La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 8. Les Anges Déchus du Destin
La chaleur d'une caresse sur ma joue. Le bercement d'une voix dans l'espace.
- Maïa…
Je sursautai et découvris le visage de Folken. Une peur étrange me fit reculer.
- Vous… ne vous approchez pas de moi…
Je posai un regard effrayé et perdu sur l'environnement qui m'entourait. Un terrible mal de crâne me tirailla. Je posai mes mains sur mon visage. J'avais envie de me griffer, de me frapper pour me sortir de ce cauchemar.
Je me trouvais encore dans cette cellule. Et je portais toujours cette robe blanche… cette horrible robe blanche.
- Ce n'est pas possible… je suis en train de devenir folle…
J'avais envie de crier. D'appeler à l'aide. Mais je n'avais personne à appeler. Alors, pour expulser ma rage, j'arrachai l'une des manches de la robe et la lançai contre Folken.
Je remarquai alors qu'il avait dévêtu sa cape. Je remarquai qu'il avait des ailes dans le dos. Des ailes blanches, comme celles d'une colombe.
Un rire irrésistible me monta à la gorge. Un rire désespéré. Nerveux.
- Je suis encore en train de rêver, c'est ça… ?
Puis l'hilarité fit place à la colère. Une colère qui me fit bondir hors du lit.
- Ce n'est pas drôle… je veux me réveiller maintenant… j'en ai assez de ces rêves… assez !!
Je me sentis soudain pompée de mon énergie. Mes genoux me lâchèrent. Je me laissai retomber contre le sol, amorphe, trop épuisée pour pouvoir pleurer.
Ce n'était pourtant pas l'envie qui me manquait.
- Tu ne rêves plus… tu es bien tombée dans le gouffre… et c'est moi qui aie plongé pour te rattraper…
Les paroles de Folken me semblaient aussi lointaines que le bruit des vagues, près du port où j'habitais, sur Terre.
- Je crois que tu as été victime d'une hallucination… un résidu du vecteur de destinée alimenté par la machine…
- Et ces ailes… lâchai-je dans un souffle. C'est un résidu, aussi… ?
Il y avait une certaine ironie dans le ton de ma voix. C'était le signe que je reprenais peu à peu le contrôle de mon esprit et de mon corps.
- Je suis un descendant du peuple du dieu Dragon… un descendant d'Atlantis… me lâcha-t-il, comme si cela devait m'évoquer quelque chose.
Je me rappelai alors de cette histoire. Celle du peuple d'Atlantis, victime de son propre pouvoir, et qui s'était auto-détruit. L'histoire qu'il m'avait racontée lors de mon arrivée sur Gaïa.
- Alors, fis-je, pleine de rancune à son égard, ça ne m'étonne pas que vous ayez failli me tuer avec votre machine… vous êtes maudit !
Je me levai, animée d'une énergie nouvelle, sous son regard médusé.
- Regardez-moi ! Je viens de la Lune des Illusions… le destin m'a choisi et a fait de moi un soldat… Je fais partie de l'Escadron du Dragon… qu'est-ce que je fabrique avec vous, attifée de cette robe ridicule… je devrais être au combat !
Je ne maîtrisais plus ce que je disais. Je ne maîtrisais plus mon agressivité.
- Vous vous êtes servi de moi… vous avez profité de ce malaise pour fouiller dans mon esprit… pour y trouver je ne sais quoi… une réponse à vos interrogations… et vous vous fichez bien de ce que je peux ressentir… A cause de vous, j'ai vu des choses… des choses que je ne comprends pas… des souvenirs qui ne m'appartiennent pas, et d'autres… d'autres que j'aurais préféré oublier…
Il tenta de m'apaiser.
- Je suis désolé… j'ignorais que cela se passerait de cette façon… Nous n'avons pas su anticiper les risques… Je ne voulais pas te faire souffrir, je t'assure…
Je le repoussai et courus vers le couloir. Il ne fit rien pour me retenir.
Je dus errer dans le couloir une bonne partie de la nuit, sans savoir où j'allais. Ou plutôt, sans savoir où je voulais aller. A la recherche d'un refuge, d'un réconfort à tous ces doutes et ces interrogations qui m'assaillaient.
Mes pas perdus me conduisirent dans le hangar, au creux de mon Alséide.
- Tous… ce sont tous des vampires… il n'y a que toi en qui je puisse compter…
Je caressai la surface du géant. Ce contact m'apaisa.
- Que vais-je faire maintenant… Je n'ai plus confiance en Folken… je n'ai plus confiance en Dornkirk… J'ai l'impression qu'ils me manipulent… mais je ne sais pas… je ne sais plus ce que je dois faire… je me demande si j'ai fait le bon choix en m'engageant aux côtés des Zaïbacher… après tout, j'ignore tout de ce monde et de ses conflits… Je me suis peut-être mise au service d'un monstre… je ne pense pas que le Destin m'aurait envoyé ici pour ça… à moins qu'il me considère lui aussi comme un monstre… à moins que je ne sois un monstre, moi aussi…
Cette pensée me fit rire malgré moi. Mais je n'étais vraiment pas d'humeur à rire.
- Si ça continue, je vais devenir aussi folle que Dilandau…
Cette réflexion avait surgit du néant de mon subconscient, comme un éclat de lucidité qui aurait réussi à m'atteindre après de longs et pénibles efforts. Je l'oubliai aussitôt, attirée par un bruit de pas métallique sur le sol.
Je reconnus la silhouette de Dilandau à travers l'obscurité. Aussitôt, je me levai, afin de le confronter d'égal à égal, même si c'était loin d'être le cas.
- Je savais que je te trouverais ici…
Il s'arrêta à ma hauteur, visiblement contrarié.
- Folken vient de m'expliquer ce qui c'était passé…
- Folken ? répétai-je, quelque peu étonnée.
- Il est venu me chercher dans ma cellule… j'étais déjà assez irrité d'avoir laisser filer Van…
Son ton se durcit à l'évocation de ce nom.
- Si ça peut te consoler, il n'a pas été très bien accueilli…
J'aurais juré à cet instant précis qu'il avait sourit.
- Je n'apprécie pas vraiment que l'on prodigue des soins spéciaux à mes hommes, sans m'en informer au préalable, surtout lorsque cela s'avère inutile…
Je frémis.
- Inutile ?
Son regard se fit sombre.
- A ce qu'il m'a dit, tu as été victime d'un malaise… un simple malaise… et je te retrouve dans cet état… pitoyable…
Il me considéra des pieds à la tête et caressa le tissu déchiré de la robe. Je jurai à cet instant qu'il avait tremblé.
- Est-ce qu'il aurait essayé de…
Sa voix tremblait. La mienne se fit tranchante.
- Vous pensez réellement qu'il aurait du temps à perdre avec ce genre de perversités…
Une fraction de secondes, j'eus l'impression que cette phrase aurait pu être prononcée par lui.
- De toute manière… cracha-t-il. Je lui ai fait savoir que je ne voulais plus qu'il te tourne autour de cette façon, comme un prédateur autour de sa proie…
Bizarrement, cette attention me mit hors de moi.
- Je n'ai pas besoin qu'on me protège… je peux très bien me défendre seule…
Il soupira ironiquement.
- Tiens donc… c'est pour ça que tu viens te réfugier dans ce hangar presque toutes les nuits… comme un enfant dans les jupons de sa mère…
- Co… comment savez-vous cela ?
Il se tut. Pour la première fois depuis notre rencontre, il ne parvint pas à soutenir mon regard.
- Rien de ce qui se passe dans mon escadron ne m'échappe…
Il insista, avec un détestable sourire qui en disait long sur ce qu'il savait.
- Absolument rien… je connais chacune des faiblesses de mes hommes… c'est mon rôle que de les repérer… j'ai besoin d'êtres forts et sains, dans leur corps et dans leur tête… ils doivent être purifiés de tout ce qui pourrait être utilisé contre eux… tout ce qui pourrait les asservir et les rendre vulnérables… leurs sentiments, leurs désirs…
Il ajouta, dans un dernier souffle.
- Leur peur…
Ce mot me fit frémir. Un doute terrible s'empara de moi. J'avais déjà entendu cette phrase quelque part, avec quelques variantes.
- Dites-moi, Dilandau…
C'était la première fois que je m'adressais à lui d'une façon aussi familière. Il n'en parut pas irrité.
- … qui… qui pourrait les utiliser contre eux…
Son visage se décomposa. On aurait dit un spectre. Un spectre hanté par des démons.
- Leurs ennemis… bégaya-t-il. Bien sûr, qui d'autre… ?
Je sentis que j'avais touché le point sensible. Mais bizarrement, je décidai de ne pas m'immiscer plus dans la faille. Quelque chose me retint. Quelque chose me disait que je n'avais pas besoin de le faire.
Je savais. Je connaissais déjà la réponse. Je l'avais entendu la formuler, mot pour mot, dans ces rêves étranges.
Cet enfant au regard de braise, qui pleurait seul dans cette chambre, c'était lui.
Instinctivement, je reculai et percutai mon Alséide.
Il me lança un regard intrigué, et vaguement effrayé. Se doutait-il de quelque chose ? Se doutait-il que je savais quelque chose que je n'aurais pas du savoir…
Impossible. Il était impossible de percer les sentiments enfouis derrière ces yeux malades.
Mon voyage au cœur de la démence et de la souffrance de Dilandau Albatou, ne faisait que commencer.
Combien de jours s'écoulèrent ensuite. Je l'ignore. Pour moi, le temps s'était arrêté. Il semblait fonctionner au ralenti.
Comme dans un rêve.
Je faisais de plus en plus fréquemment des crises de maux d'estomac. Une douleur constante accompagnait chacune de mes activités. Et cela commençait à m'inquiéter.
Et si je tombais malade… les médecins de Zaïbacher seraient-ils en mesure de me soigner ? J'avais eu un aperçu de leurs traitements de chocs, avec la machine de Folken, et cela ne me rassurait pas. En fait, j'avais plutôt eu l'impression d'être un sujet d'étude scientifique qu'une malade qu'on devait soigner.
Bien sûr, ce genre de crises s'étaient déjà produites sur terre, mais jamais à un tel degré d'intensité. J'en ignorais la cause, mais elle m'avait suivie à Gaïa. Selon toute vraisemblance, elle faisait partie de moi.
Chaque minute qui s'écoulait me paraissait une torture, animée par l'angoisse d'une nouvelle crise, qui pourrait à nouveau me faire perdre connaissance. Et me faire revivre ces horribles rêves.
Des questions obsédantes se bousculaient dans ma tête. Etait-ce la machine de Folken qui les avait provoqués, ou bien se trouvaient-ils déjà en moi, sans que je m'en sois aperçue… C'était impossible. D'où me seraient-ils venus ? Je ne connaissais aucune des personnes que j'avais vues. Tous ces noms… Serena, Jajuka… tout cela ne m'évoquait rien. Et ce souvenir ressurgit des profondeurs de mon enfance… cette étrange rencontre avec ce jeune garçon. Comment se faisait-il que je l'avais oublié… comment se faisait-il qu'à présent, des éléments oubliés de cette journée me revenaient en vrac, me percutaient le cerveau comme une avalanche.
Je me souvenais que ma mère m'avait emmenée en promenade dans la forêt près de chez moi. Une forêt que je trouvais immense et qui me faisait peur.
Je me souvenais qu'après cette journée, j'avais longtemps insisté pour que ma mère m'y ramène. Cela l'avait beaucoup étonnée d'ailleurs, étant donné que je m'y étais perdue et qu'elle m'avait toujours effrayée.
J'avais longtemps espéré revoir l'étrange garçon. Je pensais que je le retrouverais dans la forêt. Je pensais que c'était un elfe, une créature qui vivait dans les arbres et sortait à la tombée de la nuit. Je l'avais attendu pendant des mois, et puis j'avais sans doute fini par l'oublier, comme tant de songes d'enfants.
C'était tout de même étrange qu'il se rappelle à moi de cette façon, sur Gaïa. Je commençais à me demander si tout cela n'était pas lié. Le Destin m'aurait-il envoyé un message. M'aurait-il envoyé un signe, que je n'avais pas su reconnaître à l'époque… Y en avait-il eu d'autres, dont je n'avais pas encore le souvenir…
Ce garçon venait-il de Gaïa ?
Plus cette hypothèse se confirmait dans mon esprit, et plus mon malaise grandissait. Quelque chose me disait que Folken connaissait une partie de la réponse. Quelque chose me disait que Dornkirk détenait les fils secrets de mon destin.
- Encore en train de rêvasser, à ce que je vois…
Je sursautai et regardai autour de moi. Le visage de Miguel envahissait tout mon champ de vision.
J'avais l'impression de sortir d'un profond coma. Je ne me rappelais même plus où je me trouvais. Ces égarements devenaient fréquents depuis que j'avais fusionné avec cette machine. Cela avait fini par altérer sérieusement mes capacités de combat. Je me sentais comme pompée de mon énergie. J'avais l'impression d'être un fantôme. Une ombre égarée entre deux mondes. Entre deux personnalités.
- Tu ferais mieux de t'entraîner, pour être opérationnelle quand nous aurons retrouvé le Dragon…
- Le Dragon… répétai-je, comme si ce mot ne signifiait rien pour moi.
Un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres.
Nous étions dans le hangar, aux pieds de mon Alséide. Ce n'était que maintenant que je m'en apercevais. Il n'y avait personne. Personne à part nous. J'imagine qu'il devait faire nuit. Mais je n'en étais pas très sûre. Je ne me rappelais pas.
Un terrible mal de crâne me tirailla.
- Laisse-moi… lâchai-je en le repoussant et en me dirigeant vers le couloir.
Il fit volte-face et se planta face à moi, pour me faire barrage.
- Cette fois, tu ne m'échapperas pas…
Son épée déchira l'air. J'ignorai totalement de quoi il voulait parler.
- Tu crois que je ne vois pas ce que tu essayes de faire avec le commandant Dilandau… tu voudrais bien prendre ma place, pas vrai ? Ca ne te suffit pas d'avoir été engagée dans l'escadron, alors que tu n'en avais pas le droit… Non… il te faut le pouvoir en plus…
Il pointa la lame vers mon visage.
- Tu ignores tout de nous… Tu ignores tout des sacrifices que j'ai dû faire pour parvenir là où j'en suis… Tu ignores tout de nos souffrances… Tu n'es pas l'une des nôtres… tu ne peux pas comprendre…
Sa main tremblait, tandis qu'il essayait de soutenir mon regard.
- Je ne sais pas comment tu es arrivée jusqu'ici… pourquoi le commandant Dilandau t'a acceptée parmi nous… s'il avait été dans son état normal, ça ne lui aurait même pas traversé l'esprit…
- Dans son état normal ? répétai-je.
Cette fois, il commençait sérieusement à m'énerver. Où voulait-il en venir, avec ses insinuations ?
- Tu dois être une sorcière… une sorcière envoyée par nos ennemis pour nous détruire… nous détruire de l'intérieur…
- Moi, une sorcière ?
Un ricanement incontrôlable secoua ma cage thoracique. Son visage se décomposa. La peur que je lisais dans ses yeux excita mon désir de l'humilier. Mon désir de le battre.
Je me sentis renaître.
- Regarde-toi… tu es un démon ! Tu ne vois pas ce que tu es en train de faire ? Tu as déséquilibré la cohésion de notre groupe… tu nous troubles, par ta seule présence… espèce de… de… femme !
- Vous n'êtes que des enfants… lâchai-je d'une voix rauque, qui paraissait celle d'une autre. Vous n'êtes pas de vrais soldats… vous n'avez pas su vous débarrasser de vos désirs et de vos peurs… vous n'avez pas su être à la hauteur… j'en suis la preuve ! Tous, vous avez peur de moi… vous croyez que je ne le vois pas ? Et moi, est-ce que vous me voyez avoir peur de vous… ? Non…
Il abaissa son épée. Son regard brillait.
- Je suis plus forte que vous… voilà pourquoi Dilandau m'a choisie… A moi seule, je vous surpasse tous…
Il recula. Je l'accrochai par le bras et approchai mon visage du sien. Il blêmit.
- Pauvre petit enfant perdu… crachai-je avec mépris. Tu as encore peur des sorcières… tu as encore peur des vampires…
Je prononçai ce mot sans même m'en rendre compte.
- Moi, ça fait bien longtemps que j'ai appris à ne plus avoir peur…
Je le relâchai. Il tomba à la renverse. Il paraissait terrifié.
A ce moment, quelque chose d'étrange se produisit. J'eus l'impression qu'il rétrécissait, comme s'il tombait au fond d'un gouffre. Un étrange vertige me prit.
- Non… ne me frappe pas… je t'en prie !
C'était une voix d'enfant. D'enfant apeuré.
Je baissai les yeux, et vis un jeune garçon, recroquevillé comme un petit animal battu à mes pieds.
- Je n'aurai plus peur… je ne pleurerai plus jamais… je te promets… ne me frappe pas… je t'en prie…
Je reculai, pétrifiée par cette étrange vision, lorsque j'aperçus devant moi l'ombre d'une silhouette. Celle d'un autre enfant, penchée près de l'autre. Ses yeux rouges brûlaient à travers l'obscurité, comme s'ils étaient possédés par le diable.
- Que se passe-t-il ici ?
Une lumière intense m'aveugla. Je me retrouvai dans le hangar. Miguel était toujours à mes pieds.
Derrière lui se trouvait Dilandau.
- Cette fille… bégaya Miguel en me désignant du doigt. Cette fille est un démon !
- C'est pour ça que tu rampes à ses pieds ? trancha Dilandau en me considérant étrangement.
Aussitôt, Miguel sembla retrouver un peu de dignité, et se releva, les yeux fixés sur le sol, comme un animal blessé.
- Je ne veux même pas savoir ce qui s'est passé… fit-il après un silence. Mais je veux vous voir tous les deux dans la salle au lion doré, tout de suite !
Il tourna les talons. Miguel me lança un regard qui me fit froid dans le dos.
- Je te ferai payer ça… cracha-t-il en s'éloignant.
Quelque chose me disait que je devais prendre ses menaces au sérieux.
- Le Dragon a été repéré sur la route de Fleid… annonça Dilandau d'une voix étrangement calme. Préparez-vous à lui faire une petite surprise…
Il s'arrêta à hauteur de Chester. Celui-ci frémit.
- Je ne tolérai aucune erreur…
Cette phrase résonna comme une sentence divine. Moi seule pouvait en connaître les secrets vecteurs.
Voilà un privilège dont je me serais bien passé.
En fait, je me serais bien passé de cette chasse à l'homme.
J'ignorai encore qu'elle allait presque me coûter la vie…
Ma main tremblait, tandis que je dirigeai mon Alséide hors de la forteresse, en direction d'une forêt plongée dans la brume. J'avais du mal à contrôler les mouvements du guymelef. J'avais du mal à fusionner avec lui. J'ignorais pourquoi.
- Les voilà ! tonna la voix de Dilandau dans l'habitacle.
Il plongea sur l'endroit où se trouvait la cible. Je discernai la vague forme d'un Guymelef à travers les arbres.
- Escaflowne…
La cime des arbres se déchira sous le poids des Alséides de l'escadron, qui aussitôt, disparurent derrière leurs capes mimétiques. Escaflowne était proche, trop proche dans mon viseur.
Il s'arrêta net. Quelque chose me disait qu'il nous avait repérés. C'était impossible, bien sûr. Et pourtant, il évita de justesse une offensive de Miguel, comme si il avait pu prévoir son attaque.
- On dirait… hésita Miguel. On dirait qu'il peut nous voir…
- C'est cette fille… renchérit Gatty.
- Arrêtez de divaguer ! hurla Dilandau. Attrapez-moi plutôt ce dragon…
Cette fois, l'ivresse du combat m'avait totalement quittée. Je me sentais à l'écart de cette traque. A l'écart de la vengeance de Dilandau, et de toute cette haine qui animait ses ordres.
Escaflowne était au centre de mon viseur. Je tirai et vit Hitomi, accrochée à l'épaule du géant. Elle me désignait du doigt.
L'épée du guymelef dévia la trajectoire de ma lame, comme il avait dévié celle de Miguel.
- C'est vrai… m'écriai-je. Elle peut nous voir !
- Maïa… tu ne vas t'y mettre, toi aussi… !
Soudain, Escaflowne se mit à courir, à courir de façon déraisonnée.
- Restez ici, mes petits ! cria Dilandau.
Il plaça son guymelef en position de vol. Nous le suivîmes.
- Je vais t'avoir… petit petit !
Son rire résonna à travers toute la forêt. J'avais envie de le faire taire. Je me sentais lasse, si lasse de tout ça.
- Petit malin…
Escaflowne avait plongé dans une petite rivière à l'orée de la forêt. Van devait savoir que les capes mimétiques ne pouvaient être utilisées dans l'eau. Mais cela ne modifia pas vraiment la donne en sa faveur.
La curée commença. Comment appeler ça autrement ? Nous étions une dizaine à nous acharner sur un seul homme…
Les lames fusèrent de partout. Tout s'enchaîna à une vitesse effrénée. Je vis l'Alséide de Miguel s'écrouler. J'entendis les cris de guerre des autres soldats. Je les regardais en train de se battre et d'encercler Escaflowne.
Soudain, je lâchai les commandes de mon Alséide, sans même m'en apercevoir, et reculai. Les griffes des guymelefs fusaient partout autour de moi.
Un déclic venait de se produire en moi. Je me demandai soudain ce que je faisais là… pourquoi j'essayai, pourquoi nous essayions tous de tuer le pilote d'Escaflowne. Sans même savoir pourquoi.
- Qu'est-ce que je suis en train de faire…
Je revis alors la fille du nom d'Hitomi. Mon regard croisa le sien sur la berge. J'eus l'impression qu'elle pouvait me voir.
Une voix étrange résonna à travers mon crâne. Une voix inconnue.
- Qui es-tu… tu n'es pas comme eux…
J'ai le vague souvenir, à cet instant précis, d'avoir vu Escaflowne foncer sur moi, profitant sans doute de ce moment d'égarement pour charger.
Mais je fus incapable de réagir.
S'il n'y avait eu, à cet instant précis, le Guymelef de Chester pour faire front et s'interposer entre nous, nul doute que j'y serai passée.
Ensuite, tout devint confus. Je crois que le guymelef d'Allen nous rejoignit peu de temps après, comme tombé miraculeusement du ciel.
Puis la voix de Folken résonna et nous fit battre en retraite. J'ignore pourquoi.
Je me demande encore comment j'ai pu trouver la force de rentrer seule à la forteresse.
En sortant de mon Alséide, un mal de ventre terrible me tirailla l'estomac, et me fit plier en deux. Je m'agenouillai, incapable de soutenir cette douleur intime. Cette douleur que personne ne semblait capable d'apaiser.
Je crus que j'allais m'évanouir. Chester se pencha près de moi et posa une main amicale sur mon épaule.
- Quelque chose ne va pas… ?
Je levais les yeux vers lui. La douceur de sa voix et de son regard m'apparurent tels une lueur au fond du gouffre dans lequel je tombais.
- Aide-moi… murmurai-je. Aide-moi à me relever…
Je m'accrochai à son épaule et parvins à me remettre debout, juste à temps pour confronter le regard de Dilandau. Il paraissait furieux.
- On peut savoir ce qui t'a pris ?
Il serra les poings. Je vis qu'il voulait me frapper, mais quelque chose sembla l'en empêcher. J'ignore quoi.
- A quoi est-ce que tu pensais ? Il aurait pu te tuer… et tu as mis Chester en danger…je n'ai pas besoin de perdre un homme de plus… avec Miguel qui s'est fait prendre… Je devrais te mettre aux arrêts…
Derrière lui, Daleto esquissa un sourire mesquin.
- Elle n'a pas l'air dans son assiette… commenta-t-il.
Finalement, ce fut lui que Dilandau frappa.
- Ne te mêle pas de ça… !
Il écarta Chester et me prit par les épaules avec force. Il me faisait presque mal.
- Tu n'es plus la même… depuis que Folken…
Il serra les dents.
- J'ignore ce qu'il t'a fait… mais tu peux être sûre qu'il va payer pour ça…
Il se tourna vers Chester, avant de s'éloigner d'un pas décidé.
- Chester, occupe-toi d'elle…
Cette phrase résonna étrangement. Elle me parut presque… pleine de sollicitude.
Appuyée sur l'épaule de Chester, je me laissai tomber doucement sur le lit du dortoir et m'adossai contre le mur.
La douleur commençait à s'apaiser.
Il restait là, planté devant moi, sans trop savoir quoi faire pour m'aider.
- Tu m'as sauvé la vie… fis-je avec un sourire, sur le même ton que si j'avais déclaré : Il fait beau aujourd'hui…
- Tu as bien sauvé la mienne… d'une certaine façon… nous sommes quittes à présent…
Un long silence suivit ce pitoyable échange de remerciements détournés. Je regardai les étoiles à travers la lucarne.
J'avais envie de pleurer. Je me sentais seule, incroyablement seule. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui s'était passé lors de la bataille.
Sans même m'en apercevoir, ma main chercha la sienne. Je la serrai, comme si mon salut dépendait de lui. Ce contact humain apaisa mes angoisses.
Il ne le repoussa pas. Nous restâmes ainsi, plusieurs minutes, à partager notre solitude, en regardant le même ciel.
Comme deux enfants perdus. Loin, bien loin de chez eux.
