La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 5. l'Éveil du Dragon

Je garde de ma première bataille un souvenir plutôt vague et confus. Je n'étais pas vraiment moi-même, et tout se succéda tellement vite.

Je me souviens des voix de mes compagnons qui se bousculaient dans mon crâne. Des cris de joie de Dilandau tandis qu'il brûlait ce qu'il restait de la forteresse.

Je me souviens de la chaleur intense. De l'odeur du souffre. De l'ivresse.

- Brûlez ! Brûlez tout !!

Les flammes avaient surgi des poings de l'Alséide, telles un châtiment. Je me laissai envahir par leur pouvoir et par leur force.

Puis la voix de Folken s'était immiscée dans ma conscience, étrangement calme, vaguement hostile.

- Qu'est-ce ce que vous avez fait ? Quand donc cesserez-vous de massacrer les gens inutilement…

A cet instant, j'eus un éclat de conscience, très bref, douloureux. Je vis les hommes, couchés à terre, brûlés par les flammes.

Un point de côté me tirailla l'estomac.

- J'essaie de faire sortir le dragon de son antre… cracha Dilandau.

Aussitôt, mes scrupules s'évanouirent aussi subitement qu'ils avaient surgi. Comme si j'avais retrouvé la voix de mon guide.

- Tu ne trouves pas étrange que tu attaques sa forteresse, et que le chevalier Allen ne se montre pas ?

- Où veux-tu en venir, Folken ?

- Il y a une cascade derrière la forteresse… elle a été aménagée là justement pour éviter toute attaque de ce côté des remparts…

Un long silence accompagna cette remarque, puis Dilandau tonna :

- Vite ! Tous à la cascade ! Ils ont dû filer par là, les lâches…

Il nous fallut à peine plus de cinq minutes pour atteindre le sommet de la cascade. Survolant la rivière, un vaisseau tentait de fuir.

- Regardez moi ce vaisseau de pouilleux… nous allons les faire tomber de leur nid…

Une voix s'éleva à travers l'espace, la seule. Il me sembla reconnaître Gatti.

- Mais… lorsque nous sommes en vol, nos tenues de camouflages ne fonctionnent pas…

Le choc du poing du géant rouge sur l'Alséide de Gatti se répercuta en chacun de nous.

- Il suffira de ne pas laisser de témoins… conclut Dilandau avant de s'élancer à la poursuite des fugitifs.

A partir de cet instant, tout s'accéléra très vite. Trop vite.

Le vide sous mes pieds. L'ivresse du vol.

La vision d'un Guymelef gris, sur le toit du vaisseau. Dilandau s'écrasant sur lui, déchirant l'air de ses griffes.

Puis cette apparition quasi irréelle. Ce dragon blanc surgissant de nulle part, et filant à travers la nuit tel un fantôme.

- Un dragon… pensai-je, fascinée par la beauté de la créature. Un dragon blanc…

La voix de Dilandau vint me sortir de mes rêveries.

- Attrapez-le ! Ce doit être le dragon que recherche notre empereur Dornkirk…

Aussitôt, il abandonna le duel avec le Guymelef gris, et s'élança à la poursuite du dragon.

Le vent portait ses ailes avec délicatesse et majesté, et je ne pouvais m'empêcher de ressentir une vive émotion en le voyant évoluer à travers les montagnes, à la lueur de ce ciel éclairé par la terre et la lune.

Des jets de flammes caressèrent sa carapace. Dilandau était en transe. Moi, je me sentais bizarrement distante, comme si l'ivresse de la bataille m'avait quitté lors de l'apparition de ce dragon. Comme si mon ancienne personnalité m'avait rattrapée à la vue de cette apparition mythique.

Heureusement pour moi, la poursuite fut courte. Le dragon vint s'écraser contre le sol, et se muta en Guymelef, et je compris que ce n'était rien d'autre qu'une machine. Une machine sans âme et sans vie sur laquelle Dilandau s'acharnait en hurlant comme un dément, animé par une haine surréaliste.

- Tu t'es jeté dans nos filets pour permettre à tes amis de fuir, pas vrai… Je déteste les héros ratés dans ton genre !

Ce ne fut que lorsque le Guymelef s'écroula à terre, que sa rage sembla s'apaiser.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu veux le tuer ou quoi ?

La voix de Folken était intervenue, sans doute un peu trop tard. Encore une fois, ce fut celle de Dilandau qui eut le dernier mot.

- Je voulais juste m'amuser un peu… c'était presque trop facile !

Il ricana, et la forteresse volante apparut dans le ciel.

- Maïa, Gatti… occupez-vous de lui…

Tandis que Gatti et moi soulevions le dragon en direction de la forteresse, les mots de Folken me revinrent à l'esprit, obsédants, sans que je parvienne à comprendre pourquoi.

Es-tu sûre que c'est ce que tu veux…


Folken avait insisté pour que je sois présente lors de l'ouverture de l'étrange Guymelef, malgré les visibles réticences de Dilandau.

Je ne pouvais m'empêcher de m'interroger sur ses intentions : pourquoi tenait-il tant à ce que je sois tenue au courant des secrets et des dessous des décisions de l'empire Zaïbacher ?

Il s'avança face au géant blanc, et plaça sa main encore valide face à une étrange pierre rose fixée sur la poitrine du Guymelef. Aussitôt, elle s'illumina, et la carapace se fendit, éjectant son pilote hors de l'habitacle, à nos pieds.

- Voici donc le nouveau roi de Fanélia… commenta sombrement Folken, tandis que je m'approchais du corps inerte, en même temps que Dilandau.

- Comment… cracha Dilandau. Lui ?

Je le reconnaissais. Il s'agissait du jeune homme aux cheveux noirs qui avait insulté Dilandau dans la forteresse d'Allen. Je fus frappée par sa jeunesse. Il devait avoir à peu près mon âge.

- La guerre fait grandir les enfants trop vite…

Cette phrase m'avait échappée, comme un relent de mon ancienne personnalité, et je la regrettai aussitôt. Dilandau me lança un regard interloqué. Quant à Folken, il se contenta de sourire bizarrement, tandis que deux soldats emmenaient le jeune garçon.

Je restai seule face au géant, avec Dilandau, qui le fixait d'un air incrédule.

- Alors, c'est ça… le dragon que recherche notre empereur… c'est ça, qui est censé menacé l'avenir de l'empire ! Ce vieux machin…

Une question me brûla les lèvres.

- Vous savez ce que Dornkirk a l'intention de faire avec ce Guymelef ?

- Bien sûr que non… pourquoi cela m'intéresserait-il ?

- Vous ne vous interrogez donc jamais sur les intentions de Dornkirk ou celles de Folken ? Vous vous contentez d'obéir sans comprendre…

Il sourit. Un sourire rempli d'amertume, qui faisait contraste avec ses paroles.

- Dès lors que je peux brûler des villes entières et anéantir des ennemis, je suis prêt à obéir à n'importe quel empereur…

Quelque chose me disait que les raisons de son engagement étaient bien plus profondes, mais je préférai m'abstenir de faire des commentaires. Je me sentais lasse, incroyablement lasse.

Dilandau tenta d'imiter le geste de Folken, et posa sa main face à la pierre rose. Mais celle-ci brilla et le brûla. Il recula, comme frappé par la foudre.

- Comment se fait-il…

Un sourire mesquin pointa sur le bord de mes lèvres.

- Il vous manque le doigté, on dirait…

Le regard qu'il me lança à cet instant transpirait la démence, et je le compris plus tard, la jalousie…

- Apparemment, Folken l'a, lui…

Je commençais sérieusement à me sentir mal à l'aise. Il dut le sentir, et me congédia.

- Vas-t-en… je n'ai pas besoin de toi ici dans mes pattes…

Après hésitation, je le quittai et pris la direction de la caserne. Je me sentais coupable de quelque chose, mais j'ignorai au juste de quoi…


Je rencontrai Chester dans le couloir. J'eus l'étrange intuition qu'il m'attendait.

- Comment va-t-il ? me demanda-t-il, une vive lueur d'inquiétude dans le regard.

- Qui ça ?

Il se mordit les lèvres.

- Le commandant Dilandau…

Je l'interrogeai du regard. Il fixa le sol.

- Après la bataille, il est toujours un peu… secoué… Il lui arrive de passer des heures isolé dans sa cellule… Cela nous inquiète toujours… lorsqu'il est seul… il… il…

Je ne pus réprimer un sourire vaguement attendri.

- Vous lui êtes tous très dévoués, je vois… mais pourquoi me demander cela à moi ?

Cette discussion était réellement surréaliste. J'avais l'impression de parler à un gamin attardé qui s'inquiétait de laisser sa mère seule à la tombée de la nuit, pour mieux cacher le fait que c'était lui qui se sentait perdu sans elle.

La réponse qu'il me donna resta longtemps gravée dans ma mémoire. Ce ne fut que plus tard, beaucoup plus tard, que je devais lui donner toute sa sinistre signification.

- Quoi qu'il arrive, ne le laisse jamais seul… jamais…

Puis il disparut en courrant. Ou plutôt, il s'enfuit comme un petit animal face à un prédateur.

- Ces garçons sont vraiment bizarres… pensai-je.

Je n'imaginais pas encore à quel point… mais un bruit insolite vint me sortir de mes interrogations. Comme l'écho d'une alarme qui se répercutait à travers toute la forteresse, suivie d'une intense secousse.

Titubant à travers le couloir, je cherchai le reste de l'escadron, et tombai sur Gatti, qui paraissait perdu.

- Est-ce que… est-ce que tu sais où se trouve le seigneur Dilandau ?

Qu'est-ce qui se passe ?

- Le roi de Fanélia s'est échappé… La forteresse est prise d'assaut par Allen Schezar…

Je vis une ombre par-dessus son épaule et le poussai en arrière.

C'était l'étrange fille que j'avais vue chez Allen. Hitomi. J'étais prête à parier que c'était elle. Elle se dirigeait vers le hangar.

Je la talonnai et l'accrochai par le bras.

- On peut savoir ce que tu fais là, toi ?

J'entendis alors une voix familière s'élever à travers le hangar. Celle de Folken. La fille profita de cette diversion pour se libérer de mon étreinte.

Je vis alors le roi de Fanélia, qui tenait entre ses mains une épée. J'allai sortir la mienne, lorsque j'entrevis l'ombre de Dilandau derrière lui.

- Van, derrière toi !

La voix de la fille avait déchiré l'air. L'épée de Dilandau s'écrasa sur celle du roi de Fanélia. Je décidai de ne pas intervenir. Quelque chose me disait que je ne devais pas intervenir.

Le Destin avait décidé que cela devait arriver. Et cela arriva.

Un cri traversa mes tympans. L'épée de Van avait frôlé la joue droite de Dilandau, et le sang de celui-ci s'éparpillait sur le sol, à ses pieds.

Il lâcha son épée et s'agenouilla en hurlant comme un dément. Des sanglots envahirent le hangar. Des sanglots qui me déchirèrent l'estomac.

Une haine subite monta en moi. Comme une envie viscérale de tuer. De punir le roi de Fanélia. Je courrai à sa poursuite, la rage au ventre, avec une énergie décuplée. Mais lorsque j'arrivai à la porte du hangar, le vaisseau d'Allen Schezar disparaissait déjà à travers les nuages de Gaïa.

Dilandau arriva peu de temps après, le visage ensanglanté, encore plus pâle que d'habitude.

- Le chien… murmura-t-il en réprimant ses larmes. Il m'a défiguré…

Une douleur subite me tirailla l'estomac, si intense qu'elle me plia en deux.

- Défiguré… répétai-je comme un écho.

Je me frottai la joue droite. Le contact de mes doigts sur ma peau me brûla.

Je savais que désormais, plus rien ne serait jamais comme avant.