La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 10: Osmose Retrouvée

Les rayons du soleil caressaient ma peau. J'ouvris les yeux, et vis le ciel. Un ciel bleu, sans nuages.

Je me levai et regardai autour de moi. Je me trouvais dans une forêt. Sans doute dans la forêt qui bordait Fleid.

Mon Alséide reposait, inanimé, contre un arbre. Je compris que j'avais du être éjectée hors du poste de pilotage.

J'avais chaud, et je décidai de retirer la veste de mon uniforme. Je la laissai tomber à mes pieds.

- Comment suis-je arrivée ici…

J'avais terriblement mal au crâne.

Soudain, le craquement d'une branche morte écrasée me fit sursauter. Je portai instinctivement une main à mon épée, lorsqu'une voix retentit.

- Si tu touches à ça, tu es mort, mon gars…

Je me retournai et découvrit un homme. Un solide gaillard, qui en découvrant mon visage, pâlit.

- Ca alors… une femme !

Il pointait vers moi un espèce de sabre et portait une armure. D'autres arrivèrent derrière lui, vêtus de la même façon. Je compris que ce devaient être des soldats de Fleid.

Je compris que j'étais leur prisonnière.


Deux bras puissants me poussèrent à l'intérieur de la cellule, et je tombai à terre, complètement amorphe, incapable de résister à la pression.

Le sol était en pierre. Il était humide. Je me levai et m'accrochai aux barreaux. Plusieurs regards se pointèrent vers moi. Des regards hostiles. Au bout du couloir, plusieurs hommes se concertaient. Parmi eux se trouvaient Allen Schezar et Van Fanel. Je serrai les dents.

Ils venaient vers moi. Je reculai au fond de la cellule, afin de leur cacher mon visage dans l'obscurité.

- Alors, c'est elle…

Ces mots quelque peu méprisants avaient été prononcés par le jeune roi de Fanélia.

- Approche… fit Allen avec un sourire. Nous ne te voulons aucun mal… Nous voulons juste savoir ce que tu faisais dans la forêt…

- Tu penses que c'est parce que j'ai peur que je reste au fond de cette cellule, Allen Schezar ? crachai-je d'une voix rauque. Tu te trompes… je n'ai pas peur de toi… je n'ai pas peur de vous…

- Cette fille est un vrai démon… murmura un homme derrière eux.

Allen me considéra étrangement.

- Quel est ton nom ?

Je ricanai.

- Tu penses vraiment que je vais te le dire… je me sentirais insultée de t'entendre le prononcer…

Van serra les dents.

- Tu perds ton temps, Allen… cette fille est aussi folle que Dilandau…

- C'est ce que nous avait dit le soldat de Zaïbacher…

- Miguel… on pouvait dire qu'il s'était bien vengé de l'affront que je lui avais fait. Mais je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir. A sa place, j'en aurais fait autant, sans doute.

Et à sa place, j'y étais justement.

- Elle vient vraiment de la Lune des Illusions ?

Cette phrase avait été prononcée par un enfant. Je baissai les yeux et vis un jeune garçon aux cheveux blonds.

- Prince Cid…

Les hommes s'inclinèrent. Je le fixai, médusée.

- Approche… fit-il avec une détermination qui me laissa admirative.

Je soupirai avec médisance et sortis de l'ombre.

- Là, tu es satisfait ? fis-je en souriant.

L'enfant parut déçu.

- Elle ne ressemble pas du tout à Hitomi… On dirait…

Il se mordit les lèvres.

- On dirait un homme…

Cette phrase me vexa terriblement, et fit sourire les autres.

- Sale petit morveux… crachai-je sans parvenir à contenir la colère qui montait en moi.

L'enfant recula, effrayé. Allen me lança un regard sombre.

- Si tu tiens à la vie, tu ferais bien de te montrer un peu plus coopérative…

- Justement… enchaînai-je en m'approchant de lui, les doigts serrés contre les barreaux. Je ne tiens pas à la vie, Allen…

Le regard des autres se mortifia. Et le mien aussi. Cette phrase m'avait échappée. Ces mots me firent trembler.

Je me repliai au fond de la cellule, et me recroquevillai sur moi-même. Un froid soudain venait de s'abattre dans l'espace. Mais je devais être la seule à en souffrir.


Je comptais les heures comme on compte les siècles. J'ignorais depuis combien de temps exactement j'étais enfermée dans cette cellule, mais déjà, la journée touchait à sa fin. Accoudée à la lucarne, j'admirai le coucher de soleil de Gaïa à travers les barreaux.

- J'ignorais que les démons étaient sensibles à la beauté d'un coucher de soleil…

Je jetai un œil vers le couloir, et entrevis Allen.

- Peut-être ne suis-je pas un démon… soupirai-je sans quitter des yeux le ciel.

Il s'adossa au mur en face de la cellule et fixa le sol, tout en croisant les bras. Il semblait bien décidé à rester là, et à me tirer les vers du nez, d'une façon ou d'une autre.

- Non… maintenant, tu n'as plus l'air d'un démon… mais tout à l'heure, tu en étais un…

- Tiens donc…

- Je te préfère largement ainsi…

Un sourire ironique se dessina sur ses lèvres.

- J'imagine que ce n'est pas le cas de Dilandau…

Je fronçai les sourcils et me tournai vers lui. Je l'aurais bien frappé, mais il était hors de portée. C'était sans doute un juste calcul de sa part.

- Je ne sais pas pourquoi… ajouta-t-il tristement. Mais tu me rappelles ma jeune sœur, Serena…

A l'évocation de ce nom, je me sentis pâlir.

- Se… Serena…

- Elle avait à peine cinq ans, lorsqu'elle a disparue… j'imagine que si elle vivait encore, elle te ressemblerait…

Je m'accrochai aux barreaux, pour ne pas tomber. Les images de mon rêve me revinrent, telles une claque. Cette petite fille qui courrait à travers la prairie… l'orage. Puis la peur. Les larmes. Les vampires.

Tout cela était associé à ce nom… Serena.

- Les vampires… murmurai-je. Les vampires l'ont enlevée…

Je remarquai qu'Allen me fixait étrangement. Je me sentis partir. Une angoisse terrible monta en moi.

- Les vampires… bégayai-je.

Mes doigts commençaient à trembler. Je me mis à crier.

- Jajuka ! Jajuka !!

Puis je vis des ombres s'approcher de moi. Bientôt, elles m'encerclèrent. Elles m'étouffèrent.

Je m'évanouis.


Je m'éveillai dans la lumière. Une lumière chaude, orangée. Je sentis la douceur de draps sous ma peau.

Un visage me sourit. Celui d'une femme.

- Qui… qui êtes-vous ?

C'était la première fois de ma vie que je la voyais.

- Calme-toi… tu as subi un choc terrible… tu dois te reposer…

- Me reposer ?

Je n'essayai pas de me lever. Je n'en avais aucune envie. Je fixai la fresque peinte sur le plafond. Elle représentait des animaux étranges.

Mais ce n'était pas cela qui avait attiré mon regard. Caressant la peinture, un papillon s'agitait. Un papillon blanc.

Je levai les bras pour l'atteindre. Mais il était trop loin.

Une main caressa la mienne. Elle était tiède. La mienne, glacée. Je regardai la jeune femme. Son regard était doux, presque maternel.

- Maman… murmurai-je.

Des larmes roulèrent sur mes joues.

Je redevenais enfin moi-même, mais cela bien sûr, je ne m'en rendais pas compte. Ce n'est qu'avec le recul que cela me paraît clair.

J'étais de retour parmi les êtres humains.

Mais ce retour ne fut que de courte durée.

- Princesse Mirana… appela une voix chuchotante.

- Je reviens tout de suite… promit la jeune femme en essuyant doucement mes larmes.

Elle disparut. J'entendis des voix lointaines. Mais pas suffisamment lointaines pour que je ne puisse pas les discerner.

- Elle semble terriblement choquée… elle s'est réveillée, et elle s'est mise à pleurer… Allen, j'ai du mal à croire qu'elle puisse être ce monstre dont tu m'as parlé… Elle a plutôt l'air d'une enfant perdue…

- Méfions-nous quand même… même si pour l'instant, elle paraît calme, n'oublions pas qu'elle semble instable… elle pourrait très bien devenir agressive…

- Elle vient du monde d'Hitomi… comment se fait-il qu'elle se retrouve dans les troupes d'élite de Zaïbacher… cela paraît incroyable… cette petite fille… un soldat !

- Evitons de révéler sa présence à Hitomi… cela risquerait de la déstabiliser encore plus… j'ai déjà obtenu un sursis auprès du Roi… il accepte qu'elle soit soignée hors de sa cellule, mais elle ne doit pas sortir de cette chambre, tant que nous n'en saurons pas plus sur les circonstances qui l'ont amenée ici… c'est peut-être une ruse…

Je m'étais levée. Une légère brise sifflait à travers la pièce. Cela provenait d'une fenêtre ouverte. Une fenêtre qui donnait sur un balcon.

Dehors, il faisait chaud. Je laissai le soleil me caresser le visage. Un sentiment de plénitude intense m'envahit. Je frôlai la chemise dont on m'avait revêtue. Elle était douce.

Je souris. A mes pieds, il y avait un jardin, avec au milieu, une fontaine. Je ne pus résister à la tentation d'y plonger. Je montais sur la balustrade. Ce n'était pas très haut. Deux mètres à peine.

J'atterris en douceur sur la pelouse. L'herbe me chatouillait les pieds. Je ris, tout en m'approchant de la fontaine. Un nuage d'humidité me souffla au visage. On aurait dit une tempête, une tempête miniature.

Je tendis les mains, afin d'attraper les gouttes d'eau qui s'écoulaient du jet de la fontaine. Je nageais en plein rêve. J'espérais ne jamais me réveiller.

Mais c'était trop demander au Destin. Lui, il avait bien d'autres projets. S'il m'avait amené jusqu'ici, c'était dans un but précis.

- Qu'est-ce que tu fais ici ?

Le charme était coupé net. Je me tournai et reconnu Hitomi. Son visage était terriblement pâle. On aurait dit qu'elle venait de voir un fantôme.

Sauf que ce fantôme, c'était moi.

- Je te reconnais… fit-elle. Tu es la fille… la fille-démon que j'ai vue à Astria…

- Je m'appelle Maïa… répliquai-je avec un sourire. Toi, c'est Hitomi… je crois… C'est un joli prénom…. C'est japonais, non ?

Son regard s'apaisa.

- Tu parais si différente…

- Comment ça, différente ?

Je ne voyais pas du tout ce qu'elle voulait dire par là. Elle me prit la main.

- Je sais que tu viens de la Terre…

- Oui… répondis-je avec un sourire. C'est Miguel qui vous l'a dit, pas vrai ? Je crois qu'il ne m'aimait pas beaucoup…

Je me mis à rire. D'abord, doucement, puis de plus en plus fort. Je ne parvenais plus à m'arrêter.

- Hitomi !

C'était la voix d'Allen. Il l'écarta et se planta devant moi, son épée à la main.

- Tu vas bien, Hitomi ?

Je m'arrêtai net. Une rage incontrôlable monta en moi à la vue de cette arme.

- Allen, qu'est-ce qu'elle fait ici ? Pourquoi tu ne m'as rien dit…

Hitomi était blême. Je pensais que c'était à cause de ma crise d'hystérie, mais la cause en était bien différente.

- Peu importe… cracha-t-elle en écartant Allen de son chemin, déterminée. Il faut que je lui parle, absolument…

Je reculai. Elle m'accrocha le bras fermement.

- Tu es en danger… déclara-t-elle, la voix tremblante. Je l'ai vu dans l'une de mes visions…

- En danger… répétai-je, soudain effrayée.

- Si tu restes avec les Zaïbacher, tu vas finir par te perdre…

Je la repoussai.

- C'est avant que j'étais perdue… lorsque j'étais sur Terre… lorsque je n'étais personne…

- Non, tu te trompes… tu n'es pas toi même… tu le sais… tu le sens… et moi, moi je le sens aussi…

Mais qu'est-ce qu'elle racontait ? Etait-elle vraiment capable de sentir ce genre de choses… Etait-elle vraiment capable de lire en moi…

- Maïa… lâcha-t-elle avec colère, presque avec désespoir. Tu n'es pas comme lui

De qui parlait-elle ? Elle me faisait peur. Elle me faisait réellement peur.

- Et moi… bégayai-je. Et moi qui pensais que tu m'aiderais à comprendre ce que je fais ici… moi qui pensais que tu pourrais me comprendre… moi qui voulais tant te rencontrer… au lieu de ça, tu ne fais que m'embrouiller…

Elle s'immobilisa. Allen rengaina son épée, interloqué.

- Hitomi… c'est le Destin qui nous a mené ici… sur Gaïa… moi, il m'a mené à Zaïbacher, et toi, ici… mais je suis sûre qu'il y a un lien entre nous… entre tout ça… une logique…

J'ajoutai, la voix tremblante.

- J'aurais voulu que tu me donnes une réponse… mais toi, tu préfères me juger… De quel droit… de quel droit tu te permets de penser que mon choix n'est pas le bon… il n'y a pas de bon ni de mauvais choix… c'est mon destin, c'est tout…

J'étais vraiment en colère, mais bizarrement, je ne parvenais pas à la haïr.

- Je ne veux pas que nous soyons ennemies, Hitomi… On ne peut pas être ennemies… nous venons du même monde…

Elle me tendit sa main. Elle tremblait légèrement.

- Alors, viens… viens avec moi, Maïa… ensemble, nous trouverons pourquoi nous sommes ici… le Destin nous a séparées, mais à présent, nous voilà réunies…

Une partie de moi avait très envie de prendre sa main. De rester dans ce jardin. Avec Allen, Van, Hitomi et cette jeune femme du nom de Mirana. Cela semblait si simple. Cela semblait si facile. Je n'avais qu'un pas à faire.

Pourtant, je reculai. D'un pas, puis de deux. Jusqu'à ce que Hitomi ne soit plus qu'un point blanc dans l'espace.

Je courrai à travers le jardin, et rejoignis la forêt.

Personne n'avait rien fait pour me retenir.

- Laisse, Allen… laisse-la partir…


Mes pieds étaient ensanglantés, à cause de ma course effrénée. Je parvenais à peine à marcher.

- Pourquoi… pourquoi est-ce que je me suis enfuie de cette façon…

Une légère brise balaya mes cheveux. Le ciel commençait à s'assombrir.

Comme un écho au chaos de mon esprit, un orage éclata.

La chemise me collait à la peau, glacée. La pluie n'en finissait pas de tomber. Le ciel de tonner. Les éclairs de déchirer l'espace.

Mes mains étaient violacées. J'aurais tant voulu qu'à cet instant, Gwen survienne pour me tendre ses gants en laine. J'avais la chair de poule. J'étais épuisée.


Recroquevillée sous une roche accidentée, j'attendais simplement que les éléments cessent de s'acharner contre moi. Je repensais à la terre. A ma mère. A mon frère. A Gwen. Ils me manquaient. Pour la première fois depuis mon arrivée sur Gaïa, ils me manquaient. Je me demandais si ils se souvenaient de moi. Je me demandais si ils s'inquiétaient de mon absence.

J'imaginais le petit port près de chez moi. Les chalutiers, poursuivis par les mouettes à la fin de la journée. L'odeur de l'iode. L'odeur du pin sur le chemin du retour.

Toutes ces petites choses me manquaient, peut-être plus encore que le reste. Peut-être plus encore que les personnes.

J'avais peur. Quelque chose me disait que je n'allais plus jamais les revoir. Quelque chose me disait que j'allais mourir ici, dans cette forêt.

J'étais perdue. Comme ce fameux jour où je m'étais égarée dans la forêt près de chez moi. Sauf que là, ce n'était pas les vampires qui m'effrayaient. Mais moi-même. Ces réactions que je ne parvenais pas à maîtriser. Ces mots qui n'étaient pas les miens.

Hitomi avait raison. Par moments, je n'étais pas moi-même. Par moments, je devenais un vrai démon.

Au moment où cette idée me traversait l'esprit, une chose étrange se produisit, presque irréelle. Un papillon. Un papillon blanc se posa sur ma main gelée.

Je le regardai remuer ses ailes, fascinée.

- Tu t'es perdu, toi aussi ? lui demandai-je en souriant.

Il s'envola, comme si quelque chose l'avait effrayé. Je levai les yeux, et aperçut une silhouette sous le déluge.

On aurait dit un fantôme. Et c'en était un, d'une certaine façon. Ses cheveux couleur de neige. Sa peau couleur de neige. Tout en lui me rappelait un spectre. Tout en lui me rappelait le petit garçon de mes rêves d'enfant.

Je me levai et m'approchai de lui.

Je retirai le gant noir qui recouvrait sa main, et la prit dans la mienne. Elle était froide comme la neige. Aussi froide que dans mes souvenirs.

- Dilandau… lâchai-je dans un soupir.

Ses yeux couleur de braise me fixaient, inexpressifs.

Il m'avait retrouvé. Il avait suivi le papillon. Et il m'avait retrouvé.

Comment avais-je pu être assez aveugle pour ne pas le reconnaître plus tôt…

Le petit garçon de mes songes était enfin venu me chercher, après plus de dix ans d'attente.