La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 13 : Serena

Serena. A partir du moment où mon destin croisa le sien, tout devint à la fois très complexe, et diaboliquement simple.

Je la regardai, plongée dans l'ombre de la chambre, et j'avais l'impression de la connaître depuis toujours. Son visage allongé, pâle. Ses cheveux blonds, délavés, à la limite du gris. Ses grands yeux bleus, faussement innocents.

Tout en elle me rappelait la petite fille que j'avais vue en rêve. La sœur d'Allen Schezar.

Que faisait-elle ici, à Zaïbacher ? Pourquoi avait-elle été enlevée… et pourquoi mon destin semblait-il à ce point lié au sien…

Comme un pied de nez à toutes ces interrogations, elle s'approcha de moi et prit ma main.

- Je suis désolée, si je t'ai fait peur… ce n' était pas mon intention…

La pression qu'elle effectuait sur mes doigts était prodigieuse, pour une adolescente de mon âge. Elle paraissait avoir quelques difficultés à mesurer et à maitriser ses capacités physiques et son tempérament.

- Il ne faut pas en vouloir à Serena… renchérit Jajuka. Elle est parfois un peu impulsive…

- Moi, impulsive !

Elle se mit à rire. Un rire joyeux, presque trop joyeux.

- Je m'appelle Maïa… fis-je pour couper court à cet enthousiasme désarmant, qui me mettait mal à l'aise.

- Je sais… répliqua-t-elle vivement. Je sais qui tu es…

L'expression de son visage avait changé. Elle me tira par le bras, comme l'aurait fait une petite fille.

- Viens, Maïa… il faut que je te montre quelque chose !

- Serena ! gronda Jajuka.

Elle s'arrêta net et se tourna vers l'homme. Sa main se resserra sur la mienne. Elle me faisait presque mal.

- Cette jeune fille est attendue par le Général Adelphos… tu lui montreras ce que tu as à lui montrer plus tard…

Serena pâlit.

- Après, elle reviendra, tu me promets ?

Le regard de Jajuka était sombre.

- Je te l'enlève une heure, pas plus… Tu as ma parole…

Le visage de la jeune fille se détendit. Elle se tourna vers moi.

- Ce sera long, une heure… mais je tiendrai le coup…

Elle finit par lâcher ma main.

Tandis que je m'éloignais, en compagnie de Jajuka, je sentis le poids de son regard fixé sur moi, anxieux.

Je me demandai pourquoi, à cet instant précis, l'heure qui m'attendait, séparée de Serena, me paraissait une véritable épreuve à surmonter.


- Voici donc la jeune fille de la Lune des Illusions…

Le Général Adelphos me considérait intensément. C'était un homme d'âge mûr, aux traits marqués.

J'avais du mal à croire qu'il s'agissait d'un des supérieurs de Dilandau.

- Ce n'est encore qu'une enfant…

Quelque chose dans son regard me disait que ce n'était pas exactement le fond de sa pensée.

Ce type me répugnait. Il était encadré des trois principaux généraux de Zaïbacher, assis à sa table. Ils s'apprêtaient à déjeuner, et quelque chose me disait que c'était là la raison de ma venue.

- Accepteriez-vous de vous joindre à nous… ce sera là l'occasion de vous donner quelques explications sur les raisons de votre séjour ici…

Je jetai un regard anxieux en direction de Jajuka. Il s'était recalé dans un coin de la pièce, et ne me quittait pas des yeux. Cela me rassura, pour une raison que je ne parvenais pas à définir.

Un serviteur m'invita à m'asseoir. Je pris place face à Adelfoss, non sans répugnance.

Pour la première fois depuis mon arrivée sur Gaïa, on me servit quelque chose qui ressemblait à de la nourriture, et qui n'avait pas un goût trop répugnant.

Je sentis que j'avais atteint là les hautes sphères de la hiérarchie de l'empire.

- Cela doit vous changer de ce qu'on vous servait dans la forteresse Biwan, lorsque vous étiez… l'un des hommes de ce fou de Dilandau… !

Adelphos avait sourit. Les trois autres l'imitèrent. Apparemment, ils ne semblaient pas réellement apprécier Dilandau. Mais cela ne m'étonnait pas vraiment. Personne à part ses hommes ne semblait l'apprécier.

- Saviez-vous, ajouta l'un d'eux, que son escadron a été entièrement décimé par Escaflowne ?

Cette nouvelle me fit l'effet de la foudre.

- Entièrement… décimé…répétai-je, tremblante.

- Cette humiliation l'a rendu complètement fou… mais il l'était déjà… ce n'est une surprise pour personne… on m'a même demandé de le mettre aux arrêts… J'ignore ce qu'il est advenu de lui… il est sans doute dans un asile pour déments, à l'heure qu'il est… !

Je dus pâlir, car ils s'arrêtèrent tous de pavoiser.

- Assez, mes amis ! tonna une voix. Je crois que nous avons heurté la sensibilité de cette charmante demoiselle…

- Allons donc ! fit un autre. A ce qu'on m'a dit, cette fille est un véritable démon au combat… elle a rejoint l'unité de Dilandau… et vous voudriez me faire croire que nous avons heurté sa sensibilité ?

Je comprenais à présent la raison de ma convocation. Les Généraux de Zaïbacher avaient voulu voir. Voir le phénomène. La fille-démon de la Lune des Illusions.

Je serrai les dents.

- Maintenant… sifflai-je avec une détermination qui me surpris et qui surpris l'assemblée. Je veux savoir ce que je fais ici…

Adelphos se gratta la gorge.

- Folken nous a dit que vous deviez suivre un traitement spécial, ici, à Zaïbacher… J'ignore de quoi il s'agit… Les sorciers qui vous ont amenée ici n'ont apporté aucune précision…

Il ajouta, d'un ton étrange.

- Ils nous ont également confié cette fille… Serena… J'ignore d'où elle peut bien venir… je n'en avais jamais entendu parler avant… Elle m'a l'air un peu… égarée…

- C'est peut-être l'une des maîtresses cachées de Dilandau ! railla un homme.

Cette remarque fut accueillie par des rires gras.

- Ne dis pas n'importe quoi… Dilandau n'a jamais regardé une seule femme dans sa vie… c'est à se demander si il est normalement constitué… lui ainsi que ses hommes…

Cette remarque me fit frémir.

- Voyons… fit Adelphos. Je vous en prie… nous avons une demoiselle à notre table…

- Vous oubliez qu'elle a fait partie de l'Escadron du Dragon… cela m'étonnerait qu'elle soit encore une demoiselle… ou alors, c'est que ce fou de Dilandau est complètement aveugle… Laisser une fille se mêler à des soldats, ce n'est pas vraiment prudent…

Cette fois, j'en avais assez entendu. Je me levai et posai mes mains à plat sur la table.

- J'aimerais rejoindre ma chambre, si cela ne vous dérange pas… je ne me sens pas très bien…

- Pas tout de suite… interrompit gravement Adelphos. Avant, j'aurais une question à vous poser…

Je fronçai les sourcils et considérai l'assemblée avec froideur.

- Partout à travers l'empire, on ne parle que cette Hitomi Kanzaki… la fille de la Lune des Illusions qui possède, paraît-il, des pouvoirs extraordinaires… je crois que notre Empereur est vivement intéressé par ses dons…

- Je ne la connais pas… si c'est ce que vous voulez savoir…

- C'est tout de même étrange, que deux jeunes filles venues de la Lune des Illusions apparaissent ainsi, en même temps, sur Gaïa…

- C'est étrange, comme vous dites… mais c'est là tout ce qu'il y a à dire…

Je soupirai, agaçée.

- Je peux partir, à présent… ?

- Encore une chose…

Je serrai les doigts.

- J'aimerais savoir pour quelle raison vous vous êtes engagée aux côtés de Zaïbacher… et comment vous êtes parvenue à rejoindre les unités d'élite de notre armée, alors que vous ignoriez tout de notre monde… D'après ce qu'on m'a dit, votre maîtrise des Alséides étaient impressionnante… dignes d'un vétéran… cela ne me paraît pas très… naturel…

- Appelez ça de la magie… appelez ça un miracle… moi, j'appelle ça, le Destin… et je croyais que c'était ainsi pour tous les hommes qui servent l'empire…

- Et Dilandau, comment qualifiait-il ce miracle ? J'ai du mal à croire, à présent que je vous vois, que vous ayez pu l'impressionner à ce point… lui qui a toujours refusé des éléments étrangers dans son unité… et à fortiori, des éléments féminins…

- Que voulez-vous que je vous dise… fis-je en tournant les talons. Il n'est sans doute pas aussi insensible au charme féminin que vous semblez le supposer…

Je venais de retourner leurs propres railleries contre eux. Je leur avais clouer le bec. Ils me laissèrent sortir, sans ajouter un seul mot. Ni faire un seul commentaire.

Je savais qu'à présent, ils me laisseraient tranquille.

Ils avaient eu le spectacle qu'ils attendaient.


Adossée contre le mur du couloir qui menait à ma chambre, Serena attendait. Dès qu'elle me vit, son visage s'éclaira d'un sourire radieux.

Sans savoir pourquoi, je le lui rendis.

Elle courra à ma rencontre, et enferma mes mains dans les siennes, toujours avec force.

- Alors, tu es revenue… fit-elle. Je suis tellement contente !

- Je t'avais bien dit que ce ne serait pas long… déclara Jajuka sombrement.

Elle m'attira vers le bout du couloir.

- Maintenant, tu es à moi… chantonna-t-elle en riant. A moi toute seule !

Jajuka nous regarda nous éloigner. Je trouvai son regard étrangement triste.

Serena ne paraissait pas s'en apercevoir. Elle me conduisit vers une large baie vitrée, ouverte sur un immense jardin. Elle poussa doucement la fenêtre.

Une chaleur intense caressa mon visage. Une lumière blanche, spectrale, irréelle. Des odeurs de fleurs que je ne connaissais pas.

- Viens… murmura-t-elle.

Je la suivis. Elle tenait toujours fermement ma main, comme si elle craignait que je m'évapore. Que je disparaisse.

Elle s'arrêta à l'ombre d'un grand arbre aux feuilles transparentes. Un arbre que je n'avais encore jamais vu sur Terre.

Elle s'accroupit et caressa l'écorce. Je la regardai faire, sans comprendre, jusqu'à ce qu'elle pose ma main entre les rainures du bois.

- Est-ce que tu l'entends, toi aussi…

Je la regardai, intriguée. Elle sourit. Un sourire égaré. En dehors du temps.

Elle colla son oreille contre l'arbre. Je l'imitai.

- Et maintenant, est-ce que tu l'entends…

Qu'y avait-il à entendre dans l'écorce d'un arbre, à part la résonance du vide ? L'écho de mes propres battements de cœur à travers mes tempes… L'écho de ma propre solitude…

Serena dut lire dans mon regard que j'avais compris. Que j'étais parvenue à entrer dans son monde, sans même le savoir.

Elle posa un doigt sur ses lèvres.

- Ce sera notre secret… chuchota-t-elle.

Elle ajouta gravement.

- Les vampires ne doivent pas savoir que les arbres sont vivants et qu'ils nous parlent… sinon, ils les abattraient et ils les découperaient en morceaux, pour les analyser…

Quelque chose me disait que cette fille devait être complètement folle. Ou terriblement seule.

- Serena… fis-je doucement. Est-ce que tu te rappelles… d'où tu viens ? Depuis combien de temps tu es ici…

Elle parut ne pas comprendre ma question.

- J'ai toujours vécu ici…

Elle ajouta, avec une infinie tristesse.

- J'étais si seule… avant que tu arrives… bien sûr, il y a Jajuka… mais ce n'est pas la même chose… Je ne peux pas tout lui raconter… Je ne pouvais pas lui dire que les arbres parlent… il n'aurait pas compris… mais toi, c'est différent, je sais que tu me comprends…

Cette conversation me paraissait vraiment surréaliste.

- Je serais tellement heureuse, si tu voulais être mon amie…

Son regard était fixé sur moi, suppliant. J'avais du mal à le soutenir. J'aurais voulu m'enfuir. Me trouver n'importe où ailleurs sur la Terre ou sur Gaïa. Plutôt que de devoir confronter ce regard perdu.

Le regard le plus terrible que j'ai jamais connu.

- C'est d'accord… lâchai-je, presque malgré moi. Je veux bien être ton amie…

Je m'attendais à une furieuse démonstration d'enthousiasme, mais ce fut le contraire qui se produisit.

- Tu dis que tu veux être mon amie… rétorqua-t-elle. Mais tu ne m'aimes pas…

Je m'adossai contre l'écorce de l'arbre, vidée de toute capacité d'analyse. Elle me considéra étrangement, presque avec colère.

- Tu n'aimes personne… cracha-t-elle. C'est pour ça que tu te sens aussi seule…

Plus je l'écoutais parler, et plus je me disais que je la connaissais. Et qu'elle me connaissait.

En fait, on aurait dit la voix de ma propre conscience. Une réflexion de mon âme.

- Qu'est-ce que tu en sais… tu me connais depuis à peine quelques minutes… Tu ne sais rien de moi…

- Ce n'est pas vrai…

Sa voix s'était durcie. Son visage me parut différent.

On aurait dit que ce n'était plus la même personne.

Je frémis.

- Je te connais… Je sais qui tu es… une petite fille égoïste, qui se plaint d'être seule, et qui n'est capable d'aimer personne… qui restes enfermée dans sa coquille, en attendant qu'on vienne la délivrer… mais elle ne sait pas que la seule personne qui est capable de l'en sortir, c'est elle même…

Je la regardai avec effroi.

- Personne ne viendra plus te chercher… Personne… ne viendra plus te libérer…

Je sentis poindre des larmes. Une angoisse terrible me submergea.

- Maintenant, tu vas me haïr… tu vas me haïr parce que je sais qui tu es…

Elle commençait à pleurer, elle aussi.

Une foule de pensées tourbillonnait dans mon esprit. Je repensai à Chester. Je repensai à Gwen.

Les seuls amis que j'avais jamais eus. Les seuls qui avaient jamais essayé de me sortir de ma coquille, et qui n'y étaient jamais parvenus, car je n'avais pas voulu les suivre. Je n'avais pas voulu les aimer. J'étais trop égoïste pour cela. Bien trop égoïste.

- Tu vas me haïr… ne cessait de répéter Serena.

Mais je me sentais incapable de la haïr.

La seule personne que je haïssais, à cet instant précis, c'était moi-même.


Je ne vis plus Serena de la journée. Je restai enfermée dans ma chambre, à ressasser sans cesse les mêmes souvenirs. Les mêmes regrets. Les mêmes souffrances.

Je tentai de comprendre. Mais il ne semblait y avoir aucune logique susceptible de raccorder les événements qui s'étaient succédés depuis mon arrivée sur Gaïa. J'avais l'impression d'avoir vécu plusieurs vies en à peine quelques semaines. Mais aucune n'avait été la mienne.

Aucune ne m'avait réellement sortie de ma coquille.

Je pris le livre sur la table de chevet, et me mis à le feuilleter à nouveau, sans parvenir à me concentrer sur les gravures et leur sens réel.

Je repensai sans cesse à Serena.

Qui était-elle. Qui était-elle vraiment. Comment était-elle parvenue à me décoder de cette façon… c'était comme si, elle avait pu lire en moi.

Mais ce n'était pas encore tout à fait ça. Non, c'était autre chose.

C'était plutôt comme si elle avait pu m'observer. Comme si elle me connaissait depuis des années.

Je refermai le livre. Je venais d'entendre des pas dans le couloir.

Je bondis hors du lit, et poussai doucement la porte.

J'entrevis une silhouette qui s'éloignait.

- Jajuka…

Quelque chose me disait que ce type en savait bien plus qu'il n'y semblait au premier abord.