La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 22: Petite Soeur
J'eus juste le temps d'éviter la première attaque de mon agresseur mystérieux, avant que la lame de son épée ne vienne s'enfoncer dans le dossier du banc.
Alors, je découvris son visage.
Un visage qui n'était pas le sien. Défiguré par la haine et la rancœur.
- Van…
Il poussa un cri guerrier, et revint à la charge. Je n'eus que le temps de courir, de courir sans me retourner, sans même savoir où j'allais.
- Depuis le temps que j'attends ce moment !
J'entendais ses pas derrière moi. Son ombre recouvrait la mienne.
- Tu dois payer pour tes crimes… pour Fanélia, pour Fleid… !! Comme tes frères… comme tous les Chevaliers du Dragon…
Il m'agrippa le bras. Je tombai à terre.
- Pourquoi est-ce que tu n'es pas repartie dans ton monde…
Son pied vint m'écraser l'estomac. Je serrai les dents.
- Pourquoi est-ce Hitomi qui a du repartir, et toi, qui a pu rester… Toi, le démon !!
Mon regard croisa le sien. Ses yeux étaient humides.
- Tu ne mérites pas de vivre…
Je ne pouvais pas répliquer. Ni physiquement, ni mentalement. Avait-il vraiment tort, après tout… Ma place n'était-elle pas avec mes anciens compagnons… avec Chester…
- Vas-y… lâchai-je sans même m'en rendre compte. Tue-moi ! Si quelqu'un doit le faire, c'est bien toi…
Son épée allait s'abattre sur moi, lorsqu'un cri déchira l'espace.
Une ombre sauta à la gorge de Van avec la vivacité d'une bête sauvage, et l'éjecta plusieurs mètres plus loin. Je reculai, effrayée.
Une longue silhouette se tenait devant moi. Une silhouette qui ne m'était pas étrangère.
Deux pupilles bleues me fixaient. Un visage d'une douceur extrême se pencha vers moi.
Et me sourit.
- Serena…
Je n'en croyais pas mes yeux. Et je n'eus pas le temps de réaliser ce qui venait de se passer, car Allen surgit brusquement.
- Serena ! Qu'est-ce que tu fais ici, Serena… !
Sa voix était sévère. Mais lorsqu'il découvrit Van, toujours à terre, son visage se décomposa.
- Que s'est-il passé, ici ?
- Ce n'est rien, Allen… fis-je. Un incident… rien de plus…
Emergeant peu à peu du choc qu'il venait de subir, Van me lança un regard indescriptible, avant de disparaître.
- Un incident, hein ?
Allen se pencha à son tour vers moi, et essuya le sang qui coulait le long de mon front.
- Il me semble qu'il est temps que nous ayons une petite conversation…
Allen m'avait conduit dans ses quartiers, sans dire un mot.
Serena venait de s'endormir, allongée dans le grand lit à baldaquin de la chambre, et je me laissais bercée par sa respiration calme et paisible, tandis qu'Allen appliquait un désinfectant sur ma plaie. Elle paraissait si heureuse ainsi. Si éloignée de l'esprit torturé et tourmenté de Dilandau… que j'en ressentis un pincement au cœur.
Se pouvait-il qu'ils puissent être une seule et même personne…
- A quoi penses-tu ?
La voix d'Allen me sortit brutalement de mes rêveries. Je ne lui répondis pas, mais mon regard parla pour moi, car il sembla comprendre le trouble qui m'animait.
- Tu as du vivre des choses difficiles à Zaïbacher…
Son ton s'adoucit.
- Je suis désolé de m'être conduit si brutalement envers toi depuis ton arrivée… à présent que je te vois, je comprends que tu n'es plus le démon que j'ai affronté par le passé… et que tu agissais sous le contrôle de Dornkirk…
Je ne dis rien. Je me contentai d'observer Serena. Comme j'aurais aimé, moi aussi, pouvoir dormir si paisiblement, et oublier toute la destruction que j'avais semée, lorsque j'étais sous l'emprise de Dilandau. Lorsque le démon avait pris le pas sur moi…
Allen se dirigea vers la fenêtre, et leva les yeux vers la Terre et la Lune.
- Je devine ce qui s'est passé ce soir… lâcha-t-il soudain. Mais tu ne dois pas en vouloir à Van… depuis qu'Hitomi est repartie vers la Lune des Illusions, il se sent perdu… même si il ne l'avouera jamais… Elle a laissé un grand vide…
Sa voix était tremblante. Je compris alors à quel point ils étaient tous attachés à Hitomi… Etait-elle, comme l'avait supposé Folken, leur « ange gardien »… descendue sur Gaïa afin de les empêcher de se laisser entraîner vers le chemin de la guerre et de la haine… pour empêcher le démon de prendre le dessus sur leur âme… sur celle de Van, comme ce soir. Pourquoi alors était-elle repartie, alors qu'ils s'apprêtaient à partir en guerre, et peut-être à mourir ?
- Je ne lui en veux pas… répondis-je dans un souffle. Je comprends ce qu'il a pu ressentir…
A présent, Hitomi n'était plus là pour chasser le démon qui était en lui… et il reprenait peu à peu le dessus.
- Eh bien, enchaîna Allen sur un ton plus détaché, c'est une chance que Serena se soit enfuie de sa chambre cette nuit, et que je sois parti à sa recherche… si elle n'était pas intervenue, je n'ose imaginer ce qui aurait pu se passer…
Il se tourna vers sa sœur avec un regard à la fois tendre et effrayé.
- Elle est si étrange… depuis qu'elle est revenue, elle n'a pas dit un mot… on dirait qu'elle ne me reconnaît pas…
Il serra les dents.
- Je n'ose imaginer quelles souffrances elle a du endurer durant toutes ces années d'absence…
Je baissai les yeux. Mieux valait qu'il ne l'imagine pas… Mieux valait qu'il ne sache rien.
- C'est étrange… ajouta-t-il. On aurait dit qu'elle t'avait reconnue, tout à l'heure, dans le parc…
- C'est possible… fis-je.
- Elle semble très attachée à toi… pour une raison qui m'échappe encore…
Je sentis le poids de son regard suspicieux fixé sur moi.
Puis il soupira.
- Je me suis peut-être trompé, après tout… il serait peut-être bon que tu continues à voir Serena… tu pourrais peut-être l'aider à retrouver la mémoire…
- Retrouver la mémoire… répétai-je sombrement.
Je levai les yeux vers Serena. Vers son visage innocent et paisible.
- Il est peut-être des choses qu'il vaut mieux oublier…
J'entendis les pas d'Allen se rapprocher de moi. Il me prit doucement la main.
- Je veux que nous repartions sur de nouvelles bases… annonça-t-il solennellement.
- Pourquoi pas… murmurai-je, perdue dans de sombres pensées. C'est tout ce qu'il nous reste à faire, à présent…
Déjà, le soleil pointait à l'horizon.
Un nouvelle journée commençait. Remplie d'espoir et de doutes…
Dès lors, mon quotidien à Pallas ne fut plus si solitaire, en apparence du moins. Je passais mes journées avec Serena. Nous nous promenions dans le parc, sans dire un mot, sans échanger un regard, sous la surveillance, toujours pressante de son frère. Tout comme Jajuka, Allen n'était jamais très loin, et cette impression de déjà vu me mettait mal à l'aise.
J'avais du mal à cerner le comportement de Serena. Elle agissait comme une enfant, une très jeune enfant qui n'aurait même pas encore appris à parler. Elle observait tout ce qui l'entourait avec une curiosité dévorante, comme si c'était la première fois que ses yeux découvraient le monde extérieur…
J'espérais que cet état ne serait que temporaire… je l'espérais vraiment.
Souvent, je repensais à sa réaction, lorsque Van m'avait attaquée. A sa vivacité, lorsqu'elle l'avait repoussé.
Une vivacité digne de Dilandau…
Avait-elle été elle-même ce soir-là… était-ce elle qui m'avait reconnue… ou bien…
J'évitais de trop y penser. Mais cela me préoccupait.
Je m'inquiétais également pour mon avenir. Rentrerai-je un jour chez moi… ou devrai-je passer ma vie ici, sur Gaïa… dans le parc du palais de Pallas… sans jamais connaître les justes réponses à mes interrogations… à me morfondre en pensant à tous ceux qui avaient disparus… à tout ceux qui me manquaient…
Parfois, il m'arrivait de croiser Van dans les méandres du palais. Je savais qu'il regrettait son geste. Seulement il ne savait pas comment me le faire comprendre. Et c'était aussi bien ainsi. Car lorsque je croisais son regard, je me sentais coupable, et il me semblait voir dans ses yeux le reflet de la destruction que j'avais semée sous l'emprise de Dilandau… l'ombre du démon.
Quelque chose me disait que tout cela ne s'effacerait jamais…
Et une question m'obsédait : les crimes de Dilandau, saliraient-ils, eux aussi, l'âme de Serena…
Quoi qu'il en soit, mon chemin, encore une fois, n'allait pas tarder à croiser à nouveau le sien…
Ce matin-là, je me levai, sans savoir que ce serait là mon dernier éveil à Pallas… L'une des servantes, après m'avoir aidé à m'habiller, m'annonça qu'Allen voulait s'entretenir avec moi d'une chose très importante.
- Il vous demande de le rejoindre dans le cimetière de la ville…
- Le cimetière… ?
Cela me semblait un endroit plutôt lugubre pour un entretien. Et cela ne m'annonçait rien de bon. Je savais déjà qu'une grande bataille se préparait, à la frontière de Zaïbacher, et qu'Allen et Van en feraient partie.
Je me doutais que cet entretien devait avoir un rapport direct avec ce départ prochain…
Et je ne me trompais pas.
Je commençais à bien connaître Pallas, et je n'eus aucun mal à trouver le cimetière, installé à l'orée de la forêt, un peu en retrait de l'agitation de la ville, dans une grande clairière, baignée par le soleil astrien.
Là, je retrouvai Allen, ainsi que Serena, penchés au pied d'une tombe semblable à toutes les autres. Je m'approchai sans bruit, et attendit.
Autour de nous, tout était infiniment paisible. Et Serena, agenouillée face au tombeau, regardait distraitement des papillons qui volaient autour d'elle.
- Approche… fis sombrement Allen sans détourner ses yeux de la sépulture.
Je m'exécutai. Des inscriptions avaient été gravées sur la tombe, mais je ne pouvais pas les lire.
- Ceci est la tombe de notre mère… lâcha Allen avec tristesse.
Il se leva et se tourna gravement vers moi. Je serrai les dents.
- Elle est morte de chagrin, après que mon père, Léon, soit parti à la recherche de la cité d'Atlantis…
Léon… j'avais déjà entendu Dornkirk prononcer ce nom.
- Il n'en est jamais revenu… L'Empereur Dornkirk l'a fait assassiner, afin de lui soutirer le fruit de ses recherches, quelque part sur le territoire d'Asgard…
Décidemment, la famille Schézar accumulait les drames.
- Comme tu l'auras compris, Serena est ma seule famille… et il n'y a plus que sur moi qu'elle puisse compter…
Je commençais à comprendre où il voulait en venir, et cela me faisait peur. Mon regard se porta sur Serena, qui, insouciante, continuait d'observer la valse des papillons.
- Hélas, je dois partir en guerre demain, afin d'affronter l'Empire Zaïbacher…
Je fermai les yeux. La nouvelle tomba comme une malédiction.
- Maïa, je voudrais que tu t'occupes de Serena… jusqu'à mon retour…
Un vent glacial balaya la prairie. Je frissonnai.
Et si tu ne reviens pas, Allen ? lâchai-je, presque sans m'en rendre compte.
Il ne répondit pas.
Un long silence s'ensuivit, durant lequel j'observais Serena. Si innocente. Si fragile…
Cela me semblait une trop grande responsabilité. Mais pouvais-je refuser cette marque de confiance…
- Allen, si tu savais… pensai-je, sans pouvoir confronter son regard suppliant.
Je n'avais qu'un mot à dire. Mais je n'eus jamais l'occasion de le dire.
A cet instant, Serena fit un geste brusque, qui détourna mon attention. On aurait dit qu'elle venait de saisir quelque chose au vol.
Je m'approchai pour savoir ce que c'était, et je frémis.
Sa main s'était refermée, telle un piège mortel. Lorsqu'elle l'ouvrit, les restes d'un papillon s'envolèrent et s'éparpillèrent à travers le vent.
Je reculai. Elle s'était tournée vers moi, un sourire étrange aux lèvres.
Un sourire diabolique.
Le sourire de Dilandau…
- Que se passe-t-il ? s'inquiéta Allen en voyant l'expression de mon visage.
Un cri déchira l'air. Serena se recroquevilla sur elle-même, en proie à une douleur intense.
Je fermai les yeux. Je pouvais sentir le démon… le démon qui reprenait possession de son corps et de son âme.
Et je ne fis rien pour l'en empêcher.
- Serena ! Que t'arrive-t-il, Serena ?! s'écria Allen.
Il voulu approcher, mais je le retins, avec une force qui me surpris.
Alors, tout redevint silencieux. La respiration de la créature s'apaisa. Et le calme revint sur la prairie.
Déjà, les yeux rouges de Dilandau nous fixaient, Allen et moi, hagards et perdus.
- Où… où suis-je…
Sa voix était cassée, désespérée.
- Qui êtes-vous… qu'est-ce que vous me voulez…
Il se leva, effrayé. Le visage d'Allen était décomposé…
- Quelle est cette sorcellerie…
Il n'osa pas approcher.
Ma réaction fut immédiate et impulsive. Il n'eut même pas le temps de réagir, que déjà, j'avais saisi la main de Dilandau, et l'emmenai vers la forêt.
Il me suivit sans rechigner.
- Pardonne-moi, Allen… je n'ai pas le choix…
Je fuyais. Je fuyais à nouveau. Que pouvais-je faire d'autre. Cette fois encore, mon Destin m'avait rattrapé.
Comme une réponse à cette évidence, un tourbillon balaya la plaine, et l'Oréades de Jajuka apparut. J'imagine qu'il devait nous observer depuis un moment, attendant le moment propice pour agir…
Sans hésiter, je me cramponnai à son épaule, et me laissai porter à travers l'espace.
Vers mon destin… mon véritable destin.
