La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 14 : Les Eléments Instables du Destin
- L'Empereur s'est emparé du Point de Puissance… La machine Pythie, la machine des Atlantes est à présent pratiquement opérationnelle… Il ne manque plus qu'un élément : le Dragon Escaflowne… Les Zaïbachers sont à présent les maîtres du Destin de Gaïa…
La voix d'Adelphos trahissait une certaine appréhension.
Il m'avait fait appeler tôt dans la matinée, uniquement pour m'annoncer cette nouvelle. Une nouvelle qui me paraissait bien loin de mes préoccupations.
- Nous attendons ses instructions… Nous recherchons toujours activement Escaflowne…
Je ne réagis pas. Cela parut l'irriter.
- Il y a quelque chose que je ne comprends pas… Pendant des semaines, vous avez servi Dilandau… vous avez traqué Escaflowne… et maintenant, on dirait que cela ne vous intéresse plus… on dirait que l'avenir de Zaïbacher vous indiffère…
Il ajouta, incisif.
- Vous n'éprouvez même pas le désir de vous venger ? Escaflowne a décimé totalement votre ancien escadron… !
- C'est que tel était leur destin… déclarai-je froidement. On ne peut rien contre son destin…
Il pâlit.
- Vous êtes une bien étrange jeune fille… bien étrange… Cela ne m' étonne pas que les sorciers de l'Empereur vous aient amenée ici…
Qui étaient donc ces fameux sorciers ? Etaient-ce les longues silhouettes noires qui m'avaient allongée sur cette table, près de Dilandau… Les vampires, étaient-ce eux ?
Qu'avaient-ils fait de Dilandau… Où l'avaient-ils emmené ?
Savaient-ils quelque chose sur la fusion qui m'avait liée à lui… S'ils m'avaient fait venir à Zaïbacher pour me soigner, comment se faisait-il qu'ils n'étaient pas encore venus me voir…
- Savez-vous si les sorciers reviendront un jour ? demandai-je, plongée dans mes pensées.
- Je vous l'ai déjà dit, ils ne m'ont apporté aucune précision… et je n'en ai pas demandé… je n'aime pas trop me frotter à ces gens-là…
- Il faudra pourtant bien qu'ils se montrent… je n'ai pas l'intention de m'éterniser ici…
Je me levai, prête à partir.
- C'est tout ce que vous aviez à me dire ?
Il hocha la tête solennellement.
- Vous ne vous demandez pas pourquoi je vous tiens au courant de tout cela ? me demanda-t-il, les sourcils froncés.
- J'imagine que vous espérez une réponse de ma part… une réponse à vos interrogations à propos du Destin de Zaïbacher… mais je n'en ai pas…
Il quitta la table et se tourna vers la fenêtre, pensif.
Je le laissai seul et quittai la pièce.
Lorsque j'arrivai dans ma chambre, Serena m'attendait, assise sur le lit.
Le livre était sur ses genoux.
Son regard était fixé sur une gravure. Celle qui représentait le petit garçon héros de l'histoire, aspiré par un rayon lumineux.
- "Il eut la vision d'un monde. D'un monde dans le ciel duquel ne brillait qu'une seule lune. Il se retrouva dans une forêt semblable à celle où il se trouvait, quelques minutes auparavant, dans son monde, près du village de ses parents. Une petite fille l'y attendait. Dès qu'il la vit, il sut qu'il la connaissait depuis toujours. Il sut qu'il devait la ramener chez lui. Pourtant, il ne l'avait encore jamais vue de sa vie…"
Sa voix était claire, tandis qu'elle lisait au travers des lignes du livre mystérieux. Je m'assis près d'elle et écoutai.
- "Elle ne faisait pas partie de son monde. Elle lui expliqua qu'elle s'était perdue, elle aussi. Puis elle le conduisit là où elle habitait, dans la forêt. Une petite maison isolée. Les enfants perdus de son village y avaient trouvé refuge. La petite fille lui expliqua comment ils lui étaient apparus dans la forêt, happés par un rayon lumineux. Elle lui expliqua qu'elle les avait recueillis. Elle lui expliqua qu'elle était si seule, avant qu'ils n'arrivent tous. Elle était si heureuse d'avoir chez elle tous ces nouveaux amis. Alors, le petit garçon lui annonça qu'il était venu pour les ramener chez eux. Elle se mit à pleurer. Elle ne voulait pas se retrouver seule dans cette petite maison. Alors, le petit garçon lui proposa de venir avec lui, dans son monde. Elle accepta, et aussitôt, le rayon lumineux les ramena tous chez eux. Plus jamais les enfants du village ne disparurent. Personne ne sut jamais pourquoi ils avaient disparus…"
Elle s'interrompit et me regarda.
- C'est comme ça que tu es arrivée dans notre monde, toi aussi ?
La question me surprit. La réponse paraissait évidente, au premier abord, mais en y réfléchissant… cette histoire n'était pas si différente de la mienne.
- En quelque sorte… fis-je, pensive.
Elle prit ma main avec douceur.
- Tu m'en veux toujours, n'est-ce-pas ?
- Non… je ne t'en veux pas, Serena… tout ce que tu as dit était vrai… je me demande juste…
- Tu te demandes comment je l'ai su…
Elle sourit.
- Je ne sais pas… reprit-elle, enjouée. Ca m'est venu comme ça… c'est comme si je te connaissais depuis toujours… c'est bizarre, non ?
Elle referma le livre et se laissa tomber à la renverse sur le lit.
- C'est bizarre… répétai-je. Mais j'ai exactement la même impression à ton sujet…
- Ah oui ? fit-elle, le regard fixé sur le plafond, comme égarée sur une autre dimension. Alors dis-moi…
- Te dire quoi ?
- Dis-moi ce que tu sais sur moi… c'est à ton tour maintenant…
Je me mordis la lèvre. Elle se redressa, enthousiaste.
- Allez, vas-y… c'est si amusant tout ça !
Je regardai son visage. On aurait dit une petite fille. Elle ne semblait pas du tout se rendre compte… elle ne semblait se souvenir de rien. Fallait-il que je ranime en elle des souvenirs aussi douloureux ? En avais-je le droit… elle paraissait déjà si marquée…
- S'il-te-plaît, Maïa…
- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Serena… Ca ne t'amuserait pas, je crois…
Voilà que je lui parlais comme à une enfant, moi aussi.
- On croirait entendre Jajuka… cracha-t-elle. Tu me traites comme une petite fille, toi aussi… ce n'est pas juste… Nous avons le même âge, pourtant…
- Comment le sais-tu ?
Elle parut hésiter.
- Je le sais, c'est tout…
A ce moment, une voix s'éleva dans le couloir.
- Serena !
Le visage de Jajuka apparut à travers l'embrasure de la porte. Il paraissait inquiet.
- Serena… je me demandais où tu étais passée… Tu ne devrais pas être ici, tu sais bien…
Une ombre passa sur le visage de Serena.
- Ils t'attendent, Serena… c'est l'heure…
Sa main se referma sur la mienne. Elle tremblait.
- Je ne veux pas y aller, Jajuka… je veux rester ici…
- Tu sais bien que ça ne dépend pas de moi, Serena…
L'homme paraissait réellement peiné. Serena me lança un regard rempli de détresse.
- Ne les laisse pas m'emmener, Maïa… Pas cette fois…
Elle se cramponna à mon bras, exactement comme je l'avais fait avec Chester, avant que Folken ne m'emmène.
Je pâlis. Quelque chose me disait que si je la laissais partir, je ne la reverrais sans doute jamais. Comme Chester.
- Où devez-vous l'emmener, Jajuka ?
Jajuka serra les crocs.
- Je ne peux pas vous le dire…
Une petite voix chuchota dans mon oreille. Je crus tout d'abord qu'il s'agissait de Serena. Mais ce n'était pas elle.
- Les vampires. Il l'emmène voir les vampires.
Des visages apparurent autour de moi. Des fantômes. Des dizaines d'enfants.
Chester, Gatty, Miguel…
Ils étaient tous là. Les enfants enlevés par les vampires. Les enfants perdus.
- Ne les laisse pas l'emmener. Protège-la. Maintenant, nous ne sommes plus là pour veiller sur elle. Il ne reste plus que toi. Ne la laisse pas seule.
- Chester…
Je tendis la main vers eux. Ils s'évaporèrent, comme un mirage.
- Ne la laisse pas seule.
Cette phrase me fit frémir. Où l'avais-je entendu, déjà… J'étais incapable de m'en souvenir.
A nouveau, je sentis la pression des doigts de Serena sur mon bras. Une pression terrible.
- Je dois l'emmener… murmura Jajuka. Je n'ai pas le choix…
- Alors, je viens avec elle… sifflai-je.
Le visage de l'homme se décomposa. Je me demande encore maintenant pourquoi je m'entête à le décrire comme un être humain, alors que ce n'en était pas un. Mais je n'y peux rien. C'est plus fort que moi.
- Je dois les voir, moi aussi… Je suis certaine qu'ils ne vous en tiendront pas rigueur… ce n'est certainement pas un hasard s'il m'ont amenée ici… avec Serena… Ils s'attendent à ce que je réagisse de cette façon…
J'ignorais pourquoi j'en étais aussi certaine. Mais cela me rassurait.
- Comme vous voudrez… conclut Jajuka en soupirant.
J'eus l'étrange sensation qu'à cet instant précis, il ne s'adressait pas seulement à moi, mais également à Serena, comme si nous étions une seule et même entité.
Jajuka nous conduisit dans une petite pièce, quelque part au bout d'un étroit couloir. Durant tout le trajet, Serena s'était accrochée à moi, comme si son salut dépendait de moi. Je me sentais responsable d'elle, comme on se sent responsable d'une petite sœur.
Les longues silhouettes noires nous attendaient. Dès qu'elles me virent, des murmures s'élevèrent à travers l'espace.
- Jajuka… comment se fait-il que la fille de la Lune des Illusions se trouve ici…
Jajuka courba l'échine. Je voulus lui éviter de pénibles explications.
- C'est moi qui ait insisté pour venir…
Pour la première fois, je vis le visage des vampires. Ce n'étaient ni plus ni moins que des êtres humains. Du moins, en apparence.
- Nous nous en doutions… Nous avions prévu cette alternative…
Pourquoi cela ne m'étonnait-il pas ?
- Laisse-nous, Jajuka…
Notre protecteur disparut. Je me sentis soudain très seule. Comme abandonnée. Serena tremblait.
Les sorciers de Dornkirk nous observaient, comme on observe des souris de laboratoire.
- Nos hypothèses se confirment…
- L'élément que nous pensions avoir maîtrisé, est devenu instable…
Ils ne semblaient pas prendre garde à notre présence. Comme si nous étions incapables de comprendre ce qu'ils disaient. Comme si nous étions dépourvus de conscience.
- L'Envoyée du Destin, depuis son arrivée sur Gaïa, a toujours échappé à notre contrôle… tout comme le Dragon… tout comme l'autre Envoyée… cette fille du nom d'Hitomi…
- Les éléments instables nous encerclent… ils menacent l'unité de la Destinée Globale… Le Point de Puissance ne pourra révéler sa pleine capacité, tant qu'il subsistera ces destins parasites…
- D'où viennent-ils… qui les envoie… qui les contrôle…
Enfin, ils parurent se souvenir de notre présence, et s'adressèrent directement à nous. Ou plutôt, à moi.
- La réponse est en toi… quelque part…
Leur regard ne m'annonçait rien de bon. Ils nous encerclèrent, comme une meute de loups aux abois.
- Nous la trouverons…
Je serrai la main de Serena.
Sa peur s'infiltrait en moi comme un poison.
Nous nous trouvions à nouveau face aux vampires. Mais cette fois, nous n'étions pas seules. Cette fois, nous étions assez fortes pour nous défendre.
Ils nous avaient allongées sur deux tables parallèles, et attachées avec des lanières en cuir. Au-dessus de nous, une lunette épiait nos moindres mouvements.
Je frémis. Je reconnaissais cette machine. C'était celle que Folken avait utilisée sur moi.
Etait-il un vampire, lui aussi ? Etait-ce pour cela que Dilandau le détestait tant… Etait-ce pour cela que je m'étais tant méfiée de lui ?
Déjà, l'aiguille s'enfonçait dans mon bras.
Mon voyage en Serena commença.
Mais était-ce vraiment Serena ?
A nouveau, ce halo blanchâtre m'englobait. Je flottai dans le vide, seule.
Bientôt, Serena me rejoignit. Dès qu'elle me vit, elle sourit. Ses lèvres bougèrent, comme si elle cherchait à me dire quelque chose. Mais aucun son ne sortait de sa bouche.
Alors, je lui pris la main, et nous volâmes à travers la lumière.
Un tourbillon se dessina devant nous, et nous aspira. Mais nous n'avions pas peur.
Nous n'étions pas seules.
A nouveau, je me retrouvai dans ce paysage de plaine. Ce rêve qui n'était pas le mien. Le rêve de Serena.
Elle avait disparu. Elle n'était plus près de moi.
Alors, j'entendis des rires.
A quelques mètres de moi, deux enfants jouaient au pied d'un arbre. Je reconnus Serena… et un jeune garçon, qui devait être Allen.
- Serena… ne t'éloigne pas trop… le vent se lève !
Elle courrait vers moi, mais cette fois, elle ne me traversa pas. Non, cette fois, je n'étais plus un mirage.
- Viens… fis-je. Ne restons pas ici…
L'enfant Serena prit ma main.
Le paysage fondit. Un éclair déchira le ciel.
L'ombre des vampires apparut. Elle nous recouvrait. Elle était immense, et nous étions petites, si petites.
- Maïa… fit Serena de sa voix d'enfant. Mais tu es redevenue une petite fille, toi aussi…
Je regardai mes mains. Elles étaient minuscules.
- Vite, courons… Nous pouvons encore leur échapper, Serena…
Mais déjà, les grosses mains des vampires se refermaient sur nous.
A nouveau, cette pièce baignée par un pâle halo. Cette prison aux murs de pierre.
Devant moi, Serena pleurait. Je me rendis compte que je pleurais, moi aussi.
- Ne me laisse pas seule… fit-elle en me prenant la main.
Mais déjà, l'ombre des vampires nous recouvrait. Elle emporta Serena.
- Serena !!
Et je me retrouvai seule.
Je criai. J'appelai tous les noms qui me passaient par la tête.
- Chester ! Jajuka ! Gwen !
Des pupilles brillèrent dans le néant. Des dizaines de pupilles.
- Il ne faut pas avoir peur.
Je reconnus les enfants perdus. L'Escadron du Dragon. Chester, Gatty, Miguel, Daleto, Guimel…
- Tu es plus forte que les vampires. Tu nous libéreras, tous. Et nous pourrons rentrer chez nous, enfin.
- Je ne peux pas faire ça… criai-je. C'est trop tard ! Vous êtes déjà morts ! Tous… vous êtes tous morts…
- C'est elle qui t'a envoyée. Toi seule peut la libérer. Libérer le démon qui est en elle. Mais pour cela, tu dois sortir de ta coquille. Pour cela, tu dois l'aimer.
- Je ne comprends rien de ce que vous me dites ! Laissez-moi ! Laissez-moi… vous êtes morts !
- Tu dois aimer le démon. Pour le vaincre, tu dois l'aimer.
Je me bouchai les oreilles.
- Taisez-vous ! Vous êtes morts !
- Aime-moi.
Une voix s'était détachée des murmures plaintifs des enfants perdus.
Je levai les yeux et reconnus le garçon aux cheveux couleur de neige.
- Dilandau…
Je tendis la main vers lui, mais déjà, il s'éloignait. Il disparaissait à travers la brume.
- Dilandau !!!
Un éclair déchira le néant. Une lumière intense m'engloba.
Alors, un Ange apparut face à moi, et m'illumina de son sourire.
- Tu es Maïa, n'est-ce-pas ?
Sa voix était pareille au murmure des vagues, douce et paisible. Son visage était celui d'un vieillard, dont la barbe blanche flottait à travers l'espace. Et son regard semblait transpercer mon âme de sa profonde sagesse.
- Cela fait longtemps que je t'attends, jeune fille de la Lune des Illusions…
- Qui… qui êtes-vous ?
Le vieillard esquissa un sourire chaleureux.
- Je suis l'Esprit du Peuple d'Atlantis… et c'est moi qui t'aie appelée sur Gaïa…
