La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 12: Le Retour des Vampires

- Seigneur Folken… faites quelque chose… on dirait… on dirait qu'elle n'est plus elle-même…

Je me cramponnai à Chester. J'avais peur. Peur de Folken. De sa longue silhouette noire.

Elle me rappelait… elle me rappelait celle des vampires.

- Je crois qu'elle est possédée… par un sorcier…

Folken fronça les sourcils et me regarda fixement.

- Tu as bien fait de me l'amener… je vais m'occuper d'elle…

Il approchait. Je me serrai contre Chester, tremblante.

- Laisse-la moi…

Chester hésita. Mais ses doigts se relâchèrent, et ceux de Folken me cramponnaient déjà.

- Non… criai-je. Ne le laisse pas m'emmener !

Il avait pâlit.

- Laisse-la moi… répéta Folken. C'est un ordre !

Chester serra les dents, avant de se détourner et de courir vers la porte.

- Ne me laisse pas seule !

Il avait disparu. Je frisai l'hystérie.

- Jajuka ! Jajuka !!!

Je sentis un pincement dans ma nuque.

Mes forces m'abandonnaient peu à peu. Je n'avais plus la force de crier.

Je perdis connaissance.


Je fis un cauchemar. Le plus horrible cauchemar que l'on puisse imaginer. Je flottai dans le vide. Dans une espèce de brume noire.

Des silhouettes vinrent à ma rencontre. Des silhouettes sans visage. Elles m'encerclèrent.

- Maïa… viens, viens avec moi…

Je reconnaissais cette voix. C'était celle de Chester.

Je le cherchai à travers la ronde des ombres rassemblées autour de moi. Mais je ne le voyais nulle part.

- Chester ! Où es-tu, Chester ?!

Un souffle froid dans ma nuque.

Je me retournai et le vis.

Son visage était recouvert de sang.

Il était mort.

- Chester !


Je m'éveillai en sursaut, et me percutai aux murs sans fin d'une pièce minuscule, sans aucune ouverture.

Folken se trouvait près de moi, assis sur le lit, le regard sombre.

- Cette fois-ci, je ne peux plus rien pour toi…

Il paraissait peiné, réellement peiné. J'ignorai encore pourquoi.

- Seuls les sorciers de Dornkirk seraient en mesure de te désolidariser de ce Destin parasite…

J'ignorais totalement de quoi il voulait parler, mais cela ne m'évoquait rien de bon.

- Je… bégayai-je. Je croyais que j'étais redevenue moi-même… Je croyais que je m'étais débarrassée de Dilandau…

- Il ne s'agit pas de Dilandau…

Ces mots tombèrent comme une malédiction. Je me laissai retomber contre le matelas, amorphe.

- Mais qui… qui alors…

- Cela, les sorciers de Dornkirk nous le révéleront… enfin, je l'espère… ils sont en route… ils devraient être ici ce soir…

Je fixai le plafond.

- A propos… ajouta Folken en sortant une enveloppe de sa cape. Le jeune soldat qui t'a amené à moi m'a chargé de te remettre ce message…

Il déposa l'enveloppe près de moi. Je ne la regardai même pas.

A ce moment, quelqu'un frappa à la porte. Un soldat entra.

- Qu'y-a-t-il ? cracha Folken. J'avais demandé à ne pas être dérangé…

- C'est Dilandau, Seigneur Folken… Il est parti à la poursuite du Dragon… malgré vos ordres…

Folken pâlit. Ce fut à peine si je l'entendis quitter la pièce.

J'avais l'impression d'être paralysée. Vidée de ma substance vitale. Je ne savais plus où j'en étais. Je ne savais plus qui j'étais. Et personne ne semblait en mesure de m'apporter de réponses.

Personne à part moi-même.

Je me souvins alors de la lettre. Je saisis l'enveloppe et l'ouvris.

- Chester…

L'écriture était nerveuse. Il avait dû rédiger cette lettre dans la précipitation. Son contenu restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Maïa,

Je t'écris ces quelques mots alors que nous allons bientôt partir chasser le Dragon, encore. Le commandant Dilandau a renié les ordres de Folken, encore une fois. Mais nous le suivrons, non pas parce qu'il nous l'a ordonné, mais parce que nous le voulons. Parce que nous le défendrons et le protégerons jusqu'à la fin. Tu te demandes sans doute pourquoi. J'espère qu'un jour je pourrais te l'expliquer, lorsque tu seras redevenue toi-même. Il y a tant de choses que je voudrais t'expliquer. Tant de choses que j'aurais aimé te dire. Tant de choses que j'aurais aimé partager avec toi. Si seulement le Destin en avait décidé autrement, nous aurions pu faire autre chose que de nous frôler. Je n'aurais pas été un simple fantôme. Un ange de passage dans ta vie. J'aurais tant voulu, rien qu'une fois, goûter la chaleur de tes lèvres. Je crois que je t'aimais. Que je t'aimais vraiment. Mais cela, tu le savais déjà. Comme je sais que ton âme appartient déjà à quelqu'un d'autre. Le savais-tu ? Moi, je le sais. Je souhaite que tu trouves cette autre partie de toi-même. Je souhaite que tu la reconnaisses, avant qu'elle ne disparaisse. Adieu, petite fille de la Lune des Illusions. Je sais que là où je vais, on se retrouvera un jour. Par delà l'espace et le temps. A toi pour toujours, Chester.

Je déchirai la lettre avec rage et jetai les restes à travers la pièce.

- Imbécile ! criai-je, les larmes aux yeux. Sale gamin stupide…

Je passai plusieurs heures à pleurer en silence, sans voir personne. Sans rien entendre d'autre que l'écho de ma solitude.

Je savais qu'à l'heure qu'il était, Chester était sans doute déjà mort.

Il ne souffrait plus, à présent, le sale égoïste.

Maintenant, c'était moi qui souffrais pour nous deux.


J'avais l'impression d'être allongée dans cette pièce depuis des siècles. Je commençais même à me demander si on ne m'avait pas oubliée.

Lorsque des cris résonnèrent. Des cris déchirants.

Je collai mon oreille contre le mur. Cela semblait proche. Terriblement proche.

Et cela ne me rassura pas du tout. Je fus encore moins rassurée, lorsque le verrou de ma porte céda, et qu'une silhouette noire apparut dans l'embrasure de la porte.

- Qui êtes-vous ?

Je reculai, instinctivement. Il me semblait reconnaître cette silhouette.

- N'approchez pas…

Une peur incontrôlable s'empara de moi. Une peur qui n'était pas la mienne.

Les vampires… murmura une petite voix à l'intérieur de moi. Ce sont les vampires… Ils viennent pour t'emmener, mais tu ne dois pas avoir peur…

J'aperçus alors un visage. Le visage de cette petite fille. Le visage de Serena.

Et alors, je n'eus plus peur.

Lorsque deux autres silhouettes m'encerclèrent et m'agrippèrent. Lorsqu'elles me traînèrent à travers de long et sombres couloirs. Je n'eus pas peur. Je savais que j'étais plus forte qu'eux. Je n'étais plus une petite fille. Maintenant, je n'étais plus seule.

Ces pensées n'étaient pas les miennes. Mais je ne m'en rendais pas compte.


Une porte se déroba devant moi. Une autre pièce. D'autres silhouettes noires.

Les cris s'étaient faits de plus en plus proches au fur et à mesure que nous avancions. A présent, ils me perçaient les tympans.

Il y avait deux tables alignées devant nous. Sur l'une d'elle était déjà allongé quelqu'un. La personne qui criait, attachée par de solides poignées en cuir.

- Vous ne l'avez pas endormie ? cracha une voix impersonnelle.

- Nous n'en avons pas eu besoin… elle n'a montré aucune résistance… elle ne me paraît pas dans son état normal…

On me porta sans grande délicatesse jusqu'à la seconde table.

Des visages se bousculèrent au-dessus de moi.

- Faites-le taire… cela risque d'effrayer la fille…

Alors, je vis celui qui était attaché sur l'autre table. Dès que son regard croisa le mien, ses cris cessèrent.

Je souris. Autour de nous, les silhouettes noires cessèrent de s'animer.

Je lui tendis ma main. Il l'agrippa, tremblant.

- Il ne faut plus avoir peur… murmurai-je doucement.

Ses doigts cessèrent de trembler.

- Tu n'es plus seul, maintenant, Dilandau…

Une autre main se referma sur mon bras. Celle d'un vampire. Elle tenta de nous séparer, mais elle n'y parvint pas.

- Ce n'est pas normal…

- Les éléments deviennent instables… Sa destinée est en train de changer, d'elle même… !

Cette fois, c'était le vampire qui avait peur. En voyant cela, Dilandau se mit à sourire.

- Endormez-les tous les deux… une fois rentrés au pays, nous modifierons à nouveau sa destinée… Nous verrons bien ce qui se passera…

Un pincement sur mon bras. Je lâchai la main de Dilandau, et sombrai dans le néant.


Il me sembla rêver pendant des siècles. Il me sembla que j'étais morte. Je nageais à travers une intense lumière blanche. Et toutes les personnes que j'avais connues sur Terre et sur Gaïa passaient devant moi en souriant.

Gwen. Maman. Hitomi. Allen. Van. Mirana. Folken. Miguel. Gatty. Daleto. Guimel.

Chester.

Je m'attendais à voir surgir Dilandau. Mais il ne vint jamais.

C'était comme si… il n'existait pas.


Une vive chaleur marqua mon retour à la vie. Pesante. Oppressante. Comme celle que l'on peut ressentir dans une serre.

Mes paupières se levèrent, horriblement lourdes.

Mon corps entier était engourdi.

A chacune de mes pertes de conscience, le réveil me paraissait de plus en plus difficile. Je me demandai quand cela allait enfin cesser. Je me demandai quand je m'éveillerai enfin… en moi-même.

Je me trouvais dans une chambre. Austère. Sombre. Bien différente de celle qui m'avait accueillie à Fleid. Je portai toujours la même robe.

Près de moi, sur une table de nuit, une bougie brûlait.

Eclairé par cette pâle lueur, un livre. Je le frôlai du bout des doigts, et le posai sur mes genoux. Je caressai la couverture. La reliure paraissait ancienne. Il ne semblait pas y avoir de titre.

Je l'ouvris avec précaution. Des mots calligraphiés à la main, rédigés dans un alphabet et une langue inconnue, noircissaient les pages, accompagnés de gravures.

Je commençai à feuilleter les pages, une à une. Chacune d'elle était illustrée d'une gravure. La plupart représentaient des enfants. Des enfants, perdus dans une sombre forêt, et qui se retrouvaient face à un Dragon.

Je pouvais presque comprendre l'histoire sans avoir besoin de la lire.

Dans une contrée pauvre et désolée, les enfants disparaissent les uns après les autres. Les habitants s'interrogent : « Qui donc enlève les enfants ? Serait-ce le dragon qui vit dans la forêt ? ». Cette rumeur finit par se propager, et le dragon est tué. Mais les enfants disparaissent toujours. « Alors, se disent les habitants… qui enlève nos enfants ? Serait-ce ces êtres étranges, mis hommes-mis félin, qui vivent dans la forêt ? ». Ceux-ci sont tués, aussi. Mais les enfants disparaissent toujours. Alors, l'un d'eux, un petit garçon, décide de se rendre dans la forêt, afin d'en avoir le cœur net. Mais la nuit le surprend, et il finit par se perdre, lui aussi.

Je tournai une autre page du livre, et découvrit la gravure suivante.

Je frémis.

Elle représentait l'enfant, emporté par un rayon lumineux.

Il a alors la vision d'un monde étrange. D'une autre forêt, sur un ciel où ne brille qu'un seule lune.

C'est alors qu'il croise sur son chemin un autre enfant perdu. Une petite fille aux vêtements étranges. Elle lui montre où se trouve les autres. Ils vivent dans la forêt. Ils sont apeurés. Alors, ils leurs montrent le chemin. Et ils le suivent. Le rayon lumineux les emporte, et ils retournent tous chez eux. Ils retrouvent leurs parents.

Et alors, plus jamais les dragons et les êtres mis-félin et mis-homme ne seront tués. Ils vivent en harmonie avec les habitants du village. Le petit garçon devient un héros, le symbole de la paix retrouvée.

Et une fois grand, il épouse la petite fille perdue qu'il avait trouvée dans la forêt.

Je refermai le livre, les doigts tremblants.

- C'est plutôt étrange, comme histoire… pensai-je en considérant la couverture. On dirait…

J'hésitai à me l'avouer.

- On dirait la mienne…


Je me demandai alors qui avait bien pu mettre ce livre sur la table de nuit. Je commençais à croire que ce n'était pas innocent.

Je décidai de me lever et de faire un repérage des lieux.

- J'espère que cette fichue porte n'est pas fermée à clé…

Elle ne l'était pas.

J'ignorais où je me trouvais, mais selon toute évidence, je n'y étais pas considérée comme une prisonnière.

Je débouchai sur un étroit et sombre couloir. Un courant d'air glacé le traversait de long en large. Je frissonnai, tandis que j'avançais à tâtons.

Je marchais depuis quelques minutes, lorsque j'entrevis enfin une lueur. Une ouverture.

C'était une fenêtre. Une immense fenêtre.

Je collai mon visage contre la vitre, ébahie.

Des milliers de néons scintillaient sous mes pieds, jusqu'à l'horizon. A perte de vue. Des cheminées immenses crachaient des bouffées de fumée noirâtre qui s'élevaient jusqu'au ciel. Un ciel noir. Sans soleil. Sans lumière.

Sans vie.

- Zaïbacher… pensai-je. Je dois me trouver à Zaïbacher…

Au moment où cette pensée me traversa l'esprit, j'entendis des pas derrière mon dos.

Je fis volte-face, et découvris une créature étrange. Mi-homme, mi-chien. Ses crocs brillaient dans l'obscurité. J'allais m'enfuir, lorsqu'une voix douce et apaisante s'éleva.

- N'aies pas peur… je ne te ferai aucun mal…

- C'est ce que vous dites tous… crachai-je en reculant le long du mur, prête à n'importe quel instant à lui bondir dessus.

- Je comprends que tu sois effrayée… mais tu dois venir avec moi…

Il me tendit sa main. Elle était horriblement humaine. Quelque chose me disait que je pouvais lui faire confiance. Mais je me refusais à prendre cette main… étrangère.

- J'imagine que je n'ai pas vraiment le choix…

Je lus dans son regard que cela ne dépendait pas vraiment de lui.


Il me reconduisit dans la chambre. J'avais à peine franchi le pas de la porte, qu'une main me saisit par le bras et me fit asseoir sur le lit avec une force qui me surpris.

Je n'avais encore eu le temps de rien voir, que déjà, l'homme recalait mon agresseur dans un coin d'ombre de la pièce.

- Serena ! Mais enfin, qu'est-ce qui t'a pris… tu vas lui faire peur… !

J'entrevis alors l'éclat de deux pupilles bleues fixées sur moi.

- Ne te fâche pas, Jajuka… j'étais si heureuse à l'idée d'avoir une nouvelle amie…

Je sentis mes forces m'abandonner.

Cette fois, je sombrais dans le flou le plus total.