La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 18 : Ames Soeurs
- Serena…
Je m'agenouillai près d'elle. Elle était endormie. Sa respiration était calme.
Je décidai de ne pas la réveiller. Pas tout de suite.
Les battements de mon cœur résonnaient à travers mon crâne, comme pour me rappeler que j'étais en vie. Comme pour me rappeler que je ne rêvais pas.
Je regardai mes mains. Je caressai les courbes de mon visage. Comme si c'était la première fois que je me découvrais. Comme si j'étais une autre personne.
Je souris.
Je me sentais différente. Sereine.
Cette fois, j'en étais sûre. Je m'étais éveillée en moi-même, enfin. Hitomi était parvenue à me faire sortir de ma coquille. A briser les carcans du destin. Les carcans que je m'étais moi-même imposés.
Tel était son pouvoir. Provoquer le destin. Insuffler l'énergie qui permet aux rêves de se réaliser. Un pouvoir bien plus puissant que n'importe quelle machine que Dornkirk pouvait mettre en chantier.
En avait-elle seulement conscience ? Avait-elle conscience qu'elle tenait le destin de Gaïa entre ses mains…
A travers sa boule de cristal, le vieil homme avait du sentir cette puissance. Il avait du comprendre que ce n'était pas moi qu'il avait attendu. Ce n'était pas moi qui avait fait briller la Lune des Illusions, avant mon arrivée. C'était elle. La véritable envoyée du destin, c'était elle.
Moi, j'étais ici pour d'autres raisons.
Vous êtes l'élément incontrôlable… Vous êtes l'arme qu'elle a choisie pour chasser les vampires… pour se libérer de la destinée qu'ils lui ont imposée… vous êtes la « fiancée de l'Alséide »… !
Les paroles de Jajuka tourbillonnaient dans mon crâne, inlassablement.
Leur but, leur unique motivation, est de comprendre le fonctionnement du destin… pour cela, ils sont prêts à tout… même à sacrifier la vie d'autres êtres humains… Ils sont même allés jusqu'à enlever des enfants de Gaïa… à les arracher à leur famille… à leur destin… afin de voir si il était possible… de changer la destinée d'un être humain… d'en faire une autre personne…
A présent, je comprenais. Je comprenais tout. Ou presque…
J'étais ici, parce que Serena m'avait appelée. Pour la libérer du démon qui la hantait. Pour la libérer de Dilandau. Et moi, j'avais répondu à son appel. Je l'avais entendu, à travers l'espace et le temps, par delà les mondes, sans même le savoir.
A présent, je pouvais l'entendre. Je pouvais entendre son appel.
Libère-moi. Aime-moi.
A présent, tout me semblait clair.
La solitude appelle la solitude.
Etait-ce cela que l'Esprit du Peuple d'Atlantis avait tenté de me faire comprendre ?
Je me levai, animée d'un énergie nouvelle. J'avais envie de crier. J'avais envie de rire. J'avais envie que le monde entier sache que je m'étais éveillée, enfin.
Mon âme était libre. Tout me semblait possible.
- Serena… fis-je en tapotant doucement sur son épaule.
Elle s'éveilla doucement. Ses grands yeux se fixèrent sur moi, sans expression, comme si ils ne me reconnaissaient pas.
- C'est moi, Serena… Je suis revenue…
- Maïa… ?
Son visage s'éclaira d'un sourire. Un triste sourire.
- Je suis venue pour te libérer, Serena…
Je serrai ma main sur la sienne. Elle ferma les yeux, apaisée.
- Bientôt, Dilandau cessera de nous hanter… nous le vaincrons ensemble, Serena…
- Ensemble… répéta-t-elle, égarée.
Elle me semblait si loin, déjà.
J'espérais qu'il n'était pas trop tard.
- Ainsi, nous ne sommes par parvenus à séparer les destins parasites… L'ombre de cette fille, son pouvoir les a à nouveau réunis…
Les sorciers m'encadraient. Au-dessus de moi, l'icône sacrée de Zaïbacher, Dornkirk, contemplait à travers sa lunette la brume qui écumait la boule de cristal.
- Si je parviens à m'emparer de son pouvoir, alors, mon rêve pourra se réaliser…
Il ne paraissait plus du tout se préoccuper de moi. Sa nouvelle obsession portait le nom d'Hitomi.
C'était son nouveau sujet d'étude.
- Que faisons-nous de la « fiancée de l'Alséide », Seigneur Dornkirk ?
Les ombres des vampires s'étaient animées. Je les regardai comme on regarde des marionnettes ridicules.
- Nous devons nous concentrer dès à présent sur l'étude de la puissance de cette fille… Le reste n'a plus aucune importance… Laissez le destin parasite suivre son cours… son emprise est individuelle… il n'a aucune incidence sur notre projet…
Ils s'inclinèrent.
Je laissai là le vieil homme et son rêve inaccessible.
Celui qui au nom du bonheur absolu et universel de l'Humanité, avait renié sa propre humanité et jouer avec l'existence de ses pairs, comme on joue avec des souris de laboratoire.
Quand se réveillerait-t-il, lui aussi ?
En était-il seulement encore capable…
L'heure du départ avait presque sonnée. Je retournai dans la chambre, et ramassai le livre que j'avais lancé, il y a deux jours de cela. Une éternité.
En sortant dans le couloir, je croisai le Général Adelfoss. Quelque chose me disait que ce n'était pas un hasard.
- Jajuka m'a annoncé votre départ…
Je souris.
- Oui, nous repartons vers notre forteresse…
- Nous ?
- Dilandau et moi…
Il parut décontenancé. Comment aurait-il pu comprendre ? C'était un homme de guerre. Il servait sa patrie. Il se battait pour conserver la puissance de son empire, de l'empire où il était né. Il se battait pour Dornkirk. Celui qui avait sorti son peuple de la servitude et de l'obscurantisme.
Il ne pouvait s'imaginer que tout cela avait un revers.
- Justement… ajouta-t-il. A propos de votre forteresse, Biwan… On m'a chargé de vous faire une annonce…
J'avais un mauvais pressentiment. Il se confirma.
- Elle a été totalement détruite… par Escaflowne…
- Totalement détruite…
Cela me paraissait surréaliste.
- Nous sommes sans nouvelles du Seigneur Folken depuis lors… mais il semblerait qu'Astria soit mêlé à cette attaque… Après tout, ce sont eux qui ont accordé l'asile au roi de Fanélia…
Son regard se fit sombre.
- Apparemment, tous les royaumes de Gaïa s'apprêteraient à s'allier à Astria, afin de nous renverser…
Selon toute évidence, il y avait eu quelques changements durant notre absence.
- Vous allez être transférés vers la forteresse de Dileto… actuellement en stationnement au-dessus d'Astria… ainsi, vous serez au plus près de la ligne de front…
- Très bien… murmurai-je, un peu décontenancée.
La portée des événements me dépassait complètement.
- Adieu, Général Adelfoss… fis-je tristement, avant de m'éloigner. Nous nous reverrons sans doute pour la dernière grande et belle bataille de notre empire…
- Adieu… répéta-t-il, perdu dans ses pensées.
Jajuka m'attendait à l'autre bout du couloir. Il paraissait anxieux.
- Ca y est… murmura-t-il sombrement. Serena est repartie, une fois de plus…
- Ne t'en fais pas, Jajuka… nous ferons en sorte qu'elle revienne vite parmi nous…
Une porte se déroba devant nous. Un petit vaisseau nous attendait, au bout d'une passerelle.
Un vent tiède soufflait sur la cité de Zaïbacher. Une odeur de souffre.
Je suivis Jajuka le long de la passerelle, tout en admirant le panorama. Les néons qui scintillaient dans le néant. Le bruit des machines qui s'essoufflaient et transpiraient. La vapeur expirée, qui étouffait les hommes. La nuit éternelle.
Etait-ce vraiment cela, l'Empire Idéal ? La civilisation la plus avancée de Gaïa…
J'en doutais.
Déjà, le vaisseau décollait. Le visage collé au hublot, je regardais s'éloigner la grande utopie de Dornkirk. Le Dieu descendu de la Terre, afin de créer le Paradis. Alors qu'il existait déjà, en chacun de nous.
Le peuple d'Atlantis l'avait imaginé pour nous. Nous en étions tous plus ou moins les descendants, dans ce monde et dans l'autre.
Nous portions tous en nous une partie de ce rêve avorté.
Je serrai contre moi le livre mystérieux. Ce livre qui renfermait mon histoire. Ce livre qui avait provoqué mon arrivée sur Gaïa.
J'étais née une soirée d'été, dans une forêt, quelque part dans un monde où ne brillait qu'une seule lune. J'étais née pour être l'héroïne, la fiancée d'un petit garçon parti à la recherche des enfants perdus de son monde.
Si je n'acceptais pas de repartir avec lui, dans son monde, jamais ils ne pourraient rentrer chez eux.
Le voyage dura deux jours. Deux jours durant lesquels je restai auprès de Dilandau, parfois avec Jajuka. Parfois, seule. Les sorciers de Zaïbacher l'avaient déposé sur une couchette, dans l'une des cabines du vaisseau.
Nous devions régulièrement nous assurer qu'il ne reprenait pas connaissance avant notre arrivée à la forteresse. Au moindre signe suspect, nous devions lui injecter un somnifère.
Son réveil ne devait pas être brutal. Il devait se faire de façon calculée. Provoquée. Contrôlée.
Les instructions nécessaires avaient été données à Jajuka. Il devait surveiller le « sujet ». La précieuse création des sorciers. Durant cette fragile période de transition entre sa nouvelle et son ancienne destinée.
J'imagine qu'ils lui avaient également demandé de faire un compte rendu de mes réactions. Il ne me l'avait pas dit, mais je le savais. C'était logique.
Je profitais de mes moments de solitude avec Dilandau pour apprendre à l'aimer. Pour déceler en lui des résidus de Serena.
Cela semblait difficile, au premier abord. Il n'y avait vraiment rien de Serena en lui. Serena n'avait pas de cicatrice. Et puis… il y avait une différence notable. Ce n'était pas la même enveloppe. Pas le même corps.
J'essayai de me convaincre que Dilandau était une partie de Serena. Sa partie démoniaque. Sombre.
Mais même en me disant cela, je ne parvenais pas à ressentir une quelconque tendresse pour lui. Pour moi, c'était un monstre. Un parasite qui avait pris possession de l'âme et du corps de Serena. Et qui d'une certaine manière, avait failli prendre possession de moi.
Pourtant, c'était lui qui était venu me chercher dans cette forêt. C'était ce même petit garçon que j'avais embrassé sur la joue. Et qui s'était enfui en rougissant.
A ce moment, j'avais su ressentir ce qu'il y avait au plus profond de lui : Serena.
Je me demandai si cela suffirait à présent, de l'embrasser sur la joue pour le faire fuir. Pour faire réapparaître Serena.
Je soupirai.
Les deux jours de voyage touchaient à leur fin. Déjà, la forteresse volante apparaissait à l'horizon. Et je n'étais pas parvenue à aimer le démon, même endormi.
Je ne pouvais m'empêcher de frémir en pensant à ce que cela serait, lorsqu'il serait éveillé…
- Où suis-je ?
A nouveau, cette voix rauque et cruelle.
- Dans la forteresse de Dileto… répondit Jajuka.
Dilandau porta un verre rempli de vin à ses lèvres. Ses doigts tremblaient.
- Où est Chester ?
Jajuka pâlit. Moi aussi.
- Il est mort…
- Gatty ?
- Mort…
- Daleto ?
- Mort…
Le visage du jeune commandant se décomposait à vue d'œil.
Soudain, il lança son verre contre le torse de Jajuka. Celui-ci ne broncha pas.
- Tous morts, hein !! cria Dilandau.
Il ne sembla pas s'être aperçu de ma présence. Je commençais même à douter qu'il puisse me reconnaître. Sa mémoire semblait lui jouer des tours. Il avait même oublié que tout son escadron avait été décimé par Escaflowne.
- Et toi… fit-il en désignant Jajuka, le regard égaré. Qui es-tu ?
- Je me nomme Jajuka… Je suis l'un de vos hommes… mentit Jajuka. Le dernier…
Dilandau s'immobilisa, comme foudroyé.
- Le… dernier ?
Il commença à crier. A crier comme un dément.
Jajuka ne réagissait pas. Je me dis que ce devait être une réaction normale.
La crise commença. Il jeta la veste de son uniforme à travers la pièce, et déchira sa chemise. C'était comme si tout son corps le faisait souffrir. Comme si il allait imploser. Comme si l'escargot s'apprêtait à n'importe quel instant à sortir de sa coquille.
Le sentait-il ? Sentait-il sa présence au plus profond de lui… Sentait-il la présence de Serena, recroquevillée entre ses entrailles…
Il s'agenouilla et reprit sa respiration.
Quelques secondes s'écoulèrent. Une éternité.
Le démon semblait apaisé.
Il se releva et fixa sur moi son regard brûlant de fièvre et de folie.
- Elle… cracha-t-il. Que fait-elle ici ?
Il semblait m'avoir reconnu. C'était déjà ça. Je laissai Jajuka répondre à ma place. Il savait quoi répondre. Tout ce que j'avais à faire, c'était rester là sans rien dire. Faire acte de présence, dans un premier temps. Afin de ne pas brusquer les choses.
- Elle s'est portée volontaire pour servir dans votre escadron, à nouveau… Elle vous prie afin que vous lui pardonniez son insubordination, lors de la chasse au Dragon, à Fleid…
Je serrai les dents et lançai un regard interrogateur en direction de Jajuka. Mais celui-ci ne quittait pas des yeux son protégé.
Dilandau ricana.
- Tu appelles ça un escadron ? Une femme… et un… un…
Il n'osa pas prononcer le mot, mais j'étais prête à parier que c'était une insulte.
- Mieux vaut cela que d'être… seul… siffla Jajuka d'un ton sec.
- Seul…
Dilandau parut comme foudroyé, durant une fraction de secondes. Mais il retrouva bien vite ses esprits, comme à son habitude.
- Jajuka… mon nouveau Guymelef est-il opérationnel ?
Je commençai à me sentir très mal à l'aise, à l'idée de devoir repiloter l'Alséide. J'en voulais à Jajuka. Il aurait au moins pu me prévenir de ses projets…
- Je vais pouvoir recommencer à m'amuser, enfin… cela faisait bien trop longtemps…
J'étais terrifiée. Moi, je n'avais aucune envie de m'amuser.
Je ne voulais pas redevenir ce monstre sanguinaire que j'avais été au début de mon séjour sur Gaïa. Pas à présent que j'étais enfin en accord avec moi-même. Pas à présent que j'étais enfin sortie de ma coquille.
J'en avais assez d'être un jouet. Le jouet de Dilandau. De Serena. De Dornkirk. Et maintenant de Jajuka.
- Si vous voulez vous amuser… crachai-je. Ce sera sans moi, désormais…
Je tournai les talons et quittai la pièce d'un pas décidé, sans même me retourner. Je ne voulais plus les voir. Plus jamais.
Jajuka ne tenta pas de me retenir. J'imagine qu'il s'attendait à ce que je réagisse de cette façon. Il fallait que je passe par cette étape de révolte, afin de franchir la prochaine.
Je cherchai un endroit pour me ressourcer. Un refuge pour échapper à la pression de tous ces espoirs portés sur moi.
Libère-moi. Aime-moi.
A présent, cette voix ne me quittait plus. Elle accompagnait chacune de mes pensées.
A présent, Serena était en moi. Elle me hantait, elle aussi, comme un parasite.
Finalement, je commençai à me demander qui était le véritable démon dans cette histoire. Qui, de Dilandau ou de Serena, était le véritable parasite de ce destin partagé. Qui, de Dilandau ou de Serena, m'avait appelé pour le libérer.
A nouveau, le doute m'envahissait.
J'enrageai. Tout cela n'en finirait-t-il donc jamais ?
Cela faisait déjà plusieurs minutes que j'errai le long des couloirs de la forteresse, sans réel but.
Lorsque je levai à nouveau les yeux sur l'espace qui m'entourait, je m'aperçus que mes pas perdus m'avaient conduis dans les quartiers d'un quelconque escadron. Des armes étaient accrochées un peu partout sur les murs. Des blasons arborant les couleurs de l'unité.
Je frémis, tandis que la porte se dérobait devant moi en sifflant. Pourquoi le destin m'avait-il à nouveau amené dans un tel endroit, qui ressemblait tant aux anciens quartiers de l'Escadron du Dragon, sur Biwan… C'était comme si j'étais condamnée à lui obéir. Comme si toute résistance était inutile.
- Enfoiré de destin… pensai-je, tout en me dirigeant vers le dortoir.
Je débouchai sur un dortoir désert.
Durant une fraction de secondes, il me sembla me retrouver dans le dortoir de mon ancien escadron…
Tout y était exactement comme mes anciens compagnons avait du le laisser, avant de partir pour leur dernière chasse au dragon.
Les lits étaient défaits, témoins de la précipitation qui avait préludé à la bataille. Je pouvais presque imaginer la scène. Je pouvais presque les voir. Chester, griffonnant la lettre qui m'était adressée, accroupi sur sa couchette. Gatty, s'assurant que son armure était parfaitement ajustée. Daleto, se regardant dans le miroir avec suffisance. Guimel, rêvassant dans un coin, comme à son habitude, à l'écart du groupe.
Je souris. Je commençais à bien les connaître, tous. Ces enfants enlevés à l'innocence par les vampires, désignés pour être les jouets de Dilandau.
Ils me manquaient, d'une certaine façon. Ils n'avaient jamais été des amis, ou des frères… mais ils me manquaient tout de même. C'était étrange.
Je m'approchai d'un des lits, et m'aperçus que mon armure y avait été déposée. Par qui, je ne le saurai sans doute jamais. Et cela n'avait finalement pas d'importance.
Couchés par dessus, les gants de Gwen, toujours tâchés de boue. Je m'en saisis avec dégoût. Ils étaient raides. Complètement fichus.
Une réflexion idiote me vint alors à l'esprit.
- Gwen, j'espère que tu ne m'en voudras pas trop d'avoir bousillé tes gants préférés…
Je m'assis sur le lit, et regardai par la lucarne la terre et la lune suspendues dans le ciel de Gaïa.
Je déposai le livre mystérieux près de moi, et enfilai les gants. Ils étaient gelés.
- Tu ne me croiras jamais, Gwen… mais j'ai voyagé dans un autre monde… Là-bas, j'étais un soldat… je pilotais des géants d'acier… J'avais un ami du nom de Chester, qui est mort en chassant un dragon mécanique… et une petite sœur du nom de Serena, qui était possédée par un garçon démoniaque…
J'avais envie de rire, en imaginant la tête de Gwen à cet instant précis.
En fait, j'aurais donné n'importe quoi pour pouvoir lui raconter cela un jour, et pour l'entendre me traiter de folle.
- Et oui, Gwen… tu comprendras qu'avec tout ça, tes gants ont pris un sacré coup…
Je soupirai. Les bonhommes de neige sur le tissu semblaient me ricaner au nez.
- Allez tous vous faire voir, bande de ringards… fis-je en retirant les gants et en les posant sur le lit. Je ne vous raconterai pas la fin de l'histoire, puisque c'est comme ça que vous le prenez…
- Quelle histoire ? tonna une voix dans mon dos.
Je sursautai et reconnus Jajuka. Il portait toujours l'armure de l'escadron. Je ne parvenais décidément pas à m'y habituer.
Je décidai de l'ignorer. J'avais vraiment eu l'impression qu'il se fichait de moi.
- Je sais pourquoi tu m'en veux… fit-il.
- Contente pour toi… grognai-je.
- Il fallait que je te l'annonce de cette façon, sans te prévenir… c'était le meilleur moyen de provoquer ta colère…
- Eh bien, c'est réussi…
Il s'approcha et me fit face.
- Il fallait que je te réveille…
- Je suis déjà réveillée…
- Pas suffisamment, apparemment…
Il commençait sérieusement à m'énerver.
- C'est bon, Jajuka… arrête de tourner autour du pot… crache ton venin…
Il parut ne pas très bien saisir mon vocabulaire, mais la réplique fut percutante.
- J'en ai assez de tes hésitations, jeune fille… assez de te voir tourner en rond et passer à côté de tout… passer à côté de Serena…
- C'est pour Serena que je suis revenue ici !
- Alors pourquoi tu la fuis ? Pourquoi tu refuses de l'aider ?
Cette fois, c'était lui qui s'énervait.
- C'est si difficile de l'aimer ? Si difficile d'aimer une partie de soi-même ?
- Tais-toi ! crachai-je méchamment. Qu'est-ce que tu peux bien connaître de l'amour, toi… ! Tu n'es même pas humain…
Cette phrase horrible m'avait échappée. Je me demande bien pourquoi, encore maintenant.
Jajuka pâlit.
- J'aime Serena… lâcha-t-il, comme une bombe, comme une arme. Mais c'est toi son âme sœur… c'est toi, la « fiancée de l'Alséide »…
Un long silence s'ensuivit.
Cette fois, j'étais bel et bien réveillée.
Il dut le voir à l'expression déconfite de mon visage, et sourit.
- Tu as vraiment le plus sale caractère que je connaisse, jeune fille de la Lune des Illusions…
Ce n'était pas évident, au premier abord, mais nous venions de lier une très forte amitié, qui se confirma jusqu'à la fin.
Si l'on peut supposer qu'il y eut une fin à cette étrange histoire…
