La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 16 : Le Démon au Visage d'Ange

Durant les quelques jours qui suivirent ces événements, je ne vis pas les sorciers de Dornkirk. Ils semblaient s'être désintéressés de Serena, et de moi.

Pourtant, je sentais que nous étions observées. Epiées partout où nous allions. Par Jajuka. Adelphos. Et qui d'autre encore… Impossible de savoir.

Je repensai à Allen. Quelle ironie. Si seulement j'avais eu le temps de lui parler face à Dornkirk, j'aurais pu lui dire que sa sœur était toujours en vie. Il aurait pu la libérer. Il l'aurait emmenée loin de ce cauchemar, elle aussi.

Elle aurait pu rentrer chez elle.

Et moi… je me serais retrouvée seule. Seule face à mes interrogations.

Je passais la majeure partie de mes journées en compagnie de Serena. Elle me lisait les pages du livre mystérieux. Elle me faisait découvrir les secrets du jardin lumineux. Le murmure des arbres. Le chant du monde invisible. Son monde.

Partout où nous allions, Jajuka ne se trouvait jamais très loin. Il nous surveillait toujours du coin de l'œil. Ou plutôt, il surveillait Serena. Ses moindres faits et gestes. Ses moindres paroles. Dès qu'elle dérapait, dès qu'elle se montrait un peu trop « impulsive », il surgissait et la rappelait à l'ordre.

C'était un rituel plutôt étrange. Je ne parvenais pas à le décoder. A comprendre ce qu'il pouvait cacher. Au début, j'avais plutôt tendance à croire qu'il faisait cela pour la protéger de quelque chose.

Mais un jour, je compris que c'était moi qu'il cherchait à protéger. A protéger de Serena.

Elle cueillait une fleur dans le jardin, comme à son habitude, et l'ajouta à son bouquet. Elle aimait faire des bouquets. Elle pouvait passer des heures à faire des compositions, sans rien dire. Sans un bruit.

Et puis, elle me les donnait.

Ma chambre était remplie de bouquets de fleurs. D'odeurs de pollen et de feuilles séchées.

Je souriais tout en la regardant, assise à l'ombre de l'arbre aux feuilles transparentes. Je me sentais sereine. Incroyablement sereine.

Soudain, elle s'immobilisa et interrompit son rituel.

Je plissai les yeux et vit qu'un papillon s'était posé au sommet de son bouquet. Serena l'observait avec insistance, comme on observe un animal étrange et inconnu.

J'étais loin de m'attendre à sa réaction.

D'un geste rapide et précis, elle saisit le papillon d'une main. Le bouquet tomba à terre.

Je me levai, interloquée. Vaguement inquiète, sans parvenir à savoir pourquoi. Je cherchai du regard Jajuka. Mais pour une fois, il n'était pas dans les parages. Il n'était pas là pour redresser le geste malheureux de sa protégée.

Alors, Serena se tourna vers moi, et me lança le sourire le plus étrange qu'il m'ait été donné de lire sur un visage humain. Un mélange de fragilité, et de cruauté extrême. Elle s'avança vers moi. Je reculai, instinctivement.

Elle attrapa l'une de mes mains avec force, presque avec brutalité, et l'ouvrit. Puis elle y déposa sa proie.

Je n'osai pas regarder. La chose froide et sèche dans le creux de ma paume était inerte. Je la lançai loin de moi, écœurée.

Serena me regarda faire, sans réaction. Mais je lus dans son regard qu'elle ne comprenait pas mon geste.

- Pourquoi tu ne veux pas de mon cadeau…

Sa voix était rauque. Transformée.

- … je l'ai attrapé pour toi… pour te faire plaisir…

Je frémis. Elle m'agrippa le bras avec violence.

- Pourquoi tu ne veux pas comprendre… j'ai fait ça pour te faire plaisir… !

Il me sembla à cet instant que la couleur de son iris était en train de changer.

Il me sembla que la personne qui se trouvait en face de moi n'était plus Serena.

- Que faut-il que je fasse, pour que tu comprennes !!

Elle m'éjecta contre l'arbre. J'étais étourdie. Incapable de réagir à ce subit changement de comportement.

Une douleur intense me tirailla le crâne. Je passai ma main sur le point douloureux, et vit qu'elle était tâchée de sang.

Dès qu'elle le vit, Serena pâlit. Elle sembla retrouver sa douceur habituelle.

- Qu'est-ce que j'ai fait…

Elle tremblait de tous ses membres.

- Jajuka ! cria-t-elle. Jajuka !!

Des larmes brouillaient ses grands yeux bleus. Elle posa une main sur ma joue et me serra contre elle.

- Je ne voulais pas te faire mal… Maïa, jamais je ne pourrais te faire de mal… jamais… tu dois me croire…

Elle m'étouffait presque. Mais je n'avais pas le cœur de la repousser.

- Je t'aime… lâcha-t-elle dans un souffle. Je ne sais pas pourquoi… mais je t'aime…

Durant une fraction de seconde, il me sembla que le monde était en train de s'écrouler autour de moi.


- Vous avez de la chance… la plaie est superficielle…

Je serrai les dents, tandis que Jajuka appliquait un désinfectant, sans doute de l'alcool, sur la blessure qui me tiraillait l'arrière du crâne. Recroquevillée dans un coin de la chambre, Serena nous observait, comme un petit animal blessé.

- Je suis désolée, Jajuka… ne cessait-elle de répéter.

- Ce n'est rien, Serena… soupira Jajuka. Ce n'est pas de ta faute…

Je ne sais pas pourquoi, mais cette phrase me fit frémir.

Il avait enfin terminé de nettoyer la plaie. Je n'osai pas regarder dans une glace l'étendue des dégâts. J'avais l'impression d'être défigurée.

Jajuka se tourna vers Serena.

- Serena, laisse-nous, s'il-te-plait…

Elle pâlit.

- Pourquoi ?

La voix du protecteur se fit plus sévère.

- Laisse-nous !

Serena se mordit la lèvre, me lança un dernier regard, et quitta la pièce. Je restai seule avec Jajuka.

Quelque chose me disait qu'il allait me faire des révélations. Enfin.


- Il ne faut pas en vouloir à Serena… ce n'est pas de sa faute… Elle ne maîtrise pas toujours ses… réactions…

- J'avais remarqué, merci… fis-je, amère. Vous auriez au moins pu me prévenir…

Il fronça les sourcils.

- Ce n'était pas dans leurs intentions…

Son regard se fit sombre. Je sentis qu'il avait dû désobéir aux ordres de ses supérieurs, en s'entretenant ainsi avec moi.

- Ils voulaient voir… ils voulaient voir ce qui se passerait…

Il serra les doigts.

- C'est pour ça qu'ils vous ont amenée ici… afin d'étudier ses réactions… afin de comprendre… pourquoi sa destinée est devenue instable…

- Qui… qui nous étudie ? Ce sont les sorciers, n'est-ce-pas ?

C'était plus une affirmation qu'autre chose.

- Leur but, leur unique motivation, est de comprendre le fonctionnement du destin… pour cela, ils sont prêts à tout… même à sacrifier la vie d'autres êtres humains… à modifier leur destinée… uniquement pour pouvoir observer, analyser…

Je frémis.

- Ils sont même allés jusqu'à enlever des enfants de Gaïa… à les arracher à leur famille… à leur destin… afin de voir si il était possible… de changer la destinée d'un être humain… d'en faire une autre personne…

- Une autre personne…

Cette phrase me fit froid dans le dos. Etait-ce ce qu'ils avaient tenté de faire avec moi ? Etait-ce qu'ils avaient fait avec les membres de l'Escadron du Dragon ?

Avec Dilandau…

- Jajuka… bégayai-je. Qu'est-ce que vous essayez de me dire…

Il blémit. Je craignais qu'il ne puisse aller au bout de ses confessions. Mais c'était trop tard. Il en avait déjà trop dit. Ou pas assez…

- Vous êtes l'élément incontrôlable… Vous êtes l'arme qu'elle a choisie pour chasser les vampires… pour se libérer de la destinée qu'ils lui ont imposée… vous êtes la « fiancée de l'Alséide »… !

Il s'approcha de moi et me prit les épaules avec force.

- Dès que je vous ai vue… j'ai compris… j'ai compris qui vous étiez…

Je commençais à avoir peur. La vérité. La clé de ma présence sur Gaïa me paraissait si proche… presque trop proche.

- C'est vous… lâchai-je dans un souffle. C'est vous qui avez placé ce livre sur la table de chevet… n'est-ce-pas ?

- Ils savent qui vous êtes… ils savent pourquoi vous êtes là… ils savent tout, maintenant…

Je le repoussai, agacée.

- Je ne comprends rien à ce que vous me dites !

Il saisit le livre et le colla contre moi.

- Vous êtes la petite fille du livre… la petite fille perdue…

Des pas se firent entendre dans le couloir. Jajuka s'immobilisa, comme pétrifié.

Puis il disparut.

Les doigts crispés sur le livre, je restai un moment, plantée au milieu de la pièce, l'esprit vidé de toute capacité d'analyse.

Un long moment…


La nuit qui suivit cette étrange conversation, un terrible orage éclata au-dessus de la cité de Zaïbacher. Des éclairs blancs déchiraient le ciel, comme des épées qui s'entrechoquent.

Accroupie sur le lit, le livre posé devant moi, je fixai le vide. Les paroles énigmatiques de Jajuka tourbillonnaient encore à travers la pièce.

Vous êtes la petite fille du livre… la petite fille perdue… l'arme qu'elle a choisie pour se libérer de la destinée qu'ils lui ont imposée… la fiancée de l'Alséide…

D'un geste rageur, je lançai le livre à travers la pièce. Il vint s'écraser contre le mur en face.

Cette fois, j'en ai vraiment assez…

Je soupirai et me laissai retomber contre le matelas, sans penser à rien. J'en avais assez de me poser des questions, et de me heurter sans cesse à des murs. Des murs de plus en plus épais et de plus en plus hauts.

- Maïa…

Un murmure dans mon oreille.

Je sursautai et vis Serena. Je me redressai brusquement, sur la défensive.

- Serena… qu'est-ce que tu fais ici… en pleine nuit ?

A présent, je guettai le moindre signe d'agressivité à travers son regard.

A présent, j'avais peur d'elle.

- J'ai peur, Maïa… j'ai peur de rester seule…

Je serrai les dents.

- C'est à cause de l'orage, hein ? fis-je, en reculant légèrement.

Elle se mordit la lèvre, si fort, que je crus qu'elle allait se couper.

- Je peux rester dormir avec toi ?

Quelque chose me disait que je devais refuser. Une étrange lueur dans son regard. La pâleur spectrale de son visage.

Mais j'avais peur qu'en la repoussant, je n'éveille en elle quelque démon enfoui.

Elle s'était recroquevillée contre moi, comme un petit enfant contre le sein de sa mère. Son souffle caressait mon visage comme un vent apaisant.

Elle ne disait rien. Elle se contentait de fixer le ciel à travers la fenêtre. Les éclairs, la foudre, la brume dans le ciel de Zaïbacher.

A quoi pensait-elle à cet instant précis… Se souvenait-elle de cette nuit d'orage, où les sorciers de Dornkirk l'avaient enlevée…

- Pourquoi as-tu lancé le livre ?

Sa voix avait résonné comme un souffle. Un souffle gorgé d'amertume.

- Je ne l'ai pas lancé… mentis-je. Il a du tomber… je peux aller le ramasser, si tu veux…

Ses doigts se resserrèrent sur mon bras.

- Tu mens…

Cette phrase avait retentit comme une sentence. Je commençai à paniquer.

- Tu l'as lancé… tu t'en es débarrassé, comme le papillon…

Elle se redressa et me considéra étrangement, comme si elle me voyait pour la première fois de sa vie.

- Ce livre est à moi… déclara-t-elle d'une voix rauque. C'était mon cadeau, pour te souhaiter la bienvenue…

- Alors, c'est toi… c'est toi qui l'a posé sur la table…

Un sourire diabolique se dessina sur ses lèvres.

- Sale petite gamine égoïste… cracha-t-elle. Tu te fiches bien de ce que je peux ressentir… Tu ne comprends rien !

Son visage se décomposait à vue d'œil.

- Pourquoi tu ne veux pas être mon amie… Pourquoi tu ne veux pas m'aimer…

Soudain, son regard se figea. Elle pâlit.

- Serena ! Qu'est-ce qui ne va pas, Serena ?!

Elle porta une main à sa bouche et se recroquevilla sur elle même.

- Serena !

J'allais m'approcher, mais quelque chose me retint.

Un craquement. Une odeur étrange.

La silhouette frêle de Serena se rétracta sur elle-même, comme un escargot dans sa coquille. Elle se mit à hurler.

Je bondis à l'autre bout de la pièce.

- Jajuka ! criai-je. Jajuka !!

La crise parut s'apaiser.

Serena gisait, inerte, sur le lit. Sa respiration était sifflante.

Je n'osai pas approcher.

- Serena ?

Elle se redressa. Elle tremblait.

Elle regarda partout autour d'elle, comme si elle ne reconnaissait pas la pièce.

- Où… où suis-je…

Je frémis.

Cette voix, ce n'était pas celle de Serena.

Un visage se tourna dans ma direction. Un regard perdu. Rouge comme le sang.

- Dilandau… sifflai-je.

Durant une fraction de seconde, j'eus la nausée. Un frisson glacé me traversa.

- Non… ce n'est pas possible… ça ne peut pas être ça…

Je n'avais plus qu'une seule envie : fuir. Courir, loin, très loin de cette pièce. Oublier ce que je venais de voir.


Je courrai à l'aveuglette à travers les couloirs. Dans le noir le plus total. Mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine. Il martelait mon cerveau. Excitait ma peur.

J'avais l'impression que cela n'en finirait jamais. J'avais l'impression d'être poursuivie par des fantômes. J'avais l'impression que je ne pourrais jamais leur échapper. Qu'il était inutile de courir. Mais je ne voyais pas quoi faire d'autre.

Un obstacle invisible stoppa ma course. Je me percutai à une chaleur.

Des mains crochues m'agrippèrent.

- A présent, nous savons… nous savons qui tu es…