La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 23: Réconciliation
- Comment vas-tu…
Le visage de Jajuka était penché vers moi. Je regardai l'espace qui m'entourait, et reconnus notre dortoir, dans la forteresse de Dileto.
- J'ai connu mieux… fis-je, tout en m'asseyant sur le matelas.
La tête me tournait. Je ne me souvenais plus très bien de ce qui venait de se passer. Tout cela ne me semblait plus qu'un rêve lointain… très lointain.
Comme une réponse à mon trouble, Jajuka m'expliqua, de sa voix douce habituelle, les événements qui s'étaient succédés depuis la bataille près des Rampants.
- Lorsque je vous ai vus disparaître, emportés par ce rayon lumineux, j'ai compris que quelque chose s'était produit… un chavirement dans le destin de Dilandau…
Je l'écoutais, perdue dans mes pensées.
- Je suis parti à votre recherche, et j'ai retrouvé votre trace dans la forêt qui borde Pallas… vos Oréades s'y trouvaient, laissées à l'abandon… alors, j'ai suivi vos traces, encore visibles dans la terre humide de la forêt, et elles m'ont conduit dans les environs du palais…
- Et tu nous a observés, tout ce temps, caché dans les bois… lâchai-je, retrouvant peu à peu mes esprits.
D'un geste brusque, je me levai et me plantai face à Jajuka. Je lus dans son regard que je n'avais pas grand chose à lui apprendre des étranges événements qui s'étaient produits lors de notre séjour à Pallas.
- Où est-il ? demandai-je, un peu sèchement.
- Dans sa cellule… répondis Jajuka, d'une voix éteinte. J'ai pris sur moi de ne pas prévenir les Sorciers de ce qui c'est passé… J'espère que Serena n'en gardera pas trop de séquelles…
Il serra les dents. Je compris à quel point il souffrait du retour de Dilandau.
- Pourquoi… cracha-t-il. Pourquoi a-t-il à nouveau pris le dessus sur elle… Quand donc cette lutte prendra-t-elle fin…
- Jamais, je crois bien… sifflai-je tout en quittant la pièce.
Je me demande encore pourquoi cette réplique horrible m'a échappé. Cette réplique aux sombres allures de prémonition…
A l'autre bout du couloir, se trouvait la cellule de Dilandau. Jamais encore, jusqu'à ce jour, je ne m'en étais approchée aussi dangereusement… Mais quelque chose me disait, à ce moment précis, que je devais entrer… Quelque chose m'attirait, insidieusement, dans les bras du démon.
La solitude attire la solitude.
Etait-ce cela que l'Esprit d'Atlantis avait voulu dire… Etait-ce cela qui me liait si tragiquement à Dilandau…
Je poussai la lourde porte en métal sans bruit. Un silence insondable m'accueillit. Une solitude glacée m'envahit, une solitude que je ne connaissais que trop bien.
La pièce était plongée dans le noir le plus total. Seul, un petit liseré de lumière, projeté par la lucarne entrouverte, traversait la cellule de part en part.
En suivant sa trajectoire, je retrouvai Dilandau, recroquevillé dans un coin, comme un enfant apeuré.
Il me suivait du regard, tel un fauve aux aguets.
Quelque chose me disait qu'il ne me reconnaissait pas.
Je m'approchai doucement, et m'agenouillai face à lui. Nous restâmes plusieurs minutes, ainsi, sans rien dire, en dehors du temps… avant que ses lèvres ne se mettent à bouger, en formant une phrase quasi-inaudible, mais que je compris parfaitement.
- J'ai peur…
Encore aujourd'hui, lorsque j'y repense, cette phrase m'arrache des larmes…
La vision de cet enfant (car il s'agissait bien d'un enfant à ce moment là…) abandonné de tous, abandonné à sa peur, seul, dans sa cellule… la même vision que celle de mon rêve, me hante encore, comme une malédiction.
Comme pour me rappeler que le démon, avant de devenir ce qu'il était, avait été lui aussi un enfant… élevé et martyrisé par des démons. Et que s'il avait été aimé, comme tant d'autres enfants, son destin aurait pu être différent.
- Si seulement tu m'avais suivi, ce jour là, dans la forêt… pensai-je, amère, révoltée contre la cruauté du Destin. Nous n'en serions pas là, ni toi ni moi… Tu n'es qu'un imbécile, toi aussi… un sale gamin égoïste…
Mais même si ma pensée était rageuse, je n'en fis rien paraître.
Je savais qu'il était trop tard, désormais. Et que la seule chose qui pouvait libérer Dilandau de cette peur, à présent, c'était Serena…
Dès le lendemain de notre retour à Dileto, on nous envoya dans la région bordant la citadelle de Zaïbacher, dans un camp militaire de fortune, planté dans une plaine désertique.
Ces derniers jours, les Alliés avaient accumulé les victoires, et s'approchaient dangereusement de la capitale. Certains soldats de l'Empire se laissaient même aller au découragement, et affichaient sans honte leurs doutes concernant la victoire tant promise par Dornkirk.
- Le Destin nous abandonne…
C'était devenu la phrase à la mode. Lorsque je me promenais dans le camp, le décrépitude et la fatigue se lisait sur les visages des soldats, et l'attente du combat prochain les rendaient nerveux. Tous, nous attendions les ordres. La date du prochain assaut, dont certains murmuraient qu'il serait le dernier. Celui qui déterminerait le destin de Gaïa et de Zaïbacher.
- L'Empereur attend sans doute cette dernière bataille pour actionner sa machine et provoquer notre victoire finale…
Certains gardaient espoir, malgré tout.
Moi, je restai à l'écart. Deux ou trois fois, j'avais pu lire sur leurs visages l'ombre d'une hostilité avide de vengeance à mon égard. Tous se rappelaient la manière dont Dilandau avait défiguré Gorde…
Gorde… parfois, il m'arrivait de le croiser dans l'enceinte du camp. Il me fusillait du regard, et je me gardais bien de rester dans les parages dans ces cas là… Lui aussi me rappelait le monstre que j'avais été, tout comme Van.
Je me sentais seule. Incroyablement seule. J'évitai de rester trop longtemps dans la tente de l'escadron, que je partageai avec Jajuka. J'évitai encore plus de me trouver seule avec Dilandau, qui logeait dans une tente luxueuse réservée à sa qualité de commandant, face à la notre.
Son état ne s'était pas amélioré. Même si à présent, il me reconnaissait, et m'appelait par mon prénom, il passait la majeure partie de ses journées assis, le regard vide, à attendre le prochain assaut.
Ce spectacle m'était devenu insupportable. J'en étais presque arrivée à regretter « l'ancien Dilandau »…
Je devinais que son état était devenu de plus en plus instable. Serena menaçait chaque seconde de ressortir de sa coquille… et je me demandai pourquoi elle n'y parvenait pas.
Sans doute ne le souhaitais-je pas assez fort, pour que le Destin bascule…
Tout ce que je souhaitais, à présent, c'était quitter cette planète maudite… quitter cette tristesse et cette solitude…
Fuir. Encore une fois.
Mais ce n'était plus possible. Je devais aller au bout de mon Destin. Et accompagner Dilandau jusqu'au bout de son voyage… accompagner le démon qui sommeillait au fond de Serena.
Accompagner le démon qui sommeillait en moi, et qui ne demandait qu'à se réveiller.
Le jour où j'avais compris que seule Serena pouvait libérer Dilandau, le jour de mon retour à Dileto, j'avais également accepté le fait que le démon faisait également partie de moi, et que je ne devais pas le chasser. Non, bien au contraire, c'était moi qui devait libérer le démon qui était en moi. Le libérer de sa haine et de sa solitude. Et pour cela, je devais l'aimer, et non le haïr. Car en le haïssant, en le confrontant, je ne faisais que le renforcer, qu'accroître son pouvoir.
A présent, je comprenais que c'était Jajuka, qui depuis le début, avait raison…
A présent, je comprenais tout… et c'était cela qui me faisait peur.
Car au fond de moi, je savais que j'aimais déjà le démon… seulement, j'avais refusé de lui ouvrir mon âme, de peur qu'il ne me la vole.
Pourtant, un jour, je décidai de franchir le pas et de me confronter à ma peur… Un jour, ou plutôt une nuit…
Le soir tombait, et je m'étais isolée, loin du camp, afin de réfléchir, assise sur une pierre de la plaine rocheuse et désertique qui bordait la citadelle de Zaïbacher. A l'horizon, les néons et les fumées de la capitale ne semblaient être qu'un mirage.
Partout, le silence me submergeait.
Soudain, des pas lourds se firent entendre derrière moi. Une poussière rouge balaya la plaine. Je me retournai, et découvris la silhouette d'un homme.
L'éclat d'une épée dans l'obscurité.
L'éclat de la vengeance.
- Gorde…
Lui aussi, tout comme Van, était venu afin d'infliger le châtiment que le démon méritait. Afin de m'infliger mon châtiment.
Et cette fois, j'étais bien décidée à ne pas me laisser piéger.
- C'est très imprudent pour une demoiselle de se promener seule dans le désert à la tombée de la nuit… cracha-t-il avec un sourire mauvais.
Il brandit son épée, menaçant. Je ne bougeai pas.
- Cette fois, ton chien de garde ne pourra pas venir te secourir…
D'autres soldats arrivèrent à sa suite, et formèrent un cercle autour de nous.
- Je suis défiguré à cause de toi, petite sainte nitouche !!
Des cris d'encouragement balayèrent la prairie. Des visages haineux réclamaient vengeance. Ils étaient laids. Si laids.
Alors, Gorde chargea, et pointa son épée face à moi.
Je ne fis pas un geste. Je me contentai de le fixer, le regard vide... étrangement sereine.
Il serra les dents, et chargea.
Au moment où son épée allait frapper, la mienne lui fit barrage. Je le repoussai sans le moindre effort, et attendit qu'il charge à nouveau. Je n'avais pas l'intention de me battre contre lui. Je ne voulais pas le blesser, même par accident.
Je n'étais pas comme Dilandau. Je n'avais pas besoin de m'imposer par les armes et la force pour exister et pour me défendre.
Transpirant de rage et haine, Gorde fracassa à nouveau son épée contre la mienne, mais ne parvint pas à m'atteindre.
- Cette fille est un démon !
Des murmures étonnés et effrayés commencèrent à envahir l'assemblée rassemblée autour de nous.
- C'est une sorcière, je te dis, une sorcière !
- Tous les habitants de la Lune des Illusions sont des sorciers !
- Laisse tomber, Gorde, tu vas y laisser ta peau !
Sourd aux remarques de ses compagnons, aveuglé par sa haine et sa rancœur, Gorde continuait ses attaques, et moi, je les repoussai.
Jusqu'au moment où je compris que cela ne finirai jamais, et qu'il était temps de mettre un terme à ce combat inutile.
D'un mouvement bref et précis de l'épée, je frappai la lame de Gorde, et celle-ci vola à travers l'espace, avant de venir se planter dans le sable, quelques mètres derrière lui.
Sous l'effet du choc, Gorde tomba à la renverse. La force du démon m'avait permis de remporter ce duel. Mais j'étais bien décidée à ne pas le laisser prendre le pas davantage sur l'issue de cette confrontation.
A présent, j'étais seule maître de mon destin.
- Tu m'as battu… murmura Gorde. Moi, Gorde, j'ai été battu par une gamine !
L'assemblée était silencieuse.
- Tu es un démon… bégaya-t-il. Un vrai démon…
Je pointai mon épée vers le visage de mon adversaire.
- Va-y, fit-il, tue-moi ! Tue-moi, Démon de la Lune des Illusions !
Pour seule réponse, je me contentai de ranger mon épée dans son étui. Des soupirs de soulagement se firent entendre autour de nous.
- Je ne suis pas un démon… déclarai-je avec calme. Si j'en étais un, je t'aurais tué… ou défiguré… mais je n'en suis pas un…
Sans regarder la réaction de Gorde, je tournai les talons et partit sans me retourner.
Je savais qu'à présent, j'avais vaincu le démon.
