Le petit chaperon rouge et les deux douilles vides
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Rouge et si vous aviez demandé à cette petite fille pourquoi sa peau pâle était recouverte d'un sang aussi écarlate que le manteau dont elle était revêtue, elle se serait contenté de hausser les épaules et de passer à côté de vous sans vous répondre. Si vous aviez posé la question aux français, ils vous auraient répondu qu'il ne valait mieux pas errer seul dans les ténèbres ou parler aux inconnus si vous ne vouliez pas finir par devenir une âme en peine comme l'était déjà devenu cette petite fille… Ce conte est déconseillé aux lecteurs trop jeunes pour l'entendre…
Rouge, la couleur d'un coucher de soleil, un symbole de la passion. Rouge, la couleur d'une rose en train de s'épanouir, un symbole de l'amour. Rouge, la couleur des lèvres d'une vierge, un symbole de la luxure. Rouge, la couleur du sang en train de s'écouler…
Un symbole de la mort…
Quand elle baissa les yeux sur les cadavres de ses parents, des corps que la mort avait rendu rigides et froids, des corps aussi inertes et dépourvus de vie que l'auraient été ceux de mannequins, elle se rappela qu'elle avait hurlé leurs noms toute la nuit. Ils lui dirent, d'un ton qui ne reflétait pas la moindre émotion mais uniquement les faits dans toute leur dureté, le même ton qu'ils employaient tout le temps, que ses parents étaient partis dans un autre monde…
« Ne jamais faire confiance aux étrangers. »
Elle avait éclaté de rire à ce moment là. Ces adultes, pensa-t-elle, pensaient toujours qu'ils pouvaient faire croire ce qu'ils voulaient aux enfants. Ils lui mentaient, c'était évident. Après tout, si ses parents avaient été vraiment morts, leurs corps auraient été rendus rouge par le sang qui les aurait recouvert… Il n'y avait pas la moindre trace de rouge sur leur peau. Ses parents étaient simplement en train de dormir, sans personne pour troubler le sommeil où ils s'étaient doucement enfoncés.
Elle avait eu parfaitement raison de penser cela. Ses parents s'étaient bien endormis…mais ils ne se réveillèrent jamais de leur sommeil.
« Le rouge est une couleur éclatante, puissante, intense. Le rouge est une couleur flamboyante, débordante d'émotion, une couleur qui ne reflète jamais la moindre trace de honte. Le rouge ne baisse pas les yeux face aux brimades ou aux insultes. Le rouge les recrache calmement avant de riposter. Le rouge était tout ce qu'elle n'avait jamais été, n'était pas et ne serait jamais dans sa vie. »
La plupart des gens disent toujours qu'on finit inévitablement par aimer ce qui nous est le plus difficilement accessible. Elle se demandait si c'était pour cette raison qu'elle aimait tellement le rouge. Sa vie avait toujours été dépourvue de rouge, et même de toute trace de couleur de toutes façons… Les seules couleurs des couloirs et des laboratoires du quartier général de l'organisation étaient le blanc et le gris. Des couleurs qui ne reflétaient que le néant, le vide et l'absence d'émotions…
Quand elle était encore suffisamment jeune pour avoir envie de se rebeller contre ceux qui la maintenaient prisonnière dans cette grisaille, elle pensa à s'emparer d'une bombe de peinture pour recouvrir ces maudits murs blancs de longues traînées de rouge. Un peu plus tard, elle entendit par hasard deux d'entre eux parler derrière une porte close. Ils étaient en train de discuter de la meilleure manière d'éliminer une cible et de se débarrasser de son cadavre. Elle avait beau ne pas avoir le cœur fragile, leur conversation provoqua une telle nausée chez elle qu'elle courut se précipiter dans les toilettes pour aller y vider son estomac des aliments qui n'y tenaient plus en place….
Si elle ne l'avait pas fait, elle aurait entendu le nom de leur cible, Akemi Miyano.
Comme elle aurait voulu être là, ce soir là, sur ces docks, au moment où le corps de sa grande sœur se vidait de ses larmes…et de son sang. Elle aurait voulu voir le flot de rouge s'écouler hors des lèvres de sa sœur tandis qu'elles s'étiraient dans leur dernier sourire. Elle aurait voulu le toucher, imprégner ses doigts de cette sulfureuse couleur écarlate, le voir imprégner ses vêtements pour leur donner la couleur qu'elle trouvait la plus appropriée à son deuil…peut-être, oui, peut-être que cela lui aurait permis de mieux supporter la perte de sa sœur.
Il avait été là à sa place pour faire tout cela.
Il était une fois une petite fille appelée Rouge, et si vous lui aviez demandé quelle était sa vraie nature, elle vous aurait seulement répondu par un sourire énigmatique avant de vous tourner le dos et de disparaître. Les anciens conteurs français la décrivaient comme une innocente petite fille. Rien de plus et rien de moins qu'une pauvre victime sans défense qui s'était retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Au fur et à mesure que le temps passa, les plumes des écrivains de contes pour enfant commencèrent à la décrire sous une lumière moins favorable. Elle n'était rien d'autre qu'une petite séductrice, qui avait entraîné le malheureux loup dans son piège diabolique, écrivit l'un d'eux. C'était un assassin assoiffé de vengeance, écrivit un autre, un assassin qui a découpé les quatre pattes du loup avant de boire son sang comme si c'était du lait. Bien sûr, si vous êtes prêts à croire qu'une femme peut se dissimuler derrière mille facettes différentes, alors vous serez le genre de personne capable de me croire si je vous dis qu'en fait, elle était tout cela à la fois…
La seule chose dont vous pouviez vraiment être sûr était qu'elle aimait sincèrement sa grand-mère…
Il était sa couleur rouge. Courageux, passionné, borné, imprévisible. Il ne retenait jamais ce qu'il avait sur le cœur, et quand il se mettait en colère, elle pouvait entendre les flammes crépiter dans sa voix et sentir l'acide qui imprégnait sa langue. Et cela la rendait heureuse. Pour une fois, elle n'avait pas à essayer de déchiffrer les pensées de son interlocuteur, pour une fois, elle n'avait pas à retenir ses larmes devant lui…
Quand elle le rencontra pour la toute première fois, elle versa quelques larmes. Mais elle faisait juste semblant de pleurer à ce moment là. Quand elle versa des larmes devant lui pour la seconde fois, elle ne faisait plus semblant. Mais cela, elle n'aurait jamais voulu l'admettre. Comme elle aurait souhaité que la troisième fois ne soit en aucune façon réelle…
Son sang imprégnait la paume de ses mains tandis que les larmes qu'elle versait dessus nettoyaient sa peau de tout ce rouge. Le sang et les larmes coulant le long de son bras se mélangèrent l'un à l'autre et formèrent une ligne rouge des plus magnifique. Une ligne rouge magnifique que la pâleur de sa peau mettait encore plus en valeur. Mais elle était incapable d'apprécier la beauté de sa couleur préférée à ce moment là…
« Le rouge est aussi la couleur qui nous met en garde contre un danger. »
Elle frissonna quand elle entendit le bruit des chaussures qui s'enfonçaient dans les flaques d'eau stagnante qui recouvraient l'asphalte. Elle aperçût le reflet de l'assassin dans l'une des flaques d'eau, et à ce moment là, elle ne ressentit plus la moindre peur quand il pointa son revolver vers sa tête. Un étrange sentiment de calme et de béatitude venait de l'envahir tandis qu'elle serrait dans ses bras le petit garçon agonisant et que le rythme de sa respiration se synchronisait de lui même avec celui, haletant, du dernier souffle du mourrant.
Elle sentit son souffle se couper quand elle entendit les deux détonations briser le silence.
Elle ouvrît doucement les yeux, s'attendant à se contempler elle même tandis que ce serait elle qui serait enlacé à son tour par le rouge, le rouge qui finirait par l'emporter loin de ce monde cruel… Elle n'avait pas changé. Dans la flaque d'eau, elle pouvait contempler un autre visage se refléter, mais ce n'était pas celui du tueur. C'était celui d'un homme dont la tête était surmonté d'un bonnet noir et dont les yeux aussi magnifiques que sombres semblaient absorber toute lumière.
Il la regarda, et il regarda ensuite le petit garçon qui était sur ses genoux et, ensemble, ils demeurèrent silencieux, eux qui ne semblaient plus faire qu'un, à présent que la perte du même être les avait unis…
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Rouge, et si vous lui aviez demandé ce qui était arrivé au loup, elle vous aurait parlé de la loi du Talion et vous aurait murmuré dans un souffle que celui qui a assassiné quelqu'un doit payer pour son crime. Si vous lui aviez demandé ce qui était arrivé au chasseur, elle vous aurait répondu que la ligne qui sépare les adversaires des alliés est aussi ténue et fragile que la brume matinale. Si vous vous demandez pourquoi est ce qu'ils ont disparus ensemble, à la fin du conte, il va falloir que vous trouviez vous-même la réponse à votre question…
Ils partirent dans le premier vol en direction de Los Angeles, et elle ne pouvait même pas se plaindre que le seul siège qui restait pour elle était celui à côté de la fenêtre de l'avion. Il lui proposa d'échanger leurs sièges, s'efforçant de garder le même visage froid et impassible pour ne pas perdre sa fierté ombrageuse. Elle déclina poliment sa proposition.
L'avion décolla au moment où le soleil couchant se mit à peindre le ciel en rouge, un rouge qui lui évoquait la scène d'un théâtre en flamme. Il ne prononça pas un mot quand elle releva doucement le volet de la fenêtre pour contempler le soleil couchant, le soleil couchant dont la lumière orangée se refléta dans ses iris. Lorsque des larmes commencèrent à s'écouler de ses yeux pour couler le long de ses joues, il prit doucement sa main dans la sienne et ne la relâcha pas jusqu'à ce qu'elle sombre doucement dans le sommeil…
-:-
« Je n'aurais jamais pensé… »murmura Haibara.
« quoi ? »
« Que ta voix puisse refléter de la passion en exprimant autre chose que la révélation d'un mystère auquel t'ont conduite tes déductions… Mais, après tout, ton père est écrivain, donc il doit t'avoir transmis une partie de son talent à travers ses gènes… »
« Est-ce que mes oreilles fonctionneraient mal ? » Il porta la main à son oreille en donnant à ses doigts la même position que s'il tenait un cornet acoustique. « Ou est ce que tu vient de me faire un compliment à l'instant ? »
« Eh bien ? C'était quand même impressionnant… »répliqua-t-elle avant de ricaner doucement. « …si on prend en compte le fait que tu as eu un passage à vide en plein milieu de l'histoire et que tu as dû improviser la fin parce que tu es était incapable de t'en rappeler… »
« Oui, et bien excuse-moi de ne pas avoir eu droit à une enfance heureuse bercée par la douceur des contes de fées, Hai.. » Il laissa la fin de sa phrase se perdre dans le silence quand il comprit la dureté de la signification qu'elle pouvait avoir pour la chimiste. Elle pâlit légèrement mais se reprit suffisamment vite pour dissimuler de nouveau ses émotions derrière son masque froid.
« Pardon. »murmura-t-il doucement.
« Finalement, cela ne nous aidera pas à nous endormir. »répliqua Haibara avant de pousser un autre bâillement et de remonter la couverture de son duvet sur ses épaules tout en fermant les yeux. « Nous ferions mieux de compter les moutons pour cela, finalement… »
Sur ses derniers mots, elle enfouit sa tête sous sa couverture pour ne plus en laisser émerger que sa chevelure auburn.
Conan soupira en levant les yeux vers le plafond de la tente, avant de les tourner vers le professeur et les autres enfants. Ils semblaient tous dormir profondément et le détective n'avait pas le cœur à les réveiller en faisant trop de bruit.
S'allongeant à son tour, il ferma les yeux, essayant d'imaginer d'innocents petit moutons d'un blanc immaculé sautiller joyeusement au dessus d'une barrière, dans un pré verdoyant situé à côté d'une ferme.
Il commença à compter. 100, 99, 98, 97…
…6, 5, 4, 3, 2, 1, 0, -1, -2…
« Haibara »murmura-t-il doucement au duvet situé à côté du sien, priant désespérément pour que son occupante lui réponde. « Tu es encore réveillé ? »
Elle ouvrit les yeux avant de grogner.
« J'étais sur le point d'y arriver… »marmonna-t-elle, dépitée. « Tu n'es décidément qu'un gamin geignard et capricieux… »
« Tu étais…sur le point d'y arriver ? »lui demanda-t-il, ignorant délibérément la seconde partie de sa phrase.
« Laisse tomber. »répliqua-t-elle. « Bien, quel histoire voudriez-vous que je vous raconte, ô mon petit maître ? »
« Eh bien...Puisque je t'ai empêché de t'endormir enfin… »murmura-t-il avec un pitoyable sourire d'excuse. « Je te laisse choisir… »
« Vraiment ? Je peux vraiment te raconter ce que je veux ? »
Il acquiesça, faisant de son mieux pour ignorer le petit sourire narquois qui avait plissé les lèvres d'Haibara. L'instant suivant, le silence fût brisé par un bruit familier en provenance d'un estomac qui fit tressaillir son propriétaire et amusa la chimiste.
« Ne me dis pas que tu es affamé à cette heure là ? »
« Eh, c'est l'heure où je suis censé écouter les match de football, d'accord ? D'habitude je ne serais pas allongé dans mon lit à cette heure là mais sur le canapé avec un paquet de chips sur les genoux. Je suis sûr que ça t'arrive aussi de prendre des petits en cas de temps en temps… »
« Des chips ? Un tel concentré de cholestérol et de produits chimiques des plus douteux ? »
« D'accord, je suppose que tu serait plutôt du genre à avaler des fruits sec pour soulager tes petits creux… »répliqua-t-il avec un sourire sarcastique.
« Un jour, quand ton médecin te lira le résultat de tes analyses de sang, tu te rappellera de cette conversation que nous avons eu, et ce jour là, tu n'auras plus ton petit ton suffisant. » murmura-t-elle avec un sourire des plus cynique. « Enfin, j'imagine que ce genre d'habitude déplorable est le résultat de l'amitié virile qui a du se développer entre toi et le détective Mouri après tout ces mois de cohabitation forcé… »
« … »
« Enfin bref, puisque tu as si faim… Que dirait-tu si je te proposais de manger une maison de pain d'épice ? »
« Hein ? »
