais encore rencontré personne à part Folken et l'Empereur. Je n'avais encore rien vu.
Comme un écho à cette pensée, des bruits insolites se firent entendre derrière la porte de la cellule. Je me dressai sur le lit, inquiète. Je me doutais déjà que la porte était gardée, mais j'ignorais si c'était pour ma propre protection et pour m'empêcher de sortir.
Une voix s'éleva à travers le tumulte. Une voix qui me parut bizarrement familière.
- Laisse-moi entrer…
- Mais le seigneur Folken…
La résonance d'un corps qui tombe.
Puis le crissement d'un verrou. J'ignore pourquoi, à cet instant, j'eus le réflexe de me glisser sous le lit. Quelque chose me disait que la personne qui allait franchir cette porte ne nourrissait pas d'intentions très amicales à mon égard…
J'entendis la porte s'ouvrir. Puis je vis des bottes métalliques marteler le sol, rouges comme le sang. Je me repliai encore un peu plus sur moi-même. Mon pied percuta un objet plongé dans le noir. Un espèce de bout de bois pointu, qui avait du se décrocher des pieds du lit. Je m'en saisi et le serrai entre mes doigts.
C'était un moyen de défense un peu pauvre, mais c'était tout ce que j'avais. Le tout était de s'en servir efficacement.
Une voix aux accents féminins déchira l'air.
- Inutile de te cacher… je sais que tu es ici…
Les bottes métalliques s'arrêtèrent à ma hauteur. C'était le moment ou jamais. Je fis glisser l'une de mes jambes et percutai celles de l'intrus, qui perdit l'équilibre et s'écroula à terre. Sans chercher à savoir de qui il s'agissait, je bondis hors de ma cachette et me dirigeai vers la porte.
- Sale petite peste… !
Dans le couloir, je vis un homme. Un garde, qui avait du être assommé, ou pire encore. Mais je n'avais aucune envie de vérifier. Je courrai comme une damnée à travers le couloir, le piquet de bois à la main.
Derrière moi, la résonance des bottes métalliques s'accélérait. Je n'eus pas le courage de jeter un œil. Une voix furieuse et cristalline me déchira les tympans.
- Tu vas me payer ça !
Un point de côté commençait à me tirailler l'estomac. Le couloir semblait ne jamais finir. D'ailleurs, j'ignorai où il allait me mener. Peut-être à un cul de sac.
Je commençais à m'essouffler. Je compris qu'il était inutile de continuer sur ma lancée. Les bottes métalliques me rattrapaient. Je ne voulais pas attendre de me faire attraper.
Je stoppai nette ma course et fit volte-face afin de me confronter à mon poursuivant. Il me talonnait de dix bons mètres. Je n'entrevis d'abord que sa silhouette, déformée par une armure massive et étincelante. Une armure rouge sang.
Il s'immobilisa lui aussi, à quelques mètres de moi. Ses yeux rouges brillaient à travers l'obscurité, tels ceux d'un fauve en attente de bondir sur sa frêle et inoffensive proie.
Je brandis mon pieux face à lui, menaçante.
- Je vous préviens, si vous approchez, je vous embroche…
Un rire s'éleva dans l'espace. Le rire d'un fou.
- Tu comptes te défendre avec ce bout de bois… ? Les habitants de ta planète sont-ils tous aussi stupides ?
Un éclair déchira le néant. Un sourire cruel se détacha. Et je pus voir son visage. Spectral, fier… que je pris d'abord pour celui d'une femme. Une jeune et belle femme aux cheveux couleur de neige.
Et qui pointait une épée vers moi…
- Les habitants de votre planète sont-ils tous aussi lâches, pour s'en prendre à quelqu'un qui se défend avec un bout de bois ? lâchai-je, du tac au tac, la main tremblante.
Le visage de mon agresseur se décomposa.
- Tu me traites de lâche… d'autres que toi sont morts pour moins que ça…
L'épée devant moi s'abaissa.
- Mais je ne gaspillerai pas mon talent pour tuer une femme…
J'allais répliquer, lorsque la voix de Folken résonna à travers le couloir, remplie d'une rage contenue.
- Dilandau !
Mon agresseur rengaina son épée sans réellement se presser, tandis que la silhouette fantomatique de Folken s'approchait.
- Folken, je faisais justement connaissance avec ta protégée…
Le ton ironique de ce Dilandau laissait supposer un profond mépris de l'autorité.
- … si je peux te donner un conseil, tu devrais la garder enfermée, c'est une vraie furie… elle aurait pu me blesser avec ce piquet à moitié moisi…
Il tourna les talons avec suffisance. Je le regardai s'éloigner en serrant les dents, tandis que Folken posait son regard triste sur moi.
- Espèce de sale petit merdeux…
Je laissai tomber rageusement le pieux et m'adossait contre le mur, essoufflée.
- Je crains, annonça Folken, que vous ne veniez de faire connaissance avec le commandant Dilandau Albatou… Ses manières sont un peu… brutales, mais vous vous y ferez…
- Ca, fis-je sombrement d'une voix que je ne me connaissais pas, ce sera à moi d'en juger…
A ce moment précis, je me sentis terriblement fatiguée.
- Je… je crois que ça va faire un moment que je n'ai rien mangé…
- Si vous voulez bien retourner dans votre cellule, je vais charger quelqu'un de remédier à cet oubli…
J'acquiesçai et prit la direction de ma cellule, en proie à de terribles tiraillements dans l'estomac.
Ainsi se passa ma première confrontation avec Dilandau. Si on m'avait dit à cet instant précis, que je serai un jour à ses ordres, je n'y aurai certainement pas cru. Et lui non plus, sans doute…
Je regardais le récipient qui me faisait office d'assiette avec appréhension. La mixture qu'il contenait ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.
Ce qui ne m'encourageait pas vraiment à essayer… mais j'avais si faim que j'aurais été prête à manger n'importe quoi.
Je me saisis de la cuillère et la glissai à travers l'immonde purée pisseuse qui me faisait office de repas, avant de l'avaler en fermant les yeux, en espérant que le goût passerait le plus vite possible.
C'était absolument infect, mais je me dis qu'à la longue, je finirai bien par m'y faire.
En attendant, j'avais bien d'autres préoccupations en tête.
Depuis quelques heures, une agitation intense animait le vaisseau. Des bruits de pas métalliques résonnaient un peu partout, comme si une armée de soldats se préparait à partir en guerre.
Dehors, à travers la lucarne, d'étranges vaisseaux, qui ressemblaient au géant rouge que j'avais entrevu sur terre, déchiraient le ciel et partaient en direction d'une cité gorgée de lumière, entourée d'une immense forêt.
L'Empire Zaïbacher avait-il l'intention d'envahir cette cité ? Etait-ce le royaume dont m'avait parlé Folken, et qui détenait la puissance d'Atlantis ?
Quoi qu'il en soit, je me refusai à rester là les bras croisés, en ignorant tout de ce qui était censé me concerner. Si le destin de Gaïa dépendait en partie de moi, je décidai de prendre les choses en main.
Je frappai contre la porte de la cellule et m'adressai au garde que je supposais être en faction dans le couloir.
- Excusez-moi, mais je voudrais sortir…
Une voix gutturale me répondit avec un étrange accent.
- Le seigneur Folken a été formel… vous ne devez pas quitter cette cellule…
- J'imagine que j'ai quand même le droit d'aller aux cabinets, à moins que vous n'en disposiez pas sur cette planète…
Un long silence s'ensuivit, plutôt encourageant. Je pouvais imaginer la gêne du garde. Puis le verrou céda, et un homme vêtu d'une armure grise apparut, bougon.
- C'est entendu… fit-il. Mais je vous accompagne…
Le soldat me conduisit au bout du couloir, vers une petite porte close. J'abaissais la poignée, hésitante, et découvrit le trou qui faisait office de toilettes. Je m'assurai qu'elles disposaient d'une quelconque bouche d'aération, et refermai la porte derrière moi.
J'ôtai la grille de la bouche sans trop de difficulté. Par chance, le conduit était suffisamment grand pour que je puisse m'y faufiler. Après quelques exercices d'équilibre auxquels je n'étais pas vraiment habituée, je parvins enfin à ramper le long du conduit. Quelques mètres plus loin, une seconde bouche m'attendait, donnant accès à un autre couloir. Je regardai à travers la grille, m'assurant que la voie était libre, et me laissai glisser sur le sol. Au-dessus de moi, les bruits de pas se faisaient plus proches. Et je pouvais même entendre des voix.
- Envahir Fanélia ne représente aucune difficulté pour notre armée… notre avancée technologique sur ces primitifs nous assurera la victoire…
Je suivis le couloir, ignorant tout de l'endroit vers lequel il allait me mener. Mon cœur battait à tout rompre. J'étais effrayée à l'idée de me faire prendre, et bizarrement, cela me plaisait. Sans doute parce que savais que je ne risquais rien. Si de moi dépendait réellement l'avenir de l'empire Zaïbacher et de Gaïa, nul doute que personne n'oserait me faire du tort.
Je me sentais puissante, incroyablement puissante. Un peu comme une enfant gâtée à qui tout serait dû, et qui pourrait faire tout ce qui lui plairait sans craindre d'être sermonnée.
Soudain, je m'arrêtai net. L'ombre d'une armure apparut dans un virage. Elle marchait en direction d'une large porte, qui s'ouvrit avec fracas, emplissant le couloir d'un tumulte guerrier et d'odeurs de métal. Il n'en fallut pas plus pour éveiller ma curiosité. Je décidai de le suivre.
La porte se déroba devant moi.
Je laissai échapper une exclamation de surprise.
Un vide vertigineux s'écoulait sous mes pieds. Je m'accrochai à la rembarre qui l'entourait, de peur de tomber. Des géants de métal volaient à travers l'espace, d'autres, inanimés, attendaient sagement le long d'immenses passerelles leur pilote.
Partout, des hommes en armures s'affairaient, aiguisant leurs épées et leurs armes, toutes plus menaçantes les unes que les autres.
Je m'apprêtai à quitter les lieux, doutant des intentions amicales de ces soldats à mon encontre, s'ils me découvraient dans ce hangar, lorsqu'une silhouette massive attira mon regard.
Garé à quelques mètres de moi, isolé des autres, un géant de métal rouge attendait son propriétaire.
- Le géant qui m'est apparu sur terre…
Je m'approchai avec précaution. C'était bien lui. Il n'y avait aucun doute.
C'était ce géant que le Destin avait désigné pour provoquer mon arrivée sur Gaïa.
- Le diable… murmurai-je en souriant.
Même ainsi, immobilisé dans ce hangar, cet engin était impressionnant. Presque diabolique.
- Quelle étrange manière de faire la guerre… avec des géants d'acier…
Comment fonctionnait-il ? Qui le pilotait ? Cette machine me fascinait. Mais je me refusais à l'approcher.
Des pas métalliques se firent entendre derrière moi. Je sursautai.
J'étais prise. Trop tard pour reculer. Je décidai de faire face au soldat et de justifier ma présence du mieux que je pouvais.
Mais je n'eus pas besoin de le faire. En découvrant le visage de mon interlocuteur, un sourire amer se dessina sur mes lèvres. Et sur les siennes.
- On peut savoir ce que tu fais là ? Je croyais que tu ne pouvais pas sortir de ta cellule…
Le commandant Dilandau me bouscula légèrement afin de passer. J'eus la désagréable sensation, que si je n'avais pas été une femme, la secousse aurait été bien plus violente.
- Je vais où je veux, quand je le veux… répliquai-je avec cette détermination qui me surprenait tant depuis que j'étais sur Gaïa, et qui me faisait tant défaut sur terre. Je ne suis aux ordres de personne…
Le jeune homme jeta un regard intrigué dans ma direction, qu'il s'efforçait en vain de rendre désintéressé, avant de se diriger vers le géant rouge.
- Ce… truc est à vous ? fis-je, surprise, en le voyant actionner le mécanisme d'ouverture d'un genre de cockpit.
Il ne daigna même pas répondre. Mais je ne me démontai pas pour autant.
- Mais alors, c'est vous… c'est vous que j'ai vu sur terre…
Un sourire détestable pointa sur ses lèvres pâles, tandis qu'il s'installait sur le siège du pilote, et que le mécanisme se refermait sur lui, ne laissant plus entrevoir que la silhouette du géant rouge.
Une voix abyssale résonna à travers le hangar, comme amplifiée par un genre de haut-parleur.
La même voix que celle que j'avais entendue sur terre.
- Tu n'es pas aussi bête que je l'aurais cru…
Puis le géant s'envola à la rencontre du vide, laissant derrière lui une forte odeur de souffre.
Cette odeur commençait à me plaire. Je le regardai disparaître à travers le gouffre, fascinée.
- Quelle fabuleuse machine… j'aimerais tant…
Des bruits de pas derrière moi interrompirent le cours de mes pensées. Je reconnus le soldat en faction devant ma cellule, accompagné de deux autres.
- Le Seigneur Folken souhaite vous voir… annonça-t-il sans même faire une quelconque allusion à ma fugue, ce qui ne me surpris pas vraiment et me conforta dans ma toute nouvelle assurance.
- Alors, je vous suis… fis-je en passant devant eux.
Je retrouvai Folken dans une salle qui ressemblait fort à un poste d'observation et de commandes, et dans laquelle beaucoup de monde s'animait.
Une immense baie vitrée laissait entrevoir le panorama d'une bataille. D'une ville assiégée, sur laquelle plongeaient les géants d'aciers comme un essaim d'apocalypse.
- Voici Fanélia… déclara Folken sans même se retourner, d'un ton qui trahissait une certaine tristesse.
Je m'approchai de lui et regardai les flammes qui s'élevaient à travers la cité avec une indifférence qui me surpris.
- Cette cité a-t-elle tenté de freiner l'accomplissement du destin ? demandai-je d'un ton détaché.
Un sourire étrange pointa sur les lèvres du général en chef des armées de Zaïbacher, mêlé d'amertume et d'un certain cynisme.
- En quelque sorte, oui… nous devons soumettre tous les royaumes de Gaïa et les rallier à notre Empire… nous devons pacifier Gaïa afin que puisse s'accomplir le Destin...
- Vos méthodes de pacifications me paraissent douteuses, Folken… fis-je.
Mais ma voix ne comportait aucun éclat de remords ni de protestation d'aucune sorte.
- Vous ne craignez pas les représailles ? Après tout, tous ces royaumes que vous attaquez pourraient s'allier contre vous… et vous détruire…
- Ils le pourraient… cracha Folken. Si seulement ils pouvaient connaître l'identité de leur agresseur… mais les capes mimétiques qui équipent nos Guymelefs les rendent invisibles face à nos adversaires…
- Il y a une certaine forme de lâcheté dans tout cela… observai-je sans quitter des yeux les géants d'acier qui volaient autour du vaisseau. Mais ces machines sont surprenantes… réellement surprenantes… Est-ce ainsi que tout le monde se bat sur Gaïa ?
- C'est ainsi… acquiesça Folken en posant un regard intrigué sur moi, et je le vis, vaguement réticent.
Que vit-il à ce moment précis ? Une jeune fille de quinze ans au regard avide de sang ?
Oui, maintenant, je sais que c'est ce qu'il a vu…
Car à partir de cet instant, l'adolescente timide de la Lune des Illusions s'était mutée en quelqu'un d'autre. Elle allait accomplir sa destinée sur Gaïa.
Elle savait pourquoi elle était venue ici, sur ce monde lointain et inconnu.
- Je veux apprendre à piloter l'un des ces engins… lâchai-je, sans même m'en rendre compte. Je sais que j'en suis capable… c'est comme une intuition… un appel… ces géants m'appellent…
- Ta destinée serait d'être soldat… murmura Folken. Mais des soldats, nous en avons déjà… pourquoi le Destin nous aurait-il envoyé un soldat…
Moi, je ne l'écoutais déjà plus. Je n'avais qu'une seule et unique envie : fusionner avec l'un de ces géants et voler à travers le ciel de Gaïa.
Et peut m'importait si pour cela, je devais brûler une centaine de villes comme Fanélia. Peut m'importait ce monde. Ce monde m'avait appelé, je répondais à son appel.
- Je piloterai les géants de Zaïbacher, et j'accomplirai mon destin et celui de Gaïa…
