La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 11: Enfants Perdus
- Je crois qu'il est dans ton intérêt que tu ne pilotes plus l'Alséide… cela pourrait devenir dangereux pour toi…
Les yeux levés vers l'écran vide, Folken avait articulé ces mots comme un châtiment. Dès que j'étais rentrée à la forteresse, accrochée à l'épaule de l'Alséide de Dilandau, un soldat de Zaïbacher m'avait donné une couverture et amené jusqu'à lui. Dilandau ne m'avait pas accompagnée. Il n'avait pas dit un mot depuis qu'il était venu me chercher à Fleid.
Quant à moi, je ne savais plus quoi penser. J'étais incapable d'analyser quoi que ce soit. Et Folken ne m'en avait pas laissé le temps.
- Vous saviez que cela finirait par arriver, n'est-ce-pas ? demandai-je, d'une voix si faible qu'elle parut se perdre dans le vide.
Il me considéra étrangement.
- Qu'est-ce qui te fait croire cela ?
- Depuis que j'ai pris la décision de piloter un Alséide, vous avez tout fait pour me dissuader… comme si vous pressentiez un danger…
Il ne répondit pas.
- A présent que ce danger est écarté, je veux que vous me disiez ce que vous savez exactement sur les circonstances de mon arrivée sur Gaïa… et sur mon destin…
Ma voix était dénuée de toute colère, à présent. Je me sentais étrangement sereine.
Folken sourit doucement tout en s'approchant de moi.
- Je vois que tu as enfin retrouvé ta lucidité… J'ignore ce qui s'est passé à Fleid, mais il semblerait que cela t'aies remis les idées en place…
Sa main métallique caressa mon visage. Je serrai les dents. Il m'examina comme on examine les réactions d'un animal de laboratoire.
- Je ne vois plus cette lueur dans ton regard… cette haine…
Il parut intrigué.
- La fusion n'opère plus… tu t'es séparée toi-même de l'Alséide… Dornkirk avait raison…
Je le repoussai, agacée.
- Je ne suis pas un vulgaire cobaye, Folken… Si vous savez quelque chose, dites-le moi… j'en ai assez de toutes vos cachotteries…
- Oui… fit-il sombrement. Tu as raison… tu as le droit de savoir… A présent, tu es en mesure d'entendre ce que j'ai à te dire…
A ce moment précis, j'étais prête à tout entendre. Je m'attendais au pire.
Et le pire vint.
- Pour être accompli, le Destin a besoin de vecteurs, d'éléments déclencheurs… La science de Dornkirk a démontré que ceux-ci pouvaient être très divers… Les vecteurs qui provoquent la rencontre entre deux personnes sont parfois les mêmes que ceux qui provoquent les guerres… il serait trop laborieux de te les énumérer… mais l'un des plus puissants et des plus mystérieux est le Sentiment Humain… le sentiment humain dans ce qu'il a de plus extrême… La Haine, La Peur, la Passion l'Amour… tels sont les principaux vecteurs du Destin…
Il ajouta, d'un ton théâtral.
- L'un d'eux a provoqué ton arrivée sur Gaïa… et t'a propulsée dans les griffes de l'Alséide… dans les griffes de Dilandau…
- Dilandau… répétai-je comme si ce nom suffisait à lui seul à rendre limpide tout ce charabia.
- C'est lui qui a provoqué ton arrivée sur Gaïa… lui qui t'es apparu avant que le rayon lumineux ne t'emporte… ce n'est pas un hasard…
Son ton se durcit.
- Pour une raison qui nous reste encore inconnue, il semblerait que vos destins soient liés… et aient fusionnés…
Tout s'expliquait. Dans mon esprit, tout devint limpide, ou presque.
Ca ne semblait pas être le cas de Folken.
- Quant au vecteur de cette fusion… seuls toi et lui en possédez la clé…
Voilà pourquoi il avait essayé cette machine sur moi. Il avait tenté de savoir ce qui me liait à Dilandau. Il avait fait ressurgir ces recoins insoupçonnés de mon esprit, afin de dévoiler une partie des secrets rouages du Destin.
Finalement, cela ne s'était pas avéré si inutile que cela.
- Rassurez-vous, Folken… je ne piloterai plus jamais l'Alséide… lâchai-je avec un sourire. Ma fusion avec Dilandau est définitivement terminée… J'ai repris possession de mon destin…
Il plissa les yeux, incrédule.
- Méfie-toi quand même… tu me parais encore instable… si tu me disais au moins ce qui te lie à lui… je pourrais peut-être t'aider…
- M'aider ? crachai-je avec ironie. La dernière fois que vous m'avez aidé, j'ai bien failli y laisser ma peau…
Je m'apprêtais déjà à quitter la pièce. Il soupira.
- Soit… je te laisse partir… je te laisse libre de tes actes… mais prends bien garde de ne pas te brûler les ailes, jeune fille de la Lune des Illusions…
Il avait prononcé ces mots avec une telle froideur, que j'en eus froid dans le dos.
A partir de cet instant, je sus exactement ce que j'avais à faire. Je n'avais même plus à me poser de questions.
J'avais repris possession de mon destin. J'étais redevenue moi-même. Je le sentais. Je me sentais entière. Enfin.
J'ignorais pourquoi j'avais failli me perdre. J'ignorais pourquoi mon esprit avait fusionné avec celui de Dilandau, sans même que je m'en rende compte.
Mais je savais que ces questions resteraient sans réponse, tant que je ne me serais pas confrontée à lui, en tant que moi-même.
Mes pieds nus glissaient sur le sol froid. La couverture ne suffisait plus à réchauffer mon corps trempé et grelottant.
Pourtant, je me présentai dans la salle au lion doré, aussi triomphante et sûre de moi que j'avais pu l'être lorsque je portais l'armure de l'Escadron du Dragon.
L'épée de Dilandau valsait à travers l'espace. Il ne m'adressa même pas un regard. C'était comme si pour lui, je n'existais plus. Comme si il sentait, au plus profond de lui-même, qu'il ne faisait plus partie de moi.
- Tu as perdu, Dilandau… sifflai-je en me plaçant face à lui.
Il sourit bizarrement, tout en recalant son épée dans son étui.
- Je ne vois vraiment pas de quoi tu veux parler, gamine…
Je perçus ce mot comme une insulte. Et c'en était une. Mais je ne m'énervai pas, car je savais que cette agressivité à mon égard cachait une profonde peur.
Dilandau avait peur de moi. Et moi, je n'avais pas peur de lui.
- Pourquoi es-tu revenu me chercher ? demandai-je avec douceur, comme si j'avais face à moi un enfant.
Il soupira avec dédain, avant de s'approcher de moi. Je levai les yeux vers lui. Il était bien plus grand que moi en apparence… en apparence seulement.
- A cause de toi, le Dragon m'a échappé, encore une fois… Tu as osé t'opposer à moi, te mettre en travers de mon chemin… c'eut été trop facile de te laisser filer de cette façon… sans même t'infliger le châtiment que tu mérites…
Ses mains tremblaient. Je sentis qu'il avait l'intention de me frapper, mais il n'y parvint pas.
- Ce petit jeu est terminé, Dilandau… crachai-je. Tu n'as plus besoin de te comporter de cette façon devant moi… Tout ce cirque, c'est peut-être bon pour tes hommes, mais pas pour moi…
J'ajoutai, défiante.
- Moi, je sais qui tu es… qui tu es vraiment…
Il pâlit.
- Qu'est-ce qui t'arrive… bégaya-t-il. Ce regard…
- Ce regard, c'est le mien, Dilandau… je suis redevenue la petite fille que tu as rencontrée dans la forêt… celle qui t'as vu tel que tu étais vraiment…
- Non… fit-il en reculant. Personne ne peut savoir qui je suis… personne…
Je lui pris la main. Il frémit, mais ne fit rien pour la rejeter. Je savais qu'il n'avait pas la volonté suffisante pour me résister. Du moins, pas cette fois.
- Si je suis ici, c'est à cause de toi, Dilandau… le Destin a décidé que nous devions à nouveau nous rencontrer sur Gaïa… nous sommes liés… par quelque chose… j'ignore quoi…
Il sembla retrouver sa légendaire assurance, et retira doucement sa main de la mienne.
- Qu'espères-tu de moi ? cracha-t-il, incisif. Une réponse à tes interrogations ? Je n'en ai pas…
- Mais tu m'as reconnue, n'est-ce-pas… lorsque tu es venu dans ma cellule, le premier jour de mon arrivée… tu voulais t'assurer qu'il s'agissait bien de moi…
Il émit un ricanement méprisant, qui dissimulait mal son malaise.
- Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il t'aura fallu du temps pour faire le lien… moi, j'ai tout de suite compris qui tu étais…
Il cherchait à tourner la confrontation à son avantage, comme à son habitude, mais cela ne prenait pas. Cela ne prenait plus.
- C'est étrange que tu te sois rappelé de moi si rapidement… murmurai-je, sarcastique. Moi, je t'avais oublié…
Il serra les dents. Il avait tout de suite compris où je voulais en venir.
- Ne te méprends pas… cracha-t-il. Pour moi, tu ne représentes rien… rien à part un vague souvenir…
- Alors comment se fait-il que je me retrouve ici ? C'est bien par la volonté de quelqu'un… ce n'est pas un simple hasard…
J'insistai, pleine de hargne.
- C'est toi qui m'a appelé…
Durant une fraction de secondes, il me sembla que son visage se détendit pour révéler un sourire étrange. Un sourire qui n'était pas le sien.
Mais il s'évapora aussi vite qu'il était apparu, et il ne resta bientôt plus que ce spectre sans âme. Ce démon au visage d'ange.
- Non… fit-il d'un ton qui se voulait sans appel. Ce n'est pas moi…
Pour une raison qui m'échappa sur le moment, je le crus. Je savais qu'il disait la vérité. Mais j'ignorais encore laquelle.
- Je ne veux plus jamais te revoir dans les parages… cracha-t-il en se détournant. Tu as commis une erreur impardonnable… tu n'es plus digne d'être l'un de mes hommes…
- Rassure-toi, je n'avais pas l'intention de rester l'un de tes jouets… sifflai-je en tournant les talons.
Je le laissai et pris la direction de ma cellule, sans même lui adresser un dernier regard. Il ne fit rien pour me retenir.
Je crois bien qu'il se fichait éperdument de toute cette histoire.
Tout ce qui échappait à son contrôle, ne représentait rien pour lui.
A présent que je n'étais plus « l'un de ses hommes », je n'existais plus.
Je pensais réellement ne plus jamais le revoir.
Je trouvai une robe pliée sur le lit de la cellule. Une robe vert amande. Je la revêtis, et m'assis sur le matelas, le regard tourné vers la lucarne. Dans le ciel de Gaïa, les étoiles brillaient intensément, mais une seule concentrait toute mon attention et mon émotion.
La Terre. La Lune des Illusions. Le monde dans lequel j'avais grandi. Le monde dans lequel je ne m'étais jamais sentie à ma place. Le monde d'Hitomi.
Elle avait vu que je n'étais pas moi-même, alors qu'elle ne me connaissait pas. Elle avait su prévoir le danger.
Etait-ce grâce à elle que j'avais retrouvé ma lucidité… par quel miracle étais-je parvenue à me séparer de l'emprise du Destin, de la fusion avec Dilandau… Que s'était-il passé… quel déclic avait déclenché ma libération…
- Zongi… murmurai-je comme un soupir.
J'avais vu le sorcier morphe se faire torturer et assassiner froidement par Dilandau. J'avais vu la joie que cela lui procurait. Cela m'avait écoeurée.
Ensuite, je m'étais opposée à lui. Je l'avais empêché de tuer Hitomi. J'avais laissé fuir le Dragon. Et je m'étais retrouvée à Fleid.
C'était à partir de là que tout avait basculé.
Et maintenant ? Maintenant que j'avais modifié les rouages du Destin, qu'allait-il se passer ? Quel nouveau destin m'attendait…
L'angoisse commençait à me gagner, lorsqu'un frottement me fit sursauter. Quelqu'un venait de gratter à la porte.
Je me retournai et reconnus Chester. Je souris. J'étais heureuse de le voir, sans savoir pourquoi.
Il ne portait pas son armure. Juste sa chemise et le pantalon de son uniforme. Il avait dû s'éclipser du dortoir pour venir me rejoindre.
Avait-il surpris ma conversation avec Dilandau ? Quelque chose dans son regard me disait que non.
- Je… j'espère que je ne te dérange pas…
- Non… fis-je. Je suis juste un peu surprise que tu m'aies trouvée ici…
- Lorsque le commandant Dilandau t'a ramenée de Fleid… il… il nous a dit que désormais tu ne ferais plus partie de l'escadron… alors, je me suis dit que je te trouverais ici… J'ai attendu que tout le monde soit endormi, et je suis venu… prendre de tes nouvelles…
Sa sollicitude me touchait. Mais elle m'embarrassait aussi, terriblement.
- Assieds-toi, Chester… ne reste pas à la porte…
Il parut hésiter, mais se plia à mon invitation. Son épaule nue frôla la mienne. Je frémis.
- Je suis heureux de voir que tu vas bien…
Je me sentais anormalement nerveuse. J'avais envie de me lever et de quitter la pièce en courrant.
C'était bien la preuve définitive que j'étais redevenue moi-même… L'avait-il senti ? Avait-il senti la différence ? Rien dans son attitude ou dans sa voix ne le laissa transparaître, en tout cas.
- Tu ne veux pas savoir ce qui s'est passé ? lui demandai-je soudain.
- Bien sûr que si… mais j'attendais que tu me le dises…
Je serrai les dents.
- Je n'en ai pas envie… lâchai-je, avant de me lever et de me planter face à la lucarne.
J'avais terriblement froid dans cette robe. Je m'y sentais tellement mal à l'aise… J'aurais voulu disparaître. M'envoler tel un papillon à travers la pièce, et mourir. Mourir écrasée par les doigts de Chester.
Mais il n'aurait jamais fait ça, malheureusement. Il m'aurait enfermée dans ses mains, et il aurait ouvert la lucarne, avant de me libérer. Je me serais perdue à travers les courants du vent… Seule.
Cette pensée me fit frissonner.
- Tu as froid ?
Il s'était approché de moi. Je ne l'avais même pas entendu. Ses doigts frôlèrent mes épaules, doucement. J'avais envie de pleurer.
Ses bras m'enveloppèrent, comme une petite chose fragile. Un objet précieux. Inutile. Tellement inutile…
Je sentais la chaleur de son corps contre le mien. C'était une étrange sensation. Indescriptible. Comme celle de naître et de mourir. Comme celle de rire et de pleurer.
- Peu importe ce qui s'est passé à Fleid… peu importe si tu ne fais plus partie de l'escadron… je resterai ton ami…
- Merci, Chester…
Ce fut la seule chose que je parvins à dire. C'était pitoyable, mais ça résumait parfaitement tout ce que j'avais envie de lui dire à cet instant précis.
Chester m'avait confié que les armées de Zaïbacher allaient prendre d'assaut le royaume de Fleid, afin de s'emparer du Point de Puissance. Ce que je soupçonnais être, à juste titre, la puissance d'Atlantis qui devait permettre à Dornkirk de réaliser sa grande utopie.
Durant toute la journée qui suivit, d'autres forteresses volantes nous rejoignirent et se regroupèrent. Je les regardais, penchée à la lucarne, sans comprendre. Je me demandais si le royaume de Fleid s'attendait à un assaut des Zaïbachers. Je m'inquiétais pour Hitomi. J'espérais qu'elle aurait le temps de fuir.
Je ne vis rien de la bataille, car je ne voulais rien en voir. Je restai allongée sur le lit, le regard fixé sur le plafond, sans penser à rien.
Plus personne ne semblait s'intéresser à mon sort depuis que je ne faisais plus partie de l'Escadron du Dragon. Pas même Folken. Il n'avait même pas fait garder la porte. Il ne m'avait pas fait appelée afin d'assister à la bataille du haut du poste d'observation de la forteresse.
Partout autour de moi, la forteresse résonnait de l'écho des jours de guerre. Les voix des soldats. Leurs pas métalliques sur le sol.
Tout cela était devenu familier. Mais à présent, je ne partageais plus leur ivresse et leur excitation. Je n'éprouvais plus ce désir viscéral de me fondre dans l'Alséide et de vibrer au rythme de ses rouages. Ce désir de tuer. De me battre. A tout prix, sans même savoir pourquoi. Sans même savoir contre qui.
Quel genre de monstre étais-je devenu… quels crimes atroces avais-je commis sous l'influence du Destin, lors de ma fusion avec Dilandau… je n'osai me l'imaginer. Le poids du remords aurait été bien trop lourd. Je n'aurais pas pu le supporter. Il suffisait pour l'apaiser que je me convainc que je n' étais plus moi-même durant les quelques semaines durant lesquelles j'avais servi l'escadron.
Je pensais à Chester, qui se trouvait alors dans le feu de l'action. Ressentait-il lui aussi cette aura ? Cette envie de tuer… Prenait-il plaisir à tuer…
Je l'ignorais. Je ne parvenais pas à me l'imaginer. Je ne parvenais pas à croire qu'il se trouvait là de son propre chef. Il me paraissait si étranger à toute cette haine. Et pourtant… il ne s'était jamais opposé à Dilandau. Il avait toujours été l'un de ses hommes les plus fidèles et les plus dévoués.
Etait-ce parce qu'il le craignait ?
La nuit était déjà bien avancée. Le sommeil commençait à me gagner. Après plusieurs minutes de vaine lutte, il l'emporta.
Un horrible fracas m'éveilla. Un bruit de ferraille déchirée, qui secoua toute la forteresse.
Je sortis dans le couloir. Des voix fusaient de partout. Des exclamations de joie.
- Fleid ! Fleid a capitulé !
Pourquoi cela ne m'étonnait-il pas ? Et surtout, pourquoi cela ne me procurait-il aucune joie…
Je retournai dans ma cellule et jetai un coup d'œil à travers la lucarne. Fleid était en flammes. Son palais. La fontaine dans le jardin. La forêt où je m'étais perdue. Tout cela avait disparu. Tout cela n'était plus qu'un souvenir.
Mon estomac me pinça. Je crus que j'allais me sentir mal.
Ce fut le moment que choisi Chester pour frapper.
Je me recroquevillai sur le lit, en proie à une douleur d'une rare intensité. J'aurais voulu qu'il s'en aille, qu'il disparaisse. Lui, et tous ceux qui étaient responsables de ce carnage.
Au lieu de cela, il poussa la porte. Son visage était encore plus pâle que d'habitude.
- Qu'est-ce que tu as fait… murmurai-je, au bord des larmes.
Il portait son armure.
- Tu es comme les autres… tu es un monstre… un assassin… comme tous les hommes de Dilandau…
Il n'approcha pas. Il semblait attendre que la crise passe. Il savait qu'elle finirait par passer.
- Pourquoi je m'en aperçois seulement maintenant…
La douleur me torturait. J'aurais souhaité mourir, afin qu'elle cesse enfin.
Alors, il se pencha vers moi, et posa sa main sur mon ventre.
- C'est encore cette douleur, n'est-ce-pas…
Il ajouta, le regard brillant.
- Tu souffres, et c'est à cause de moi… à cause de cette destruction…
Sa main tremblait.
- Si seulement je pouvais arrêter tout cela… tu ne peux pas savoir ce que ça me fait de te voir dans cet état…
- Tu n'as pas tant de scrupules lorsque tu massacres tous ces gens à bord de ton Alséide… crachai-je en le repoussant violemment.
Il percuta le mur. Aussitôt, je regrettai mon geste. Il me regarda avec une telle tristesse, que je ne pouvais faire autrement que de le regretter.
- Tu n'en avais pas non plus avant, que je sache… murmura-t-il.
Cette phrase me refroidit le cœur. Ma douleur s'accentua. Je parvenais à peine à parler .
- Je pensais que tu avais compris… fis-je avec toute l'énergie de mon désespoir. Cette personne… ce monstre que tu as connu, est mort à Fleid… ce que tu as devant toi, c'est moi… c'est vraiment moi…
Son regard se radoucit.
- Je ne t'ai jamais vue autrement que ce que tu es en ce moment… répliqua-t-il. Ce que j'ai vu en toi, dès l'instant où j'ai croisé ton regard, ce n'était pas le monstre que tu semblais être en surface… le démon… mais ce que je sentais vibrer à l'intérieur… J'ai toujours su qui tu étais vraiment… et je pensais que toi aussi, tu avais su lire entre les lignes de mon âme… je pensais que tu avais compris, moi aussi…
De quoi voulait-il parler… J'étais incapable de le deviner, et cela me désespérait. J'avais peur qu'il me haïsse à cause de ça.
Il posa sa main sur ma joue. Ce contact apaisa mes craintes, et une partie de ma douleur. Exactement comme lorsque j'avais pris sa main dans le dortoir, il y a une semaine. Une éternité…
- Tu n'es pas comme nous, petite fille de la Lune des Illusions…
Que voulait-il dire par là… voilà qu'il commençait à parler comme Miguel, lui aussi.
- Ton engagement dans l'Escadron, n'est pas de la même nature que le nôtre…
Cette phrase me fit froid dans le dos. Il prit mon visage entre ses mains. Il tremblait.
- Tu ne peux pas comprendre que nous devons servir le commandant Dilandau, jusqu'à la mort… car nous lui devons la vie… Sans lui, nous ne serions rien… Nous serions sans doute déjà morts… Il nous a pris dans son escadron, il a fait de nous des êtres forts…
Ma douleur avait à présent totalement disparue. Seule m'importait celle qui se dessinait sous mes yeux.
- Nous n'avons que lui… et il n'a que nous…
Il serra les dents, comme pour se retenir de pleurer.
- Mais toi… que fais-tu ici ? Qu'est-ce qui te retient auprès de lui… dans ton monde, tu dois avoir une famille… des amis… alors, pourquoi es-tu ici… si cela te fait souffrir à ce point…
Sa voix était presque éteinte, à présent.
- Parfois, j'ai l'impression que tu es un ange… Un ange envoyé par le Destin pour adoucir nos souffrances et notre solitude… mais un ange égaré, qui parfois se comporte comme un démon, parce qu'il ne sait pas pourquoi il est ici…
Des larmes pointaient sur le bord de ses yeux.
C'était surréaliste. Je ne pus m'empêcher de les toucher. Elles glissèrent le long de mes doigts. Elles me brûlaient.
Elles renfermaient une telle souffrance. Une telle solitude.
Je repensais alors à mon rêve étrange. A ces enfants rassemblés autour de moi. Apeurés, seuls… loin, bien loin de chez eux.
Et je compris, enfin.
- Les vampires t'ont enlevé, toi aussi… Chester…
Je caressai son visage. Sa peau était douce, comme celle d'un enfant.
Mais ce que je ressentais était bien autre chose que de l'affection maternelle ou que de la pitié.
- Moi aussi… les vampires m'ont enlevée… ils m'ont emmenée loin de chez moi…
Etait-ce vraiment moi qui disait cela… Sur le moment, je ne me posai pas la question, mais avec le recul, je crois bien que ce n'était pas le cas.
- Il ne faut pas avoir peur, Chester… Bientôt, tout sera fini… Bientôt, nous ne souffrirons plus… là où nous irons, les vampires ne viendront jamais nous chercher… plus jamais…
Il avait cessé de pleurer. Son visage frôlait le mien. Je pouvais sentir sa chaleur.
- Qui… qui es-tu… me demanda-t-il. Comment sais-tu tout cela…
Il recula. Il paraissait effrayé.
- Tu n'es pas Maïa… alors qui es-tu ?
Mes lèvres s'allongèrent pour former un sourire. Un sourire qui n'était pas le mien.
Puis je me mis à rire. Un rire cristallin, dément, que je ne parvenais pas à contenir.
- Le démon… c'est le démon qui resurgit…
Chester aurait pu fuir, à cet instant. Il aurait pu laisser là la sorcière que Miguel détestait tant. Mais au lieu de cela, il m'entoura de ses bras, me souleva, et me porta vers le couloir. A son passage, les soldats joyeux se mortifièrent. Les langues se lièrent.
- Où est-ce que tu m'emmènes, Chester ?
Tout cela m'amusait énormément. Le sol qui défilait sous moi. Le visage déconfis des passants.
Jusqu'à ce que mon regard croise celui de Folken, et que je reconnus la grande salle à l'écran géant.
