La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 17 : Dans la Coquille
La salle de contrôle de Dornkirk. La boule de cristal perchée dans le vide. Le cercle des vampires. Le visage de l'icône sacrée, de l'Empereur de Zaïbacher, penché vers moi.
- Ainsi… il s'est révélé… le destin parasite s'est révélé…
Un soupir déchira la machine.
- A présent, il m'est impossible de voir mon rêve… il m'est impossible de changer le Destin global de Gaïa… Les éléments instables sont trop puissants…
Je l'écoutais sans comprendre.
- Cette fille qui vient de la Lune des Illusions… son pouvoir a été capable de s'opposer à ma volonté… à ma machine à forger le destin… Son destin semble lié à celui du Dragon… quand elle se trouve avec le Dragon, sa puissance est décuplée…
Il posa son regard éteint sur moi.
- Quant à toi, jeune fille… ton destin semble lié à celui de l'Alséide… il est devenu instable, à partir du moment où tu es apparue sur Gaïa… son destin a fusionné avec le tien… votre alliance fait porter une ombre sur l'avenir et le destin de Zaïbacher…
Les vampires fondirent sur moi.
- Il faut éliminer les éléments instables… les destins parasites… et tu vas m'y aider…
- Qu'est-ce que vous faites ?! Laissez-moi !!
Les doigts crochus des vampires s'étaient resserrés sur moi.
- Nous allons modifier ta destinée… nous allons reprendre le contrôle… séparer les destins parasites…
La dernière chose dont je me souvienne, c'est de cette aiguille brillante, menaçante, dressée sous mes yeux.
Ensuite, je cessai d'être moi-même, pour devenir… une autre.
Tu vas te rendre à Astria. La cité au bord de l'océan. Pallas. C'est là que le Dragon a trouvé refuge. C'est là que tu trouveras la fille du nom d'Hitomi.
- Que devrais-je faire, une fois que je l'aurais trouvée ?
Tu dois la séparer du Dragon. Tu dois l'amener à moi.
- Dois-je utiliser la force pour cela ?
Non. Tu dois la convaincre de lier sa destinée à la tienne. A celle de Zaïbacher. Tu en as le pouvoir.
Un sourire cruel se dessina sur mes lèvres. A mes pieds s'étendait la capitale d'Astria.
- Bientôt, toi aussi, tu m'appartiendras…
Je descendis la colline et arrivai à l'entrée de la ville.
- Commandant, nous avons trouvé cette fille qui rôdait autour du palais… Elle prétend vous connaître…
Le chevalier Allen me considéra avec un mélange d'horreur et de stupéfaction.
- C'est bon… fit-il à l'intention des soldats qui m'agrippaient. Lâchez-la…
- Alors, c'est vrai, vous la connaissez ?
Il les fusilla du regard.
- Mais… elle porte une robe de Zaïbacher…
- Vous pouvez disposer… cracha Allen. Je m'occupe d'elle…
Les soldats quittèrent la pièce, non sans m'avoir lancé un regard hostile. Je souris.
- Te voilà encore sur mon chemin…
Allen Schezar plissa les yeux, méfiant.
- Qui es-tu, cette fois… Ange ou Démon ?
- La fille-démon est morte… fis-je d'un ton neutre. Je me suis enfuie de Zaïbacher, et je suis venue trouver refuge à Pallas…
J'ajoutai hypocritement.
- Je suis venue rejoindre Hitomi…
Je vis à l'expression de son visage qu'il n'était pas vraiment dupe. Mais ce n'était pas lui que je cherchais à duper, de toute manière.
Le plus important, c'était qu'Hitomi croit en ma rédemption.
Le Roi Aston posa sur moi son regard vide. Il me semblait amaigri, depuis la dernière fois que je l'avais vu.
- Oui… fit-il d'un ton lassé. Il me semble reconnaître cette fille… Elle est déjà venue ici, avec le Seigneur Folken, de Zaïbacher…
Il était entouré de ses conseillers. Je m'étais inclinée face à lui, humblement. Je jouais parfaitement mon rôle.
Rassemblés dans la salle du trône, les éléments instables me regardaient, incrédules, vaguement inquiets. Van, Hitomi, Allen… et cette jeune femme qui m'avait soignée à Fleid, Mirana. Ainsi qu'un homme que je ne connaissais pas. L'héritier du trône, Drayden Fassa, fiancé à Mirana. C'était du moins ainsi qu'on me l'avait présenté lorsque j'étais arrivée dans la salle du trône, pour cette audience exceptionnelle. Audience dont j'étais l'objet.
- Ainsi, le chevalier Allen me dit que tu demandes asile à Astria…
- Oui… fis-je. J'ai décidé de rejoindre les rangs des opposants à l'Empire Zaïbacher… Je considère que leur idéal ne correspond plus au mien… Ce sont des criminels, des assassins… Je ne veux plus avoir affaire à eux…
J'observai la réaction d'Hitomi. Impossible de savoir si elle croyait ou pas à mes mensonges.
Le Roi Aston plissa les yeux.
- Quel était exactement ton statut au sein de l'Empire Zaïbacher… ?
Je souris sarcastiquement.
- J'étais la compagne du Seigneur Folken Lakur de Fanel… Il me semble que vous le saviez, Roi Aston…
- Je m'en souviens, effectivement…
Allen pâlit, ainsi qu'Hitomi et Van.
- Elle ment ! s'emporta le roi de Fanélia. Cette fille est un soldat… elle a combattu aux côtés de Dilandau !
- L'un n'empêche pas l'autre, il me semble… sifflai-je.
Le Roi Aston acquiesça avec un sourire. Je l'avais convaincu, et c'était le principal.
- Il paraîtrait aussi que tu viendrais de la Lune des Illusions…
- C'est là que je suis née, effectivement…
Il parut réfléchir un moment. Il paraissait partagé.
- Que nous proposes-tu, en échange de notre protection ?
- Je détiens des informations sur les projets de l'Empire Zaïbacher…
Je souris. Un sourire détestable.
Je savais que c'était de cette façon que j'obtiendrais la protection du souverain. J'avais su jouer avec ses faiblesses. Cela faisait partie de ma nouvelle destinée.
- Nous allons débattre de tout cela à huit-clos… déclara Aston. En attendant, tu es assignée à résidence dans le palais…
On me recala dans une chambre isolée du palais, avec interdiction de recevoir des visites. Le regard collé à la fenêtre, j'attendais la fin des délibérations du conseil royal.
Je ne pensai à rien. Je n'analysai rien. J'en étais incapable. J'étais dans un état second. Je me contentai d'obéir aux directives. Comme un soldat bien docile.
Tout ce qui s'était passé à Zaïbacher. Serena, Dilandau, Jajuka… tout cela ne m'évoquait plus rien. Juste un vague souvenir.
Tout ce qui m'importait à présent, c'était Hitomi. Et la manière dont j'allais parvenir à la rallier à la cause de Dornkirk, en m'utilisant comme vecteur. Comme lien.
Deux heures plus tard, Allen vint m'annoncer que ma demande d'asile avait été acceptée, quasiment à l'unanimité. Il semblait que les conseillers d'Aston ne me considéraient pas comme quelqu'un de potentiellement dangereux. Quelqu'un qui aurait pu les manipuler.
Après tout, je n'étais rien d'autre qu'une gamine. Une gamine de quinze ans.
- Je ne l'ai pas annoncé à Hitomi… fit-il d'un ton qui trahissait son hostilité.
- Elle finira bien par l'apprendre…
J'ajoutai, cynique.
- Tu ne pourras pas la protéger éternellement contre son destin, Allen…
Il serra les poings. Il paraissait bien décidé, cette fois encore, à percer mes intentions.
- Pourquoi as-tu quitté Zaïbacher ? Est-ce parce que ton escadron a été totalement décimé… ?
Il cherchait à me provoquer.
- Tu penses que je serais revenue ici pour me venger, c'est ça ? lâchai-je avec un sourire qui se voulait conciliant. Décidément, tu me connais bien mal, Allen Schezar…
Je n'avais pas quitté des yeux la fenêtre. J'ignorais l'expression de son visage à cet instant précis.
- Et Dilandau ?
- Quoi, Dilandau…
- Tu étais le dernier de ses hommes… quand il apprendra ta trahison, il cherchera sans aucun doute à te le faire payer…
Je souris.
- Je n'ai pas peur de lui… là où il est, il ne peut plus faire grand tort à personne…
Je soupirai.
- C'est tout ce que tu avais à me dire, Allen ?
Pour toute réponse, j'entendis l'écho de ses pas qui s'éloignaient.
Je restai seule.
A cet instant, je me sentis mal, sans savoir pourquoi. Des picotements me tiraillèrent l'estomac.
Je ne craignais pas d'avoir à faire des révélations à la cour d'Aston. Je savais que je ne resterais pas suffisamment longtemps à Pallas pour qu'on ait le loisir de m'interroger.
Je savais qu'Hitomi ne tarderait pas à venir à moi.
Je faisais tout mon possible pour apparaître à tous les endroits où j'étais susceptible de provoquer notre rencontre. Je faisais tout mon possible pour provoquer le destin.
Le deuxième soir de mon arrivée à Pallas, elle vint me trouver, enfin. Je me trouvais sur la terrasse, sur les hauteurs du palais, et je regardais la ville qui se profilait sous mes pieds.
- Bonsoir… fit-elle timidement en s'approchant de moi, afin de regarder dans la même direction que la mienne.
Vers l'horizon.
- Bonsoir, Hitomi…
J'attendis qu'elle fasse le premier pas. Je ne voulais pas me montrer trop pressante à son encontre. Cela aurait paru trop suspect.
- Alors, finalement, tu t'es décidée à me rejoindre…
Son ton trahissait une certaine appréhension.
- Qu'est-ce qui t'a fait changé d'avis ?
Cette question me décontenança. Je ne voyais pas par quel bout la prendre. Ou plutôt, ma nouvelle personnalité ne voyait pas comment y répondre. Car elle était dépourvue de tout libre arbitre.
Hitomi avait-elle senti mon hésitation à ce moment précis ? Avait-elle senti que je n'étais pas vraiment moi-même, comme lors de notre dernière confrontation, à Fleid ?
Quoi qu'il en soit, son regard s'assombrit.
- Voudrais-tu que je te lise ton avenir ?
J'étais de plus en plus décontenancée.
- Mon… avenir ?
- Oui… je pense que cela pourrait t'aider… à comprendre… pourquoi tu as changé d'avis…
Elle sorti un paquet de cartes de sa poche, et s'accroupit à même le sol, à mes pieds. Je l'imitai, tandis qu'elle apposait une carte devant moi. Je ne me souviens plus laquelle.
- Je vois… qu'un long voyage t'attend… dans un avenir proche…
Elle tira une autre carte, et la coucha près de la première.
- Je vois… de la souffrance… beaucoup de souffrance…
Ses mains tremblaient.
- Un enfant… un souvenir oublié va se rappeler à toi… tu vas retrouver une personne… une personne qui t'est chère… mais…
Son visage pâlit. Elle venait de sortir une autre carte.
Je la reconnaissais. C'était celle de la mort.
- Continue… fis-je, en voyant qu'elle hésitait.
- Tu vas la perdre…
Elle sortit une autre carte.
- Mais qu'est-ce que…
Elle paraissait dépitée. Moi, je commençais à me sentir légèrement mal à l'aise.
- C'est bizarre…
Elle me lança un regard effrayé, presque horrifié.
Les cartes tombèrent sur le sol. On aurait dit qu'elle venait d'avoir une vision.
- Qu'est-ce qui se passe, Hitomi ?!
Cette fois, j'avais réellement peur.
Elle me prit la main brusquement.
- Tu peux encore le sauver… murmura-t-elle. Mais tu ne le veux pas…
Elle m'agrippa les épaules.
- Tu restes enfermée dans ta coquille… tu ne veux rien entendre… tu n'entends pas ses appels au secours…
Je la repoussai, paniquée.
Mes douleurs à l'estomac venaient de me reprendre. Elle continuait de me harceler. Elle s'entêtait à vouloir me réveiller.
- Sors de là ! Sors de cette coquille !
- Tais-toi ! criai-je. Tais-toi !!
Je me sentais perdue. Totalement perdue.
- Je sais que tu es là, quelque part… Maïa !! Ecoute-moi… écoute ma voix ! Sors de là !!!
La douleur devenait insupportable.
- Il t'appelle ! Ecoute-le…
J'avais l'impression que mes organes allaient s'éjecter hors de mon corps. Mais j'étais incapable d'expulser le moindre cri.
Alors, l'étrange médaillon qu'Hitomi portait à son cou, et que je n'avais jusque là jamais remarqué, s'illumina.
- Il n'est pas trop tard ! cria-t-elle. Tu peux encore changer le destin… si tu y crois vraiment, tu peux le changer…
Une chaleur intense m'envahit. La douleur avait atteint son paroxysme.
Je crus que j'allais mourir.
Mais c'était le contraire qui se produisait.
Il y eut comme un silence. Un instant de chaos.
Puis je criai, enfin. Un cri pur. Net. Pareil à celui que pousse un nouveau né lorsque ses poumons aspirent leur première bouffée d'air.
Alors, la lumière. L'étrange lumière m'aveugla.
Et m'emporta à la rencontre de mon nouveau destin.
De mon véritable destin.
Une pièce close. Recroquevillée à l'intérieur, une petite fille de quinze ans, éclairée par un pâle halo.
Serena. Ma petite sœur, Serena.
