La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 4. L'Étrange Jeune Fille et le chevalier Blond

Je passai une très mauvaise nuit. Je n'avais jamais vraiment été habituée aux dortoirs, encore moins lorsqu'il s'agissait de partager le sommeil d'une dizaine de jeunes soldats…

Comment Dilandau avait-il pu imaginer que ceux-ci puissent me considérer comme l'une des leurs ? Je n'étais pas un homme, et je n'en serai jamais un.

Leur attitude à mon égard était plus une forte gène, voire une peur viscérale, qu'autre chose… c'était à peine s'ils avaient osé m'adresser la parole depuis que j'avais incorporé leur unité. J'en venais même à me demander s'ils avaient jamais vu une femme de leur vie, à part leur mère, bien sûr. Et encore… je commençais à me dire que la seule mère qu'ils aient jamais eue, c'était Dilandau, tant ils ressemblaient à des enfants perdus, tant ils lui étaient dévoués et dociles.

J'ignorais encore tout des liens quelques peu chaotiques qui les unissaient les uns aux autres.

Je frissonnai. La chemise dont on m'avait affublée était rugueuse et glaciale. J'en étais presque venue à regretter d'avoir balancé mes « ignobles frusques » par la fenêtre, lorsque je me souvins que j'avais conservé les gants de Gwen, quelque part dans mon ancienne cellule. Lassée de ne pas trouver le sommeil, je décidai d'aller les chercher et traversai l'allée du dortoir sur la pointe des pieds. Je débouchai sur la grande salle au lion doré, et sortis dans le couloir. Un silence morbide régnait à travers la forteresse.

Je frottai mes mains l'une contre l'autre, et m'aperçus qu'elles étaient glacées. A ma grande surprise, je retrouvai le chemin de la cellule sans faire trop de détours. La porte était restée ouverte. Posés sur le lit, les gants s'y trouvaient toujours, couverts de boue séchée, mais peu m'importait. Je les enfilai et regardai par la lucarne.

La disposition des étoiles sur Gaïa, était à peu de choses près, la même que sur terre. Je repensai alors aux moments que j'avais passés avec Gwen à la sortie des cours, lorsqu'en hiver, la nuit tombait, et que nous tentions de reconnaître les constellations en attendant notre bus.

Tout cela me paraissait si loin, à présent.

Je soupirai et pris le chemin du retour. Mes doigts étaient encore un peu engourdis, mais je n'éprouvai plus cette sensation de froid qui me paralysait alors que j'étais dans le dortoir.

Lorsque je revins dans la chambre, je remarquai que deux lits étaient vides, mais cela m'importait peu à cet instant précis. Déjà, le sommeil me gagnait et je m'endormis dans un sommeil sans rêves.


Le réveil fut rude. Un crissement assourdissant me déchira les tympans, et je me dressai sur mon lit, tournant la tête dans toutes les directions, cherchant en vain la provenance et la nature de cet horrible bruit, craignant une attaque ou une quelconque catastrophe. Mais en découvrant le visage parfaitement serein de mes compagnons, qui revêtaient leur armure dans un calme et une discipline quasi religieux, je compris que cela ne devait être rien d'autre que le clairon qui annonçait le début de la journée.

Je me décidai à les imiter, non sans ruminer en mon fort intérieur quelques jurons qu'il serait inutile de répéter. La plupart des autres soldats de l'escadron avaient déjà disparus derrière une petite porte située au fond de la chambre, lorsque je fixai la dernière épaulette de mon uniforme, non sans mal.

Courrant à leur suite, je débouchai sur la pièce qui faisait office de cantine. Une subite et intense chaleur m'assomma, tandis que les autres prenaient place autour de la table, sans prononcer un mot ni même échanger un regard. Je cherchai une place libre, et m'immisçai dans l'assemblée, sans que personne ne sembla prendre conscience de ma présence. Je m'assis et jetai un regard discret sur mon voisin. Je reconnus le jeune homme coupé au bol, Chester, celui qui m'avait tendu mon armure et m'avait accompagné au dortoir lors de mon incorporation dans l'unité.

Chester. Le seul prénom que je connaissais pour l'instant. Le seul visage qui me paraissait familier parmi la foule de regards impersonnels qui fixaient à présent la gamelle qui se trouvait en face d'eux. Je les étudiai, un par un.

Avec le recul, ils ne devaient pas être beaucoup plus jeunes que moi. Certains même paraissaient plus âgés. Pourtant, je ne pouvais m'empêcher de voir en eux des enfants.

Soudain, je sentis une légère pression sur mon pied gauche. Je me tournai vers Chester, qui me désigna du regard un type au regard inquisiteur, qui marchait le long de la table, et me fixait avec insistance.

Je remarquai alors que tout le monde autour de moi avait pratiquement terminé de déjeuner, et je m'empressai de plonger ma cuillère à l'intérieur du bol, non sans appréhension.

Je ne pus réprimer une grimace en découvrant qu'il s'agissait encore de cette mixture pisseuse qu'on me servait inlassablement à chaque repas depuis mon arrivée sur Gaïa.

Je crois bien que je ne m'y suis jamais vraiment habituée. D'ailleurs, à en juger par le regard que me lança Chester à cet instant précis, aucun soldat de Zaïbacher ne semblait vraiment conquis par l'aliment de base de son pays, dont je me suis refusée à retenir le nom.

J'eus juste le temps de l'avaler en vitesse, avant que la voix de l'intendant ne me déchire les tympans et ne provoque la dispersion des rangs vers le dortoir.

- Inspection matinale ! hurla-t-il en nous faisant aligner comme des pions le long de l'allée.

Tout ce cérémonial commençait sérieusement à me taper sur les nerfs. En voyant ce jeune soldat passer pompeusement en revue chacun de ses camarades d'un regard pédant, je ne pouvais m'empêcher de sourire. Il me rappelait ces sous-fifres un peu trop zélés que l'on retrouvait partout à l'ombre de ceux qui exerçaient une quelconque autorité, et qui en secret guettaient le moment où ils pourraient enfin prendre leur place.

- On peut savoir ce qui te fait sourire ?

Je sursautai. Il venait d'arriver à ma hauteur et me dépassait de quelques larges centimètres. Perdue dans mes réflexions, je ne l'avais même pas entendu venir.

- Tu ne serais pas en train de te moquer de moi, par hasard ?

Un sourire mesquin se dessina sur mes lèvres, sans que je puisse le réprimer. Je plongeai mon regard dans le sien, dans le but de le déstabiliser. De déstabiliser ce petit garçon un peu trop fier, qui se donnait de faux airs d'homme.

La confrontation fut courte. Il ne put soutenir mon regard plus de quelques secondes. Son visage pâlit, et il rejeta en arrière la mèche brune qui lui tombait sur le front d'un geste nerveux.

Puis il prononça ces mots étranges, lointains, presque irréels, tout en tournant les talons.

- Ne te crois pas tout permis, sous prétexte que le commandant Dilandau t'a pris sous sa protection… Peu importe ce qu'il pense, pour nous tu ne seras jamais rien d'autre qu'une fille… et une étrangère…

J'étais encore sous le choc de ce que je venais d'entendre, lorsqu'il enchaîna, d'une voix claire et neutre :

- Rassemblement des troupes dans deux minutes dans la salle au lion doré…

A ce moment précis, je lui aurais bien sauté à la gorge, afin de laver l'affront qu'il venait de me faire. En fait, j'aurais été prête à faire n'importe quoi, pour lui faire ravaler ses paroles de gamin gâté.

Encore cette étrange et froide détermination, qui me donnait cette assurance et ce sentiment de puissance extrême. Cette rage qui m'habitait depuis mon arrivée sur Gaïa. Depuis que j'avais croisé le regard de Dilandau, et qu'il m'avait défié dans l'obscurité de ce couloir, le premier jour de mon arrivée.

Cette évidence aurait du me mettre la puce à l'oreille. Seulement, j'étais bien trop aveuglée par ma nouvelle puissance, pour pouvoir prendre du recul par rapport aux événements. Je suivais le chemin que le Destin avait tracé pour moi, sans me soucier de ce que je trouverai au bout. Sans me soucier du prix à payer.

Une petite voix dans le creux de mon oreille m'empêcha de commettre l'irréparable.

- Un conseil : n'irrite pas Miguel… il pourrait te le faire payer très cher…

C'était Chester. Je n'eus pas le temps de répliquer, que déjà, il se dirigeait vers la porte qui menait à la grande salle.


Assis sur la grande chaire drapée, le regard vide, Dilandau nous attendait, encadré de Miguel et d'un autre de ses hommes, Gatti, comme je devais l'apprendre plus tard. Celui-ci nous fit mettre au garde à vous. Quelques secondes, qui parurent une éternité, s'écoulèrent, avant que le jeune commandant ne se décide enfin à se lever et à se diriger vers nous, en faisant sonner sa voix claire et tranchante.

- Un assaut se prépare… tenez vous prêt à partir au combat à n'importe quel instant… faites réviser vos Alséides… je ne tolérerai aucune erreur… aucune défaillance de votre part…

Il s'arrêta à hauteur de Chester. J'aurais juré à cet instant précis, que celui-ci tremblait. Puis le commandant me lança un regard chargé d'amertume.

- Toi, tu viens avec moi…

Il tourna les talons et fit claquer ses bottes contre le sol théâtralement. Je le suivis dans le couloir, non sans avoir jeter un dernier coup d'œil chargé de mépris vers Miguel, qui nous regarda partir en serrant les dents.

- Le seigneur Dornkirk doit nous entretenir d'une chose importante… expliqua-t-il sans même se retourner. C'est Folken qui a insisté pour que tu sois présente…

Il ricana en se tournant vers moi.

- Je crois que tu lui as tapé dans l'œil…

Une porte se déroba devant nous. Je reconnus la salle où Folken m'avait emmenée le jour de mon arrivée. Il nous y attendait, aussi solennel qu'à son habitude, et ne fit pas de commentaires.

Dilandau s'inclina face à l'écran. Je l'imitai. Un voile se dessina dans le néant, puis le visage du vieil homme apparut. J'observai l'attitude de mon supérieur à cet instant précis. Durant une fraction de seconde, au moment où la voix de Dornkirk commença à envahir l'espace de la grande salle, il me sembla le voir frissonner. On aurait dit un petit animal apeuré. Le contraste avec le Dilandau que je connaissais jusqu'à alors était sidérant, presque inquiétant.

Qui était donc ce Dornkirk, ce vieillard à l'apparence si fragile et si sage, pour faire trembler le diable personnifié, sinon son créateur… celui qui avait le pouvoir de le détruire ou de le rendre plus fort.

Un frisson étrange me traversa à cet instant précis. Etais-je moi aussi une créature de Dornkirk ? Etait-il mon maître à présent ? Après tout, c'était lui qui m'avait offert cette nouvelle destinée, lui qui m'avait permis d'exercer cette puissance qui me dépassait, et de la sublimer…

- Folken, l'ombre de ce Dragon plâne toujours sur l'avenir de l'Empire Zaïbacher…

- Je sais… murmura Folken dans un soupir. Nous pensons qu'il a trouvé refuge à Astria… dans la forteresse du chevalier Allen Schezar…

- Trouvez-le… il me le faut…

L'icône s'évapora comme un mirage, et Dilandau sembla retrouver son assurance et sa fougue habituelle. Il se redressa et se tourna vers Folken.

- Alors, Folken… que proposes-tu de faire ?

- Rends-toi chez le chevalier Allen… et cherche à savoir où se cache le roi de Fanélia…

Dilandau parut déçu.

- C'est tout ?

Mais déjà, Folken quittait la pièce, glissant tel une ombre à travers l'obscurité. Il ne m'avait pas même adressé un regard. Et bizarrement, cela me glaça le sang.


A partir du jour où le chemin de Dilandau croisa celui du roi de Fanélia et du Chevalier Allen Schezar, son destin et le mien prirent une nouvelle orientation. Mais pour l'instant, bien sûr, nous l'ignorions.

Pour l'instant, la forteresse volante de Biwan se dirigeait vers celle d'Allen, et les Alséides, tels un essaim d'abeilles, se posaient à l'entrée, sous le regard vaguement hostile des gardes. Dilandau sorti du géant rouge, et aussitôt, les autres membres de l'escadron l'imitèrent. Certains déplièrent même l'étendard de l'empire Zaïbacher, tandis que le commandant s'avançait, fier et solennel, à l'intérieur des remparts, escorté par les hommes d'Allen.

La forteresse du chevalier d'Astria me parut incroyablement primitive, comparée à celle de Biwan. Les palissades étaient en bois. Il aurait suffi d'un coup de lame pour la transpercer.

Cette pensée me fit sourire malgré moi, et mon assurance grandit, tandis que nous pénétrions dans une grande salle remplie de Guymelefs, sans doute le hangar de la forteresse. Un grand jeune homme aux cheveux blonds nous y attendait, entouré de gaillards à l'apparence rustres, qui nous fusillèrent du regard. Je compris tout de suite qu'il devait s'agir là du chevalier Allen Schezar.

Apparemment, la réputation de Dilandau l'avait précédé.

Je ne pouvais m'empêcher de remarquer le contraste saisissant entre le maintien d'Allen et celui de ses hommes. Il semblait entretenir soigneusement son apparence, et cela n'était pas réellement déplaisant.

- Nous venons juste nous ravitailler en eau et en vivres… mentit Dilandau avec un sourire qui en disait long sur sa frustration. Nous repartirons tout de suite après… Nous sommes en mission…

Il n'était vraiment pas doué pour ce genre de finasseries diplomatiques.

- C'est une magnifique forteresse que vous avez là… commenta Allen d'un ton quelque peu hostile, qui laissait supposer qu'il doutait des intentions de Dilandau et de son empire. Avec ça, personne ne peut prévoir vos mouvements…

Dilandau ricana.

- C'est notre stratégie…

Je remarquai alors un jeune homme aux cheveux noirs parmi l'assemblée. Il venait de bousculer les premiers rangs et fixait Dilandau avec insistance.

- Au fait… enchaîna Dilandau sans grande finesse. Vous n'auriez pas vu passer un étrange Guymelef dans les environs…

- Un étrange Guymelef, non… s'empressa de répondre Allen d'un ton faussement innocent. Cela aurait-il un rapport avec la mobilisation de votre armée ?

- Oui, mais ce n'est pas votre affaire…

Le regard d'Allen se durcit.

- Vous avez du entendre parler de l'attaque de Fanélia…

Je compris à ce moment précis qu'il se doutait de quelque chose. Comme pour confirmer ses doutes, Dilandau se mit à rire.

- Vous voulez sans doute parler de ce petit royaume de pouilleux… il n'avait aucun avenir, de toute façon… il paraît qu'il n'a même plus de roi… il se serait enfui…

Une voix remplie de haine s'éleva, sortie de nulle part.

- Et que penser des lâches qui vont au combat sans se faire connaître ?

Dilandau pâlit. C'était le jeune homme aux cheveux noirs qui venait de parler. Le commandant se tourna vers lui et s'avança. Je crus qu'il allait le frapper, ou pire encore, mais au lieu de cela, il l'écarta de son chemin et s'arrêta à hauteur d'une jeune fille que je n'avais pas encore remarquée, dissimulée derrière les rangs formés par les soldats d'Allen.

Dès que je la vis, mon cœur bondit dans ma poitrine.

- Cette fille… pensai-je, éberluée. Elle porte des vêtements terriens…

- Quels étranges vêtements tu portes là… murmura Dilandau de sa voix la plus sifflante. De quel pays viens-tu ?

Un long silence suivi cette question. Je sortis des rangs de l'escadron, sous le regard terrifié de Chester, qui tenta en vain de me retenir, et que je repoussai gentiment sur le côté, avant de m'approcher de l'assemblée, sans même m'en apercevoir, telle une somnambule. Des regards fusèrent dans ma direction. Les soldats d'Allen s'écartèrent. J'entendis des murmures.

- Une femme !

Je m'arrêtai à hauteur de la jeune fille. Dilandau me fusilla du regard, mais cela m'importait peu. Je pris la fille par le bras et touchai le tissu de sa veste.

- Où as-tu eu ces vêtements ? crachai-je d'une voix rauque.

J'étudiai son visage. Elle portait ses cheveux courts, tout comme moi, et son teint, la couleur de ses yeux… tout en elle me rappelait les adolescentes de la Terre. Je sentis un lien, une connexion. Je vis qu'elle tremblait, et relâchai ma pression sur son bras. Elle paraissait terrorisée.

Allen s'approcha alors et l'embrassa sur la joue. Le visage de Dilandau se décomposa. Il parut révulsé par cette débauche de marque d'affection. Et cela ne m'étonna pas vraiment. Moi-même je ne pus réprimer une grimace vaguement écœurée.

- C'est ma nouvelle petite amie… expliqua Allen. Elle vient de l'Est et s'appelle Hitomi…

- Hitomi… ce nom ne m'évoquait aucun nom terrien, même s'il avait des accents vaguement japonais.

Près de moi, Dilandau soupira sarcastiquement, avant de tourner les talons.

- Je reconnais bien là le célèbre Allen Schezar… toujours fidèle à sa réputation !

Il ajouta, un peu hâtivement.

- J'aimerais pouvoir en dire autant…

Il s'apprêtai à partir, et je m'apprêtai à le suivre, dépitée, lorsqu'une voix s'éleva parmi les hommes d'Allen, moqueuse.

- C'est pour ça que vous engagez des femmes à présent, dans les unités d'élite de Zaïbacher ?

Dilandau s'immobilisa, comme foudroyé. Je me tournai vers l'assemblée. Une rage soudaine m'envahit. Je remarquai un type qui jouait avec un couteau, et quelque chose dans son regard me laissa penser que cette boutade venait de lui.

Je sortis mon épée et la pointai dans sa direction.

- Je peux très bien te botter le derrière…

- Mais je ne demande pas mieux, jolie demoiselle… fit-il en ricanant.

- Assez ! résonna une voix autoritaire.

Il s'agissait d'Allen. Je me tournai vers lui et le vit s'incliner humblement à mes pieds.

- Veuillez pardonner mes hommes…. Ils ne sont guère habitués à voir une femme en uniforme, en particulier une si jolie demoiselle…

Je me mordis la lèvre. Cette débauche de plate flatterie me révulsait. Il n'était guère difficile de deviner de quelle « réputation » ce Allen Schezar devait être affublé…

A cet instant, je sentis le poids du regard de Dilandau posé sur moi. Je n'eus pas le courage de le confronter.

- Dilandau… ajouta Allen avec un sourire. J'ignorais que tu avais si bon goût…

Pour seule réponse, le jeune commandant tourna les talons et quitta la salle. Je le suivis avec appréhension. J'avais le sentiment que sa fierté avait été bafouée à cause de moi.

- Allen Schezar… pensai-je en me tournant une dernière fois vers l'assemblée. Tu nous paieras cet affront…

Je ne remarquai pas à cet instant, que j'avais utilisé le Nous plutôt que le Je.


Environ deux heures après cette altercation, Dilandau me fit appeler alors que je me trouvai dans le hangar, en compagnie des autres soldats, en train de faire réviser mon Alséide.

Il était seul dans la salle au lion doré, et faisait valser son épée à travers l'espace. J'attendis qu'il daigne s'adresser à moi, et je m'attendais au pire… Je pouvais facilement imaginer la raison de cette convocation.

D'un mouvement parfaitement maîtrisé, il planta la lame de l'épée à hauteur de mon cou. Je pouvais sentir l'acier glacé sous ma peau, mais je ne cillai pas.

Dilandau approcha son visage du mien. Je compris qu'il guettait à travers mes yeux l'éclat, même furtif, de la peur. Mais celle ci ne vint pas.

Visiblement déçu, il abaissa son arme et soupira, tout en tournant les talons face au mur.

- Tu es une bien étrange fille… lâcha-t-il, avec un soupçon d'inquiétude dans la voix. Je me demande si je n'ai pas fait une erreur en t'incorporant dans mon unité… Tu risque de ternir ma réputation…

Il me jeta un regard de travers, pensif.

- Je me demande bien pourquoi je prends ce risque…

A ce moment, la porte siffla et Gatti entra. Lorsqu'il me vit, il pâlit.

- Commandant Dilandau… je… excusez-moi… je pensais que vous étiez seul…

- Qu'y-a-t-il, Gatti ? interrompit Dilandau, agacé de cette intrusion, et presque gêné.

- C'est Folken… il voudrait vous voir… vous, ainsi que la… fille…

Ce dernier mot résonna comme une insulte. Je serrai les dents.

- Folken… répéta le jeune lieutenant avec un sourire. Tiens donc…

Il me jeta un étrange regard, avant de quitter la pièce.


A nouveau, le visage du vieil homme sur l'écran. A nouveau, la silhouette ténébreuse de Folken. A nouveau, la crainte dans le regard de Dilandau.

- Folken, il me faut ce dragon… la lecture de l'avenir m'est impossible, depuis que ce dragon est apparu… Les éléments instables doivent être éliminés et maîtrisés, pour que puisse s'accomplir notre destinée..

De quel dragon voulait-il parler à la fin ? Je n'en avais aucune idée.

Mais à peine eut-il disparu, que Dilandau se dressai, prêt à partir.

- Où vas-tu ? lâcha sombrement Folken, en fixant l'écran vide.

- Je vais chercher ce dragon… nous savons où il se cache maintenant, non ? Allen nous a menti, cela ne fait aucun doute… mais je saurai le faire sortir de son antre…

- Astria est notre alliée…

Le jeune lieutenant soupira.

- Décidément, tu es bien trop prudent, Folken… Le temps que les diplomates agissent, notre proie nous aura échappée… avec nos capes mimétiques, personne ne pourra faire le lien avec les soldats de Zaïbacher… ce sera un vrai jeu d'enfant…

La porte siffla. Le ton de Dilandau se fit incisif.

- Mais j 'avoue que c'est un joli cadeau, que tu nous as offert là…

Je m'apprêtais à le suivre, lorsque Folken saisit mon bras.

- Maïa… Es-tu certaine que c'est ce que tu veux…

Que voulait-il dire par là ? Je n'étais pas d'humeur à approfondir ses phrases ambiguës. Je le repoussai et quittai la salle.

Une seule chose m'obsédait : j'allais enfin pouvoir me battre à bord de mon Alséide et laver l'affront que m'avait fait Allen.


- Que tous les hommes attendent mes ordres… résonna la voix projetée de Dilandau à travers l'habitacle du Guymelef.

Un rire aérien et dément m'écorcha les tympans et se répercuta à travers la forêt environnante.

- Nous avons assez joué à cache-cache…

J'activai ma cape mimétique, en même temps que les autres, la main tremblante de l'excitation du combat à venir.

- Chargez !!!! hurla Dilandau.

Je fis un premier pas en direction de la forteresse.

Un premier pas vers mon Destin.