La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 19 :L'Histoire de Jajuka
- Ca y est, tu as fini de bouder ?
Ce fut la première phrase que Dilandau me sortit à mon arrivée dans nos nouveaux quartiers.
L'ensemble était beaucoup moins spacieux qu'à Biwan. Seulement deux salles. Deux petites salles. Un minuscule dortoir, et une salle d'apparat. Une minuscule salle d'apparat. Quant à Dilandau, on l'avait affublé d'une petite cellule à l'autre bout du couloir. Il conservait tout de même les privilèges dus à sa qualité de commandant.
Il était clair que notre escadron avait perdu de sa grandeur d'antan. Et cela s'en faisait ressentir sur le comportement de Dilandau.
Je venais de revêtir mon armure. Je m'y sentais très mal à l'aise.
Je me serais volontiers passé de ses sarcasmes.
Mon ressentiment grandit à son égard. Cette fois, j'étais bien décidée à ne pas me laisser manipulée. Il devait m'accepter telle que j'étais.
Je devais mettre les choses au clair dès le départ. Je savais que c'était de cette façon que je le vaincrais. Il fallait que je parvienne à le déstabiliser. A inverser l'ordre qu'il était parvenu à créer avec les autres membres de l'Escadron.
Je voulais le détruire. Détruire ses repères. Et recomposer Serena à partir de ses restes.
Je ne devais pas tarder pas à comprendre que ce n'était pas la bonne méthode. Après tout, mes relations avec lui avaient toujours jusque là été basées sur la confrontation. La lutte.
Dans cet ordre des choses, c'était lui le plus fort.
- Tu seras sans doute intéressée d'apprendre que ce traître de Folken s'est allié à Astria… et a trouvé refuge à Pallas…
Pour le coup, ce fut moi qui était déstabilisée.
- Il aura fini par rejoindre son cher frère… quel touchant tableau de famille…
Il ricana. Jajuka me regarda de travers.
- Maintenant que tu sais cela, tu vas sans doute partir te précipiter dans ses bras, comme tu l'as toujours fait…
Il cherchait visiblement à me provoquer, comme à son habitude, pour mieux cacher sa peur. L'attraction qui le liait à moi. L'attraction de Serena.
Je décidai de ne pas tomber à pieds joints dans son piège, pour une fois.
- Décidément, Dilandau… fis-je. Tu me déçois… Je te croyais bien au-dessus de ces considérations bassement humaines…
Il pâlit. La balle était dans mon camp.
Je vis qu'il bouillait dans son fort intérieur. Il avait envie de me frapper. Mais il en était incapable. Serena l'en empêchait.
Je croyais que je l'avais à ma merci. Je jubilai.
Je vis au regard que me lança Jajuka, que je n'avais décidément rien compris.
- Pour apprivoiser le démon, tu ne dois pas lutter contre lui… Tu dois lutter avec lui…
Je serrai les dents.
Planté derrière la lucarne du dortoir, Jajuka regardait le ciel d'Astria, comme un enfant qui verrait la mer pour la première fois.
- Et si tu me parlais un peu de toi, pour une fois, Jajuka…
Il parut décontenancé.
- C'est bien joli de me faire la morale… De me donner de grandes leçons sur la façon dont je dois gérer mes relations avec les autres… mais toi, qui es-tu… ? Je ne peux pas écouter et respecter les conseils de quelqu'un que je ne connais pas…
Son visage s'assombrit. Je m'approchai de lui, compatissante.
- Désolée, si j'ai été un peu brutale… mais tu me connais…
- Non… murmura-t-il. Tu as raison…
Il vint s'asseoir sur l'un des lits de la pièce. Je l'imitai, prête à entendre une longue et triste histoire.
- Je ne sais pas ce qu'il en est sur ton monde, mais ici, les êtres comme moi ne sont pas vraiment considérés comme des consciences à part entière… Nous ne sommes pas traités totalement comme des animaux, mais nous avons tout de même un statut inférieur à celui des êtres humains…
Il s'interrompit, comme s'il cherchait ses mots.
- Nous sommes leurs serviteurs fidèles et dévoués, de génération en génération… Nos pères et nos mères nourrissent leurs enfants, servent leurs maîtres… et nous prenons la relève… ainsi que nos enfants… c'est un cycle infernal… J'ignore de quelle façon il a commencé, mais cela importe peu à présent…
Son regard sembla se perdre dans l'infini.
- Ma famille a toujours servi les sorciers de Zaïbacher… et moi, je les sers depuis mon plus jeune âge… depuis que je suis capable de marcher… Je n'avais jamais quitté la citadelle, jusqu'à aujourd'hui…
- Et quel âge as-tu, aujourd'hui, Jajuka ?
Je ne m'étais encore jamais posé la question. Mais à présent qu'il l'avait évoquée, la curiosité me dévorait.
- 21 ans… répondit-il, sur le même ton que s'il avait déclaré : « Je suis mort ».
J'étais étonnée qu'il soit si jeune.
- La première fois que les sorciers m'ont donné la charge de m'occuper de Serena, je n'étais qu'un adolescent… J'ignorai ce qu'ils avaient l'intention de lui faire… J'avais vu tant de choses étranges et effrayantes se tramer autour de moi… mais cette petite fille… je ne sais pas pourquoi, je l'ai tout de suite aimée… comme une petite sœur… je me suis senti responsable de son bien être…
Sa voix paraissait presque éteinte, à présent.
- Lorsque j'ai compris ce qu'ils avaient l'intention de lui faire, je me suis opposé à eux… J'ai essayé de les en empêcher… mais je n'avais aucun pouvoir… Ils m'ont arraché Serena… je ne l'ai plus revue, jusqu'à ces derniers jours… en tant que Serena…
La lumière commençait à baisser à l'extérieur. Nous étions pratiquement dans le noir. Je ne voyais plus que l'éclat de ses pupilles.
- Les sorciers m'avaient interdit de m'approcher de Dilandau… ils craignaient que cela ne bouleverse le changement de destinée… Pour eux, il ne devait rien subsister de son ancienne identité dans son nouvel environnement… Ils étaient si fiers de lui… si fiers de leur… création… comme ils l'appelaient…
- A quel âge… demandai-je, après hésitation. A quel âge Serena a-t-elle été mutée en Dilandau ?
- Cela s'est fait progressivement… par tranches d'heures… puis de jours… et enfin, définitivement… vers l'âge de 8 ans… C'est ce qu'ils croyaient, du moins…
Je m'aperçus que cela faisait un moment maintenant que nous ne parlions plus de Jajuka. Comme si nos destins étaient irrémédiablement condamnés à tourner autour de Serena. Comme si c'était l'unique lien qui nous unissait.
- Ils ont élevé Dilandau dans le but d'en faire un meneur… un guerrier… Ils voulaient savoir s'il était possible de changer le destin d'une petite fille douce et innocente… et de la transformer en un être sanguinaire, sans aucun scrupules…
- De ce point de vue… crachai-je. Dilandau a dû largement dépasser leurs espérances…
- Mais pour faire de lui un meneur, il lui fallait d'autres enfants de son âge, afin qu'il puisse exercer son autorité sur eux… Les sorciers choisirent des enfants de Zaïbacher… Des enfants d'une dizaine d'années… Des orphelins… tous ceux dont personne ne voulait… tous ceux dont le destin était de subir, et non de conquérir… Ils voulaient savoir si Dilandau parviendrait à faire d'eux des soldats… des êtres forts…
Tout s'expliquait. La loyauté totale de l'Escadron vis à vis de Dilandau. Les confidences de Chester. Les reproches de Miguel.
- Et Dilandau ? fis-je. Tu n'es jamais parvenu à l'approcher… J'imagine que tu as du essayer… de savoir…
- … de savoir si il était toujours Serena ? poursuivit Jajuka avec un triste sourire.
Il soupira.
- J'y suis parvenu, une fois… une seule fois… alors que la transformation n'était pas encore définitive… Dilandau avait 7 ans… ou alors, était-ce Serena… encore aujourd'hui, je l'ignore… Je me suis faufilé dans la cellule où ils le retenaient, une nuit… Je l'ai trouvé recroquevillé sur une couchette, tremblant, transpirant… Ses draps étaient trempés… Personne n'avait pris la peine de les changer…
Etrangement, cette description me rappelait mon rêve.
- Je me suis approché de lui… il faillit crier en me voyant… il paraissait terrifié… à cet instant, je n'avais qu'une envie… le consoler, le bercer… comme n'importe quel enfant… J'ai posé ma main sur sa joue, et il a tressailli… c'était une simple caresse… mais il la repoussa… Il ignorait ce qu'était une marque d'affection… un père, une mère, un frère… tout ce qu'il avait connu jusque là, c'était les sorciers… son unique père, c'était l'Empereur Dornkirk… son créateur… un père invisible… celui dont lui parlait les sorciers… celui dont parlaient les livres…
Je commençai à mieux comprendre le démon.
- Je lui avais apporté un livre… un conte que je lisais souvent à Serena… je voulais savoir si il s'en rappelait… Je me suis assis face à lui, et il m'a écouté, patiemment… au fur et à mesure de la lecture, il paraissait se rassurer… il s'approcha même de moi, afin de regarder les gravures…
- C'était l'histoire de la petite fille perdue… fis-je.
Jajuka acquiesça.
- Une vieille légende de Gaïa…
Il poursuivit son récit sur un ton plus sombre.
- Je crois qu'il a beaucoup aimé cette histoire… mais il ne semblait pas s'en souvenir… je ne sais pas… il n'a pas prononcé un seul mot pendant que j'étais avec lui… et je n'eus pas le temps de le questionner… j'ai entendu des pas dans le couloir, et j'ai du partir…
Il ajouta, en souriant.
- Le reste de l'histoire, tu la connais… A présent, tu connais toute l'histoire de la vie de Jajuka, celui qui n'est pas humain…
- Ne dis pas ça… fis-je, gênée.
Je posai ma main sur la sienne, pour la première fois. Sur la main de Jajuka, celui qui n'était pas humain.
Ce fut le moment que choisit Dilandau pour apparaître.
Je suis prête à parier à présent qu'il nous épiait depuis un moment déjà. Mais il ne semblait pas avoir entendu le récit de Jajuka.
- Je vous dérange, peut-être ?
Je levai les yeux vers lui et m'aperçus que mon regard avait changé.
Au lieu de voir le démon, je vis le petit garçon que j'avais aperçu dans la forêt.
Jajuka dut remarquer le changement, car il sourit.
- Tu as une annonce à nous faire, Dilandau ? demandai-je d'un ton neutre.
Il fronça les sourcils, comme s'il cherchait à percer l'ironie ou le sens caché de ma phrase. Mais il n'y en avait pas, pour une fois.
- Non… fit-il sombrement.
Il semblait prêt à repartir, mais quelque chose semblait le retenir. J'avais dans l'idée qu'il était venu nous rejoindre, parce qu'il se sentait seul dans sa cellule. Seulement, il ne l'aurait jamais avoué. C'était à moi de me « rabaisser » afin de l'inviter à rester avec nous.
- Tu peux rester quand même… lâchai-je.
Ce n'était pas aussi difficile que je l'aurais cru, finalement.
- Et puis quoi, encore… siffla-t-il en tournant les talons. Je n'ai pas besoin de la compagnie de pouilleux dans votre genre…
Son ton trahissait quand même un certain malaise.
Je commençai à savoir lire entre les lignes des apparences…
A partir de cet instant, j'entrai dans un monde sans repères et sans règles.
Le sentiment humain. L'attraction qui liait les âmes entre elles, à travers l'espace et le temps. Parfois par les larmes… et le sang.
Je n'aimais pas la forteresse de Dileto. Je n'y avais pas mes repères. Je ne connaissais aucun visage que je croisais.
Lorsque je passais dans les couloirs, ou lorsque je me rendais dans le hangar, les autres soldats s'échangeaient des regards et des murmures moqueurs, voire hostiles. Depuis la trahison de Folken, notre général, tout le monde se méfiait de nous. Tout le monde ne parlait plus que de la guerre totale qui se préparait contre Zaïbacher.
Je sentais bien que notre escadron était la risée de la forteresse. Et je pouvais facilement imaginer la frustration de Dilandau.
Moi même, je me sentais frustrée, quelque part. Lorsque je repensais à Biwan. A la sensation provoquée par l'apparition de l'Escadron du Dragon, dans le hangar.
Je n'avais pas encore eu l'occasion de piloter mon nouveau Guymelef. Je me contentais de le regarder de loin. Je n'osais même pas y toucher.
C'était un nouveau modèle. Plus complexe. Un Oréades.
Lui non plus, je ne l'aimais pas. Je n'avais pas du tout envie de fusionner en lui. Je n'avais plus du tout envie de me battre pour Dornkirk.
Tout cela me faisait peur.
Je me demandai si Hitomi se trouvait actuellement dans le même état d'esprit que le mien, à Pallas. Lorsqu'elle voyait toutes ces armées se rassembler peu à peu autour d'Astria.
Cette guerre totale faisait-elle partie des plans de Dornkirk ? Etait-ce la dernière étape avant l'accomplissement du Destin ultime de Gaïa…
Tout en pensant à cela, j'admirais mon Oréades.
Comme d'habitude, lorsque j'étais entrée dans le hangar, un grand silence s'était fait, et les soldats m'avaient fusillé du regard.
Cela faisait près de trois jours maintenant qu'ils attendaient les directives de l'Empereur, mais celui-ci ne semblait pas décidé à lancer une offensive contre Pallas. On aurait dit qu'il attendait quelque chose… Je me demandais bien quoi.
En tout cas, cette attente avait rendue les soldats un peu nerveux. Leurs réflexions et leurs railleries à mon égard se faisaient de moins en moins discrètes.
Et ce jour-là, elles atteignirent leur paroxysme.
- Il paraîtrait que Folken avait l'intention de trahir notre Empereur depuis des années… Cela semblait être un plan mûrement réfléchi de sa part…
- Tu parles ! Ca ne m'étonne pas… Je n'ai jamais pu sentir les gars de Biwan… c'était malsain là-dedans…
- Ouais… ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient, ces traîtres…
- Et maintenant, ils viennent contaminer Dileto… avec leurs femmes et leurs bâtards…
- Je me demande bien pourquoi Adelphos nous impose ça…
J'avais pris pour habitude de ne rien dire et de les ignorer. Jajuka m'avait conseillé d'agir ainsi. Afin de préserver le peu de crédibilité que Dilandau avait au sein des armées de Zaïbacher. Il était inutile d'aggraver la situation. Cela n'était pas dans son intérêt. Ni dans le nôtre.
- Et ce Dilandau Albatou… tout le monde sait qu'il est à moitié fou… Tout son Escadron a été décimé, à cause de son incompétence…
- Quand on voit ce qu'il en reste, cela valait peut-être mieux…
- C'est à cause d'incompétents dans son genre, que notre Empire en est là aujourd'hui, et que tous les royaumes de Gaïa se liguent contre nous…
Je serrai les dents. Cette fois, je commençai à perdre patience. Je décidai de quitter les lieux avant d'exploser.
Je me dirigeai vers la porte, lorsqu'un type se planta devant moi, un sourire mauvais aux lèvres.
- Tiens, mais c'est la petite demoiselle…
Ils avaient pris la manie de me surnommer ainsi. Ca ne paraissait pas très péjoratif, à première vue, mais ça l'était.
- Dis-moi… comment va ce cher Dilandau ce matin ?
- Je ne sais pas… crachai-je en l'écartant de mon chemin. Je ne l'ai pas encore vu…
A nouveau, il me fit barrage.
- Allons, tu ne vas pas nous la faire, à nous…
Des sourires se dessinèrent un peu partout à travers le hangar.
- Tout le monde sait bien que ce ne sont pas tes talents de soldat qu t'ont valu ta place dans l'Escadron du Dragon… Dilandau est peut-être fou, mais c'est un homme avant tout…
- J'ignorais que j'étais aussi populaire à travers l'Empire… sifflai-je en tentant de conserver mon calme.
- On murmure aussi que tu viendrais de la Lune des Illusions… J'ignorais que Dilandau aimait l'exotisme…
Il ajouta, en se penchant vers moi.
- Remarque, on ne peut pas dire qu'il ait si mauvais goût… Je m'attendais à pire venant de lui…
Cette fois, je le repoussai un peu plus violemment. Je n'aimais pas du tout la tournure que prenait la conversation.
Tous ces types me dégoûtaient.
La porte se déroba devant moi. J'allais sortir, lorsqu'il m'agrippa par le bras.
- Crois-moi, tu perds ton temps avec ce gamin…
Je me tournai vers lui, les sourcils froncés.
- C'est un homme… un vrai, qu'il te faut…
- Lâche-moi, sale porc…
Je le frappai au visage. Mais cela l'effleura à peine.
On aurait dit que j'avais perdu cette force. Cette énergie qui m'animait lorsque j'étais dans l'Escadron.
Je commençai réellement à paniquer.
- C'est bien ce que je disais… ricana-t-il. Cette fille n'est pas un soldat…
Autour de moi, les visages des autres soldats se mortifièrent. Des voix anxieuses s'élevèrent.
- C'est bon… laisse-la, Gorde… ce n'est qu'une gamine…
- Tout ça ne nous concerne pas…
L'homme resserra son étreinte.
- Qu'est-ce que vous avez tous… Ecoutez-vous ! On dirait que vous avez peur d'elle…
- Tu sais ce qu'on raconte, Gorde… les gens de la Lune des Illusions sont tous des démons…
Il me considéra avec désinvolture.
- C'est ce que nous allons voir…
Il eut un sourire mauvais.
- Laissez-moi ! criai-je. Jajuka ! Jajuka !!!
Son visage s'approchait dangereusement du mien, lorsqu'un éclat déchira l'air. Je fermai les yeux.
Lorsque je les rouvris, l'homme était à terre, le visage en sang. Je reculai, effrayée.
Quelqu'un avait mis fin à son geste. Mais un tel châtiment. Une telle violence. Ne pouvaient être l'œuvre de Jajuka.
- Mon visage… bégayait Gorde. Mon visage…
Je levai les yeux, tremblante, et croisai le regard de Dilandau.
- Sale chien… ça t'apprendra à porter la main sur l'un de mes hommes…
Mes forces m'abandonnèrent. Je tombai à genoux contre le sol, incapable de réagir. J'avais la nausée.
Un silence morbide s'était abattu sur l'assemblée.
