Chapitre3
Tout est à lolita pille, auteur de Hell, et à JK Rowling, sauf le prénom de Necretia qui est à moi.
Je sors de l'hôpital St Mangouste, seule. Ma mère m'y a déposée ce matin, puis elle est partie à sa réunion. Je devais rester mais j'ai faussé compagnie aux infirmières. J'ai mal au ventre. J'ai rendez-vous avec Sibylle au Bar d'accueil du Pré-Au-Lard, je ne trouve pas de taxi.
Je porte un pantalon de lin noir, un col roulé noir, des chaussures noires, et ma veste en cuir. Mes lunettes de soleil me cachent la moitié du visage. Je ne pleure pas. Je voudrais juste trouver un taxi.
Je demande au chauffeur de s'arrêter à l'entrée du Pré-Au-Lard, j'ai envie de marcher. Je ne pense à rien. Les gens courent, pressés, et me bousculent. Je rentre dans le bar, le portier me reconnaît et me sourit. Dans l'entrée, je crois une connaissance, j'ai l'impression de sortir d'un mauvais rêve, aujourd'hui est un jour comme les autres.
Sibylle est déjà là, elle porte des pompes marron, un manteau de vison et, aux oreilles, des chauves souris en argent. Elle lit la Gazette derrière ses lunettes noires.
-T'es en retard, qu'est-ce que tu foutais ?
-Je me suis fait avorter.
Elle n'a pas entendu ou pas écouté, elle referme son journal d'un geste brusque et tente d'allumer une cigarette avec sa baguette qui ne marche plus.
Il faut que je prenne un comprimé, je m'empare de son verre en pensant que c'est du jus de fruit, je m'étrangle.
-Qu'est-ce que c'est ?
-Bellini martini.
Sibylle n'a pas l'habitude de se commencer à six heures du soir, je commande la même chose et lui demande ce qui ne va pas.
-Mon père, comme d'habitude.
Elle a perdu sa mère à l'âge de trois ans. Suicide. Elle vit seule avec son père, l'archétype du coureur de cinquante ans, show-off, drogué, foutu.
Sibylle enlève ses lunettes et dévoile ses yeux rougis, elle m'explique qu'elle n'en peut plus, subir les sautes d'humeur, la violence de son père, tous ces gens défoncés à l'héro dans son salon au beau milieu de la nuit, prendre son petit déjeuner avec des vélanes russes de 15 ans, les dîners en tête à tête sans rien à se dire, rentrer de Hogwarts et trouver le manoir vide, envoyer des hiboux et se voir répondre qu'il est avec les mangemorts pour une semaine, rester seule des journées entières avec les elfes de maison, et le voir en première page des scandales de la presse.
Je ne sais pas quoi lui dire, en fait, je m'en fous complètement.
Elle continue de se lamenter en tirant nerveusement sur sa clope :
-Il m'a encore donné du fric pour aller faire les boutiques, je m'en fous de son fric, j'en ai plein mon sac, c'est pas pour ça que je vais mieux, je suis sous comprimé depuis que j'ai eu seize ans l'année dernière, je prends des médocs pour dormir, je fais le mur à l'école tous les soirs, je bois, je tape, je fais des crises d'hystérie, je pleure, je hurle, et lui me donne du fric, du fric et encore du fric, non mais regarde !!!
Elle sort des poignées de Gallions de son sac et se met à pleurer.
-Va au Ministère, ils t'émanciperont, tu habiteras toute seule, et tu seras débarrassée de lui.
-Le Ministère, c'est pour les pauvres, balbutie-t-elle, désespérée.
Son portable sonne et rompt un silence pesant, elle renifle et décroche, la conversation ne dure quelques secondes.
-C'était Vincent.
-Pardon ?
-Vincent, oui, il m'a appelée hier, en sortant de boîte, il était cinq heures du matin j'étais en larmes, enfermée dans ma chambre, il y avait plein de vieux cons et de putes en train de faire une after jusque dans mes appartements, la musique à fond, du rock des seventies, papa complètement défoncé, j'ai demandé à Vincent de venir, j'aurais demandé à n'importe qui de venir, j'ai trouvé de la coke sur la table, on en a un peu tapé, et puis on a fini par baiser. Il a été très compréhensif, on a beaucoup parlé, de moi, de mon père, de la vie en général. Je ne regrette absolument rien, c'était bien.
Je soupire :
-Si t'es bien avec lui, alors tant mieux…
-Oh, tu sais, au départ, c'était juste pour baiser, mais finalement… Je verrai bien…
-Mais oui, dis-je, encourageante.
-Il arrive, m'annonce-t-elle, je dois te laisser.
Dehors, l'éclat du soleil m'éblouit, je dis au revoir à Sibylle et décide d'aller faire quelques boutiques.
En traversant la contre-allée, je manque de me faire renverser par Vincent en personne, au volant d'une 993 qui ne doit certainement pas lui appartenir, et c'est le cœur serré que je vois Sibylle monter dans la voiture et celle-ci disparaître sur la place au loin dans une embardée.
Je n'y peux rien, tant pis pour elle.
Pauvre petite Sibylle, trop belle, trop riche, et dont tout le monde se fout.
Hier soir, je suis sortie, je suis allée au Cabaret et en boîte, puis je me suis coké la gueule avec A jusqu'à huit heures du matin, j'ai dormi trois heures, et je suis allée me faire avorter. Je redoutais l'après mais l'après n'a rien de terrible, j'ai pris un verre avec une copine dépressive, et maintenant je vais faire les boutiques, aujourd'hui est un jour comme les autres.
Je traverse pour aller chez Carabosse&Cie, mon regard qui cherche l'horizon s'arrête place de la fontaine et je pense à une histoire finie avant même d'avoir commencé, et à des bouquins de Locarno prêtés, jamais rendus, à mon grand regret.
J'ai l'impression que mon reflet n'apparaît pas dans la vitrine au luxe calme et moiré. Aujourd'hui, je suis incapable de jouer mon rôle sur la scène illuminée du monde. Je suis chez Carabosse&Cie, et j'ai l'air passionnée par le catalogue Accessoires, mais en réalité je tourne les pages sans les voir, et j'erre. J'erre parmi les fringues extravagantes, les sacs selle de cheval, Les C, les A, les R, les A, pour reconnaître la réussite de l'échec dans cette boutique absurde, ce n'est pas difficile. L'échec est derrière la caisse, elles sont vêtues de noir et chiffrent le seuil de résistance en zéro du fric doré d'un homme qu'elles auraient pu épouser. Je tâte l'étoffe zébrée d'un maillot de bain qui n'aura plus aucun sens l'année prochaine, je le prends. Je marche entre les pétasses endimanchées, je suis la farandole des prix comme le Petit Poucet ses cailloux. Sur mon bras de marbre s'entassent des cintres où s'agitent comme autant de pendus de luxueux haillons que je ne porterai pas. Je les achète quand même. Je sors de la boutique sans savoir où aller. L'avenue rayonne d'une sérénité immaculée que je ne ressens pas. Je suis stupide mes yeux sont ouverts mais je ne vois rien. Je fais quelques mètres. Une autre vitrine. Et mon regard tombe sur une combinaison anormalement petite. Je ne comprends pas. Je l'examine. Mon poignet ne passerait pas dans les jambes minuscules. Je continue de la fixer hébétée. Et je constate que toute la vitrine est taillée sur le même modèle, des petits chaussons, des petites chemises, un petit manteau so smart avec des boutons siglés… Je refais surface. J'ai le souffle coupé, l'impression de m'être pris un coup de poing entre les deux yeux, une douleur atroce m'irradie tout entière, de celles qu'aucun mot, qu'aucun geste ne peut consoler et qui fait ruisseler sur mes joues ces larmes amères, ces vraies larmes dont on oublie le sens à force de les verser pour des futilités et qui pleurent le bébé que j'avais dans le ventre et qui ne naîtra jamais…
Je sanglote pitoyablement, Avenue du Gallion, devant chez Baby Carabosse. Mes mains tremblantes s'écrasent sur ma bouche, je courbe la nuque, mes jambes me soutiennent à peine, j'ai lâché mes précieux sacs de courses…
On me tend un mouchoir. Je lève la tête. Je discerne à peine l'inconnu à travers l'écran lacrymal qui brouille ma vision. Je m'essuie les yeux, je me mouche comme une bonne petite fille. Mes yeux sont maintenant capables de distinguer l'ange consolateur.
Il a bel et bien un visage d'ange. Deux étincelles éclaire ses yeux argentés, il a à peu près 17 ans, il sourit :
-Ca va aller ?
Il me tend mes sacs. Dans son autre main, encore des sacs. J'avance la main.
-Non, ceux-là, ce sont les miens. Je crois qu'on se connaît, c'est pour ça que je me suis permis de venir te déranger. Je peux te raccompagner chez toi, ou te déposer à un taxi si tu n'as pas envie de subir une présence. Tu n'es pas en état de continuer tes courses.
Je secoue la tête sans mot dire, et je tourne les talons. Je m'éloigne déjà. Il y a quelques secondes, je croyais que rien ne me relèverait, mes jambes tremblent encore, je ne sais plus pourquoi, ce n'est pas le moment pour un coup de foudre.
Je marche lentement. Je sais que je ne pleurerai pas dans le taxi pour une fois. J'aime ce soleil sur ma peau, l'odeur du propre de mes cheveux, cette ambiance nonchalante et joyeuse. Je suis vorace de vivre, les épreuves courbent mais n'abattent pas. La vie continue. Au bout de quelques mètres, je me retourne en souriant, j'ai juste le temps de le voir monter dans une Porsche noire et balancer ses courses sur le siège passager, je suis aveuglée par le soleil, et je ne peux tout d'abord distinguer sa plaque, il démarre et celle-ci m'apparaît enfin et c'est 750NLY75.
Puis il disparaît dans un vrombissement… J'allume une cigarette.
Tant qu'il restera un rayon de soleil avenue du Gallion, j'aurai envie de croire au bonheur…
