La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 7. La machine à rêves

Deux jours s'écoulèrent durant lesquels j'évitai le regard de Dilandau, et lui le mien. C'était comme si une plaie s'était ouverte. Une plaie invisible.
La déchirure sur son visage avait fini par cicatriser, et je ne parvenais pas à m'y habituer. Le reste de ses hommes non plus, d'ailleurs. Bien qu'ils n'en parlaient jamais entre eux.
En fait, ils ne parlaient jamais de rien de ce qui concernait de près ou de loin leur commandant.
Tous ces non-dits devenaient pesants.
La nuit commençait à tomber à la fin du deuxième jour, lorsque Folken se rendit dans la salle au lion doré, froidement accueilli par Dilandau. Daleto était en train de lui servir un énième verre de vin, et il s'amusait à faire crisser la pointe de son couteau sur la surface de la bouteille, le regard vague.
Je serrai les dents. L'atmosphère était crispée.
Finalement, il finit par transpercer l'objet, qui vint rouler aux pieds de Folken, qui impassible, observait ses sautes d'humeur avec un certain détachement.
- Folken ! Cette attente est insupportable… Nous savons où se trouve le dragon, alors pourquoi attendre ?
Daleto se précipita afin de ramasser les débris de verre. Je le regardais faire, l'esprit vidé de toute capacité d'analyse.
- Tu es trop impatient, Dilandau… rétorqua Folken d'un ton mesuré qui faisait contraste avec l'impulsivité du jeune commandant. Nos alliés Astriens ne devraient plus tarder à nous le livrer… Ce n'est plus qu'une question de jours, peut-être d'heures…
A ce moment, Gatty entra, une missive à la main.
- Commandant Dilandau… j'ai là un message du Général Adelfoss…
A l'évocation de ce nom, le visage de Dilandau se mortifia. Je compris que ce devait être l'un de ses supérieurs directs, bien qu'il paraissait difficile d'imaginer Dilandau sous les ordres de quelqu'un.
- Aldelfoss… lis-la moi…
Gatty s'éclaircit la voix et déplia le message. Tous les regards de mes compagnons d'armes étaient fixés sur lui.
- Le Point de Puissance recherché par notre Empereur a été repéré à Fleid. Nous nous dirigeons vers Astria. Ordre d'intercepter le Dragon…
Le visage de Dilandau s'éclaira d'un sourire radieux.
- Enfin !
- Post scriptum… ajouta Gatty d'une voix tremblante.
Le commandant s'arrêta à sa hauteur, interloqué.
- … n'en faites pas trop…
Folken ricana sous cape. Dilandau lui, se contenta de frapper Gatty pour se défouler, comme à son habitude. Et celui-ci encaissa la correction, sans broncher, comme à son habitude. Comme le faisaient tous les soldats de l'Escadron du Dragon.
- Dilandau… je vais organiser une réunion avec le Roi Aston, afin qu'il me livre le dragon Escaflowne… en attendant, veille à freiner tes ardeurs jusqu'à ce que je te donne de nouvelles instructions…
Dilandau esquissa un sourire plutôt évocateur.
- Je vais rendre à ces chiens la monnaie de leur pièce…
- Tu pourras te venger après avoir capturé le Dragon…
Mon supérieur ricana, sans parvenir à dissimuler la joie que lui procurait cette phrase.
- Tu laisserais à ma merci la vie de ton unique frère ?
Ainsi donc, il était au courant lui aussi… je commençais à croire que tout le monde était au courant, sauf moi.
- Tu semble oublier, rétorqua mélancoliquement Folken, que j'ai détruit mon propre pays…
Cette remarque me fit frissonner. Je fronçai les sourcils, tandis que le général en chef des armées de Zaïbacher quittait la salle, sous le regard jubilatoire de Dilandau.


La journée s'annonçait longue et pleine de rebondissements. L'excitation de la bataille à venir commençait à me gagner. Elle revenait enfin, après plusieurs jours d'incertitude et de léthargie, comme une révélation, une illumination provoquée par le Destin.
Et une question, une seule m'obsédait : quel était ce fameux Point de Puissance ? Était-ce le pouvoir d'Atlantis que Dornkirk recherchait, ce fabuleux pouvoir qui devait lui permettre de provoquer et de changer le Destin de Gaïa ?


La nuit était froide, et je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Je me sentais frustrée que la bataille annoncée n'ait toujours pas eu lieu. Et quelque chose me disait qu'elle n'aurait sans doute jamais lieu.
Les pourparlers avec le Roi Aston avaient duré toute la journée, et se poursuivaient toujours, dans une salle secrète de la forteresse.
J'en étais arrivée à me dire qu'ils n'en finiraient jamais, lorsque j'entendis un léger tremblement provenant de l'extérieur. Je me précipitai derrière la lucarne, et aperçus le Guymelef rouge de Dilandau, qui fonçait vers Pallas.
Une intuition me poussa à sortir dans le couloir, et à me diriger vers le poste d'observation duquel Folken avait l'habitude de suivre les batailles.
Je le trouvai à sa place, dominant la baie vitrée de son ombre. Il me jeta un regard de côté, furtif.
- Le Dragon est sorti seul de son antre… commenta-t-il tandis que je m'approchais du hublot. Le Roi Aston nous a donné l'autorisation de l'intercepter…
Un inévitable duel entre l'Alséide et Escaflowne s'était engagé dans le port même d'Astria, au détriment de la population. L'écho de la bataille résonnait à travers toute la ville, en proie aux flammes crachées rageusement par le Guymelef de Dilandau. Sa voix métallique résonnait à travers l'espace, ivre de haine et de douleur.
- Je brûlerai chaque ville où tu trouveras refuge… tant que tu vivras, cette blessure me fera souffrir… alors meurs !
Je m'accrochai à la balustrade. Durant une fraction de secondes, il me sembla voir Hitomi, sur la berge, près d'Escaflowne.
- Quelque chose ne va pas… ?
Folken venait de poser sa main sur la mienne.
Une peur intense montait en moi. Une peur mêlée de douleur et de plaisir. Une peur qui n'était pas la mienne.
C'était comme si je ressentais les sensations de quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui se trouvait à ce moment dans le feu de la bataille qui se jouait à mes pieds.
Alors, je vis le Guymelef gris. Le Guymelef d'Allen surgirent des flammes. Une rage incontrôlée s'empara de tout mon corps. Mon bras repoussa la main de Folken sans même que je m'en aperçoive.
- Allen… tonna la voix de Dilandau.
- Allen… répétai-je en serrant les dents.
Puis je me mis à rire. Sans comprendre pourquoi. Un rire hystérique, dément.
Ensuite, tout devint flou. Un tourbillon m'envahit. Le chaos. Le vide. La solitude.
La dernière chose dont je me souvienne, c'est la vision d'un dragon blanc qui fuyait à travers les étoiles.


- Il semblerait que mon hypothèse s'avère exacte… Le destin de la fille et celui de l'Alséide sont liés…
Cette voix… il me semblait la connaître. J'ouvris les yeux. Mes paupières étaient lourdes. Anormalement lourdes.
Je reconnus la salle à l'écran géant, et plongée dans un coin d'ombre, la silhouette de Folken. Le visage de Dornkirk, tel un mirage de cauchemar, me fixait, sans âme.
- Que… que s'est-il passé…
Je remarquai alors que j'étais attachée à une espèce de table. Mes poings et mes jambes étaient soutenus par des poignées en acier.
- Qu'est-ce que ça veut dire… Folken ?!
La panique commençait à me gagner. Au-dessus de ma tête, une étrange lunette, semblable à celle d'un télescope, me fixait et étudiait mes moindres faits et gestes.
Folken sortit de l'ombre et posa sa main métallique sur mon bras, telle une serre de rapace. Son visage était grave, presque triste.
- Tu as eu un malaise… expliqua-t-il de sa voix mesurée habituelle. Nous pensons savoir quelle en est la cause… mais pour en être sûrs, nous devons procéder à une petite expérience… afin que cela ne se reproduise plus…
- Une… expérience…
Tout cela ne m'annonçait rien de bon.
- Est-ce que c'est… si grave que ça… Folken ?
Son sourire se voulait rassurant, mais il était trop froid pour me rassurer.
- C'est ce que nous allons savoir… tout de suite…
Un pincement sur mon bras. Comme une flèche qui viendrait de me transpercer. Mon corps s'engourdit, mes pensées se brouillèrent.
Puis je vis la lumière. L'étrange lumière qui m'avait amenée sur Gaïa.


Il faisait chaud. Un soleil blanc brillait dans le ciel, et la position de la terre et de la lune m'indiquait que je me trouvais toujours sur Gaïa.
Pourtant, quelque chose me disait que tout cela n'était pas réel. Que ce n'était qu'un rêve.
Je me levai et considérai le paysage qui m'entourait.
On aurait dit une prairie. Une immense prairie. Avec à l'horizon, des montagnes sans neige.
Je n'avais jamais vu ce paysage de ma vie. J'avais l'impression de me trouver dans les souvenirs de quelqu'un d'autre.
Un rire s'éleva derrière moi. Je me tournai et vis une petite fille aux boucles blondes, vêtue d'une robe vert amande. Son regard fixait l'horizon. Elle semblait ne pas me voir. Soudain, elle courra vers moi, et me traversa comme on traverse un nuage.
- Attends ! criai-je en courrant à sa poursuite.
Mais elle ne m'entendait pas. Elle continuait de s'éloigner.
Un éclair déchira le ciel. Une pluie glacée tomba sur la prairie. Et j'entendis l'écho lointain de voix à travers le vent et l'orage.
- Serena ! Où es-tu, Serena ?
Puis un gouffre se dessina sous mes pieds. Et je tombai dans le vide.
- Je suis là ! hurlai-je, sans même m'en rendre compte. Venez me chercher… je suis là !


Des larmes roulaient sur mes joues. Je me retrouvai dans une pièce sombre, baignée par un liseré de lumière.
J'avais peur. J'étais désespérée. J'étais seule, loin de chez moi.
- Ne m'abondonne pas… s'il-te-plait, ne me laisse pas seule…
Des pas se firent entendre derrière moi. Une ombre me recouvrit. Et je les vis, eux. Je vis les vampires.
Pourquoi ce mot me paraissait-il familier… où l'avais-je entendu ?
Pourquoi revivais-je ces souvenirs qui n'étaient pas les miens ? D'où me venaient-ils…
Une main blanche m'agrippa le bras. Je criai.
- Jajuka !


Je me retrouvai dans une autre pièce. Dans un autre temps. L'obscurité. L'intimité d'une chambre.
Assis sur le lit, un enfant pleurait, recroquevillé sur lui-même.
- Les vampires… les vampires vont revenir… pensai-je, terrifiée. Ils vont venir me chercher… mais je serai plus fort… plus forts qu'eux… je ne pleurerai pas… je ne pleurerai plus jamais… je n'aurai plus jamais peur…
Deux pupilles rouges brûlèrent à travers le néant. Puis j'entendis des cris. Des dizaines de cris d'enfants. Des sanglots. Des pleurs. Des visages terrifiés, qui volèrent autour de moi, tels des vautours, avant de constituer une ronde dont j'étais le centre. Et le pilier.
- N'ayez pas peur… criai-je. C'est ce que veulent les vampires… ils veulent nous voir pleurer… mais nous serons plus forts qu'eux…
Ils m'écoutaient attentivement, comme on écoute une mère. C'étaient des garçons. Tous. Des garçons âgés d'une dizaine d'années à peine. L'un d'eux gémit. Je m'approchai de lui et le frappai. Il tomba en arrière et me fixa, terrifié et fasciné.
- J'ai dit : on ne pleure plus…
Et tous se turent. Tous s'inclinèrent face à leur guide. Face à leur maître.
Je me sentis partir, transportée vers un autre endroit. Un autre rêve.
Le mien.


- Maïa… ne t'éloigne pas trop… la nuit va tomber…
Le visage de ma mère. Le ciel de la terre.
La chaleur d'une soirée d'été. La fraîcheur d'un petit sentier de forêt.
Je me souvenais de cet endroit. Je me souvenais de cette journée.
Je vis une petite fille s'enfoncer dans les bois sombres. J'avais du mal à m'imaginer que c'était moi. Vêtue d'une petite robe blanche d'été, sans manches, elle suivait en riant un papillon.
Lorsqu'il s'envola vers la cime des grands arbres, elle s'aperçut que l'horizon avait disparu. Le sentier. Sa mère. Le soleil. Le ciel.
A la place, il n'y avait plus rien. Rien de ce qu'elle connaissait.
Des larmes roulèrent sur ses joues. Elle appela.
- Maman ! Maman !
Seul l'écho lui répondit. Alors, elle comprit qu'elle s'était perdue. Elle comprit qu'elle était seule. Seule face aux monstres et aux démons qui habitaient la forêt.
Elle pouvait sentir leur présence. Ils l'observaient. Ils attendaient le moment propice pour surgir et la dévorer.
Elle se recroquevilla sur elle-même, grelottante, et guetta leur approche.
Tous ces détails m'avaient échappés. C'était comme si je redécouvrais cette scène, à travers les yeux de quelqu'un d'autre.
La petite fille continuait à pleurer. Je la trouvai jolie, malgré les grosses lunettes qui déformaient son visage. Mais était-ce vraiment moi qui pensais cela…
Soudain, la petite fille disparut. Je me sentis transportée ailleurs. Mais en fait, je n'avais pas quitté la forêt.
Je me retrouvai dans la peau de l'enfant. En moi-même.
- Personne… personne ne me retrouvera ici… les vampires vont venir me chercher, et ils vont me manger…
Je sentis la brûlure des larmes sur mes joues.
Puis j'entendis des pas derrière moi. Je me retournai et vis un enfant. Un petit garçon qui devait avoir mon âge, mais qui me parut beaucoup plus vieux que moi.
- Tu t'es perdu, toi aussi ?
Il tenait quelque chose dans sa main. Son regard avait quelque chose d'effrayant, et ses cheveux… étaient de la même couleur que la neige.
Il me sourit. Un sourire cruel et triste. Tout en s'approchant de moi. Son visage était pâle comme celui d'une statue. Il prit ma main, l'ouvrit et déposa quelque chose dedans, avant de la refermer.
- Il ne faut pas avoir peur des vampires… me dit-il.
- Mais… ils sont plus forts que nous…
- Alors, il faut être plus forts qu'eux… il faut leur montrer qu'on a pas peur… et alors, ils s'en vont…
Je me mordis la lèvre.
- Tu m'aideras… lui demandai-je. Tu m'aideras à ne plus avoir peur des vampires ?
Je serrai ma main contre la sienne. Elle était glacée, comme la neige. Il sursauta et la retira, en me regardant bizarrement. Je ris et recommençai. Cette fois, il ne la repoussa pas.
Je le trouvai bizarre, ce garçon, mais je l'aimais bien.
- Tu as l'air perdu… si tu veux, tu peux venir avec moi, chez ma maman…
Je m'approchai et l'embrassai sur la joue.
- Tu veux être mon ami ?
Il rougit et disparut à travers la forêt, sans même me dire au revoir. Il me sembla voir une lumière. Une lumière très vive éclairer le néant. Puis, la voix de ma mère s'éleva, infiniment proche.
Mais je ne lui répondis pas. J'ouvris la main dans laquelle l'étrange garçon avait déposé l'objet qu'il tenait.
Je poussai un cri.
C'était le papillon. Le papillon que j'avais essayé d'attraper, et qui s'était envolé.
Il était mort.


- Mort…
Le son de ma propre voix m'éveilla en sursaut.
J'essayai de me lever. Apparemment, je n'étais plus attachée.
Je me trouvais dans la même cellule que lors de mon arrivée à Gaïa. J'étais couchée sur le lit, et on m'avait revêtue de la robe blanche que je portais à Pallas.
Je me levai, et me plantai face à la lucarne, sans réaction. Soudain, un léger bruit attira mon attention.
On aurait dit un battement d'ailes. Je me tournai et vit un papillon. Un papillon blanc qui flottait à travers la pièce. Je tendis le bras, afin de l'attraper, mais il s'enfuit dans le couloir.
Un rire hilare me monta à la gorge. Un rire de petite fille. Je me mis à courir à sa poursuite, excitée par ce nouveau jeu.
Il vola ainsi jusqu'au hangar, où la porte s'ouvrit à son passage en m'envoyant une bouffée d'air chaud dans le visage.
Le papillon s'éleva au-dessus du gouffre. Je m'accrochai à la balustrade.
- Attends… murmurai-je. Attend, je ne te ferai pas de mal…
Mais le papillon continuait de s'éloigner. Je sentis une étrange tristesse monter en moi. Une terrible solitude.
- Pourquoi… pourquoi tu ne veux pas être mon ami…
Des larmes ruisselaient le long de mes joues. Je tendis une nouvelle fois le bras afin de saisir le papillon, en vain. Alors, je grimpai sur la balustrade, en équilibre instable.
Mais il était toujours trop loin.
J'allais renoncer, lorsqu'une voix me fit sursauter et perdre l'équilibre.
- Qu'est-ce que tu fais, arrête !!
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds.
Le vide m'aspirait. Je tombais le long du gouffre. Mais Je ne criais pas. Je ne réagissais pas. Je crois que je ne me rendais pas compte de ce qui se passait.
Alors, j'eus la vision d'un ange. D'un ange qui venait à ma rencontre.