Chapitre 2 Tout est à Lolita pille, auteur de Hell, à J.K Rowling, et certains noms de personnages on été changé par moi, par exemple Necretia, c'est à moi.

La nuit tombe, et quand la nuit tombe le monde change de couleur et de sens.

Je suis dans un Taxi et j'ai baissé la vitre pour pouvoir fumer. Dans un instant, je serai assise au bar d'une boîte, ou sur une terrasse, je dînerai d'un mille-feuille au crabe et d'un moelleux bien sûr, ou bien je ne dînerai pas et je boirai un Cosmo ou une simple vodka, je fumerai clope sur clope et je dirai bonjour à des gens.

Sybille est en vert des pieds à la tête et Chloé me montre son nouveau sac. Toutes deux sont blondes, et intelligentes. A nous trois, nous pesons moins de cent quarante kilos.

Je les informe des derniers méfaits de B.

B, plus connu de mes amis sous le sobriquet de l'ignoble B, ou de Celui Qui Brisa Mon Coeur.

B a les yeux pleins d'étoiles et un sourire séraphique qui dissimulent ses mauvaises intentions.

Un soir de beuverie au Café, je finissais languissamment ma dix-septième vodka en me demandant pourquoi j'étais là, encore là, toujours là, quand soudain, au milieu des déchets, j'aperçus l'Embellie.

L'embellie de cinq heures du matin.

B, bien sûr.

J'en lâchai mon verre.

Je me fis présenter diligemment, et il y eut roulage de pelles dès le week-end suivant.

De là s'enchaîna une semaine de radieuse plénitude, chaque entrevue me révélait une nouvelle perfection chez B.

1. B était beau gosse.

2. B avait une Aston Martin DB7 Vantage

3. B était drôle, intelligent, il avait de la conversation et ne m'emmerdait pas avec les questions existentielles habituelles du fils à papa niais en mal de réflexion: "Audemars Piguet ou Jaeger? Audi TT ou Boxster? Plutôt gris intérieure rouge ou noire intérieure beige? Et pourquoi les jantes de la TT qui sont les plus belles sont-elles les moins chères?!!!

4. B lisait... des livres !

5. B m'a baisée, et B m'a basée.

Eh oui, pour la première et la dernière fois, je me suis laissé prendre à ce truc vieux comme le monde, et je porte en moi la douleur séculaire de la Vertu Trahie, que nous autres femmes subissons depuis des siècles, à cause de ces monstres avides de coits sans lendemain.

Mais ce n'était qu'un prélude aux tourments que l'ignoble B allait infliger par la suite à mon coeur pur et mon ego encore intact.

Hier soir, B, sans le moindre scrupule, s'est affiché aux Bains avec une vélane russe d'un mètre quatre-vingt-dix, aux jambes irréprochables mais à la figure veule et porcine, et le mépris a immédiatement chassé la déception car qui voudrait encore d'un mec assez con pour me préférer une idiote moche sous prétexte qu'elle me prend trois têtes et qu'elle parle en roulant les r comme un paysan de l'Oural?

Apparences... Tout n'est qu'apparences...

Avec en bruit de fond, ce morceau mélancolique de Nightwish, Sleeping Sun, je fais part à mes amies de mes réflexions amères, de l'élégance de B dans son costume gris, de l'envie qui me tenaillait la veille au soir d'aller défoncer la gueule de la vilaine pute à coups de bouteille, de mes pleurs de ce matin devant mon miroir, puis du deuil que j'avais décidé de faire de cette histoire, car mieux vaut être indifférente et digne que malheureuse et pathétique.

Arrivent le Martini de Sibylle, l'Evian de Chloé, ma vodka, deux copains de B qui me demandent hypocritement si ça va avec B, heureusement mon portable (on a adopté, on les fait marcher grâce au magnétisme de la baguette magique) sonne à ce moment-là, et me dispense de les couvrir d'insultes, et c'est une de mes connaissances de Bulgarie, qui me convie à une fête dans une suite au Bristol, et je ne comprends rien à cause de son accent foireux et je ne sais pas comment je fais pour décliner sa proposition car je ne parle pas sa langue, puis je raccroche en prétextant que je passe sous un tunnel, Chloé raconte à Sybille qu'en courant après un Taxi pas loin du Chemin de Traverse, elle a failli casser son talon et Sibylle et moi demandons, angoissées: "Le talon de tes cuirs?" Mais elle rétorque avec impatience: "Mais non, le talon de mon pied", et nous hochons la tête rassurées, et je demande à Chloé ce qu'elle foutait avenue Gabriel car il n'y a pas de boutiques, et elle élude ma question, et je me demande si elle ne me cache pas quelque chose car B habite avenue Gabriel. Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vues, aussi avons-nous beaucoup de choses à nous dire et je leur parle d'un de mes amies mannequin qu'elles détestent et qui est dans les pages people de Carabosse, et Sybille me demande si je connais une certaine Gudrun qui fait la couverture du Frozen de ce mois, une traînée qui s'est fait retourner par tout Pré-Au-Lard-Nord en 1 semaine, et l'ex de Sibylle est-il du nombre oui ou non? Puis, nous nous mettons d'accord sur le plaisir que nous prendrions à massacrer tous les mannequins qui hantent Pré-Au-Lard, je les rassure en leur disant que les fille de l'Est n'ont que de jolis os et qu'elles taillent plus de pipes qu'elles ne font de photos, et Chloé renchérit en affirmant qu'"ils" les baisent, mais qu'"ils" ne les épousent pas, et je dis qu'en attendant nous non plus, mais ça ne fait rire personne. Et nous ne sommes pas d'accord sur la problématique d'un scandale politique qui fait les gros titre en ce moment, alors je sors de mon sac l'article de Gazette du sorcier qui traite de l'affaire incriminée pour leur prouver que j'ai raison, et Chloé téléphone au fils d'un des principaux protagonistes, qui nous révèles la vérité, et nous restons sans mot sans mot dire pendant cinq minutes tellement nous sommes choquées. Sibylle me montre le texto qu'elle a envoyé à son mec en plein milieu de la nuit, et je l'engueule car je suis contre les textos qu'on envoie à quatre heures du matin, selon moi, c'est une preuve de faiblesse, ça défile sur l'écran en majuscule: SOUVIENS-TOI DE MOI QUAND TES ENFANTS SE DROGUERONT ET SE PROSTITUERONT. Et j'aurais plutôt suggéré: tu crèveras seul et c'est ta faute. Puis nous décidons que nous allons lui rayer son roadster Mercedes en sortant de boîte. Nos portables sonnent en même temps. Ce sont nos amis qui nous rejoindrons dans quelques minutes, juste le temps qu'on parle de filles cocues qui ont pour habitudes de raser la tête de leurs rivales et une idée diabolique germe dans mon esprit mais je ne lui donne pas suite.

Moi, j'observe les gens autour de nous, avantagés par la lueur des bougies - ils seraient bien moins beaux sous le néon de ma baguette - il y a un de mes ex sur le trottoir d'en face, il y a comme une fond de musique de lounge qui flotte à la nuit tombée, et des dealers qui ressemblent à des hommes d'affaires, et de vrais hommes d'affaires, et leurs fils qui ressemblent à des dealers, et une Porsche noire immatriculée 750NLY75 passe avec lenteur, comme si elle glissait, et je me souviens tout à coup que je me fais avorter demain matin.

C'est le moment que choisi le mec pas mal de la table d'à côté pour demander à Sibylle et moi si nous faisons partie d'une agence; nous ricanons nerveusement, puis nous prenons un air prodigieusement bête et intéressé, et nous discutons taille, poids, défilés, photos. Il finit par nous donner sa carte où figurent le logo d'une importante agence de mannequins, et un nom et le titre "recrutement director", entrecoupé de cris déments, ce qui est notre façon de rire, et Sybille sort son portefeuille de son sac, et une carte de visite de son portefeuille, qu'elle lui tend en souriant insolemment:

-Voici le vrai logo de l'agence de mon père, quant au directeur du recrutement, il dîne chez moi une fois par semaine. Et ce n'est pas toi.

Il reste bouche bée, l'imposteur, puis un sourire énigmatique s'élargit sur son visage et je me dis qu'il a l'air d'un béotien, d'une brute, mais qu'il n'est vraiment, vraiment pas mal, et je regarde Sybille qui sourit aussi, mais plus de la même façon, et je comprends pourquoi Vincent (puisque Vincent il y a) ne se désarme pas et finit par demander à Sybille si c'est son numéro de téléphone sur la carte ou celui de son père et elle répond que c'est le sien, alors il rétorque qu'il peut s'en aller et il s'en va effectivement, et tout le monde le suit des yeux quand il traverse la salle.

-Il faut se méfier des mecs qui portent des Dayblack et qui distribuent des fausses cartes de visite, déclare Chloé.

- Et des filles qui traînent avenue Gabriel on ne sait pas pourquoi.

C'est ma réponse, et je la trouve cassante.

Mon portable sonne de nouveau en anonyme, je décroche. Personne ne parle à l'autre bout du fil.

Il est temps d'aller au Cabaret.

En partant, nous croisons deux ou peut-être trois amis et milliardaires qui vont dans le même endroit que nous, ils sont au large dans deux Bentley, pendant que nous nous entassons tant bien que mal à six dans une TT et une Boxster, et nous trouvons que les richesses sont bien mal réparties.

Devant la boîte, j'aperçois la voiture de B, et je me demande si je ne serais pas mieux dans mon lit à fumer des substances illicites.

On rentre vite, et bien, et on dégringole les escaliers. La boîte est bondée et j'ai l'impression que tout le monde porte un masque, le même masque avec deux trous pour les yeux, seul B est à visage découvert.

Pendant dix minutes, il faut dire bonjour, après je pourrai me réfugier à ma table et tourner le dos à la Souffrance en pull orange aux manches retroussées. Je déploie des trésors de stratégies pour dire bonsoir à qui de droit sans m'approcher de B, il y a les mêmes bookers ou soi-disant bookers habillés n'importe comment, c'est normal, et une idée flotte dans l'air, et obsède les gens à tel point qu'elle en est perceptible... Tout le monde a l'air défoncé et je sais, je SAIS que toutes les filles se sont trouvées AFFREUSES, en se réveillant ce matin, et que toutes attendent un coup de fil qu'on ne leur passera jamais. Et je me demande encore une fois ce que je fais là, alors que j'aurais pu rester tranquillement chez moi regarder les étoiles dans mes jardins, et puis, ça va mieux quand je me rends compte que si on demandait à toutes les personnes présentes ce qu'elles foutent là, la moitié d'entre elles fondraient en larmes sur-le-champ.

Il fait trop chaud et qu'importe, trois vodkas et quelques compliments dédaignés plus tard, rien ne compte plus. Que "qui il y a". Et le champ de vison de B, qui englobe un peu trop notre table, et je demande à Sibylle de me signaler quand et à quelle fréquence il tourne la tête vers moi, car je voudrais

1. ne pas me réjouir pour rien

2. faire preuve d'une indifférence royale à son égard, mais en sachant tout de même si OUI OU NON il n'arrête pas de me regarder.

- Attends, il y a le mec de tout à l'heure, me dit-elle, ravie.

- Le soi-disant booker chez ton père ?

La réponse est affirmative, et il faut que nous simulions l'air complètement drogué alors que nous n'avons même pas de coke, tout ce cirque pour justifier nos quinze allers-retours au toilettes dans le but de passer devant la table de Viiiiinceeent, car mademoiselle Sibylle voudrait repérer la tête des copains, et le nom sur la bouteille, et est-ce le nom de Viiinceeent ? Pas du tout, Vincent n'a pas vraiment le profil du mec qui rince les bouteilles. Puis, c'est après la fille avec qui il est en train de parler qu'elle en a ; est-elle jolie ? Si oui, plus jolie qu'elle ? Ah bon, pourquoi ? Et qu'est-ce qu'il peut bien lui raconter comme ça, pendant des heures ?

Mais je dis à Sibylle de ne pas s'en faire pour cette pouffiasse car s'il débat avec elle du pourcentage qu'il percevra sur ses gains faramineux quand il en aura fait un super top model, le projet ne risque pas de se concrétiser puisque Vincent n'est PAS booker, et de plus elle porte un sac de gueuse.

Sibylle est rassérénée, je peux enfin retourner m'asseoir et surveiller B tout mon saoul. Sur ces entrefaites, il est déjà quatre heures, et Pansy arrive de je ne sais où et me dit qu'il est temps de s'arracher de cet endroit déjà à moitié vide.

Je sors du Cabaret décoiffée, ayant envie de tout sauf de rentrer malgré l'indignation de Sibylle, Chloé, Julien, David et David qui rentrent tous chez eux, dans Londres et ne comprennent pas mon endurance : « T'en as pas marre de sortir… T'en as pas marre des boîtes… T'es pas fatiguée, là ?... »

Ils ne sont pas très convaincants, et je prend la bras de Pansy, et on s'engouffre à la dernière minute dans la Ferrari du meilleur ami de son oncle qui sort encore malgré ses cinquante ans et ses deux filles qui ont le même âge que nous, et que je n'aime pas. Jusqu'à la prochaine boîte, le trajet dure moins d'une minute, compte tenu de la vélocité du véhicule, et de la proximité des boîtes entre elles.

Ce soir, c'est une soirée Ministry of Sound, paraît-il, il y a une queue de cinquante mètres devant la porte, nous ne la faisons évidemment pas. Comme d'habitude, la musique est tellement forte que les murs ont l'air de trembler, un coup d'œil dans le carré, je constate qu' »il y a tout le monde » et nous investissons le box central en quelques secondes, sur les quatre tables qui nous entourent, soixante personnes, accrochés au filet s'écrasent et sautent, et hurlent quand se font entendre les premières notes de cette chanson géniale de Punish Yourself.

Je retrouve Necretia, déjà défoncée, qui me fait savoir qu'elle a de la coke et jette son sac sur la banquette avant de m'entraîner aux toilettes en courant.

Necretia mesure un mètre quatre-vingts, sa mère est princesse et elle est dotée de la plus forte personnalité à laquelle j'aie été confronté, elle bouscule tout le monde en hurlant qu'elle est une very important person et que les very important persons ne font pas la queue pour aller piser, elle embrasse le mec des chiottes en lui griffant le torse, puis me pousse derrière une porte en me glissant un paquet qui doit bien contenir un gé, et je fais ce que j'ai à faire.

Je ressors, je lui rends un demi-gramme ; dans la glace, je constate que j'ai les cheveux dans les yeux et que mon khôl a débordé. Nous regagnons le carré, et je monte sur un tabouret, et je me mets à faire n'importe quoi.

A l'autre bout de la salle, une mec insignifiant fixe Pansy avec trop d'insistance, je me rends compte que c'est un mec avec qui elle a baisé il y a un an, avant de s'installer à Hogwarts pour ses études, et je lui dis, je le lui montre, mais il n'y a rien à faire, elle ne le reconnaît pas.

Je suis en train de me demander encore une fois ce que je fous là alors que j'aurais pu rester tranquillement chez moi à, je ne sais pas, dormir par exemple, quand soudain quelqu'un m'attrape par la taille, je me retourne, et c'est A, A en personne, un sourire figé sur son visage déformé par les abus, peut-être quinze fois plus défoncé que moi, plus défoncé à lui tout seul que toute la boîte réunie. Je lui dis bonjour, je le regarde quitter le carré titubant, j'entends maintenant la house en mode mineur. Je me rassois d'un coup, et bois ma coupe d'un trait. Pansy me demande ce que j'ai, je l'informe de la présence de A, elle comprend sans autre explication mais elle est trop bourré pour me consoler, et de toute façon je l'enverrais chier.

A est de retour, il est de toute évidence allé s'exploser le nez, sa table est – de loin – la plus overcrowded de la boîte, et je ne parviens malgré tous mes efforts à distinguer sa silhouette électrisée parmi les vélanes, les mannequins, les crétins, les tapins qui l'entourent et qui le masquent ; j'en suis réduite à suivre la Reverso sur le filet. A est une épave, il se jette sur tout ce qui, portant un jupon, passe à sa portée, et son visage n'exprime plus grand-chose d'humain. Il fornique littéralement sur la banquette avec une innommable banlieusarde, et je me dis qu'il est pitoyable, si pitoyable que je n'en ais plu rien à foutre de sa gueule. Pendant une seconde. Parce que après, A se lève et dialogue par signes avec un de ses amis, et il a ce sourire radieux qui illumine tout son visage et abaisse le coin de ses yeux,e t je réalise à quel point il compte encore pour moi, et personne dans la boîte ne détache son regarde du phénomène plus de deux minutes, et toutes ses ex le fixent avec un drôle d'air, et d'autres filles le matent bien qu'il tienne à peine sur ses jambes, et je comprends que A sera toujours gagnant quoi qu'il fasse, malgré ses détracteurs et ses turpitudes.

Je vais finir la coke aux toilettes.

Pourquoi venir souffrir ici, dans ce bordel ou on n'est rien pour personne ?

De retour dans le carré, je me dirige vers A. Je contourne les pétasses amoncelées, A est affalé sur la banquette, l'œil hagard, il tend les bras vers moi, je m'assois à ses côtés, je lui demande comment il va, je ne comprends pas sa réponse inarticulée, il balbutie qu'il faut qu'on se parle, que ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vus, qu'on va aller chez lui taper un peu de coke, discuter, et j'ai envie de dire non, mais je ne peux pas. Nous quittons la boîte ensemble, une fois de plus.

Nous marchons côte à côte vers la station de taxi, il ne prend jamais sa voiture quand il sort, il sait qu'il ne pourra pas al conduire, et c'est moi qui indique l'itinéraire au chauffeur, auquel il tend un billet chiffonné.

L'odeur familière de son appartement, les photos partout, ses copains innombrables, des paysages lointains et de jolis visages de connes, icônes – fragments de sa vie de sybarite mondain où je n'ai pas ma place.

On s'étend sur son canapé que je connais bien, il sort de sa poche des cailloux de coke empaquetés dans des feuilles OCB, les broie avec une carte de parking, et dessine une dizaine de lignes si blanches qu'on les distingues exactement malgré l'obscurité. Il en tape quelques-unes et me tend le parchemin roulé, et je prend ce qu'il ma laissé. Puis, il allume sa chaîne, et il met Evanescence comme d'habitude, et il me regarde en chuchotant les paroles.

Toujours les mêmes professions de foi d'éternel célibat, les mêmes apologies du libertinage, tout ça pour que je comprenne… je sais déjà.

Pendant des heures, jusqu'au sommeil, je ne vais penser rien, je vais avaler de la drogue par le nez, et de la fumée par la bouche, et ne plus avoir conscience que de son bras qui m'entoure, de son épaule sur laquelle je repose, je ne sens même plus mon corps harassé, ni ma tête qui devrait me faire mal à hurler.

Le temps n'existe plus chez A, à six heures du matin, le sablier renversé sur la tranche est inerte, immobilisé par la voix des poètes, les chansons d'un autre âge, la coke intemporelle et , sur le canapé, la fille aura toujours vingt ans.

Je regarde danser mon ombre orange sur le mur, ça pourrait être l'ombre de n'importe qui.

A fait partie de ces hommes foutus, accros aux paradis artificiels et au péché véniel, amoureux de toutes celles qu'ils n'ont pas encore eues, et qui finiront seuls.

Tout ce temps, tous ces visages, tous ces cris de jouissance, ces étreintes sans âme au petit matin, quand la nuit n'est plus, le jour n'est pas encore, ton orgasme prend fin, et tes yeux se dessillent, ta chambre n'est qu'un bordel, Baudelaire est mort et, dans tes bras, il n'y a qu'une putain…

Dans la baignoire géante intérieure, j'ai froid. Et son champagne, je ne le bois pas. Des bougies éclairent nos chairs humides, grisâtres au clair-obscur de l'aube qui s'immisce à travers les volets, sinistre mise en scène, toujours la même.

Il m'embrasse, mais j'ai les yeux ouverts et, d'ici, je distingue des cheveux blonds sur un peigne, et des emballages de capotes, vides, par terre.

Je suis lasse.

Et il met sa chanson préférée et me déclare que c'est nous, que c'est notre histoire, ses yeux vides par les excès se plongent dans les miens et j'essaie d'y retrouver mes larmes, je ne vois rien. Ces notes lancinantes qui troublent l'aube et le silence, c'est bien notre histoire avortée, de rires oubliés, de sentiments non dits, le regret de sentir que tout est fini, et qu'on n'y peut plus rien. « Que je m'en fiche », et A me dit qu'un jour je pourrais bien lui écrire cette chanson.

Dans le taxi qui me ramène chez moi, je regarde Pré-Au-Lard qui défile à l'envers, et je fume une clope dont je n'avais pas envie. Et je me souviens de ce soir de l'hiver dernier, on attendait assis sur un banc, devant le bar, emmitouflés dans ton manteau : « On se verra toute notre vie », c'est toi qui l'avais dit.

A chaque fois que je passe par là, je crois voir nos deux silhouettes embrassées, mais il n'y a jamais personne sur ce banc.

Le passé...

Je me revois t'attendre, patiente, Chemin de Traverse, devant le Chaudron Baveur, tu rentrais de voyage et tu voulais me voir, tu étais en retard, il était deux heures du matin, mais je n'avais pas froid.

Et quand on sillonnait Hogwarts sur ton éclair de feu, nos retrouvailles après l'été, et ce dîner où j'avais bu trop de whisky pur feu, où je ne pouvais plus rien avaler.

Et toutes ces nuits à tes côtés, ton lit auquel j'étais habituée au point de pouvoir y rêver, comme dans le mien.

Et tout ces poètes…

Maintenant je sais que tu en lis aussi aux autres, et c'est pour ça que c'est fini.

Je l'ai tellement dit, mais cette fois-ci, c'est bon, tu as choisi.

Tu as préféré ta vie de con, le bonheur nous aurait ennuyés. On crèvera chacun de notre côté.

Maintenant j'entends de toute part tes histoires où je ne suis plus en vedette, tes déconvenues ou tes conquêtes, et quand je parle de nous au passé, on me rit au nez…

Parce que je dis « nous ».

Ils ont raison.

Je prend conscience de la nuque du chauffeur de taxi, du bruit monotone du moteur et du crépitement de la pluie sur le toit de la voiture. Le feu passe du rouge au vert, et je sui seulement si fatiguée…

Ces rues désertes aux trottoirs mouillés, sortir, se coucher trop tard, tout ce monde, cette sensation de brûlure à la poitrine, les jambes cassées. J'ai du mal à respirer.

Je n'ai envie de rien, je ne veux pas dormir, je ne veux pas rester éveillée. Je n'ai pas fail. Je ne veux pas être seule, je ne veux voir personne. J'ai l'impression d'être en sursis. Je suis juste complètement défoncée.

La vérité se fait jour avec lenteur et me laisse vide… A… même A… ce que je m'en fiche.