La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 15 : L'homme qui se Prenait pour dieu

- L'esprit du Peuple d'Atlantis…

A nouveau, la légende de ce peuple maudit se rappelait à moi, comme si elle était la clé de tout. Le regard pénétrant du vieillard se plongea dans le mien, et alors, je me sentis transportée vers un autre paysage.

A mes pieds, une ville immense, gorgée de lumière et de jardins, baignée par le soleil, s'étendait, florissante, tandis que la voix de l'Esprit d'Atlantis racontait, sombre, la terrible destinée de son peuple.

- Il y a bien longtemps maintenant, nous étions les maîtres de la Terre, et nous pensions que notre pouvoir était sans limite…

- Les maîtres de la… Terre ?

Partout autour de nous, des anges frôlaient les nuages, insouciants. Le peuple d'Atlantis ne semblait pas du tout s'attendre au drame qui le guettait.

- Oui, jeune fille… La Terre, tel est bien le monde d'où nous venons… Un monde à jamais maudit par les habitants de Gaïa…

Il soupira profondément.

- Ainsi, nous étions les maîtres de la Terre… mais cela ne nous suffisait pas… nous en voulions toujours plus… Nous voulions devenir l'égal des Dieux, nous voulions être capable de réaliser nos rêves, de les matérialiser… nous voulions devenir les maîtres de notre Destin… !

- Voilà bien la folie des hommes de la Terre… pensai-je.

- Nous avons donc créer une machine capable de matérialiser nos désirs, fonctionnant grâce à l'énergie de nos esprits réunis… hélas…

Soudain, des flammes jaillirent des entrailles de la terre, et la ville lumière sombra dans le chaos. Partout, des cris fusaient à travers le ciel, et une chaleur insoutenable soulevait l'atmosphère. Mes jambes tremblèrent.

C'était un spectacle horrible.

- Nous avons été détruits par notre propre puissance… mais notre rêve ultime, notre rêve collectif, vit le jour juste à temps…

Je levai les yeux vers le ciel pourpre empli de fumée, et discernai l'ombre d'une nouvelle planète, cachée derrière la Lune.

- Gaïa… murmurai-je dans un souffle. Ce sont les ancêtres des terriens, qui ont créé Gaïa…

Je me tournai vers l'ange, une question brûlante aux lèvres.

- Mais pourquoi, pourquoi m'avez-vous appelée ?

- Tu n'es pas la seule habitante de la Lune des Illusions que nous ayons appelée… en fait, vous êtes trois… trois terriens à être descendus sur Gaïa…

- Mais pourtant, je croyais…

Je croyais que c'était Dilandau qui m'avait appelée.

- Nous ne sommes que des vecteurs, des médiateurs entre l'ancien et le nouveau monde, entre la Terre et Gaïa… des esprits qui hantent leurs créatures et leurs créations… des dieux déchus… Notre esprit vit à travers toi, à travers chaque habitant de la Terre… à travers le peuple du Dieu Dragon… car vous êtes nos héritiers… et notre pouvoir sommeille en chacun de vous…

- Alors, si je comprends bien, lorsque vous dites que c'est vous qui m'avez appelée… vous voulez dire que c'est… moi… qui suit venue ici, par ma propre volonté… mais pourquoi…

- La solitude appelle la solitude… murmura le vieillard d'un ton mystérieux.

- Qu'est-ce que je suis censée comprendre ?

Pour seule réponse, le vieillard s'évapora dans l'espace, et avec lui, le mirage de la ville en ruines du peuple d'Atlantis.


Lorsque je rouvris les yeux, je ne me trouvais pas dans la pièce dans laquelle on m'avait endormie, près de Serena. Je me trouvais dans une salle. Une salle immense. Une salle-machine.

Un murmure surgi de nulle part flotta à travers l'espace, grelottant.

- Alors, ça y est… vous voilà tous réunis, enfin…

Cette voix. Je connaissais cette voix.

- Tous les éléments instables…

C'était celle de Dornkirk.

Une plate-forme se déroba sous mes pieds. De la vapeur siffla.

Et il apparut. Le Créateur. L'Empereur de Zaïbacher. Un vieillard sans âge, accroché par des tuyaux, maintenu en vie par des organes artificiels. Le regard collé à sa lunette, il observait à travers sa boule de cristal les signes du Destin.

Pour l'instant, il n'y avait que de la brume.

- Les voilà… ils arrivent…

Un autre rayon lumineux éclaira la machine.

Je reculai, et vis Hitomi. Elle était accompagnée de Van et d'Allen. Et du Dragon Escaflowne.

- Tous les éléments instables… murmura Dornkirk dans un souffle spasmodique.

Comment étais-je arrivée là ? Je me trouvai dans un rêve, et voilà qu'à présent…

- Maïa, mais qu'est-ce que tu fais ici…

- Et toi ? fis-je, décontenancée.

Hitomi tendit la main vers moi. Mais je reculai, instinctivement.

- Qui êtes-vous ? tonna la voix nerveuse de Van en s'adressant à l'icône.

- Mon nom est Dornkirk… Je suis le seigneur suprême de l'empire Zaïbacher…c'est moi qui vous ai fait venir à moi…

Alors, tout s'expliquait. Telle était la puissance de la machine d'Atlantis. La puissance du Destin.

- Alors… cracha Van. C'est à cause de vous que mon frère est devenu ce qu'il est !

Il pointa son épée face à Dornkirk.

- Si je vous éliminais, la tragédie de Gaïa prendrait fin avec vous…

- Vraiment ? ricana le vieil homme. Quelque part dans ce monde, une autre guerre vient de commencer. La guerre est le destin inéluctable de l'Homme…

- Que savez-vous de la destinée des humains, vous ? siffla le jeune roi de Fanélia.

- Saches que j'ai la faculté de prévoir l'avenir… Je possède le même pouvoir qu'Atlantis…

Je me demandai pourquoi Dornkirk m'avait fait venir en même temps qu'Hitomi. Etaient-ils eux aussi des « éléments instables »… tout comme moi.

Je commençais à mieux comprendre la raison de mon séjour à Zaïbacher. J'avais l'impression que Dornkirk cherchait à me tester. J'avais l'impression d'être un sujet d'étude et de curiosité.

- Mais alors… fit Hitomi. Vous devez être… Isaac…

- Isaac ? répétai-je.

Selon toute vraisemblance, elle savait des choses que j'ignorais.

- Ce nom me semble si lointain… Isaac… tel était mon nom autrefois sur la Terre…

La Terre.

- L'Empereur des Zaïbacher viendrait de la terre ?! s'étonna Van.

Il n'était pas le seul à être étonné.

Ainsi, il était lui aussi un envoyé du Destin. Tout comme Hitomi. Tout comme moi. Nos destins étaient liés. C'était peut-être là même l'une des raisons de notre venue sur Gaïa…

- Mais alors, intervint Allen, c'est vous que mon père a rencontré…

- Tu es le fils de Léon… siffla Dornkirk. Le pauvre misérable, si seulement il m'avait donné le secret d'Atlantis, quand je le lui ai demandé… je n'aurais pas été obligé de le tuer… mais j'ai fini par y arriver tout seul… j'ai percé le secret d'Atlantis, et je mettrai leur machine en état de marche…

Apparemment, il semblait que chaque personne dans cette pièce avait son destin plus ou moins lié à cet homme.

Allen n'imaginait sans doute pas encore à quel point. Je commençais à me dire que ce n'était pas un hasard si sa sœur Serena avait été enlevée et emmenée à Zaïbacher. Mais pour quel dessein ?

Hitomi pâlit.

- Mais pourquoi êtes-vous venu sur Gaïa ? Tout aurait été si parfait sans vous !

Je souris en mon fort intérieur. Comment pouvait-elle croire cela ?

Comme un écho à ma pensée, Dornkirk soupira.

- Tu te trompes, jeune fille… Les guerres existaient sur Gaïa, bien avant mon arrivée dans ce monde, comme c'est le cas sur Terre, d'ailleurs…

Je me recalai dans un coin d'ombre. Je cherchai une quelconque issue, par laquelle j'aurais pu m'éclipser. Tout cela ne m'annonçait rien de bon. Le fait que Dornkirk me mette dans le même panier que les ennemis de Zaïbacher ne m'encourageait pas vraiment à rester. Surtout à présent que ses sorciers semblaient me considérer comme une menace potentielle pour l'accomplissement du Destin de Gaïa.

J'étais un élément instable, après tout.

- Tiens, parlons un peu de la terre… J'ai eu le temps d'y réfléchir… Tout repose sur un principe unique : l'attraction… Je me demandais pourquoi cette force invisible dominait le monde… Les gens s'aiment, et pourtant, ils s'entretuent… Voilà la nature du monde… et quel est l'origine de cet ordre : c'est le Destin !

Il me semblait avoir déjà entendu Folken parler en ces termes, à peu de choses près.

- Le Destin ? répéta Hitomi.

- Oui… le Destin… le sort… comment le définir ? Il n'y a pas de règles pour cela… Lorsque j'étais encore sur Terre, j'ai tout abandonné dans le but de percer ses mystères… Même au seuil de ma mort ces éternelles questions me hantaient…. Je voulais comprendre… comprendre le fonctionnement du destin…

La voix du vieil homme s'anima.

- C'est alors que je me suis retrouvé sur Gaïa… un monde inconnu et dévasté par la guerre… un territoire désolé… un peuple affamé : Zaïbacher… Leur existence n'était que souffrance… Pour quelle raison le destin était-il si cruel avec eux ? Je compris que le Destin m'avait amené ici, sur Gaïa, afin de leur venir en aide… Je leur ai insufflé mon énergie et mes connaissances… Ils ont fini par vaincre la nature, puis leurs ennemis… Ils ne subissaient plus leur destin, ils le forgeaient… Ils créèrent ce dont j'avais toujours rêvé, un empire idéal… l'empire Zaïbacher !

C'était donc ça. Voilà pourquoi Dilandau avait courbé l'échine face à lui. Voilà pourquoi tout le monde à Zaïbacher semblait le considérer comme un Dieu.

- Et puis, j'ai appris la légende d'Atlantis… celle selon laquelle les Atlantes transformaient leurs rêves en énergie, afin de forger leur destin… et que grâce à une fabuleuse machine, qui canalisait la force de leurs esprits et de leur imagination, ils auraient créé Gaïa…

Décidément, les révélations s'accumulaient, mais je ne me sentais pas plus avancée pour autant. Bien au contraire…

- Je suis parvenu à créer une nouvelle machine à forger le destin.. mais pour l'activer, il me fallait la source de pouvoir des Atlantes… le Point de Puissance, que j'ai récupéré à Fleid…

Il reprit sa respiration.

- Il ne me manque plus qu'une seule clé : Escaflowne… Je dois supprimer les éléments instables, à cause desquels la machine à forger le destin ne peut fonctionner… J'ignore toujours pourquoi ce dragon est un obstacle… mais je finirais par le découvrir… Je l'analyserais, je le découperais en morceaux, pièce par pièce… et je comprendrais… J'ai l'éternité devant moi pour comprendre…

- C'est monstrueux ! s'anima Hitomi. Vous voulez changer le destin des gens avec une machine… combien de vies ont été brisées à cause de vous ? Vous êtes un criminel !

Je frémis. Ce vieil homme commençait à me faire peur, à moi aussi.

Ne dis pas aux vampires que les arbres vivent et parlent. Sinon, ils les abattront, ils les découperont en morceaux, pour les analyser.

Faisaient-ils la même chose avec les êtres humains ? Etait-ce ce qu'ils faisaient avec moi… avec Serena.

- Le sacrifice est un facteur nécessaire à la création d'un nouveau monde… Qu'est-ce qu'un peu de souffrance, si elle ouvre la porte à un immense bonheur ? Si je parviens à créer le destin idéal, alors tout le monde sera à jamais heureux…

- Vous vous trompez ! On ne peut pas être heureux en obéissant à un destin artificiel, créé par une machine !

A ce moment, je vis Hitomi pâlir. On aurait dit qu'elle venait de voir quelque chose. Quelque chose d'horrible. Elle failli perdre connaissance.

Je décidai de ne pas m'attarder dans les parages. Déjà, des pas métalliques résonnaient à travers la salle.

- Regardez… tonna la voix de Dornkirk. Regardez, et vous verrez… J'offrirai à l'humanité une nouvelle destinée…

Des soldats encerclèrent Hitomi, Van et Allen.

Je longeais les murs.

Mais ils ne furent pas longs à me retrouver. Ils me poussèrent face au vieil homme, qui fixa sur moi son regard vide, à moitié mort.

- Dis-moi, jeune fille… que vais-je bien pouvoir faire de toi ? Je pensais que tu m'aiderais à accomplir mon idéal… mais au lieu de cela, tu fais planer une ombre sur l'avenir… une incertitude…

Il plissa les yeux.

- Comment se fait-il que le Destin m'ait envoyé un élément instable… un élément incontrôlable… Je t'observe depuis ton arrivée… et je dois dire que la logique de tout cela m'échappe…

Je commençais à craindre le pire. Je m'attendais à être emprisonnée, ou pire encore. Mais rien de cela n'arriva.

- Je te garde ici, en observation… Je ne te perdrai plus des yeux… Je veux savoir ce que me réserve le Destin… et pourquoi il t'a envoyée à moi… pourquoi il m'a envoyé la « fiancée de l'Alséide »…

Encore cette étrange expression.

J'aurais voulu qu'il m'explique. J'aurais voulu des réponses.

Mais les avait-il seulement… Il avait beau se donner des allures de Dieu. De Créateur. D'icône immortelle. Ce n'était qu'un homme, après tout.

Les soldats m'emmenèrent.

Mon destin allait suivre un autre chemin que celui d'Hitomi. Encore une fois, nous n'avions fait que nous croiser.


Contrairement à ce que j'avais pensé, on ne me ramena pas face aux sorciers, mais dans ma chambre. Le livre se trouvait toujours sur le lit, à la place où Serena l'avait laissé.

Serena… je l'avais presque oubliée. Où se trouvait-elle à présent ?

Je l'avais laissée seule face à ses démons. Dornkirk m'avait arrachée à elle, au moment où elle avait le plus besoin de moi.

C'est alors que j'entendis un murmure dans l'obscurité. Comme un sanglot.

Je baissai les yeux, et vis Serena, recroquevillée aux pieds du lit. Aussi silencieuse qu'un fantôme. Qu'une ombre.

Je m'agenouillai près d'elle et posai une main sur son épaule.

- Ca va, Serena ?

Pour toute réponse, elle entoura ses bras autour de mon cou et me serra contre elle.

- Maïa… je pensais que tu ne reviendrais jamais… j'ai eu si peur… si peur que tu me laisses toute seule…

Je restai interdite. Je ne parvenais pas à répondre à son geste d'affection. C'était au-dessus de mes forces.

- J'ai fait un cauchemar… un terrible cauchemar… et tu n'étais pas là pour me réveiller…

Pourquoi s'agrippait-elle ainsi à moi, cette petite fille perdue ? Pourquoi m'aimait-elle ?

Et surtout, pourquoi ne parvenais-je pas à l'aimer… Cela paraissait si simple pourtant.

Tu dois la libérer. Tu dois aimer le démon qui est en elle.

Mais quel démon pouvait bien habiter Serena…

A cet instant, une sirène retentit à travers la ville.

J'attirai Serena vers la fenêtre et regardai vers le ciel de Zaïbacher.

Je souris.

- Regarde, Serena… dans le ciel, un dragon…

Hitomi était finalement parvenue à s'échapper, une fois de plus. J'enviais sa liberté. Moi, je ne pouvais pas m'échapper. Je ne pouvais pas la rejoindre. Quelque chose me retenait ici. Dans l'ombre. Parmi les vampires et les fantômes.

Mais quoi ?

- Un Dragon blanc… murmura Serena, les yeux brillants, en regardant Escaflowne filer telle une comète à travers la brume.

J'ignore pourquoi à cet instant, je pensai à Dilandau. Je l'imaginai, en train de poursuivre le dragon.

Ca l'aurait certainement beaucoup amusé. Et je crois que cela m'aurait amusé, moi aussi…

J'ignorai encore que mon destin n'allait pas tarder à croiser à nouveau le sien.