La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 24: Tes Souffrances sont mes Souffrances

J'attendis une heure avant de rentrer. Je ne me sentais pas le courage de me confronter tout de suite à Dilandau.

Dès qu'ils me virent arriver, les soldats qui avaient assisté au duel se turent, et baissèrent le regard. Je compris alors que tout le monde était au courant que j'avais épargné la vie de Gorde.

Je traversai le camp, le regard fixé vers mon but.

Debout devant sa tente, Dilandau m'attendait.

J'entrai directement dans ma tente, dans laquelle Jajuka m'attendait, lui aussi.

Lorsqu'il me vit, il ne dit rien. Je m'assis face à lui, et annonçait, d'une voix claire et forte :

- Désormais, je suis réconciliée avec le démon…et je l'ai vaincu…

Comme s'il avait compris ce que cela signifiait, il se recala dans un coin de la tente, et fixa le sol, sombre.

Au bout d'un moment, il sortit un objet étrange de la veste de son uniforme. Dès que je le vis, mon coeur se serra.

C'était le livre. Le livre de conte de Serena.

Je l'avais presque oublié. Mais Jajuka, lui, avait bien pris soin de le garder près de lui.

Sa voix résonna, sereine et irréelle, dans l'espace de la tente.

- A présent, il est temps que la petite fille perdue du livre ramène Serena chez elle...

Mes mains tremblaient, tandis que je serrai le livre contre moi. Oui, à présent, il était temps de mettre fin à la souffrance de Dilandau. Cette souffrance qui fut la mienne, et que seule Serena pouvait apaiser.

Je quittai alors Jajuka, celui qui n'était pas humain, sans savoir que je ne le reverrai plus jamais. Si ce n'est pour assister à son dernier souffle.


Dilandau avait fini par rentrer dans sa tente. J'entrai sans m'annoncer.

Le dos tourné à l'entrée, il m'attendait, les poings serrés et les mains tremblantes.

Il paraissait hors de lui.

- Tu voulais me voir, Dilandau… ?

Contre toute attente, il fit volte-face et me frappa. Je tombai à terre, surprise par l'intensité du choc.
Sa respiration était saccadée.

- Imbécile !! cracha-t-il d'une voix cassée.

Je levai les yeux vers lui.

- Pourquoi ne l'as-tu pas achevé ? Il t'avait provoquée en duel ! Le vainqueur tue toujours le vaincu… Si c'était lui qui l'avait emporté, crois-tu qu'il aurait épargné ta vie ?

Son regard débordait de haine, mais cette haine ne semblait pas dirigée contre moi, malgré les apparences. Je le sentais.

- Un soldat ne doit pas faire de sentiment, ni sur un champ de bataille, ni lors d'un duel… Ton attitude apporte le déshonneur sur tout l'Escadron… Plus personne ne nous respectera… On nous traitera de lâches…

Il paraissait terrifié.

- Je suis humilié… ! Tu m'as humilié… à présent… plus personne ne me craindra… plus personne ne me respectera…

Il m'agrippa par les épaules et me secoua avec force.

- Si personne ne me craint, je n'existe plus ! Je ne suis plus rien… tu comprends, plus rien !

Soudain, il se tut. Sa respiration s'apaisa. Mais la crise n'était pas passée. Loin de là…

- Je n'existe plus… répéta-t-il dans un souffle, en fixant le vide.

Il me tenait toujours fermement par les épaules, et resserra davantage son étreinte. Je serrai les dents.

Je décidai qu'il était temps. Temps que Serena réapparaisse. Temps que toute cette solitude et cette souffrance cesse.

D'un geste sec, je plaquai le livre de conte sous son nez. Il recula brusquement, comme s'il avait face à lui un fantôme..

- Dilandau… murmurai-je, tremblante. Te rappelles-tu de ce livre, Dilandau ?


Son regard se figea sur l'objet que je lui tendais.

- C'est ton livre... tu me l'as donné... tu ne te rappelles pas ?

Je pouvais presque deviner le cheminement de sa pensée. Je pouvais presque sentir la présence de l'esprit de Serena, qui recroquevillée au fond de lui-même, lui murmurait l'écho de souvenirs depuis longtemps oubliés.

- Essaies de te rappeler, Dilandau... insistai-je, voyant que son visage se décomposait à vue d'oeil.

Il me repoussa brusquement.

- Pourquoi... bégaya-t-il d'une voix rageuse. Pourquoi tu me tortures ainsi...

Il se prit la tête entre les mains.

- Pourquoi...

Il s'écroula à mes pieds, comme vidé de toute capacité de résistance, de toute force. Comme vaincu par une force qui le dépassait.

- Pourquoi... poursuivit-il, recroquevillé contre le sol froid, comme un petit enfant apeuré. Pourquoi ma force me quitte-t-elle maintenant...

Sa respiration s'accéléra. Ses paroles devinrent de plus en plus confuses.

- Pourquoi faut-il que ce soit toi qui m'enlèves ma force...

Il m'agrippa le bras dans un dernier sursaut de révolte contre le destin. Il tentait une dernière fois de m'attirer avec lui, dans le gouffre qui se dessinait sous ses pieds.

- Traîtresse !! cracha-t-il.

La violence de sa pression me fit trébucher.

- Tu es à moi ! hurla le démon avec toute l'énergie de son désespoir. Tu n'es pas à ELLE...!

Un long silence suivit cette phrase, accompagné par la respiration sifflante de Dilandau.

Emporté dans le mouvement de ma chute, le livre de conte s'était écrasé entre Dilandau et moi, comme s'il était la clef de tout. Le seul lien qui pouvait nous unir, et nous réconcilier.

Réconcilier Dilandau et Serena.

Comme un écho à cette évidence, la voix du démon rompit le silence, à la fois douce et amère.

- Pourquoi as-tu fait cela.. Maïa...

Son changement de ton me fit tressaillir. Je levai les yeux vers lui, méfiante. Son visage était à présent incroyablement serein. Presque angélique.

- Serena... pensai-je.

Comme s'il avait pu lire ma pensée, Dilandau s'approcha de moi, et posa sa main contre ma joue. Ce contact me brûla.

- Tu l'aimes, n'est-ce-pas ? cracha-t-il sans colère.

- De qui parles-tu, Dilandau...

J'avais peur de la réponse... se pouvait-il que le démon puisse sentir la présence de Serena. Se pouvait-il qu'il se souvienne d'elle... Qu'il s'en souvenait depuis toujours...

Ses doigts se resserrèrent sur mon visage.

- Tu crois que je ne la sens pas… tu crois que je ne sens pas sa présence entre mes entrailles… chaque seconde… chaque minute… elle me dévore de l'intérieur…

Son regard brûlant me transperçait. Ses yeux brillaient dans l'obscurité.

- J'entends sa voix… elle me parle… tout le temps… elle me rassure… elle m'apaise… parfois, même, elle chante… pour m'aider à m'endormir…

Sa voix se transforma. Le temps d'une phrase, il me sembla entendre Serena.

- Dilandau… elle me dit… Dilandau, il ne faut pas avoir peur des Vampires… il ne faut plus avoir peur… endors-toi… endors-toi maintenant… tu n'es pas seul… Chester… Gatty… Guimel… Daleto… Miguel… que diraient-ils s'ils te voyaient ainsi… ils te ne respecteraient plus… ils ne te craindraient plus… et alors, qui… pour qui existeras-tu… Dilandau…

Un soupir d'une effroyable tristesse balaya mes cheveux. Un soupir rauque. Le soupir du démon. Ses yeux rouges fixèrent un horizon invisible.

- Toute ma vie, j'ai du lutter contre elle... j'ai du lutter pour exister... j'ai du rester fort... pour l'empêcher de prendre le pas sur moi... pour ne pas disparaitre... mais à présent, je n'ai plus la force suffisante pour la chasser... à présent, ma force m'abandonne... à cause de TOI !

Des larmes de rage pointaient sur le bord des ses yeux.

- Je sais que la moindre... faiblesse... peut la faire ressurgir... la moindre... faute... peut me faire disparaître...

Son regard se plongea dans le mien.

- Et je ne veux pas disparaître, Maïa... je ne veux pas disparaître...

Il éclata en sanglots. Des sanglots qui ressemblaient à ceux d'un enfant.

J'avais envie de le consoler. D'apaiser son chagrin. Mais quelque chose me retenait. Quelque chose ou quelqu'un m'empêchait de partager la douleur et la solitude du démon.

- Tu ne peux plus rien faire pour lui, Maïa...

Cette voix... je connaissais cette voix.

Je suis la seule qui puisse apaiser sa douleur. La seule.

Devant moi, agenouillée près de Dilandau, l'enfant Serena me regardait, un sourire paisible aux lèvres.

Mais pour cela, tu dois me ramener chez moi, Maïa.

Je fermai les yeux, et lorsque je les rouvris, la vision avait disparue.

Pour seul horizon, il ne restait que Dilandau. Dilandau et sa douleur. Dilandau et sa solitude.

- C'est elle qui te manipule, n'est-ce pas ? C'est elle qui t'a poussée à épargner Gorde…

Dilandau et son regard, qui me fusillait comme un dément.

- C'est elle... siffla-t-il, en proie à une nouvelle crise. C'est elle que tu vois à travers moi... C'est elle qui t'a appelée, afin de me tourmenter... afin de m'affaiblir... pour me faire disparaître... n'est-ce-pas ?

Son visage touchait presque le mien.

- Cette attirance... que je ressens... c'est elle !

Il se saisit du livre gisant sur le sol avec violence.

- Ce livre, c'est à elle !!

Il le lança à l'autre bout de la tente. Il vint s'écraser bruyamment contre le sol.

- Tous... Jajuka... toi... vous tous, c'est elle que vous voyez à travers moi... elle et toujours elle !

D'un geste hésitant, il sortit son épée de son étui.

- Je n'existe pas... pour personne...

Il pointa la lame vers mon visage. Son regard était sombre et ne présageait rien de bon.

- Vous voudriez tous me voir disparaître, n'est-ce-pas... mais je ne vous laisserai pas faire...!!

Dans un dernier sursaut d'instinct de survie, je parvins à le repousser, et à l'éjecter, avec une force qui me surpris.

Il se mit à rire. Le rire d'un damné.

- Tu vois... fit-il, pernicieux. Tu vois comme tu es forte lorsque tu es avec moi... sens-tu cette puissance... cette puissance qui s'empare de toi... lorsque nous sommes ensembles...

Une fois de plus, le démon avait repris le pas sur moi. Il revenait me tenter.

- Je sais que tu ne m'aimes pas... mais ça m'est égal... je n'ai pas besoin d'être aimé... je n'ai besoin que tu m'aimes... c'est ce qui fait ma force, par rapport à elle... alors, ne m'aimes pas... surtout, ne m'aimes pas... je veux que tu me haïsse... parce que ta haine seule me rend plus fort...

Son iris brûlait, telle un brasier dans l'obscurité de la tente.

- Elle a cru que je pourrais t'aimer... elle a cru que cela me ferait disparaître... mais elle s'est trompée... je ne t'aime pas... seulement, j'ai besoin de toi... j'ai besoin de t'avoir près de moi... parce ça me rend plus puissant... et toi, tu as besoin de moi... de ma force... le Destin nous a réunis pour nous rendre plus forts... A nous deux, nous surpassons un escadron entier... Tout l'Escadron... Chester, Gatty... ils n'ont pas su être à la hauteur... à ma hauteur... mais toi, tu es tout ce qui me manque... Je suis ce qui te manque... Sans moi, tu redeviens une gamine sans intérêt... tu n'es personne... sans toi, je suis seul... sans personne avec qui me confronter... d'égal à égal... A nous deux, nous pourrions conquérir cette pitoyable planète... Ils le savent... les vampires le savent... Jajuka le sait... Folken le savait... c'est pour ça qu'ils ont tout tenté pour nous séparer... c'est pour ça qu'ils nous craignent...

Il s'était glissé vers moi, sans même que je m'en aperçoive. Nous étions à présent très proches. Trop proches.

- Pour te garder près de moi, je suis prêt à tous les sacrifices... je sais que tu as besoin d'être aimée... d'avoir des amis... comme Chester... Alors, je serai ton ami... tout ce que tu voudras, pourvu que tu sois à moi... rien qu'à moi...

Je reculai, en proie à un dégoût que je n'avais jamais ressenti à un tel degré d'intensité auparavant.

- Tu es fou, Dilandau... laissai-je échapper. Complétement fou...

Je me levai d'un bond, et lui lançai un regard empli de mépris.

- Tu te trompes, je n'ai pas besoin de toi... J'ai cru un moment que nous étions pareils, toi et moi, mais je me trompais… Il n'y a rien d'humain en toi… Tu n'es qu'un monstre ! Je suis moi, même si pour toi je ne suis personne.. Je suis moi, et toi, tu n'es rien... Tu n'existes pas... Tu n'es qu'un cauchemar... et j'espère que tu vas disparaître... et que je ne me souviendrai plus jamais de toi ensuite... plus jamais...

J'avais lâché ces mots avec une telle violence, que le démon en fut foudroyé. Son regard se figea.

Son visage se crispa.

Je me sentais clouée au sol, incapable de réagir. Incapable d'analyser quoi que ce soit.

- Pourquoi... bégaya Dilandau d'une voix redevenue calme, presque enfantine. Pourquoi veux-tu que je disparaisse...

Mon coeur battait à ton rompre dans ma poitrine. Ma respiration devint haletante. Comme si je ne pouvais plus contrôler mon corps. Comme si mes émotions et mes paroles ne m'appartenaient plus.

- Pourquoi... répéta Dilandau, tout en se levant péniblement.

Il se planta face à moi, et me fixa d'un regard empli de détresse. Un regard qui reflétait à la perfection le mien à cet instant précis.

- Parce que... commençai-je, sans même m'en rendre compte, sans le quitter des yeux.

Mes doigts se mirent à trembler. Je sentis mes jambes se dérober sous moi.

Puis la phrase libératrice brisa sa coquille... et s'échappa enfin, telle un souffle.

- Parce que je t'aime...


- Tu dois disparaître, parce que je t'aime... et je ne veux pas que le démon l'emporte... je ne veux pas t'aider à détruire... je ne veux pas être la fiancée de l'alséide... plus jamais...

Je serrai les poings. Mes paroles s'envolaient, exprimant des sentiments que je ne m'étais jusque là jamais avoués, et qui suffisaient pourtant à eux seuls à expliquer tous les événements qui s'étaient succédés depuis mon arrivée sur Gaïa... et même, bien avant cela.

- Tu dois disparaître, parce que pour moi, tu es devenu trop réel... parce que tes souffrances sont mes souffrances, à présent... et que seule Serena peut y mettre fin... Notre alliance... n'a engendré que la destruction... la haine... la souffrance... Je me suis laissée gagnée par le démon qui était en moi... par la promesse de la puissance qu'il m'offrait... et même si je suis parvenue à le vaincre... je sais qu'à jamais, il fera partie de moi... mais comment...comment pourrais-je aimer le démon qui est en Serena, sans renier Serena, et éveiller le démon qui dort en moi... tant que tu existeras, Dilandau, la tentation sera trop grande... le gouffre trop proche...

Je me perdais dans le flot de mes proches paroles, et lui ne semblait n'y rien comprendre. En était-il seulement capable ?

- Serena... pensai-je. Pourquoi a-t-il fallu que nos deux souffrances s'attirent... et que ce soient nos démons qui nous aient réunis à travers l'espace et le temps...

Parce que vous n'êtes qu'une seule et même personne...

Une voix venait de murmurer dans mon oreille. Je levai les yeux et vis l'Esprit du Peuple d'Atlantis.

Parce que vous êtes des âmes soeurs... jumelles... égarées à travers l'espace et le temps... et qui se sont retrouvées, le temps d'un instant... pour affronter un ennemi commun...

- Un ennemi... répétai-je, tandis que l'Ange disparaissait dans le néant, laissant en suspens ces derniers mots dans l'espace :

Et pour combattre un ennemi, le meilleur moyen est de s'en faire un ami... et de l'aimer...

Devant moi, Dilandau s'était figé, comme pétrifié par les mots que je venais de prononcer. Ses lèvres remuèrent, laissant échapper une phrase quasi inaudible.

- Tu m'aimes...

Je frémis. La voix qui venait de murmurer ces mots irréels, n'était pas celle de Dilandau.

Comme pour conforter cette impression, il se baissa, tel un automate, et ramassa le livre qu'il venait de lançer.

Puis il s'assit, sans un bruit, afin de le feuilleter.

Surprise par cette réaction quelque peu inattendue, j'hésitai un instant, puis vint m'asseoir à ses côtés.


Je décidai de me laisser entraîner par l'étrangeté de cet instant, sans me poser de questions.

Les gravures du conte défilèrent en silence sous nos yeux, comme les flashes d'un lointain souvenir.

- Cette histoire... soupira Dilandau. Elle m'a hantée pendant tant d'années... sans que je sache pourquoi...

Son regard se porta sur moi, sans expression.

- Je voulais tellement rencontrer la petite fille perdue du livre... j'avais tellement envie qu'elle m'emmène dans son monde... elle était si seule, elle aussi... si seule, comme moi... loin de chez elle...

Il me sembla à cet instant que sa voix était en train de changer. Il me sembla avoir face à moi Serena.

- Je l'ai appelée... je l'ai appelée, parce que je ne voulais plus être seule... et tu es apparue... je suis arrivée dans cette forêt... une grande lumière m'a emportée, comme dans le conte... et je t'ai rencontrée... tu étais perdue... seule... je pensais que tu viendrais avec moi... mais c'est toi qui as voulu m'emmener... et je n'ai pas voulu te suivre...

Les souvenirs de Serena et ceux de Dilandau devenaient ceux d'une seule et même personne. D'une certaine manière, ils l'avaient toujours été. Seulement, Dilandau avait refusé de s'en souvenir, car il avait peur de disparaître.

- Maintenant, je regrette tellement de ne pas l'avoir fait... j'aimerais tellement que tu m'emmènes, maintenant...

Il se mit à trembler. Je le serrai contre moi.

- ... tous les autres enfants ont une maison, une famille… où ils peuvent rentrer… des parents qui les aiment, et pour qui ils existent… mais moi… je n'ai nulle part où aller… je ne suis pas réel…

Sa chaleur m'envahit. Une chaleur bien réelle. Bien vivante.

Une chaleur qui me réchauffait.

Je pensai alors à la phrase de Chester, dans sa lettre d'adieu. Avait-il compris…

Je sais que ton âme appartient déjà à quelqu'un d'autre. Le savais-tu ? Moi, je le sais. Je souhaite que tu trouves cette autre partie de toi-même. Je souhaite que tu la reconnaisses, avant qu'elle ne disparaisse.

- Tu es réel… lâchai-je soudain, sans même m'en rendre compte. Pour moi, tu es réel…

Il resserra son étreinte. Sa voix était presque éteinte.

- Emmène-moi, Maïa... emmène-moi avec les autres... Chester, Gatty, Miguel... nous n'avons nulle part où aller... je n'ai nulle part où aller... emmène-moi... loin des vampires...

Il ajouta, dans un dernier souffle.

- J'ai peur, Maïa… je ne veux pas disparaître…

- Tu ne disparaîtras pas, Dilandau… fis-je. Puisque tu fais partie de Serena… puisque tu fais partie de moi…

A présent, il n'y avait plus aucun doute dans mon esprit.

- N'aies pas peur, Dilandau... Tu ne disparaîtras pas... Tu vivras en Serena... A travers elle, tu trouveras une famille... tu n'auras plus besoin de détruire pour exister... tu ne seras plus jamais seul... et moi, je ne t'oublierai pas… Nous n'avons plus besoin de nous battre... plus besoin de détruire... nous ne sommes plus ennemis...

Son regard se perdit dans la contemplation de mon visage. Ses mains caressèrent ma joue, comme pour s'assurer qu'elle était bien réelle. Que j'étais bien réelle.

- C'est vrai... fit-il. Je suis réel...

Puis il se recroquevilla contre moi, comme un petit enfant perdu, apaisé.

- Je suis réel...


Peu de temps après, il s'endormit. Le démon s'endormit. D'un sommeil serein, sans rêve ni cauchemar, pour la première fois depuis qu'il s'était éveillé dans la peau de Dilandau.

- Bientôt, nous rentrerons tous à la maison... Bientôt, nous ne serons plus jamais seuls...

Je l'écoutais respirer. Je me laissais bercer par la magie de cet instant de repos. Puis je sombrai moi-même dans le sommeil. Apaisée. En paix avec moi-même.

Nous restâmes ainsi toute la nuit, serrés l'un contre l'autre, formant un seul bloc...

Une seule personne.


Cette même nuit, je fis un rêve étrange… Il me sembla voir, dans la brume de mon esprit, l'ombre d'un ange qui nous observait. L'Esprit d'Atlantis.

Lorsque je m'éveillai, le visage caressé par les premiers rayons du soleil, Dilandau n'était plus là.

Dehors, le camp était désert.

Je compris alors que Dornkirk avait finalement donné l'assaut final contre ses ennemis. Et que la dernière bataille tant attendue était enfin venue…

Et Dilandau avait compris que je ne devais pas en faire partie. Ce n'était pas ma guerre. Ce n'était pas mon combat.

C'était le sien.

Il était parti seul affronter son duel face à lui-même.

Face à Serena…