Contempler Peter Pan à travers la lentille d'un télescope
Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Peter et, une nuit, il frappa à la fenêtre de la petite Wendy pour lui proposer de s'envoler avec lui. Le petit garçon, qui avait le même âge qu'elle, affichait sur son visage un petit sourire narquois qui l'intriguait autant qu'il l'émerveillait. Une étincelle tournoyait autour de lui à une vitesse stupéfiante, dissipant les ténèbres de la chambre par la lumière qu'elle irradiait. La petite Wendy avait répondu au garçon qu'elle ne pouvait pas accepter l'invitation d'un étranger si elle n'en savait pas un peu plus sur lui. Qui était-il ? D'où venait-il ? Voilà ce qu'elle devait au moins savoir avant de pouvoir lui faire confiance. L'horloge sonna les douze coups de minuit lorsqu'il lui murmura, avec un sourire énigmatique, qu'il ne connaissait pas lui-même la réponse à ces deux questions, mais que si elle acceptait de s'envoler avec lui, il lui dirait ce que les autres pensaient de lui. En entendant ces paroles, la petite Wendy écarta ses couvertures et sortit de son lit. « Alors allons-y. » lui répondit-elle.
Kaito avait toujours adoré lire les journaux mais il ne s'était jamais intéressé aux critiques de films qui y étaient publiées. Si Aoko ne lui avait pas demandé de jeter un coup d'œil à la critique du Retour de Superman, pour qu'il s'assurer que ce film valait la peine qu'ils aillent le voir ensemble, il n'aurait jamais été victime de cette petite plaisanterie que lui avait envoyé le destin. Il avait lu l'article d'un air ennuyé au lieu d'écouter les explications de leur professeur de physique, et c'est à ce moment là qu'un passage particulier de la critique du film l'avait fait tressaillir, avec autant de force que s'il avait reçu un coup de poing dans l'estomac.
« Certes, les capes rouges et autres uniformes bleus ne seront jamais autre chose que les éléments indispensables aux rêveries puériles de ceux qui n'auront jamais le courage de lever les yeux de leurs bandes dessinés pour contempler enfin le monde des adultes. Mais l'on ne peut que déplorer le fait que même des adultes, supposés plus raisonnables que des adolescents, se laissent charmer par cette vision ridicule et infantile de ce que doit être un héros ; un symptôme de plus de la crise d'identité que traversent nos sociétés modernes. Plus triste encore à nos yeux est le fait que certains n'hésitent pas à tirer avantage de cette perversion du besoin naturel d'avoir des héros en enfilant à leur tour leur propre cape, pour s'attirer une admiration immérité de la part du public qu'ils endorment par les illusions dont ils l'abreuvent. »
« Comme s'amuse par exemple à le faire l'insaisissable Kid. »
Ouille.
Kaito sentit un arrière-goût amer dans sa bouche lorsqu'il enfouit le journal sous ses livres scolaires en essayant de se concentrer à nouveau sur le cours. Il n'allait pas se sentir vexé pour si peu, et de toutes façons, il ne s'était jamais spécialement intéressé à ce que les autres racontaient sur son compte.
La plupart des gens ne voyait en lui qu'un simple magicien et rien de plus, même s'ils reconnaissaient que c'était un magicien de haute volée, de la même lignée qu'un David Copperfield, rien de moins. Leur admiration et leur sympathie pour lui surpassaient même celles qu'ils éprouvaient pour les plus brillants de ses collègues, pour la simple et bonne raison que le spectacle qu'il leur offrait était purement gratuit. D'autres préféraient simplement le voir comme quelqu'un de dépendant à l'adrénaline, et qui ne pouvait trouver l'excitation qu'il recherchait qu'en défiant ouvertement la police japonaise. D'autres encore préféraient s'imaginer qu'il était à la recherche d'un joyau ayant appartenu à une ancienne duchesse autrichienne qui aurait été ni plus ni moins que sa grand-mère. Un internaute avait même parlé sur un forum consacré au Kid de sa propre théorie sur le voleur, selon laquelle le joyau était doté en plus de pouvoirs mystiques et que sa puissance n'avait rien à envier à celle de la kryptonite. C'était ironique de penser que plus les spéculations sur son compte devenaient fantaisistes, plus elles se rapprochaient de la vérité.
Et il préférait ne pas essayer de savoir quel genre de rumeurs était colporté sur sa vie privée.
Ce qui l'intriguait en revanche, était le fait des plus curieux que parmi tous les journalistes qui s'étaient essayé à découvrir la vérité sur l'insaisissable Kid, pas un seul n'avait songé à faire le rapprochement entre lui et le magicien de génie qui était apparu sur la scène en même temps que lui, et l'avait quitté le jour de sa disparition. Et si l'on prenait en compte que celui qui avait assuré la succession du voleur huit ans plus tard, avait le même âge et une apparence physique qui semblait proche de la sienne, le fils du magicien en question, on avait vraiment des raisons de se demander pourquoi personne ne s'était montré assez intelligent pour additionner deux et deux. S'ils avaient vraiment voulu connaître la vérité sur le Kid, ils l'auraient fait depuis longtemps.
Mais voulaient-ils vraiment la connaître quand on prenait la peine d'y réfléchir ? Le voleur aurait été bien moins fascinant à leurs yeux s'ils avaient essayé de l'imaginer comme un être humain de chair et de sang, qui pouvait faire des erreurs et être blessé, capturé, ou même tué en une fraction de seconde. Le voir comme un simple phénomène hors du commun, un mythe, dissipait instantanément leurs inquiétudes et leur permettait d'assister à ses spectacles sans ressentir de peur devant les dangers qu'ils lui faisaient courir. Oui, c'était plus facile de prendre une certaine distance avec le voleur et de ne pas devenir trop intime avec lui. Il valait mieux le voir de loin, comme à travers la lentille d'un télescope que de le voir de trop près. C'était déjà assez dur pour les êtres humains de devoir s'inquiéter jour après jour de la vie ou de l'état de santé de ses proches, il valait donc mieux pour eux que le Kid ne finisse pas par devenir l'un d'eux.
Et bien évidemment, Kaito savait mieux que personne prendre ses distances avec le Kid, de manière à éviter qu'il n'en vienne à affecter sa propre vie au lieu de demeurer un simple objet d'amusement pour lui.
Enfin, il faisait de son mieux pour voir les choses ainsi malgré sa situation particulière vis-à-vis du voleur.
Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Peter, et tout ceux qui le connaissaient pensaient qu'ils ne le verraient jamais grandir et qu'il resterait toujours cet enfant prisonnier de ce monde imaginaire où il était à l'abri de la souffrance comme de la tristesse. En le voyant voler librement dans le ciel et en contemplant la manière joyeuse dont il se promenait au milieu des nuages, ils se mettaient à souhaiter pouvoir devenir à nouveau aussi naïf et innocent que ce petit garçon, et tout comme lui le demeurer à jamais. Mais lorsque la petite Wendy aperçût son visage éclairé par la pâle lumière de la lune, elle y déchiffra le désir de goûter, juste une fois, à l'amour d'un père et d'une mère. Et à ce moment là, elle comprît que même l'innocence ne suffisait pas pour vous protéger de la souffrance.
Kaito sentait son propre corps soudain dénué de pesanteur flotter au milieu des nuages tandis qu'il luttait pour rester conscient et ne pas s'évanouir. Enfonçant fermement ses ongles dans la paume de sa main, il espéra que ce geste serait suffisant pour dissiper la torpeur qui l'avait envahi et le paralysait petit à petit. Le son lointain des sirènes commença à se rapprocher, le ramenant à la réalité, et il s'appuya contre le mur de toutes ses forces tandis qu'il faisait de son mieux pour continuer à avancer, se concentrant sur chaque pas qui l'éloignerait de ses poursuivants. Il n'avait pas parcouru un mètre avant que les blessures infligées par les balles qui avaient transpercés sa chair ne se rouvrent brusquement, déchirant son corps et le faisant basculer dans un océan de souffrance.
Il se serait probablement écroulé sur le sol de tout son long si deux mains ne l'avaient pas fermement agrippé, le maintenant avec juste assez de force pour qu'il ne tombe pas et avec juste assez de délicatesse pour ne pas accroître ses souffrances. Levant les yeux vers celui qui était en train de l'allonger doucement sur le sol, Kaito tressaillit quand il reconnut le visage qui était penché sur le sien. Le regard inquiet de l'homme n'avait rien à envier à celui qu'un père aurait eu pour son propre fils. Et la sincérité qui résonnait dans la voix de celui qui l'ordonnait de s'accrocher et de ne pas mourir dans ses bras rendit les mots qu'elle prononça plus douloureux à entendre pour le voleur.
La dernière chose qu'il vît avant de sombrer dans l'inconscience fût les vagues de lumières rouges et bleues qui avaient envahi les ténèbres de la rue, des lumières familières et qui le ramenèrent doucement vers le moment où elles avaient déferlées dans sa vie pour la première fois.
Rouge et bleu
Les lumières du gyrophare de la voiture de police étaient visibles à travers les fenêtres de la salle à manger, des lumières bleues et rouges qui coloraient le ciel que la nuit avait teint d'un noir de jais. En temps normal, le petit garçon se serait émerveillé du spectacle féerique crée par le ballet des couleurs, mais cette nuit là, il ne pouvait pas. Il restait assis, les yeux fixés sur le paquet de cartes qu'il tenait entre ses mains, son esprit vagabondant bien loin de la pièce. Dans la cuisine, sa mère continuait d'éplucher des pommes de terre d'un geste mécanique digne d'un automate tandis que, dans le salon, la télévision restait allumée, sans personne pour apprécier le spectacle qu'elle diffusait.
« Eh. »
Ginzo Nakamori s'empara d'une chaise avant de s'asseoir en face du petit garçon, s'efforçant de paraître aussi calme et détendu que possible pour dissimuler le malaise qui le rongeait. Le regard dénué d'expression d'un orphelin qui venait tout juste de perdre un de ses parents était une chose terrifiante, et il faisait de son mieux pour ne pas que son anxiété soit trop visible tandis qu'il devait y faire face.
« Est-ce que tu pourrait me montrer un tour de magie ? »
Un mélange de familiarité et d'étrangeté se refléta dans les yeux du petit garçon quand il les leva vers son interlocuteur. Deux yeux bleus sombres qui semblaient absorber toute lumière et à travers lesquels l'inspecteur aperçût tout les lignes de défense que l'enfant avait érigé dans son esprit, comme un château de carte s'interposant entre ses pensées et le monde extérieur.
« Choisissez une carte, regardez-la, puis rendez-la moi sans me l'avoir montré auparavant. » Sa voix était aussi calme et maîtrisée que celle d'un magicien professionnel faisant face à son public.
Nakamori suivit les instructions du petit garçon avec un sourire chaleureux. Les lèvres de l'orphelin se plissèrent en un sourire, non pas un sourire sincère mais une expression énigmatique destinée à dissimuler ses intentions. Tout en regardant l'enfant mélanger les cartes avec l'habileté et la maîtrise d'un professionnel, Nakamori se demanda comment la tragédie qui s'était abattu sur lui avait pu le transformer de manière aussi radicale en l'espace d'une semaine seulement.
« C'était le joker, n'est ce pas ? » Une lueur de triomphe illumina les yeux de Kaito quand il sortit une carte du paquet pour la tendre à l'inspecteur, c'était effectivement le joker.
Nakamori pensa à ébouriffer les cheveux du petit garçon en lui marmonnant des félicitations pour l'intelligence dont il faisait preuve malgré son jeune âge, mais au lieu de cela, il préféra le traiter comme s'il était son égal, en félicitant sincèrement le magicien pour son talent.
Ce fût le premier tour de magie que Kaito montra à l'inspecteur Nakamori, c'était donc sans doute normal qu'il soit identique au dernier qu'il lui montrerait.
« Le joker… Avec le recul, c'était pratiquement prophétique… » songea l'inspecteur.
Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Peter, et son pire ennemi était un pirate sans pitié surnommé le capitaine Crochet. Même s'il ne l'aurait avoué pour rien au monde, le capitaine Crochet enviait l'éternel jeunesse de son ennemi, mais plus que tout, il haïssait le sourire moqueur qui était perpétuellement sur le visage du petit chef des enfants perdus. Ce sourire qui semblait proclamer au monde entier qu'il en était le roi et qu'en tant que tel, il pouvait se permettre de tourner en dérision tout ce qui lui plaisait, de la manière qui lui plaisait, et au moment qui lui plaisait. Une nuit, le capitaine Crochet s'introduisit discrètement dans l'arbre mort où les orphelins se pensaient à l'abri de sa colère, et il contempla son adversaire endormi, son éternel sourire narquois sur les lèvres. Et à ce moment là, le vieux pirate se demanda comment il était possible que quelqu'un puisse continuer de sourire tout en paraissant sur le point de verser une larme.
Nakamori était resté au chevet de l'adolescent, essayant de trouver un semblant de logique à la vérité qu'il venait d'apprendre. La chambre aux murs d'un blanc immaculé était aussi vide que silencieuse. Les seuls sons qui résonnaient dans la pièce étaient le bruit régulier de l'appareil mesurant le rythme cardiaque du patient et le souffle tout aussi régulier de la respiration du blessé. Il avait fallu lui injecter une quantité phénoménale de morphine pour éviter qu'il ne soit déchiré par la douleur que ne manquerait pas de lui occasionner les séquelles de la longue opération chirurgicale au cours de laquelle les médecins lui avaient sauvé la vie, et il n'était pas encore sorti de sa torpeur.
En contraste avec le calme de la chambre du blessé, les couloirs de l'hôpital avaient été envahis par un chaos indescriptible. L'inspecteur avait beau avoir chargé plusieurs membres de sa brigade de s'interposer entre la chambre et la vague de reporters qui faisait tout leur possible pour s'y introduire, cela n'empêchait pas ces derniers de faire mitrailler les flashs de leurs appareils photo dans les couloirs de l'établissement.
Des admirateurs de l'insaisissable Kid ne cessaient de harceler de coup de fil le standard téléphonique de l'hôpital, qui continuait malgré tout de nier que le voleur était dans leur établissement, en train de se remettre des blessures qu'il avait reçu lors de son arrestation.
Et dans la mesure où le cambrioleur était toujours inconscient et fortement gardé, l'inspecteur Nakamori croulait lui-même sous les demandes d'interviews.
Mais pourtant le policier préférait rester là, loin de la foule et du devant de la scène, à regarder l'adolescent émerger petit à petit de sa torpeur. La première chose qu'il regarda fût l'intraveineuse qui était planté dans son bras, la seconde fût les chaînes d'acier qui étaient refermées autour de ses poignets, la troisième fût le moniteur qui lui confirmait qu'il était encore de ce monde, et la dernière fût le visage de Nakamori.
« Bon retour parmi nous. Le moins qu'on puisse dire c'est que tu nous as manqué. »
« C'est agréable de savoir ça. » répliqua Kaito d'une voix tenue.
Pendant un court instant, ils se glissèrent de nouveau dans leurs rôles habituels, celui du défenseur déterminé de la loi et de son insaisissable adversaire, échangeant des provocations de part et d'autres du toit de l'immeuble où ils se faisaient face. Mais il ne s'écoula guère de temps avant qu'ils ne prennent conscience du fait que la situation avait changé, et la réalisation de cette vérité laissa un arrière goût amer derrière elle.
« Pourquoi ? »
Il n'y avait pas d'arrogance ou de haine sur le visage de l'inspecteur, et la seule chose que Kaito perçût dans sa voix fatiguée fût les regrets et la déception d'un père faisant face à son fils indigne. L'adolescent était un acteur, quelqu'un capable d'imiter à la perfection toutes les émotions humaines, mais aussi de les déchiffrer d'un seul coup d'oeil chez les autres. Et c'était douloureux pour lui de déchiffrer ce que le vieil homme qu'il connaissait depuis toujours avait exprimé dans le ton de sa voix comme l'expression de son visage. Kaito avait compris que ce n'était pas lui qui était la cible de la rancœur de l'inspecteur mais son propre échec, son échec en tant que figure paternel.
Le voleur songea à tout avouer ; la boite de Pandore, la vérité sur la mort de son père, son désir de prendre sa revanche sur ceux qui l'avaient assassiné. Il y avait de fortes chances pour que Nakamori le croit, au moins partiellement. Après tout, il était l'une des rares personnes capable de comprendre vraiment la personnalité du gentleman cambrioleur, en dehors de celui qui se dissimulait derrière son monocle, même si aucun des deux ne l'aurait jamais admis.
Mais s'il lui avouait la vérité, et que l'inspecteur le croyait, cela ne ferait que rendre son arrestation plus douloureuse pour le père de famille qu'elle ne l'était déjà, sans compter que cela pourrait le pousser à mettre sa propre vie en danger.
Kaito avala péniblement sa salive, s'efforçant de paraître le plus convainquant possible lors de dernière prestation devant son vieil ennemi. Il remit en place une dernière fois le masque dont il n'avait plus besoin.
« Navré, inspecteur, mais un magicien ne doit jamais révéler ses secrets. »
Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Peter et qui aimait sincèrement la petite Wendy. Mais il n'avait pas pu trouver de solution au problème que cela lui posait. Wendy était une petite fille normale, une fleur qui allait finir par s'épanouir, grandir, tomber amoureuse et avoir des enfants. Peter était tout sauf un petit garçon normal, et le temps était une prison pour lui. Wendy appartiendrait toujours à sa famille, au soleil, et à toutes les personnes qui l'aimaient ou finiraient par l'aimer ; lui appartiendrait à tout jamais au pays imaginaire et aux enfants perdu qui s'y étaient réfugié.
« Un magicien ne doit jamais révéler ses secrets. » La voix de l'inspecteur avait gagné en dureté lorsqu'il répéta les mots du voleur, avant de reprendre sa douceur quand il murmura son nom.
« Kaito… »
Kaito détourna les yeux et fit la sourde oreille, espérant plonger le vieil homme dans la frustration et l'impatience par son attitude. Après tout, c'était plus faire facile pour lui de faire face à quelqu'un de furieux qu'à quelqu'un d'attentionné.
« J'ai dit ce que j'avais à dire. » murmura Kaito en levant de nouveau les yeux pour se confronter au regard de l'inspecteur. « Et j'ai fait ce que j'avais à faire. »
Nakamori contempla longtemps l'adolescent, et même si ses yeux étaient plissés dans une expression rageuse, on pouvait y lire la douleur de se sentir trahi comme le besoin d'apporter son aide à celui qui la refusait. Mais c'est avec une voix aussi rude que sarcastique qu'il finit par répondre au voleur.
« C'est ton droit le plus strict, Kid.»
Se levant de sa chaise, le policier se rapprocha du lit, ses yeux illuminés par la rage. Et après s'être penché sur Kaito, il lui murmura d'une voix glaciale des mots qui furent aussi douloureux pour le cambrioleur que des coups de poignard.
« Je passerais le bonjour à ma fille de ta part. »
Apparemment satisfait de la souffrance exprimée par le regard de l'adolescent, Nakamori quitta la pièce sans ajouter un autre mot, laissant le voleur s'enfoncer dans un océan de remords sans une main pour l'aider à en sortir ou même le retenir. La porte de la chambre se referma doucement, coupant le cambrioleur du reste du monde qui, plus que jamais, continuait de bourdonner de rumeurs autour de la légende de l'insaisissable Kid, inconscient du fait que la dernière raison de l'existence du voleur venait de disparaître.
Il avait détruit la boite de Pandore à peine une seconde avant que les balles de ses ennemis de toujours ne le transpercent.
Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Peter et il ne croyait pas que les contes de fées devaient toujours avoir une fin heureuse. Il murmura ses adieux à Wendy avant de s'apprêter à s'élancer dans le ciel, pour retourner à la vie d'éternelle solitude qu'il avait toujours connu. Mais une douce voix résonna derrière lui, le poussant à s'interrompre pour se tourner vers la personne qui venait de lui parler. La mère de Wendy, qui s'était penché vers lui pour déposer un baiser sur sa joue, un geste rempli de tendresse et d'affection maternelle. Quelque chose qu'il n'avait jamais goûté auparavant. Une saveur aussi étrangère que merveilleuse pour lui. Une chose qu'il n'avait jamais ressentie auparavant. Une chose qui lui donnait l'impression de respirer de nouveau après avoir longtemps retenu son souffle.
Il fallût plusieurs minutes à Kaito pour remarquer l'objet aussi minuscule qu'effilé qui venait d'apparaître sur sa couverture, à quelques centimètres seulement de sa main droite. Un minuscule objet illuminé par la lumière des néons de la chambre d'hôpital, un minuscule objet dont Kaito sentit le contact glacial de la surface métallique quand il posa ses doigts dessus. Un objet qui n'avait aucune raison de se trouver ici, à ce moment précis, songea Kaito, à moins que quelqu'un ne l'y ait déposé intentionnellement, pour lui donner une dernière chance de s'échapper. Le cordon de sécurité mis en place par la police autour du Kid devait être quasi infranchissable, et il devait y avoir au moins deux caméras de surveillance dissimulés dans cette chambre. Il n'y avait donc qu'une seule personne au monde qui aurait pu lui faire ce cadeau sans éveiller l'attention de la police.
Refermant doucement ses doigts sur l'aiguille, le voleur se mit à réfléchir à la situation. Même si beaucoup d'entre eux pouvaient parfois se montrer d'une stupidité extrême, les membres de la police de Tokyo n'étaient pas tous des imbéciles incapables d'additionner deux et deux. S'il se décidait à emprunter cette porte de sortie que quelqu'un avait entrouvert pour lui, il n'y avait aucun doute qu'il briserait définitivement la carrière d'un inspecteur de police qui était aussi un père de famille. Le mot famille prît soudain un sens nouveau dans l'esprit de Kaito, et il comprit instantanément ce qui avait poussé Nakamori à faire ce geste. Une nouvelle résolution le gagna, et c'est sans la moindre hésitation qu'il commença à crocheter la serrure des menottes qui le maintenaient enchaîné au lit.
Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Peter et il vécût dans le pays imaginaire jusqu'au moment où il disparut mystérieusement, au cours d'une nuit, sans plus jamais réapparaître par la suite. Certains murmurèrent que les rares pirates qui avaient survécu avaient fini par prendre leur revanche, en le tuant et en dissimulant son cadavre dans les profondeurs de la forêt, là où aucun être humain n'oserait jamais s'aventurer. D'autres ajoutèrent que les animaux sauvages avaient du y dévorer son corps, sans laisser la moindre parcelle de chair pour les vers. D'autres encore préférèrent s'imaginer qu'il s'était jeté dans l'océan et s'y était instantanément dissous en une myriade de bulle, de la même façon que finissent par le faire les sirènes. La possibilité qu'il s'était décidé à quitter le pays imaginaire ne vint à l'esprit de personne.
Les oiseaux migrateurs peuvent passer d'un continent à un autre d'un simple battement d'ailes, ils n'ont aucun fardeau pour les empêcher de quitter le sol qu'ils abandonnent sans le moindre regret. Nakamori aurait souhaité pouvoir faire de même alors qu'il était dans une situation semblable. Trois semaines après l'évasion de Kaito Kuroba lors de sa détention à l'hôpital, le département des enquêtes avait décidé de transférer l'inspecteur dans une région plus petite, où il serait moins surchargé de travail ; une manière polie et discrète de lui dire que sa carrière était définitivement finie. Le policier ne chercha même pas à assurer sa propre défense. Quitter la ville était la meilleure des choses à faire pour lui de toutes façons, la meilleure manière de s'éloigner des souvenirs douloureux qu'il y abandonnerait.
Sa chambre était envahie de cartons de déménagement et de valises, lui laissant bien peu d'espace pour se mouvoir. Il referma les cartons un par un, n'oubliant pas de les étiqueter au passage ; un carton pour les documents de travail, un autre pour les ustensiles de cuisines, encore un autre pour les objets fragiles, un autre pour les appareils électroniques et enfin un autre pour…
Il restait un carton qui n'avait toujours pas d'étiquette posé dessus. Nakamori n'avait pas réussi à trouver de nom approprié pour désigner les souvenirs aussi doux qu'amers qu'il avait enfermé dans cette boite. Écartant les pans du carton, il en retira un par un tout les objets qui y étaient entreposés. Ses doigts effleurèrent la surface poussiéreuse d'albums de photo, la couverture d'un journal intime, des piles de vêtement soigneusement pliés, autant de souvenirs des deux femmes qui avaient compté le plus dans sa vie.
Après s'être emparé d'une photographie, il souffla dessus pour dissiper la poussière qui en avait recouvert la surface.
Face à Nakamori se trouvait à présent une merveilleuse jeune fille, irradiant de joie et tendant les mains ver le futur radieux qui s'annonçait pour elle, tandis qu'elle marchait à ses côtés au beau milieu d'un parc d'attraction. Un ciel bleu envahi de ballon multicolore constituait l'arrière fond de cette scène de bonheur innocent. Kaito avait pris cette photographie, un dimanche, six mois auparavant. Ce fût la dernière photo où le père et la fille pourraient se retrouver ensemble.
Aoko était morte, il y a tout juste deux mois, à peine deux semaines avant la date où elle aurait du recevoir le diplôme officialisant sa sortie du lycée. Un cancer de la gorge l'avait emporté loin de ce monde, de la même façon qu'il l'avait déjà fait avec sa mère.
La sonnerie de sa porte d'entrée tira Nakamori de sa rêverie. Le facteur avait glissé une carte postale sous la porte qu'il ramassa sans réfléchir. Si on se fiait au cachet de la poste, la carte postale avait été envoyée d'Australie, mais lorsqu'il la retourna, ce ne fût pas pour se retrouver face à des koalas, des kangourous, des flamands roses ou même la façade de l'opéra de Sydney. Non, au lieu de cela, il contempla la photographie d'un ciel d'un bleu azuré, encadré de quelques palmiers. Nakamori sentit une larme couler le long de sa joue au moment où la signification de ce message lui apparût dans toute sa clarté.
Aoko, l'enfant bleu.
Retournant de nouveau la carte, il contempla de plus près le minuscule texte qui avait été griffonné d'une main hâtive sous le cachet de la poste. A en juger par les courbes maladroites de l'écriture, l'auteur de ces lignes les avait écrite alors qu'il se trouvait dans un véhicule.
« Je vais bien. Merci pour votre aide. Un jour ou l'autre, nous nous reverrons. »
Sous ces quelques mots, il trouva le dessin d'un visage souriant qui ne lui était que trop familier. Un visage surmonté d'un chapeau haut de forme et dont l'un des yeux moqueurs était dissimulé par un monocle.
Un léger sourire plissa les lèvres de Nakamori quand il déposa la carte postale à l'intérieur de la boite, au milieu de tout les objets qu'il y avait replacé. Il colla ensuite une étiquette sur la surface du carton après l'avoir refermé. Une étiquette sur laquelle était inscrit un simple mot.
Famille.
Il était une fois un petit garçon qui s'appelait Peter, et plus de mille ans s'étaient écoulé dans le pays imaginaire lorsqu'il y revint pour prendre de nouveau soin des enfants perdus. Quand il rendit finalement son dernier souffle, allongé sur l'herbe chaude de l'île où il était enfin revenu après une si longue absence, il n'y eût pas le moindre sourire moqueur ou la moindre larme sur son visage. Non, seulement le sourire serein d'un homme qui avait goûté aux doux effluves de l'amour comme à l'amertume des regrets, et les avait accueilli tout les deux sans chercher à s'enfuir.
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« Fin de l'histoire. »murmura Conan d'un air satisfait. « Ah, et voilà que le soleil se lève enfin. »
« Hein ? »marmonna Haibara en frottant ses yeux ensommeillés.
« Eh, ne t'endort pas tout de suite, nous avons souffert toute la nuit à cause de l'insomnie, alors essaye au moins de rester éveillé jusqu'au bout pour recevoir ta récompense en échange de cette nuit sans sommeil. »
« Contrairement à toi, Kudo, j'admire l'aurore chaque matin, alors je pense que pour une fois, je peux me passer de la contempler. »
« Mais tu n'as pas au moins envie de savoir ? »
« Quoi ? »
« Pourquoi les contes de fées ne mentent jamais ? »
L'absence de réponse à sa question poussa le détective à tourner les yeux, pour découvrir que la scientifique s'était endormie sur son épaule et lui chatouillait le cou avec le souffle qui s'échappait doucement de ses lèvres entrouvertes.
« D'accord. » Une légère rougeur colora les joues pâles de Conan quand il murmura ces mots. « Il fallait vraiment que tu t'endormes ici, dans un espace où tu te retrouverais exposées au vent et au froid matinal, hein ? »
Prenant délicatement la fillette dans ses bras, il la ramena à l'intérieur de la tente. Il était sept heures du matin, et le soleil qui venait de se lever leur faisait déjà bénéficier de la douce chaleur de ses rayons. Haibara entrouvrit un bref instant les yeux quand le détective la déposa sur son duvet, avant de les refermer de nouveau. Dans le rêve qu'elle avait commencé à faire, Akemi avait refermé ses bras autour d'elle dans une douce étreinte en commençant à lui chantonner une berceuse pour l'endormir.
« Au moins, j'ai une raison valable de laisser les autres gamins s'amuser sans moi quand ils se réveilleront. Maintenant, allons voir ce qui se passe sous ma couette. » songea Conan en recouvrant Haibara d'une couverture.
Il était une fois une petite fée nommée conte de fée, une petite luciole qui virevolte dans vos rêves et éloigne les cauchemars de votre âme par la lumière qu'elle y apporte. Les mensonges ne peuvent pas vous protéger des créatures qui rodent dans les ténèbres de la nuit.
Les mensonges vous aident à fuir les aspects les plus durs de la réalité en vous laissant croire ce que vous avez envie de croire. Les contes de fées vous disent de croire que l'impossible peut devenir possible, et vous aident à affronter la réalité, même quand elle se présente sous ses aspects les plus terrifiants.
Les contes de fées ne mentent jamais.
FIN
Les derniers mots du traducteur : Pour comprendre le message du Kid à l'inspecteur Nakamori dans ce dernier conte de fée, il faut vous rappeler que le prénom de sa fille, Aoko, signifie littéralement l'enfant bleu en japonais.
