La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 21 : L'Escale de l'Ange

- Serena…

Sa longue silhouette pâle se détachait de l'ombre de la forêt plongée dans la nuit, telle une apparition surnaturelle. Un fantôme.

Derrière moi, mon Oréades gisait contre un arbre, inerte. J'étais à terre, paralysée par le choc de la chute, qui m'avait éjectée hors de la cabine de pilotage. L'herbe était humide et glacée. Je frissonnai, et tentai de me relever en vain, sous le regard vide de Serena.

Elle me regardait, mais elle ne me voyait pas vraiment. On aurait dit qu'elle ne me reconnaissait pas.

Que s'était-il passé ? Nous nous trouvions sur le champ de bataille, et soudain, la voix d'Hitomi avait résonné dans mon crâne…

Pourquoi devez-vous tous vous battre…

Une voix désespérée.

Arrêtez !!!

Et puis voilà que je me retrouvais ici… avec Serena.

- Le pouvoir d'Hitomi… pensai-je. C'est par sa volonté que nous nous sommes retrouvés ici… sa volonté a influé sur le Destin… et a chassé le démon… pour mettre fin à la bataille…

Finalement, au prix de terribles efforts, je parvins à me relever. Serena ne fit pas un geste pour m'aider. On aurait dit qu'elle était hypnotisée, incapable de réagir à ce qui se passait autour d'elle.

- Serena…

Je m'approchai d'elle avec précaution, et pris ses mains dans les miennes, afin de confronter son regard. Elles étaient glacées.

- Dis-moi quelque chose, Serena…

Elle esquissa un sourire, un sourire enfantin, et désigna l'horizon.

Je plissai les yeux. Au loin, scintillant dans la nuit, on pouvait distinguer les lumières d'une ville.

- Pallas… sifflai-je, tandis que Serena se détachait de mon étreinte.

Mes forces m'abandonnèrent. Je me laissai retomber sur le sol, vidée de toute capacité d'analyse. Au-dessus de moi, le ciel me renvoyait l'image, devenue familière, de la Terre et de la Lune.

Alors, j'entendis les pas de Serena, qui s'éloignaient lentement, en direction de la ville. Vers la lumière.

Je décidai de la suivre.

Que pouvais-je faire d'autre, après tout…


Nous marchâmes pendant des heures, sans prononcer un mot, sans même échanger le moindre regard. Je me laissai guider par Serena. Quelque chose me disait qu'elle savait exactement où elle voulait aller.

Des milliers de questions se bousculaient dans ma tête, obsédantes au point de m'abrutir. Des questions idiotes, sans aucune logique, sans aucun lien les unes avec les autres, inspirées par la fatigue et le découragement.

Je n'étais plus qu'un zombie, un zombie qui subissait les événements. Je me sentais impuissante, inutile, en proie à des forces et à des pouvoirs qui me surpassaient totalement.

Et dans le chaos de ma pensée, un visage me hantait, comme une malédiction…

Celui de Dilandau.

Je savais, en mon fort intérieur, qu'il se trouvait encore là, quelque part au fond de Serena. Plus je l'observais, et plus je me disais qu'elle n'était pas dans son état normal.

J'avais peur. Je ne savais plus quoi faire, ni penser.

J'avais peur, car je n'avais éprouvé aucune joie lorsque Serena était apparue devant moi. Mais une tristesse, une immense tristesse que je ne parvenais pas à m'expliquer.

Je me refusais à admettre l'évidence : au fond, je ne souhaitais pas vraiment le retour de Serena…

Je me sentais seule, terriblement seule.

La tête commençait à me tourner, comme si tous les doutes et toutes les interrogations qui m'avaient assaillies depuis mon arrivée sur Gaïa, revenaient soudain, comme un tourbillon, pour m'ensevelir. Je me sentis étouffée, emportée par un courant virtuel.

Ma vue se voila.

Je sombrai à nouveau dans l'inconscience. Cette fois, pour un long, très long moment…


Je dormis pendant des jours et des nuits, d'un sommeil sans rêve.

C'est du moins ce que me raconta par la suite Mirana, celle qui assista à mon réveil pour la seconde fois depuis mon arrivée sur Gaïa, et qui me veilla inlassablement durant tout ce temps.

Lorsque je m'éveillai, ce fut son visage, doux et maternel, qui m'accueillit.

- Enfin, tu te réveilles…

Sa voix était aussi apaisante qu'à Fleid. Aussi posée que dans mes souvenirs.

Je regardai l'environnement qui m'entourait, et le choc que cela me procura, me fit très vite revenir à la réalité.

Je me levai en sursaut.

Je me trouvai dans une cellule. Une prison pareille à celle dans laquelle on m'avait enfermée à Fleid. Humide et sale.

- Princesse Mirana !

Une voix familière venait de déchirer l'espace, agressive et grave.

Celle d'Allen Schezar.

Son visage venait d'apparaître derrière les barreaux de la cellule. Il paraissait furieux, tandis qu'un garde lui ouvrait la porte avec précipitation. Il s'engouffra à l'intérieur de la pièce tel un éclair et m'agrippa le bras, sombre.

- A présent, tu vas parler…

Mirana tenta de s'interposer, avec sa douceur habituelle.

- Allen, elle est encore trop faible… elle n'est pas en état de…

- C'est notre ennemie ! interrompit sèchement Allen. Cessez de voir en elle une petite fille…

Sans autre forme de procès, il m'emmena avec lui, et je n'eus pas d'autre choix que celui de le suivre.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce fut un réveil quelque peu brutal… et j'étais encore loin de m'imaginer ce qui m'attendait ensuite.


- Approche…

La voix du nouveau roi d'Astria, Dryden Fassa, était calme mais sévère, et je lui obéis sans discuter.

Allen m'avait conduit dans une immense et luxueuse pièce, dans laquelle étaient réunis autour d'une large table ronde, un comité impressionnant d'hommes à l'air fort importants et surtout, hostiles à mon égard. Parmi eux, se trouvait Van Fanel, ainsi qu'Allen, qui vint les rejoindre sans me quitter des yeux, comme s'il craignait que je ne m'échappe.

Cela ressemblait fort à un Conseil. Un Conseil de guerre.

Cette fois, je n'étais vraiment pas à mon avantage.

- Quel est ton nom ?

Dryden m'observait par dessus ses lunettes. Je serrai les dents.

- Je m'appelle Maïa…

- Maïa… répéta Dryden, songeur. Quel nom étrange…

Il se recala nonchalamment sur son fauteuil.

- Est-il vrai que tu viens de la Lune des Illusions ?

- Oui, c'est exact…

Il soupira. Des murmures discrets s'élevèrent à travers la pièce. Je n'osai pas confronter le regard des autres membres du Conseil.

Soudain, une voix s'éleva, agressive et rauque.

- C'est un complot !! Vous voyez bien, Sire, que les habitants de la Lune des Illusions ont été amenés sur Gaïa par Zaïbacher afin de nous détruire ! A présent, nous savons que l'Empereur Dornkirk est lui même un terrien…

Il me désigna du doigt, rageur.

- Cette fille s'est alliée à lui !! Je suis persuadé qu'Hitomi Kanzaki est de connivence avec elle… avec Zaïbacher !! Sinon, comment expliquer les derniers événements, et l'acharnement de l'Empire contre Astria !! Et surtout, son entêtement à vouloir récupérer Hitomi Kanzaki…

Van frappa du poing sur la table, avec son impulsivité habituelle.

- Cessez de dire n'importe quoi ! Hitomi n'a rien à voir avec…

Il hésita, avant de poursuivre, méprisant.

- … avec cette fille… !

La haine qui se lisait à travers ses yeux me fit reculer. On aurait dit que ce n'était pas moi qu'il voyait. Mais un démon…

D'un geste, Dryden apaisa les deux partis, et tous se murèrent dans un silence lourd de sens. Allen, quant à lui, ne m'avait pas quitté des yeux durant l'intercation, et cela commençait à me rendre sérieusement mal à l'aise.

Peu à peu, je sortais de ma torpeur, et des questions commençaient à poindre dans mon esprit. Comment étais-je arrivée là… Où se trouvait Serena…

La voix de Dryden détourna mon attention de ces interrogations.

- Allons, allons… Ne nous laissons pas emporter par notre colère… cela ne résoudra rien…

- Sage parole… siffla une voix surgit de nulle part, et qui fit sursauter l'assemblée.

Une voix qui ne m'était pas inconnue…

Je fis volte face, et découvris le visage du nouvel arrivant.

Ce même visage qui m'avait accueillit lors de mon arrivée sur Gaïa… et qui m'avait tant effrayé.

- Folken…


Lorsque mon regard croisa le sien, il sourit. Un sourire étrange, plein de sollicitude, et incroyablement triste… un sourire que je ne lui connaissais pas.

Alors, les paroles de Dilandau me revinrent à l'esprit, telles une claque.

Tu seras sans doute intéressée d'apprendre que ce traître de Folken s'est allié à Astria… et a trouvé refuge à Pallas… Maintenant que tu sais cela, tu vas sans doute partir te précipiter dans ses bras, comme tu l'as toujours fait…

C'était ce que qu'on peut appeler une ironie du sort…. Et elle m'aurait presque fait sourire, si je m'étais trouvée dans d'autres circonstances.

- Laissez-moi vous expliquer… poursuivit Folken, en s'asseyant parmi les autres conseillers, solennellement et sans bruit, comme à son habitude.

- Conseiller Folken Lakur de Fanel… cracha Dryden avec désinvolture. Vous arrivez à point nommé… Un peu plus, et certains de vos collègues auraient été prêts à lyncher sur place cette charmante demoiselle…

Cette remarque fut accueillie par des sourires discrets et gênés.

Moi, je ne pouvais détacher mon regard de Folken. Sa réapparition soudaine dans ma vie, à cet instant précis, me paraissait surréaliste.

Je le trouvais changé. Il paraissait lassé, accablé par un poids qui semblait le miner peu à peu. Mais il n'avait rien perdu de son don d'orateur diplomatique.

- Cette jeune fille n'est en rien responsable des actes qu'elle a pu commettre dans le passé… introduit Folken en scrutant la réaction des autres membres du Conseil, qui ne paraissaient pas vraiment convaincus de sa bonne foi. Lorsqu'elle les a commis, c'était sous le contrôle de Dornkirk… elle a été manipulée par lui… pour servir son dessein…

- Est-ce pour cela que vous avez fui les armées de Zaïbacher ? enchaîna Dryden, qui paraissait tout à fait enclin à croire son nouveau conseiller.

- Fui ? répétai-je, hébétée.

- Vous ne vous souvenez pas ? fit Dryden en fronçant les sourcils. Vous avez été amenée au palais par une jeune fille…

- Serena… murmurai-je dans un soupir.

Je commençai à comprendre pourquoi Allen s'était montré si agressif à mon égard. Il attendait de moi des réponses à ses interrogations. Et il guettait le moment propice pour me les soutirer.

Il bouillonnait d'impatience.

- Vous étiez toutes deux dans un piteux état…poursuivit posément Dryden. Et comme Serena semble muette, nous n'avons pas pu savoir ce qui vous était arrivé… Bien sûr, je vous aurai bien mise dans une chambre réservée aux hôtes, le temps de votre convalescence… mais certains ici se méfiaient de vous… et j'ai du me résoudre à vous mettre en cellule…

- Comment va-t-elle… demandai-je soudain. Comment va Serena ?

Allen serra les dents, mais il se retint d'exploser.

- Elle va bien… mais si vous pouviez nous éclairer sur les circonstances qui vous ont mener jusqu'ici, vous pourriez peut-être apaiser les suspicions de certains membres du Conseil…

J'hésitai. Que devais-je leur dire ? La vérité ? Certainement pas. Quelque chose me disait que cela ne ferait qu'envenimer la situation.

Je décidai donc de soutenir leur hypothèse. Celle de la fuite.

- Vous avez raison… fis-je, d'une voix quasi inaudible. Je me suis enfuie…

- Elle ment !!

Allen venait de se lever, sous le regard courroucé de l'assemblée.

- Je l'ai vue pendant la bataille, près des Rampants ! Elle a disparue, sous mes yeux… avec Dilandau !

- C'est vrai… acquiesça Van. Tous les soldats qui se trouvaient sur les lieux peuvent en témoigner…

Dryden leva un sourcil circonspect.

- Vraiment ? Voilà une méthode de fuite quelque peu… pittoresque !

Cela semblait l'amuser. Mais il était bien le seul.

Allen lui décocha un regard qui en disait long sur l'animosité qu'il éprouvait pour lui.

Des murmures graves s'élevèrent, pareils aux grondements d'un orage qui menace d'éclater.

- Tout cela n'est pas clair ! Ca sent le piège…

- Voilà sans doute quelque sorcellerie de Dornkirk… pour mieux nous berner…

Cette assemblée commençait à sentir le roussi. Je regrettais de moins en moins de ne pas leur avoir révélé la vérité.

Sans même m'en rendre compte, je lançai un regard empli de détresse en direction de Folken, comme si il était finalement le seul, à ce moment précis, à pouvoir me sortir de cette impasse.

- La technologie de Zaïbacher recèle encore bien des mystères pour les autres royaumes de Gaïa… annonça-t-il au milieu du tumulte.

Tous se turent.

Cet argument ne les satisfaisait pas vraiment, mais ils ne pouvaient dévoiler à Folken l'étendue de leur « ignorance », en s'y opposant. C'était encore là l'habileté toute diplomatique de l'ex général en chef de Zaïbacher, qui venait de prouver son efficacité.

- Et Serena ? tonna la voix d'Allen, qui ne put retenir plus longtemps la question qui lui brûlait les lèvres.

- Je l'ai rencontrée dans la forêt… mentis-je. Alors que je fuyais… je ne sais rien d'elle… absolument rien… j'ai dû m'évanouir, à cause de la fatigue… et elle m'a emmenée jusqu'ici…

- Dans la forêt ?! cracha Allen. C'est impossible… lorsqu'elle a disparue, nous l'avons cherchée partout…

Soudain, Dryden se leva théâtralement, et posa ses mains à plat sur la table.

- Chevalier Allen… soupira-t-il. Vous voyez bien que cette jeune fille dit la vérité… Cessez de vous inventer des problèmes où il n'y en a pas… Vous avez retrouvé votre sœur disparue, et c'est là tout ce qui compte…

Il se tourna vers moi, un sourire chaleureux aux lèvres.

- Le débat est clos, messieurs… Cette jeune fille sera dès à présent placée sous notre protection… Tâchons par notre hospitalité de lui faire oublier la barbarie de l'Empire Zaïbacher… malgré ces temps troublés où règnent la guerre et la rancune…

J'ignore pourquoi, mais cette phrase, loin de me rassurer, me fit frémir…


Dès lors, une vie entièrement nouvelle commença pour moi. On m'offrit une chambre confortable à l'intérieur même du palais royal, dans laquelle des servantes veillaient à mon bien être, sans me laisser aucun répit.

On me vêtit comme une jeune fille de la bonne société astrienne, et je pus connaître le bonheur tout relatif de porter un corset, ainsi que des chaussures à talons, dont le seul souvenir m'apparaît encore comme une torture…

J'avais droit à tous les égards de la part de la Cour. Lorsque je me promenais dans les jardins du palais, on me saluait. Froidement. Mais on me saluait tout de même. Parfois, l'écho lointain des batailles qui se jouaient à la frontière, me rappelait que nous étions, tout de même, en temps de guerre. Et que pendant que je me trouvais là, à jouer les grandes dames, des soldats étaient en train de se battre et de mourir.

Du fait de mon passé, les autres jeunes filles du palais évitaient de se trouver en ma compagnie. J'avais espéré retrouver Hitomi… mais j'avais appris qu'elle était repartie sur Terre. J'ignorais comment cela était possible, mais je trouvais ça injuste d'une certaine manière.

J'aurais tant voulu rentrer moi aussi.

Après tout… Serena était à nouveau là. Le Destin avait rempli son office. Pourquoi ne me renvoyait-il pas, moi aussi, chez moi… ?

Pour ajouter à ma solitude, Allen m'avait interdit de revoir Serena. Il craignait que cela ne la perturbe. Et il avait sans doute raison…

Les rares fois où je croisais Van Fanel, je ne pouvais même pas soutenir son regard, tant il était empli de haine. Et je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais le seul Chevalier du Dragon qu'il n'avait pas tué.

Quant à moi, je n'arrivais pas à le haïr, même si je savais que c'était lui qui avait tué Chester… J'ignorai pourquoi. Cette « sagesse » m'étonnait moi même.

Il fallait bien que le cercle vicieux de la rancune et de la vengeance s'arrête un jour…

Finalement, tout le monde se méfiait de moi. Tout le monde à part Mirana, qui venait souvent me rendre visite et se promener avec moi dans les jardins du palais. Je fus étonnée d'apprendre, lors de nos longues discussions, qu'elle avait en fait le même âge que le mien. Je repensai alors à la réflexion que je m'étais faite, un jour… il y a de cela une éternité.

La guerre fait grandir les enfants trop vite.

J'évitais de penser à Dilandau. J'essayais de le chasser de mon esprit, sans réellement savoir pourquoi. Comme on cherche à oublier un mauvais souvenir… un mauvais souvenir qui n'en était pas vraiment un.

Je me demandais si Serena l'avait oublié. Se doutait-elle seulement de son existence… Se souvenait-elle de lui… De ce qu'elle avait été…

De ce qu'elle était…

Je ne devais pas tarder à connaître la réponse à cette question…


Le soir commençait à tomber. J'avais froid, mais je n'avais pas envie de rentrer.

J'étais assise sur un banc du jardin du palais, le regard plongé dans la contemplation du panorama de la ville de Pallas, lorsqu'une voix familière vint me sortir de ma rêverie.

- Je peux m'asseoir ?

Je levai les yeux vers mon interlocuteur, et découvris, non sans surprise, le visage de Folken.

- Pourquoi pas… répliquai-je un peu sèchement. Après tout, je vous dois la vie…

Je ne l'avais pas revu depuis le jour du Conseil. Et je n'avais pas éprouvé le besoin de le revoir. Sa seule présence éveillait des blessures si douloureuses… des souvenirs si tristes… que j'avais fait tout mon possible pour l'éviter.

Tout comme j'évitai de penser à Dilandau. Ou même… à Chester.

Folken s'assit près de moi, sans un bruit, tel un fantôme. Il avait quitté la cape noire des Sorciers qu'il portait sur Biwan, et cela lui donnait un air moins sévère. Mais je me méfiais toujours autant de lui. Après tout, c'était un « traître ». Un traître qui avait trahi son pays, puis le pays pour lequel il avait trahi son pays…

Autant dire, qu'à cet instant, il ne me paraissait pas très fiable. Ni même digne de confiance.

- Je ne suis pas ton ennemi, Maïa…

Cette phrase avait résonné étrangement dans le silence du jardin de Pallas. Et elle m'arracha un rire sarcastique.

- Je ne te demande pas de comprendre les raisons qui m'ont conduit à rejoindre les rangs d'Astria, ainsi que ceux de mon frère Van…

- Tant mieux, parce que je ne tiens pas à les connaître… j'ai déjà l'esprit assez embrouillé comme ça…

Un long silence s'ensuivit, vite résorbé par Folken.

- Je sais parfaitement que tu ne t'es pas enfuie de Zaïbacher…

Il guetta ma réaction, mais je fis tout mon possible pour ne rien laisser transparaître de mon malaise.

- Ton destin est lié à celui de Dilandau, tu ne l'aurais pas quitté pour venir ici, même si c'est ce que tu souhaites… Comme je te l'ai déjà dit, j'ignore ce qui te lie à lui… mais je sais que tu es en quelque sorte prisonnière de ce lien… et que cela te fait souffrir… Pourtant, le Destin t'attache à lui, et tu ne peux rien y faire…

Il scruta un moment le ciel. La Terre et la Lune.

- J'ai développé une nouvelle théorie sur ton arrivée sur Gaïa… ainsi que sur celle d'Hitomi Kanzaki… une théorie que Dornkirk ne pourra jamais effleuré, car il s'est trop éloigné du sentiment humain… et il a bien failli m'emporter avec lui dans sa folie… et son insensibilité…

- C'est pour ça que vous l'avez quitté ?

Il ne répondit pas à ma question. Je crois bien qu'il ne l'avait même pas entendue.

- J'ai remarqué que chaque fois qu'un habitant de la Lune des Illusions est apparu sur Gaïa, c'était parce que son destin était lié à un habitant de Gaïa… ou à un peuple entier… comme si il était chargé d'une mission… comme si les Atlantes cherchaient, à travers leurs descendants, à réparer les erreurs qu'ils ont commises, et à atteindre leur rêve ultime… ce fut le cas de Dornkirk, qui prit en main le destin de Zaïbacher… et celui d'Hitomi, dont le destin est lié à Van et à son Escaflowne… Quant au tien, il semble lié à celui de Dilandau… un peu comme si les habitants de la Lune des Illusions étaient les protecteurs de notre monde, et veillaient sur chacun de nous, sans même le savoir… comme si chaque homme et femme de la Terre, avait son âme sœur, son double, sur Gaïa… et qu'il le rejoignait à un moment important de sa vie, afin d'intervenir sur son Destin… de l'aider à faire un choix… de le guider… avant de repartir…

- Je serais donc en quelque sorte l'Ange Gardien de Dilandau… pensai-je, non sans une certaine ironie.

Au début, cette idée me fit sourire. Puis la phrase de Chester revint me hanter, et donna une toute autre dimension à la théorie de Folken.

Une dimension plus tragique…

Parfois, j'ai l'impression que tu es un ange… Un ange envoyé par le Destin pour adoucir nos souffrances et notre solitude… mais un ange égaré, qui parfois se comporte comme un démon, parce qu'il ne sait pas pourquoi il est ici…

- Chester…

Des larmes commençaient à poindre sur le bord de mes yeux. Je me levai, mais Folken me prit doucement le bras.

- Si tu n'es pas repartie, c'est que ton Destin n'a pas été accompli… alors ne la perd pas des yeux…

- De qui voulait-il parler ? Se pouvait-il qu'il puisse être au courant pour Serena…

- C'est tout ce que tu as à faire, Maïa… Nous avons tous un rôle à remplir… Le mien aura été de commettre l'erreur de rallier la cause de Dornkirk, afin de mieux le détruire le jour venu… et ce jour est proche, je le sens…

La pression qu'il effectuait sur mon bras était prodigieuse. Il me faisait mal, mais je surpassai ma douleur.

- Je ferai le sacrifice de ma vie, pour offrir à Gaïa sa paix éternelle… Je tuerai Dornkirk de mes mains, et alors tous mes crimes passés seront lavés, tous ces destins brisés pour la folie de mon maître… Ma conscience ne connaîtra plus jamais de répit, jusqu'à ce jour… plus jamais…

La pression se relâcha, et la longue silhouette de Folken s'éloigna dans la nuit, sans même se retourner. Ni me dire adieu.

Pourtant, il s'agissait bien là d'un adieu.

Car plus jamais je ne revis Folken Lakur de Fanel.


Après cette étrange et tragique conversation, je restai un long moment assise sur le banc, sans penser à rien. A regarder le néant. L'obscurité. A écouter l'écho lointain de la guerre et de la destruction. L'écho de mon propre dilemme intérieur.

Une guerre totale se préparait. Gaïa était sur le point de sombrer dans la folie, elle aussi… Etait-ce là le rêve de paix de Dornkirk ? Comment avais-je pu croire à ses boniments ?

Son utopie à lui, était devenue le cauchemar d'un monde entier… Quelle ironie.

Dégoûtée, je décidai de rentrer dans ma chambre.

Je me levai, et m'acheminai vers le palais, lorsque soudain, une ombre se dessina devant moi.

L'éclat d'une épée dans la nuit.

- Tu vas payer pour tes crimes, toi aussi… comme les autres !