Gretel sans Hansel, et la maison de pain d'épice.
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Gretel. Avec ses joues roses et sa peau aussi blanche que du lait, elle ressemblait à ces anges qui déployaient leurs ailes sous le pinceau des artistes de la Renaissance. Une créature pure et éthérée qui n'avait jamais connu la souffrance et le désespoir… Cependant, si vous l'aviez regardé de plus près, vous auriez pu voir que son visage aussi candide que souriant était en train de se fissurer doucement, vous auriez aussi vu les veines rouges qui souillaient la blancheur immaculée de ses yeux, et vous auriez vu, enfin, les cicatrices minuscules que ses ongles avaient laissés sur les paumes de ses mains en s'y enfonçant… Et à ce moment là, vous auriez réalisé que vous ne la connaissiez pas du tout…
« Une sucette est une confiserie aussi douce que colorée et merveilleusement attirante. Dans les boutiques de confiseries et dans les carnavals, elles déploient leurs sept couleurs comme un arc en ciel sucré, et dans ces moments là, tous les petits enfants tombent amoureux de ces merveilleux petits bonbons. Comme c'est dommage que leur douceur finisse toujours par disparaître lentement mais inexorablement au fur et à mesure que vous les sucez… Car plus vous passez votre langue dessus, plus le parfum qui l'imprègne devient amer… »
Le mariage des Mouri avait été célébré sous le regard de leurs collègues de travail et de leurs anciens camarades de classe. Tous les invités y avaient cru à l'époque, ils avaient tous cru qu'ils assistaient à l'union de deux âmes sœurs qui resteraient unies jusqu'à ce que la mort les sépare…
Elle se rappelait encore du son du tonnerre qui grondait et des trombes d'eau qui s'abattaient, le son qui atténuait à peine les cris et les réprimandes qui jaillissaient de la cuisine, cette nuit là. Elle se rappelait du long silence qui avait suivi, le pas déterminé de sa mère tandis qu'elle empoignait sa valise pour quitter la maison, la porte qu'elle referma brutalement derrière elle, le taxi qu'elle avait appelé pour l'emmener loin, très loin, la pluie qui imprégnait son visage, dissimulant les larmes qui s'y écoulaient…
« Je ne voulait pas lui faire de mal… » avait-elle dit. « Tu le fait sans même t'en rendre compte. »avait-il répliqué. Les insultes acérées, les commentaires acides qui y avaient répondu. Les débris de verre et de porcelaine éparpillés sur le sol, les traces visibles de la cicatrice qu'ils avaient récolté au cours de leur affrontement, une cicatrice qui ne se referma jamais complètement, même plusieurs années après…
« Je vais faire un tour et aller m'acheter un paquet de cigarette. » lui avait dit son père. Il lui avait aussi dit gentiment de ne pas nettoyer le désordre pendant son absence. Il ne voulait pas que sa fille se blesse en ramassant les débris. Elle appréciait la sollicitude de son père mais…
C'était mieux d'avoir mal que de se sentir, apathique, vide, creuse… Elle s'effondra sur le sol de la cuisine et se mit à contempler les vitres des fenêtres, sur lesquelles s'entrecroisaient les lignes que laissaient les gouttes de pluie sur leur passage.
Le robinet était mal fermé, aussi laissait-il s'échapper périodiquement des gouttelettes qui faisait un drôle de petit bruit en s'écrasant sur la surface de l'évier… Plic, plic, plic…
Toc, toc, toc…
Après avoir vérifié, en contemplant son reflet dans le miroir de la salle de bain, qu'il ne restait plus une seule trace de larme sur son visage, elle alla ouvrir la porte de la maison. C'était une habitude qu'elle avait héritée d'Eri Kisagi. Sa mère. La reine du barreau qui n'avait jamais pénétré dans la salle d'audience d'un tribunal sans que ses lèvres ne soient plissées en un sourire triomphant et irradiant de confiance en soi qui annonçait déjà sa victoire. Un sourire qui s'affichait sur un visage qui ne portait pas la moindre trace de la dispute avec son mari qui avait fini par dégénérer, et qui avait eu lieu à peine une heure avant qu'elle ne se rende au tribunal.
Clic.
Il était trempé de la tête aux pieds, son t-shirt de footballeur beaucoup trop grand pour lui portait encore des traces de la boue qui l'avait aspergé, même ses chaussures neuves étaient sales… Elle remarqua quelques bleus sur ses joues, mais leur vue avait cessé de l'inquiéter depuis bien longtemps… Les garçons seront toujours les garçons…
Il lui marmonna quelque chose à propos du fait qu'il avait manqué son père qui devait le chercher après l'entraînement et qu'il avait récolté une douche glaciale sous la pluie en échange… Des larmes se mirent à couler de ses yeux aussi bleus que scintillant avant même qu'elle pense à essayer de les retenir. Et à ce moment là, sans même prendre la peine d'y penser, il la serra dans ses bras. Mais il l'arracha à son étreinte dès l'instant où il se rappela que ses propres vêtements étaient trempés et couverts de boue. « Ta mère va me passer un de ces savon quand elle va voir ça… » lui avait-il fait remarqué d'un air dépité. Même si elle eût beaucoup de mal à faire sortir du fond de sa gorge les mots qu'elle y gardait emprisonnés, elle finit par se décider à lui dire ce qui venait de se passer entre ses parents…
Après cela, ils s'emparèrent de deux paires de gants qu'ils avaient trouvés dans la cuisine et ramassèrent, un par un, les débris qui en jonchaient le sol… La cicatrice mettrait du temps à se refermer, beaucoup de temps, mais au moins, ils en avaient retirés les échardes qui y étaient encore enfoncés…
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Gretel, et si vous lui aviez demandé qui était la personne la plus intelligente au monde, elle vous aurait répondu d'une petite voix timide mais en même temps sûre d'elle que c'était bien évidemment son frère Hansel… Que ce soit avec du pain de mie ou avec des petit cailloux, il trouvait toujours le moyen de les ramener à la maison…
Il l'aidait à résoudre les équations les plus difficiles et à retenir la longue liste d'événements et de noms qu'elle ne devait pas oublier pour les interrogations d'histoire. Il faisait tout cela avec une facilité déconcertante, comme si ça n'avait rien de difficile pour lui. Elle le voyait exposer ses déductions face aux membres de la police de Tokyo sans percevoir la moindre hésitation dans sa voix quand il le faisait… Il gardait la tête haute même quand ses déductions s'avéraient être fausse ou se faisaient réduire en pièce par quelqu'un de plus doué que lui. Quand il était là, elle était persuadée que tout était possible et que l'on pouvait réaliser ses rêves si on y croyait suffisamment fort. Il était devenu une partie d'elle-même, celui qui lui donnait envie de croire en ses rêves, et lorsqu'ils lui arrachèrent brusquement cette partie d'elle-même…
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Gretel, et un matin, vous l'avez rencontré alors qu'elle était devant une tombe au fond d'un jardin… Si vous lui aviez demandé qui était enterré là, elle vous aurait répondu que c'était Hansel… A ce moment là, vous auriez détourné les yeux d'un air attristé et quand vous les auriez tourné de nouveau vers elle pour lui présenter vos condoléances, elle aurait déjà disparue…
Elle monta sur l'estrade lors de ses funérailles pour y prononcer une longue et vibrante éloge funèbre, elle n'avait pas pu résister à la requête de sa mère. Tout le monde pleura, elle ne versa pas une larme. Cela n'étonna personne.
« Telle mère, telle fille… »
Ce n'est que lorsqu'elle se retrouva seule qu'elle tomba à genoux devant le cercueil en cessant de retenir ses larmes.
Elle avait toutes les raisons du monde de le haïr. Il lui avait menti tout ses mois, les avait mis en danger, elle et sa famille, et avait manipulé son père comme s'il s'agissait d'une marionnette dont il tirait les ficelles pour résoudre ses enquêtes… Bien qu'au fond d'elle-même, elle avait été forcée d'admettre que son père n'avait jamais été un meilleur détective qu'au moment où c'était quelqu'un d'autre qui résolvait à sa place les enquêtes qu'on lui confiait.
Mais par-dessus tout, elle le haïssait parce que…
Il lui avait fait croire que c'était facile d'être fort et courageux… Ca ne l'était pas et ça ne le serait jamais…
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Gretel et qui haïssait la sorcière de tout son petit cœur. Lorsqu'elle était endormie, elle rêvait des mille et une façons dont elle pourrait s'y prendre pour assassiner cette femme. Briser le cou de la sorcière entre ses petits doigts ? Non, la sorcière avait des ongles longs et acérés, elle n'hésiterait pas à s'en servir pour déchiqueter sa peau délicate et fragile si elle essayait… La poignarder pendant son sommeil ? Non, elle ne pouvait pas, la porte de sa chambre était verrouillée… La soulever pour la jeter dans la jarre rempli de venin de serpent ? Non, même si la sorcière était aussi maigre et famélique qu'une fleur en train de se faner, la petite fille n'aurait jamais assez de force pour la soulever… Lui faire goûter sa propre médecine ? Oui…Peut-être que…
Quand sa mère lui annonça la nouvelle au téléphone, elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer de l'ironie de la situation. Même après son mariage qui n'était officiellement pas annulé bien que le couple soit brisé, sa mère avait conservé son nom de jeune fille devant ses collègues, Kisagi. Voilà pourquoi le cabinet d'avocat n'avait pas fait le lien entre l'avocate qu'ils assignaient à un de leurs riches clients et le petit ami de sa fille, le petit ami qu'il avait assassiné…
Etant la digne fille d'une avocate et d'un ex-policier, elle avait été exposée aux aspects les plus sombres de la loi et de la justice, et elle avait tout fait pour oublier ce qu'elle avait vu.
Elle avait pressé son oreille contre la porte du bureau de sa mère et avait écouté les conversations qui y étaient chuchotés, elle avait écouté le compte-rendu de ce qui se passait dans les coulisses du procès, elle avait appris ce dont les journaux et la télévision ne parlerait jamais…
C'était si facile jusque là de croire que les criminels n'échapperaient jamais à la justice après avoir été arrêté… C'était si facile de fermer les yeux et d'essayer de se persuader que la justice triompherait toujours à la fin… Mais après tout, il ne lui avait jamais appris à prendre la route la plus facile…
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Gretel, et pour l'instant, elle est devant le four, serrant ses petits poings détrempés par la sueur. La sorcière lui ordonne de grimper à l'intérieur, mais la petite fille a sa propre petite idée sur la manière dont les choses doivent se passer…
Un jour, elle murmura à son père qu'elle n'arrêtait pas de faire des cauchemars. Elle lui dit qu'elle avait la désagréable impression que quelqu'un était en train de la suivre discrètement chaque fois qu'elle rentrait du lycée… Elle avait menti… Trois jours après, elle trouva un revolver dissimulé sous une pile de linge sale dans la buanderie. Son père avait toujours été si prévisible, et pour une fois, cela l'arrangeait plutôt qu'autre chose… Le jour d'après, elle était incapable de regarder son père dans les yeux. Ce n'était pas le détective le plus intelligent qu'elle avait rencontré mais elle restait quand même sa fille, la petite fille dont il pouvait lire le cœur comme si c'était un livre ouvert, cela, ça ne changerait jamais…même si tout le reste avait changé…
Elle se glissa discrètement dans le bureau de sa mère pendant qu'elle prenait sa pause déjeuner et tourna à une vitesse folle les pages de son carnet de note jusqu'à ce qu'elle y trouve ce qu'elle y cherchait… Un nom, un numéro de téléphone…et une adresse. Elle prit une photographie de la page qui l'intéressait avec son téléphone portable avant de quitter la pièce aussi vite qu'elle s'y était glissé…
La maison était immense et luxueuse, le papier peint qui tapissait les murs de ses longs couloirs était orné de motifs plus compliqués les uns que les autres… La moquette était aussi noire que les boiseries de la demeure…Elle était étonnée de voir à quel point cet endroit correspondait à ce qu'elle avait imaginé, un endroit sombre et sinistre où les pêcheurs se dissimulaient dans l'ombre en espérant que la justice ne les y attraperait jamais…
Ce qui ne correspondait pas à ce qu'elle avait imaginé dans ses cauchemars était la personne qui s'y dissimulait. Elle s'était représentée le génie du crime comme quelqu'un de froid et d'impitoyable, elle lui avait donné un visage anguleux, des yeux aussi bleu que glacial… Elle en avait fait une incarnation de la cupidité et de la brutalité… Celui qu'elle trouva dans cet endroit était tout sauf ce qu'elle avait imaginé… Ses joues étaient creuses, sa peau couverte de cicatrices avait été rendue parcheminé par l'âge. Il était famélique, un véritable squelette qui n'avait que la peau sur les os…
Surmontant ses dernières hésitations, elle se présenta comme la fille de son avocate et extirpa quelques documents de sa sacoche avant de se rapprocher de lui. Ce faisant, elle enfonça sa main dans la poche de sa veste et referma ses doigts autour du revolver qu'elle y avait glissé. Le contact glacial du métal sur sa main imprégné de sueur tandis qu'elle la sortait de sa poche ne fût pas suffisant pour la dissuader tandis qu'elle s'apprêtait à presser la détente de l'arme…
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Gretel et qui haïssait vraiment la sorcière de tout son cœur. Mais lorsqu'elle posa ses mains sur son dos en s'apprêtant à la faire basculer dans le four, elle sentit le contact de ses os fragile sous la peau desséché… Cela lui rappela ce petit pigeon estropié dont Hansel avait pris soin un jour, avec beaucoup de tendresse et d'amour, et elle sentit la nausée la gagner devant ce qu'elle s'apprêtait à faire… Elle recula d'un pas, pour prendre le temps de surmonter ses dernières hésitations… Elle n'avait hésité qu'une seconde, mais pour un démon comme l'était la vieille sorcière, une seconde, c'était plus que suffisant…
Mais elle fût incapable de la presser… Elle ne pouvait pas le faire tandis qu'elle entendait la voix de Shinichi la supplier de ne pas faire cette bêtise… Elle inspira de toutes ses forces, s'efforçant de reprendre un air froid et déterminé, mais elle ne put retenir les larmes qui s'écoulèrent de ses yeux et commencèrent à brouiller les contours du monde qu'elle percevait…
Son attention était tellement focalisée sur sa cible, qui n'avait à aucun moment perdu son calme, qu'elle n'avait pas remarqué l'ombre qui venait de se glisser dans la pièce… Le bruit métallique de la détente d'une arme à feu que son assassin venait de presser fût le dernier son qui retentit dans son monde avant qu'il ne sombre dans les ténèbres…
Il était une fois une petite fille qui s'appelait Gretel, et c'est tout ce qui reste d'elle…Son nom… Tout le reste à été réduit en cendres par la chaleur étouffante du four dans lequel la sorcière l'avait précipité… La maison de pain d'épice était vide quand le père de la petite Gretel y pénétra… Il serra son arc dans ses doigts et se jura qu'il traquerait la sorcière jusqu'à sa mort pour lui faire payer le meurtre de sa fille…
L'automne signala son arrivée en dispersant dans les airs les feuilles jaunis des arbres agonisants, et dans d'autres circonstances, Eri aurait voulu rester ici pour admirer la beauté de ce spectacle… Elle s'agenouilla et passa ses doigts tremblants sur le nom qui était gravé sur la pierre tombale… Le nom de sa fille…
Il y a bien longtemps, elle assura la défense d'un homme accusé d'avoir assassiné froidement une adolescente. Il n'y avait aucune preuve déterminante, juste un mobile et une absence totale d'alibi… Elle s'était efforcé de se convaincre que son client ne mentait pas lorsqu'il avait affirmé son innocence et elle fit de son mieux pour en convaincre à son tour les jurés… et elle y arriva… Lorsqu'elle sortit de la salle d'audience, elle fût pri à parti par une femme d'une cinquantaine d'années qu'elle avait reconnu… La mère de la victime… « Le jour où vous assisterez aux funérailles de votre propre fille, ce jour là, vous comprendrez ce que je ressent en ce moment… »lui avait-elle hurlé d'un ton rageur. La nuit suivante, elle avait serré Ran dans ses bras en espérant de tout son cœur qu'elle ne comprendrait jamais la douleur de cette femme.
Une main se posa doucement sur son épaule et elle n'avait pas besoin de se retourner pour savoir à qui elle appartenait. Elle avait peut-être oublié une quantité impressionnante des souvenirs aussi doux qu'amer que lui avait laissé son mariage mais elle n'oublierait jamais à quel point la main de son époux semblait avoir été façonnée pour s'emboîter sur son épaule le jour pluvieux où il lui avait doucement posé dessus…
Il lui demanda si elle voulait passer un moment chez lui, pour pouvoir récupérer une partie des affaires de Ran et éventuellement…se dire tout ce qu'ils ne s'étaient pas dit depuis trop longtemps…
Ils avaient passé les dix dernières années de leur vie à s'éviter mutuellement, trop effrayés de voir leur vieille blessure se rouvrir à nouveau et les faire souffrir s'ils restaient trop de temps ensemble… Trop effrayé de voir la personne qui leur était si précieuse souffrir à nouveau de leur blessure… C'était amusant, pensa-t-elle, qu'après toutes les paroles de haine mutuelles qu'ils s'étaient échangés au cours des ans, le moment où ils décidèrent enfin de vivre ensemble de nouveau ne se manifesta pas sous la forme d'une scène mélodramatique déchirante… Non, cela se déroula comme si c'était la chose la plus normale qui soit au monde…
Elle arriva chez lui un après-midi, et il lui montra un album de photographie. Un album où à chaque page apparaissait le sourire candide de leur fille ou son petit visage renfrogné tandis qu'elle se disputait avec Sonoko ou Shinichi… La dernière photographie de l'album était celle de Ran serrant dans ses bras celui qui était quasiment devenu son petit frère. Il y avait un tel sourire de bonheur innocent sur son visage à ce moment là, tandis que le vent soulevait doucement leurs cheveux… Eri regarda cette photographie longtemps avant de finir par la glisser doucement dans son sac à main…
Le jour suivant, elle lui passa un coup de fil, un coup de fil qui se prolongea pendant une heure, puis deux pour finir par s'étendre sur toute la nuit… Un coup de fil où ils évoquèrent ensemble les souvenirs de leur passé et leurs projets pour leur avenir…
Elle passa de l'autre côté de la barrière et devint l'avocate de l'accusation au cours du procès de l'assassin de leur fille, déployant une quantité phénoménale de temps et d'effort pour rassembler toutes les preuves qui lui seraient nécessaire pour remporter la victoire, une fois de plus. Quelquefois, elle était forcée de mettre les pieds dans des eaux trouble pour cela, mais tous ses soucis disparaissaient instantanément dès l'instant où elle franchissait la porte de la cuisine pour y préparer le dîner… A la plus grande joie de son époux…
Le mari et son épouse, rongés par la culpabilité et la tristesse, se soutinrent mutuellement pour sortir de la maison de pain d'épice tandis que le feu était en train d'en brûler les murs… Un feu qui consuma les derniers lambeaux de leurs douces illusions, ne laissant derrière lui que des cendres et un terrain vide et boueux… Mais ceux qui ont fait des erreurs, finissent toujours par en tirer une leçon… Maintenant, ils pourront se reconstruire une maison sur ce terrain vide, une maison où ils allaient pouvoir vivre ensemble, une maison aux fondations solides qui ne s'écroulerait plus au cours d'un orage…
A la lecture du verdict, Eri Kisagi ne détourna pas à un seul instant son regard de celui qui était dans le box des accusés. Ses associés ont sûrement pensé qu'elle exprimait de cette façon sa fierté d'avocate… Cela ne l'aurait pas étonné qu'ils pensent cela d'elle… Après tout, très peu de personnes avaient réussi à voir ce qui se dissimulait derrière le masque froid de cette femme qui semblait jamais ne ressentir la moindre faiblesse, ni même la moindre émotion..
A la fin du procès, le mari et son épouse se glissèrent dans la foule. Il avait refermé doucement son bras autour de ses épaules dans un geste protecteur tandis qu'ils sortaient du tribunal. Elle ne prononça pas un mot à ce moment là…
Une semaine passa sans un seul coup de fil ni une seule visite, une semaine où Kogoro passait son temps à faire les cent pas dans sa chambre en s'efforçant de résister à la tentation de prendre son téléphone pour l'appeler… Ils avaient besoin de passer un peu de temps, chacun de leur côté, à faire le point sur leur vie et à laisser leurs blessures se cicatriser…
Le septième jour, un mardi matin, la sonnerie de la porte d'entrée tira Kogoro de son sommeil. Et lorsqu'il ouvrit la porte de sa maison, ce fût pour se retrouver face à celle qui était à la fois la plus impitoyable des avocates et la plus douce des épouses… Elle était devant le seuil de la maison, une valise au bout de chacune de ses mains. Il s'écarta pour la laisser passer et alla préparer le petit déjeuner…
Deux œufs au plat recouverts de sauce de soja. Les oeufs étaient trop cuits et il y avait trop de sauce dessus. Le petit déjeuner était loin d'être parfait, pas plus que ne l'était leur relation… Il finirait fatalement par se replonger dans la négligence, l'alcool et le laisser aller… Elle finirait fatalement par le lui faire remarquer et à remuer le couteau dans la plaie avec ses commentaires acides… Leur ennemi finirait par sortir de sa prison, un jour ou l'autre, et ce jour là, il ferait tout son possible pour faire payer au couple toute les années qu'il avait passés derrière les barreaux à cause d'eux…
Mais quelquefois, l'imperfection d'une chose pouvait en renforcer sa beauté, de même que sa fragilité pouvait en renforcer la solidité. Chacun d'entre eux avait l'autre pour le soutenir, et ils n'avaient besoin de rien d'autre…
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« Attends, laisse moi faire le point… Hansel est mort, Gretel est morte aussi et… Franchement, Haibara, je ne pensais pas que tu pouvais être morbide à ce point là… »
Haibara leva légèrement les sourcils avant d'appuyer gentiment sa main sur son épaule dans un geste moqueur.
« Quoi ? Ne me dis pas que mon histoire va te donner des cauchemars ? »
Il toussota.
« Au moins la sorcière finit sa vie en prison, tu devrais au moins apprécier l'histoire pour ça, non ? »
« Ce que je veux dire, c'est que ton histoire a un taux de mortalité trop élevé… »
« Me dit celui qui rencontre un cadavre différent chaque jour de sa vie… »
« Score d'Haibara : 2, mon score : 0 »songea Conan en dissimulant son irritation.
« Et tu as tué la grand-mère dans ton histoire, Kudo, est ce que tu l'aurais oublié ? Ou bien est ce que la vie d'une personne du troisième âge n'a aucune valeur à tes yeux ? »
« Ca lui fait un troisième point… »
« Oui mais il n'as pas tué les personnages principaux, lui au moins… C'est pour les personnages principaux de l'histoire que les enfants ressentent le plus de sympathie, si tu les tues, ils deviendront triste et en feront des cauchemars ! »
« Ah, un point pour moi quand même…Mais attends voir, ce n'est pas moi qui vient de parler là, alors… »
Les deux enfants se tournèrent vers Mitsuhiko avec une expression horrifiée. Les yeux innocents du petit garçon se plissèrent en une expression sérieuse tandis qu'il scrutait Conan et Haibara.
« A vous voir, on dirait que j'ai surpris un couple d'adolescents en pleine action… »murmura le gamin d'un ton un peu trop mature pour son âge.
« Tsubaraya ! »
« Depuis combien de temps est ce que tu es réveillé ? »
« Eh bien… »marmonna Mitsuhiko, qui semblait prendre un plaisir manifeste à rendre fou les deux enfants qui en devenaient énervants tellement ils étaient trop intelligents et matures pour leur âge. « Je me rappelle que ça a commencé avec un petit chaperon rouge couvert de sang, que ça a continué avec un loup dont on arrachait les pattes et que ça s'est terminé avec une maison de pain d'épice en flammes… »
« Oh oh… »pensèrent simultanément Conan et Haibara en se tournant l'un vers l'autre. « Nous venons de détruire à tout jamais sa tendre innocence, n'est ce pas ? »
« Mais Haibara, pourquoi est ce que tu utilisait tout le temps ce surnom quand tu parlais à Conan ? »
« Ce surnom ? »
« Kudo. »
Ils demeurèrent muet plusieurs minutes face à la question de Mitsuhiko. Après un silence particulièrement tendu, Haibara se décida finalement à ouvrir la bouche de nouveau.
« J'ai une petite faim et je crois bien que je vais aller me préparer des nouilles instantanées… Vous voulez que je vous en fasse aussi ? »
« Non ! »répliqua Mitsuhiko. C'était toujours comme ça avec Haibara. S'il lui demandait pourquoi le ciel était bleu, elle lui répliquait que l'océan réfractait la lumière du soleil. Aucune des réponses qu'elle donnait à ses questions n'avait de sens pour lui, et cela lui faisait se sentir stupide. Et Mitsuhiko détestait par-dessus tout sentir qu'il avait l'air de quelqu'un de stupide, particulièrement devant la fille qu'il… Oubliez la fin de la phrase.
« Haibara, tu n'as pas répondu à ma ques… »
La fille en question s'était déjà éclipsé de la tente, aussi rapide qu'un courant d'air, ne laissant comme seule trace de sa présence que le bruit lointain d'ustensiles de cuisine s'entrechoquant l'un contre l'autre.
« Bon alors dans ce cas, Conan, réponds à ma question… »
« C'est un jeu de rôle… »
« Hein ? »
« Le personnage du jeu vidéo auquel je joue avec Haibara, je l'ai appelé Kudo… De temps en temps, nous nous amusons à nous donner dans la vraie vie les noms de nos personnages dans le jeu vidéo… »
« Ah d'accord… »murmura Mitsuhiko avec une expression enthousiaste. « Est ce que tu pourra me montrer le site où tu doit te connecter pour jouer à ce jeu ? Ca a l'air intéressant… »
« Et puis peut-être que si j'y joue, moi aussi, Haibara va s'adresser à moi en utilisant un nom de code mystérieux… »songea Mitsuhiko d'un air rêveur.
« Tu sais quoi ? J'ai un petit creux, moi aussi…Je vais y aller… »
« Eh, attends ! »
« Retourne te coucher, nous aurons besoin d'être en forme demain… »
Conan sortit de la tente en faisant très attention pour que son pied ne heurte pas la tête du professeur endormi. « C'est toujours comme ça, le pot de fer contre le pot de terre.. »pensa le pauvre Mitsuhiko dépité.
Le détective enfila son pantalon avant de poser le pied sur l'herbe fraîche et humide qui s'étendait au dehors. Il jeta un coup d'œil aux alentours. Des arbres, des vallées verdoyantes, des buisons touffus, un ciel que l'aurore commençait à teindre en violet… Un paysage absolument magnifique et parfait jusque dans le moindre détail, à une exception près, Haibara n'y était nulle part…
Il enfila son manteau dès les premiers instants où la brise matinale se mit à caresser doucement sa peau, le faisant légèrement frissonner. Un estomac vide, une peau qui frissonnait sous le froid, et l'anxiété qui le tenaillait ne formait pas une combinaison des plus agréable pour lui, aussi s'empressa-t-il de partir à la recherche de la chimiste. La probabilité la plus élevée était qu'elle se soit rendue dans les toilettes du camping et qu'au moment où il l'y retrouverait, elle ne manquerait pas de lui faire savoir à quel point ses inquiétudes pouvaient lui paraître ridicule… Mais si les derniers mois qu'il avait vécu lui avaient appris une chose, c'était que la disparition d'une certaine petite fille à la chevelure auburn pouvait finir par avoir des conséquences effrayantes… Bon, il y avait peu de chance pour qu'elle trouve une bombe à côté de laquelle s'asseoir au beau milieu d'un camping, mais il y avait quand même une rivière suffisamment profonde pour qu'une petite fille puisse s'y noyer à vingt minutes de marche à pied de la tente… Connaissant Haibara, il savait qu'il valait mieux qu'il y fasse un tour…
« Tu sais, Kudo, la seule chose qu'il te manque pour ressembler à un spectre qui hanterait ses bois serait la marque qu'aurait laissé sur ton cou la corde avec laquelle tu te serait pendu… »
Haibara était assise à l'ombre d'un pin, un bol de nouilles entre les mains.
« Pourquoi est ce qu'il a fallu que tu t'éloigne autant de la tente pour aller manger ? »
« Pour que Tsubaraya me retrouve en un rien de temps pour me poser d'autres questions auxquelles je ne préférerait pas répondre ? Très peu pour moi… »
« Le soleil va se lever dans moins d'une heure…et nous n'avons pratiquement pas dormi une seule minute… »grogna Conan.
« Encore en train de te plaindre, monsieur le détective ? »
Haibara bailla tout en appuyant sa tête contre le tronc de l'arbre.
« Au moins, cela nous aura permis d'admirer l'aurore dans toute sa splendeur… »murmura-t-elle d'une voix rêveuse, et à cet instant, le détective ne pu s'empêcher de se tourner vers elle pour la contempler.
« C'est pour la contempler que tu as choisi de t'installer précisément ici ? Parce que c'est à cet endroit que tu serais la mieux placé pour l'admirer ? »
« Non, je n'ai pas spécialement pensé à cela… Je me disait juste que, quitte à garder les yeux ouvert jusqu'au petit matin, autant que ce soit pour admirer quelque chose qui en vaillent la peine… Pas tes narines ou la bâche jaune de la tente… »
Elle se mit à tendre le bol dans sa direction.
« Tu en veux un peu ? »
Le grondement de son estomac répondit à la question de la chimiste de la manière la plus élégante qui soit. Haibara posa le bol à moitié vide sur ses genoux sans lui laisser le temps de refuser.
« Allez, finit le, va… j'ai eu ma dose de sucre lent pour aujourd'hui… »
« Merci… »murmura-t-il d'un ton sincère.
« Mais de rien… »répondit-elle gentiment, ce qui ne manqua pas de les surprendre tout les deux. « Et puis… C'est à ton tour de me raconter une histoire maintenant, je te rappelle… »
« Je peux t'en raconter une dernière, vraiment ? »
« Oui, mais je préférerais, si possible, que ce soit une histoire plus douce que l'autre… Pas de tête qui roule sur le sol ou de jambes arrachées, cette fois… »
« Je n'ai jamais parlé de jambes arrachées dans mon histoire. »
« Tu sais très bien ce que je veux dire… »
Conan leva son regard vers la plaine verte qui s'étendait à perte de vue quelques mètres plus loin, une plaine qui ne manqua pas de lui faire penser à un certain personnage de conte de fée revêtu de vert…
« D'accord… Est ce que l'histoire de Peter Pan te conviendrait dans ce cas ? »
