La Fiancée de l'Alséide
Chapitre 26: Retour à la Maison
- Maïa !
La voix enjouée de Gwen me transperça les tympans et me fit sursauter. J'étais tellement plongée dans mes pensées que je ne l'avais même pas entendue approcher.
- Qu'est-ce qu'il y a, Gwen…
Je me sentais engourdie, comme si je sortais d'un long sommeil.
Les cours devaient être terminés depuis longtemps. Nous étions dans la salle de classe. Encore.
J'étais la dernière.
- Mais qu'est-ce que tu fabriques ? piailla Gwen. Ca fait au moins un quart d'heure que je t'attends… Tu vas finir par rater ton bus !
- Excuse-moi… fis-je. Bon, on ferait mieux d'y aller, alors…
C'était ainsi. Tous les jours depuis mon retour de Gaïa. Je repensais sans cesse aux événements qui avaient précédé la bataille… et à ceux qui l'avaient succédé. Jusqu'à en oublier tout le reste.
Je repensais à cette fête dans le palais de Pallas. A la foule en liesse venue acclamer les vainqueurs et célébrer la chute de l'Empire Zaïbacher.
- Bon, tu te grouilles oui ! grogna Gwen, de plus en plus impatiente.
Nous marchions dans les rues désertes qui bordaient le lycée. C'était l'hiver. La nuit tombait doucement, et la Lune commençait à apparaître dans le ciel.
- Maïa… je suis si contente que tu sois ici avec nous…
Hitomi m'avait serrée contre elle, comme une amie, et cela m'avait réconfortée. Autour de nous, dans la salle du trône, la cour était rassemblée, afin de lui rendre grâce. Elle, la sauveuse de Gaïa. Elle, qui avait permis au drame d'Atlantis de ne pas se reproduire. Elle, qui avait fait échouer Dornkirk.
- C'est la volonté de Van qui m'a fait revenir sur Gaïa... Pendant la bataille, m'avait-elle expliqué, j'ai ressenti sa souffrance... la souffrance que lui procurait toute cette destruction... cette rage guerrière qu'il ne pouvait plus supporter... et j'ai voulu y mettre fin... je suis allée voir Folken au palais... afin de lui demander de m'aider à mettre fin à la folie de Dornkirk... On aurait dit qu'il m'attendait...
Son regard brillait, infiniment triste.
- Il m'a dit qu'il devait mourir... qu'il devait mourir en assassinant Dornkirk... que c'était son destin... et que pour cela, il avait besoin de moi... comme une réponse à cette fatalité, la machine mystérieuse qu'il avait ramenée de la forteresse, s'est mise à briller, et un rayon nous a propulsé dans la salle de contrôle de Dornkirk...
J'avais frissonné. Cette machine, je la connaissais.
- Il disait qu'il devait tuer Dornkirk, de ses propres mains, afin que s'achève la tragédie de Gaïa… il pensait que c'était son destin…
Ses yeux étaient devenus humides.
- Mais son sacrifice n'a servi à rien… il est mort, lui aussi…sa propre arme s'est retournée contre lui… Dornkirk avait tout prévu… son corps est mort, touché par l'épée de Folken, mais son esprit, lui, a continué de vivre… son fantôme m'est apparu, et a actionné la Sphère du Bonheur Absolu…
La suite, je la connaissais. Mais quelque chose me troublait.
- Dis-moi, Hitomi… hasardai-je. Comment as-tu fait… comment ta volonté a-t-elle pu surpasser celle des soldats qui s'entretuaient… ?
Son regard s'assombrit. Elle me montra son pendentif, au bout duquel pendait une étrange pierre rose.
- C'est cette pierre… ma grand mère me l'a offerte lorsque j'étais enfant… elle vient d'Atlantis… c'est grâce à elle que mon pouvoir s'est révélé… comme toutes les créations atlantes, elle s'alimente de l'énergie psychique de son possesseur, et en augmente la puissance…
- Elle a permis à ton souhait de s'exaucer…
Elle avait sourit. Un sourire à la fois soulagé et amer.
- Je crois que notre mission ici est terminée, Maïa… Bientôt, nous allons repartir chacune de notre côté… rentrer chez nous…
Elle m'avait pris la main avec chaleur.
- Promets-moi de ne pas m'oublier, Maïa…
- Je te le promets, Hitomi…
Ce fut la dernière fois que je la vis.
- Ah, tu as de la chance, il n'est pas encore parti !
Gwen me sortit de ma rêverie. Nous étions à présent à l'arrêt de bus. J'eus juste le temps de me faufiler à l'intérieur du véhicule, avant que les portes ne se referment. Derrière la vitre, Gwen me fit de grands signes.
- Alors, tu vas partir maintenant… n'est-ce pas ?
La voix de Serena était éteinte. Elle était couchée dans un immense lit, dans les appartements d'Allen. Ses traits étaient tirés, mais elle était sereine. Elle était épuisée par les derniers événements. Elle m'avait fait appelée peu de temps après son retour au palais, après ma conversation avec Hitomi.
Allen, compréhensif, avait abandonné avec regret le chevet de sa sœur, qu'il veillait avec angoisse, et nous laissa seules.
Sans prononcer une parole, j'avais tendu à Serena le livre de conte atlante.
Elle sourit, tout en le repoussant contre moi.
- Garde-le... Il est à toi... je te l'ai donné, tu te rappelles ?
Des larmes roulèrent sur ses joues.
- Je me sentirai si seule, sans toi…
- Moi aussi… avais-je murmuré. Moi aussi…
J'avais serré ma main dans la sienne, et nous restâmes ainsi plusieurs minutes, sans dire un mot.
Alors, j'avais levé les yeux vers le balcon de la fenêtre. Et mon regard croisa celui de Chester.
Il me souriait. Derrière lui, apparurent à leur tour tous les chevaliers du Dragon… Jajuka, Miguel, Gatty… Bien sûr, ce n'étaient que des mirages inspirés par mon imagination… mais ils me réchauffèrent le cœur.
Quelque part, je savais que j'avais accompli ma mission… J'avais ramenée Serena chez elle. Et tous les enfants perdus, à leur tour, étaient rentrés chez eux.
Ils étaient allés là où était leur place. Là où ils trouveraient le repos et la paix, enfin. Loin des vampires. Loin de la guerre.
Jamais ils ne vieilliraient. Ils resteront à jamais ainsi… des enfants.
Je versai des larmes, à mon tour. Mais j'étais rassurée. Je savais que d'une manière ou d'une autre, Serena ne serait jamais seule. Ses anciens compagnons d'armes veilleraient sur elle. Sur elle… ou sur Dilandau.
A présent, ces deux entités ne formaient plus qu'une seule et même personne.
A travers Serena, Dilandau avait enfin trouvé une famille. Une maison où aller.
- A demain, Maïa !!
Gwen continuait de me faire des signes derrière la vitre, et je lui répondis, tandis que le bus s'éloignait déjà.
Je soupirai.
Oui, c'était ainsi, tous les jours depuis mon retour de Gaïa.
Les jours qui suivirent le dernier combat et la victoire des alliés sur Zaïbacher, je restai au palais de Pallas, auprès de Serena.
Hitomi était repartie avec Van, afin de reconstruire Fanélia. J'ignorai encore quand nous retournerions sur Gaïa... quand le Destin me séparerait à nouveau de Serena et de Dilandau. Mais je profitais de chaque jour passé en sa compagnie. J'en savourais chaque instant, comme s'il s'agissait du dernier.
- Tu te souviens, Maïa, quand nous nous promenions dans les jardins de Zaïbacher...
Quand nous ne participions pas aux travaux de reconstruction de la capitale d'Astria, nous aimions nous retrouver seules dans le parc du palais. Loin de la protection étouffante d'Allen. Loin du tumulte du monde.
- Je crois que ce sont mes plus beaux souvenirs.. mes plus beaux souvenirs lorsque j'étais là-bas...
Elle avait serré mes mains contre les siennes, un sourire mélancolique aux lèvres. Elle portait à présent une robe d'Astria. La robe de son pays. Mais assez bizarrement, je trouvais qu'elle ne lui allait pas.
Elle ne correspondait pas à ce qu'elle était en réalité.
D'ailleurs, elle ne s'y sentais pas du tout à l'aise, tout comme moi, d'ailleurs.
- Dis-moi, Serena... lui avais-je demandé après une longue hésitation. Te souviens-tu...
J'avais interrompu le cours de ma pensée. Cette question... cela faisait des jours qu'elle me hantait. Des jours que je brûlais de la lui poser. Mais je m'étais toujours demandé si j'en avais le droit.
Cependant, je n'eus jamais à la poser. Car elle comprit, sans que j'eus besoin de la prononcer.
- Je me souviens de LUI... avait-elle murmuré, comme une confidence.
Son regard s'éclaira d'une lueur que je ne connaissais que trop bien.
- Il est toujours en moi, Maïa... il existe... et je me souviens de tout ce qu'il a vécu... de sa souffrance... de sa solitude... de sa peur...
Elle ajouta avec douceur.
- A présent, il est en paix... nous sommes en paix, tous les deux... grâce à toi...
Des larmes avaient roulé sur mes joues. Des larmes de soulagement.
A présent, je savais que Serena se souvenait du démon qui était en elle. Je savais que Serena était Dilandau.
Et qu'il n'avait pas disparu.
Comme un signe du Destin, un papillon blanc apparut au-dessus de nous, et s'envola, loin, très loin dans le ciel bleu d'Astria.
Puis le rayon lumineux m'avait emportée. Comme il avait du emporter Hitomi…
Serena se fit de plus en plus lointaine, mais jamais encore elle ne m'avait paru plus proche.
- Adieu, Maïa...
Ses paroles s'élevèrent à ma rencontre, à travers l'espace. Je vis Pallas, Pallas qui n'était plus qu'un point minuscule. Je vis les ruines de Zaïbacher, à l'horizon...
Je fermai les yeux.
Lorsque je les rouvris, la Lune brillait dans le ciel. Seule...
La Lune brillait à travers le ciel de la Terre, pareille à ce qu'elle avait toujours été.
J'étais assise sur le petit muret en pierre, près de la vieille maison où je venais jouer étant enfant. Le royaume des fantômes et des esprits.
La nuit venait de tomber.
Rien n'avait changé. Tout était pareil au moment précédent mon départ, comme si je n'étais jamais partie.
Je portais les mêmes vêtements que lorsque le géant rouge m'était apparu dans un jet de flammes.
Je portais les gants de Gwen, aussi propres que lorsqu'elle me les avait tendus à l'arrêt de bus, avant de partir.
Oui, c'était comme si je n'étais jamais partie… à un tel point que j'aurais pu me demander si tout cela n'avait pas été qu'un rêve…
Seulement, il y avait une différence….
Le Livre. Le livre mystérieux que je serrai contre moi, comme un précieux trésor.
