La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 3: L'appel du Géant
A partir de ce jour, Folken me laissa le droit de circuler librement à travers le vaisseau. Sans doute savait-il déjà qu'il avait perdu tout contrôle sur mes actions et mes pensées.
A présent, je n'obéissais qu'au Destin. A l'appel du géant.
Ce que j'avais tout d'abord pris pour un vaisseau, était en fait une forteresse mobile. Celle-ci portait le nom de Biwan, mais il en existait d'autres, semblables, un peu partout en stationnement au-dessus de Gaïa. Une incroyable machine de guerre, remplie de géants d'acier et de soldats en armure.
L'odeur de la guerre était partout. C'était comme si je l'avais toujours connue.
Il me tardait tant de pouvoir piloter l'un de ces géants d'acier… mais les jours s'écoulaient, et Folken ne semblait pas décidé à faire de moi un soldat. En fait, j'avais l'impression qu'il m'évitait depuis notre dernière entrevue. Comme on évite un monstre.
Comme chaque jour depuis ma « révélation », assise dans un coin du hangar, j'observais ces géants qui s'animaient et volaient, ainsi que leurs pilotes, qui inlassablement, les récuraient et aiguisaient leurs griffes, en se racontant des blagues plus ou moins douteuses, sans même se soucier de ma présence. Je les imaginais au combat. Rapides, majestueux, puissants, déchirant le ciel de leurs lames.
Je commençais à comprendre leur fonctionnement. Ce n'était en fait qu'un vaste pantin articulé, manipulé par son pilote. Les gestes de l'homme devenaient celui de la machine. L'homme devenait la machine. Il se battait à travers elle.
C'était bien plus qu'une simple armure, pourtant. Parfois, il me semblait, en les regardant, qu'ils possédaient une vie propre. Que chacune de leurs articulations se souvenaient des batailles passées, et des souffrances de leur pilote.
Soudain, le silence envahit le hangar, comme si une malédiction s'était abattue sur les soldats d'ordinaires si joviaux. Je levai les yeux vers la porte d'entrée.
Alignés comme des pions sur un échiquier, des soldats venaient de faire leur entrée, et je vis, à l'expression des autres guerriers à travers le hangar, que ceux ci n'étaient guère appréciés.
Leurs armures étaient différentes de celles que j'avais pu observer jusqu'alors. Sombres, solennelles, inquiétantes. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut la jeunesse de ceux qui l'arboraient. Leurs visages, pâles, et d'une beauté presque irréelle, étaient ceux d'enfants qui auraient grandi prématurément. D'anges déchus propulsés par accident dans l'obscurité et la vulgarité de ce hangar remplis d'hommes de guerre.
C'était, en tout cas, un singulier contraste que de voir la peau douce et le maintien presque féminin de ces enfants, avec la rugosité et la rudesse du visage des autres soldats.
Je fus si frappée par cette apparition presque irréelle, que je n'avais pas remarqué l'ombre qui recouvrait le sol à mes pieds, et qui me surplombait de toute sa hauteur.
- Encore toi..
Je sursautai et reconnu les bottes rouges de Dilandau. Je me levai aussitôt afin de le confronter droit dans les yeux, mais il me dépassait bien de dix bons centimètres, ce qui renforçait encore plus son sentiment de supériorité à mon égard.
Mais ce qui me mit le plus mal à l'aise à ce moment précis, ce ne fut pas son regard condescendant fixé sur moi, mais celui des dizaines de pupilles tournées vers moi, avec un mélange de curiosité et de dégoût.
- Il paraît que tu veux devenir soldat… cracha-t-il avec un ton ironique qui me mit hors de moi.
- Je vois qu'en plus d'être un lâche, vous êtes aussi un sale voyeur… répliquai-je en serrant les dents. Votre intrusion l'autre jour dans ma cellule n'était pas vraiment digne d'un soldat… d'ailleurs, j'ignore toujours ce que vous étiez venu y faire… et je suis sûre que cela intéresserait beaucoup vos hommes…
Un long silence s'ensuivit, durant lequel le jeune commandant pâlit. J'eus l'intime conviction à cet instant précis, que je lui avais fait perdre la face et que j'allais payer pour ça.
La réplique ne tarda pas. Une claque d'une violence inouïe, qui me plaqua contre le mur.
Cette fois, il ne m'avait pas ménagée sous prétexte que j'étais une femme. Et quelque part, cela me flatta.
La douleur me tiraillait la joue, mais je ne laissai rien transparaître. Je parvins même à esquisser un sourire.
Une vive appréhension traversa le regard des soldats amassés dans le hangar. Les hommes de Dilandau pâlirent.
Je compris à cet instant à quel point ce jeune homme pouvait être craint et respecté de ses hommes, mais aussi à quel point il pouvait être haï des autres.
- C'est donc là tout ce que vous savez faire pour vous défendre ? crachai-je avec une jubilation presque malsaine que je ne parvenais pas à contrôler. Frapper les gens désarmés ? Est-ce toujours ainsi que vous combattez… lorsque vous êtes sûr de votre victoire ? Ou vous arrive-t-il de vous battre à armes égales avec votre adversaire…
Contre toute attente, Dilandau ricana.
- Cette fille est complètement hystérique… lâcha-t-il en s'adressant à ses hommes. Ne faites pas attention à elle…
Il s'apprêtait à tourner les talons, lorsqu'une voix s'éleva, quelque part dans le hangar, moqueuse :
- Le grand Dilandau laisserait-il une femme avoir le dernier mot et porter atteinte à son honneur ?
Le lieutenant s'immobilisa, comme pétrifié. Surgissant de partout, des voix semblables grondèrent à travers le hangar. Des ricanements et des railleries fusèrent tels des flèches.
Un homme mal rasé, au regard mutin, me tendit une épée, que je saisis comme par automatisme.
- La jeune fille de la Lune des Illusions réclame un combat à armes égales, Dilandau… cracha-t-il en esquissant une parodie de révérence à mes pieds.
Aussitôt, des applaudissements et des encouragements envahirent le hangar. Je compris que j'avais offert là à l'ensemble des armées de Zaïbacher une occasion idéale et un prétexte longtemps espéré pour humilier Dilandau.
Celui-ci parut déstabilisé durant une fraction de secondes, mais il se ressaisit bien vite et me fit face. Son regard était sombre, et j'aurais été bien incapable d'analyser la foule de sentiments qui défilait à travers ces pupilles rouges et cruelles.
Un éclair déchira l'air. L'épée de Dilandau était pointée vers moi. Un silence pesant s'abattit sur l'assemblée.
Selon toute évidence, personne ne s'attendait à ce qu'il réponde à cette provocation. Pas même ses hommes, qui tentèrent de le raisonner en élevant des murmures timides, vite balayés par la voix claire et incisive de leur commandant.
- Je te promets d'épargner ta vie, si tu renonces à vouloir m'imposer l'humiliation de me battre avec une femme…
Il avait à peine terminé de prononcer cette phrase, que déjà, je pointai mon épée dans sa direction, avec une maîtrise et une assurance qui me surprirent. Et qui surtout, surprit l'assemblée.
Je n'avais jamais tenu une épée de ma vie, pourtant, c'était comme si je l'avais toujours fait. Je connaissais par cœur ses formes et son poids, son maniement et ses faiblesses.
- Tu dois être complètement folle ! cracha Dilandau. Tant pis pour toi…
Le choc fut puissant et inattendu. Mes gestes s'enchaînèrent sans que je puisse les maîtriser.
Des exclamations s'élevèrent à travers le hangar. Les soldats s'amassèrent autour de nous, médusés.
Je venais de repousser l'attaque de Dilandau. Mon épée s'était écrasée contre la sienne et lui avait fait barrage. La pression qu'il effectuait sur mes muscles me paraissait énorme. Pourtant, je parvenais à la contenir.
Son visage était totalement déconfis.
- Co… comment…
Je ne lui laissai pas le loisir de poursuivre ses interrogations. Je reculai, prête à charger à mon tour. Mon cœur battait à tout rompre. Mes muscles tremblaient sous l'effort.
Je sentais monter en moi l'excitation de la bataille.
Profitant de la surprise de mon adversaire, je fonçai vers lui et entrechoquai mon épée contre la sienne, afin de l'encourager à poursuivre le combat. La réplique ne se fit pas attendre. Il tenta de m'atteindre aux jambes, mais je le fit barrage. Puis il frappa à hauteur du visage, avec une fougue et une énergie qui démontraient qu'il avait fait abstraction du fait que j'étais une femme et me considérait comme un adversaire à part entière.
Mais son expérience était bien supérieure à la mienne. D'un coup bref et parfaitement maîtrisé, il m'arracha l' épée des mains. La résonance du métal contre le sol vint signer la fin du combat et la victoire de Dilandau sur la mienne.
La pointe de son épée me caressait l'épaule. Tous les regards étaient à présent fixés sur le jeune lieutenant. Mais moi, je savais qu'il ne me tuerait pas. Je l'avais impressionné. D'une certaine manière, c'était moi qui avais remporté ce duel.
Conformément à mes prévisions, il soupira avec dédain et recala son épée à sa ceinture, au soulagement de tous les soldats qui assistaient au spectacle.
- Tu es douée… fit-il d'un ton détaché. Mais tu as encore beaucoup de choses à apprendre…
Puis il tourna les talons et s'éloigna, suivi de ses hommes, comme si rien ne s'était passé.
Aussitôt, les autres s'empressèrent de me questionner. L'homme qui m'avait lancé l'épée se planta face à moi, avec un regard mêlé de crainte et de fascination.
- Où… où avez-vous appris à manier l'épée de cette façon ?
Une intuition me poussa à lever les yeux vers la passerelle supérieure. L'ombre de Folken avait observé, silencieuse, toute la scène. Je ne pus rien voir de l'expression de son visage à cet instant précis, mais je pouvais facilement l'imaginer.
- Le Destin, sans doute… fis-je simplement, avant de rejoindre ma cellule.
Les rayons du soleil de Gaïa venaient à peine de percer à travers le voile des nuages, lorsqu'une voix claire et haute m'éveilla en sursaut, et que je reconnus la silhouette de Dilandau, plantée devant l'entrée de ma cellule.
- Suis-moi… fit-il simplement avant de disparaître.
Ca ressemblait plus à un ordre qu'à une invitation, mais je m'y soumis tout de même, poussée par la curiosité. J'eus juste le temps d'enfiler mon pantalon et de courir à sa poursuite dans le couloir. Il ne m'avait pas attendue. Il avançait, fier et solennel, et me regarda de côté lorsque je fus arrivée à sa hauteur, sans faire de commentaire.
Je n'en fis pas non plus. Je me contentai de le suivre en silence, le regard un peu hagard. A vrai dire, je n'étais pas encore tout à fait réveillée.
Je le fus totalement, lorsqu'une porte s'ouvrit devant nous et que j'entrai dans une large salle, au fond de laquelle siégeait une statue représentant un lion doré, et une chaire recouverte d'un voile de cérémonie.
- Tu es ici dans les quartiers de l'Escadron du Dragon… sache t'en montrer digne… déclara Dilandau en décrochant une épée du mur, parmi la panoplie impressionnante d'armes que contenait la pièce.
Il me la lança, et je la rattrapai de justesse, un peu surprise, sans trop comprendre où il voulait au juste en venir.
Puis il sortit son épée de son étui et la pointa vers moi, un sourire énigmatique aux lèvres.
- Ton entraînement commence aujourd'hui… fit-il, sans attendre une quelconque réplique de ma part.
Alors commença ma longue initiation au sein de l'Escadron du Dragon. Une initiation qui ne fut jamais totalement terminée.
Quelques jours s'écoulèrent et je fis des progrès presque miraculeux, mais qui ne m'étonnaient plus. Je savais que cela faisait partie de ma nouvelle personnalité. Je savais que cela était mon destin. Le géant rouge m'avait appelé, et je lui répondais.
Mes journées étaient toutes entières occupées à ma formation. Dilandau avait pris personnellement les choses en main, et ne me laissait pas une minute de répit. Jamais il ne posait de questions sur mes dons et la facilité presque surnaturelle avec laquelle je les avais acquis. Je crois qu'il était bien au-dessus de ses considérations. Tout ce qui lui importait, c' était que j'avais des prédispositions exceptionnelles pour le combat, et qu'elles pouvaient lui servir au sein de son escadron. Peu importe si j'étais une femme . Peu importe si je venais de la Lune des Illusions. Peu importe comment j'étais arrivée là. Peu importe le Destin.
Et cela me convenait parfaitement. Je prenais un plaisir encore inconnu à manier les armes et à apprendre les rudiments de la guerre, et j'attendais avec impatience le moment où enfin je pourrais piloter un géant d'acier.
Folken ne venait jamais assister à mes entraînements. Il n'avait rien fait non plus pour s'opposer à la volonté de Dilandau, qui d'ailleurs, avait agi sans son accord.
Ainsi en avait décidé le Destin…
Lors des rares moments où il m'accordait une pause, jamais il ne cherchait à engager de discussion avec moi. Jamais il ne faisait de commentaires sur mes progrès.
Un jour, seulement, il m'annonça, stoïque :
- Le moment est venu de faire connaissance avec ton Alséide…
- L'Alséide ? répétai-je, essoufflée et à moitié hébétée.
Sans autre forme d'explication, il me conduisit dans le hangar, où les soldats, à notre entrée, interrompirent leurs discussions. Le jeune commandant me désigna alors un géant plongé dans l'ombre, inanimé, et je compris.
Sa carapace était d'un bleu nuit semblable à celui de l'armure des hommes de Dilandau, aussi profonde que l'infini. Je l'écoutais expliquer le fonctionnement de cette étonnante machine qui m'avait tant fasciné depuis mon arrivée sur Gaïa.
- Ceci est ton Guymelef… un Alséide. L'arme des chevaliers du Dragon et des guerriers de Zaïbacher. Le Guymelef le plus puissant de Gaïa… sa supériorité technologique est sans égale. Tu t'en rendras facilement compte au combat… rapidité, souplesse, précision… un vrai petit bijou…
Je vis à son sourire l'attachement presque charnel qui le liait à cette machine. Il me désigna la poitrine du géant.
- Pose ta main à cet endroit…
J'obéis. Une chaleur intense m'envahit, et la carapace de l'Alséide s'ouvrit, laissant visible le poste de pilotage.
- Installe-toi… conclut Dilandau. Nous allons faire un petit tour…
Je ne pus réprimer un petit rire d'exaltation en prenant place à l'intérieur du géant. Je repérai tout de suite l'emplacement réservé aux bras et aux jambes, et qui me permettraient d'articuler l'Alséide en coordination avec mes mouvements et ma volonté.
Aussitôt, la carapace se rétracta, et un liquide opaque recouvrit mon corps, jusqu'à la taille.
Un froid extrême raidissait mes membres. La voix de Dilandau résonna à travers la cabine, telle un guide, et je vis le géant rouge à travers le casque.
- Suis-moi… ordonna-t-il. Tu dois oublier le Guymelef et te concentrer sur tes mouvements et sur ton propre corps… tu ne dois faire qu'un avec l'Alséide…
- Facile à dire… quand on a plusieurs tonnes sur le dos…lâchai-je.
J'essayai d'avancer une jambe. Celle du Guymelef s'anima, exactement comme s'il s'agissait de la mienne, sans que j'en éprouve la moindre difficulté. Puis le géant rouge plongea à travers les abîmes du hangar, et je le suivis.
Mon Alséide se rétracta sur lui-même et pris une autre forme, plus ovale, plus légère.
Je volais. Je volais réellement à travers le vide. Lorsque le ciel apparut, et que les nuages s'évaporèrent autour de moi, j'étais au septième ciel.
Dilandau fonça à travers le ciel du Gaïa, et je m'efforçai de suivre sa vitesse et de calquer son agilité. Il ne me donnait aucune indication sur la façon de manier les options de pilotage de l'Alséide . J'en faisais la découverte moi-même, comme on découvre une personne.
Je jetai un coup d'œil en arrière, afin de découvrir enfin l'aspect extérieur de la forteresse de Biwan, comme un prisonnier qui s'évaderait de sa prison. On aurait dit un caillou. Un immense caillou flottant dans le vide.
Cette réflexion déclencha en moi un rire quasi incontrôlé, sans doute dû à l'altitude et à l'ivresse du vol. A la surface, les plaines et les forêts de Gaïa me paraissaient minuscules.
- Nous allons nous poser… fit Dilandau.
Et il plongea à travers les nuages.
Dès que l'Alséide atteignit le niveau du sol, il reprit sa forme initiale. Autour de nous, une vaste plaine s'étendait, et il me sembla entrevoir, au-delà de l'horizon, une forêt et une forteresse.
Comme s'il avait pu lire dans mes pensées, Dilandau enchaîna :
- Ceci est le fortin du Chevalier Allen Schezar, serviteur du royaume d'Astria…
- J'imagine que ce n'est pas un hasard si notre forteresse se dirige dans sa direction…
Sans autre forme d'avertissement, le Guymelef du jeune commandant de Zaïbacher pointa l'un de ses poings sur moi. J'évitai de justesse une lame qui s'éjectait pour me transpercer.
- Voyons ce que tu as dans le ventre… lâcha-t-il avec un visible plaisir.
Je cherchai désespérément la manipulation qui me permettrait de riposter, tandis qu'il continuait de déchirer l'air de ses griffes. Je repérai du bout des doigts une poignée et la serrai. Aussitôt, une lame sortit du poing de mon Alséide, semblable à une épée. Je tentai d'atteindre mon adversaire, sans y parvenir. Son Guymelef passait à travers mes attaques avec la grâce d'une danseuse de ballet.
Je commençais à perdre patience et tentai une autre poignée. Cette fois, un long fil de lame déchira l'air et effleura le géant rouge, avant de se resserrer sur son poing.
- Je t'ai eu… murmurai-je, avant de foncer sur le Guymelef dans l'espoir de le percuter et de lui faire perdre l'équilibre.
- Ne rêve pas… répliqua une voix que je commençais à connaître.
Je sentis une puissante secousse au niveau de mon estomac, et sans comprendre comment j'en étais arrivée là, je me retrouvais par terre, aux pieds du géant rouge.
- Tu n'avais aucune chance de me vaincre… conclut Dilandau. Mais tu pourras vaincre n'importe qui d'autre…
Je compris alors que je faisais à présent officiellement partie de l'Escadron du Dragon.
Lorsque nous revînmes dans la forteresse, les autres membres de l'Escadron nous attendaient dans le hangar. C'était la première fois que je les revoyais depuis le début de ma formation. Dilandau prit leur tête et se dirigea vers la grande salle au lion doré. Je les suivis.
Le lieutenant prit alors place sur la chaire, encadré de ses hommes.
- Chester ! aboya-t-il.
Un jeune soldat aux cheveux blonds, coupés au bol, s'approcha et me tendit un uniforme plié en quatre, ainsi que l'ensemble des éléments qui constituaient l'armure de l'escadron.
Je m'en saisis, les mains tremblantes, tandis que Dilandau s'approchait, solennel. Le soldat du nom de Chester lui remit alors une épée, qu'il glissa hors de son étui, avant de la pointer vers moi.
Je m'attendais à un espèce de rituel d'initiation. A un serment quelconque.
Il eut lieu. Mais ce fut rapide et douloureux.
- Donne-moi ta main…
J'obéis avec appréhension. D'un geste sec et parfaitement maîtrisé, il m'entailla la paume avec la lame. Je serrai les dents, afin de m'empêcher de crier.
L'entaille était superficielle, mais elle constituait un symbole fort, qui se passait de longs discours et de longs serments.
Je compris que j'étais liée à Dilandau et à son Escadron, par le sang.
Chester me tendit un mouchoir soigneusement plié, et je l'enroulai autour de la plaie en silence. Puis Dilandau lui remit l'épée, et il me la tendit.
- Allez, fit Dilandau de sa voix la plus incisive, enlève-moi ces frusques ignobles… tu es un soldat, à présent…. En tant que tel, tu vivras dans les quartiers de l'Escadron et tu partageras le quotidien de tes camarades… comme n'importe quel soldat… il n'est pas question que je fasse une exception…
Il ajouta, avec une étrange intonation.
- Tu es l'un de mes hommes…
Je sentis à ce moment précis une gène indescriptible envahir l'assemblée. Quelque chose qui ressemblait à de la peur.
Instinctivement, je m'inclinai face à lui, et Chester me conduisit dans une pièce voisine, qui ressemblait fort à un dortoir, et me désigna un lit, aligné parmi une dizaine d'autres.
Lorsque je croisai son regard, il pâlit, avant de quitter la pièce. Alors, je m'assis sur le matelas, comme pompée de cette énergie étrange qui ne m'avait jusque là jamais quittée depuis mon arrivée sur Gaïa.
- L'un de mes hommes… répétai-je, ironiquement.
Comme pour chasser le malaise qui montait en moi, je me débarrassai de mes vêtements et les jetai par la lucarne de la salle. C'était sans doute la seule façon que j'avais trouvée pour dire adieu à mon ancienne vie.
Ce ne fut que lorsque j'enfilai l'armure bleu nuit de l'unité d'élite de Zaïbacher, que ma détermination resurgit. A ce moment précis, j'eus réellement le sentiment d'être l'un des « hommes » de Dilandau.
Mais je me voilai la face. Et lui aussi, sans doute.
