Les cris des mourants retentissaient dans toute la forteresse.

Le commandant Gren grimaçait chaque fois qu'une nouvelle voix se faisait entendre, alors qu'il se dépêchait pour rester dans le sillage de la générale Amaya. La Générale traversait les couloirs déserts à grandes enjambées, une main sur le pommeau de son épée, comme si la forteresse était assiégée.

En un sens, ils étaient bel et bien attaqués. Plusieurs jours auparavant, sans raison, des soldats s'étaient effondrés pendant leur patrouille. Ils s'étreignaient en hurlant de douleur, bien qu'ils ne portassent aucune blessure apparente. Lentement, l'infirmerie s'était remplie, et les lits furent déplacés hors des dortoirs afin d'isoler les malades. Puis les médecins du front étaient tombés malades également, et désormais, Amaya et Gren faisaient partie du nombre décroissant des soldats tentant tant bien que mal de maintenir la forteresse en état de marche.

Pour ce qui était des ennemis de chair et de sang, la générale Amaya était invincible. Nul ne lui arrivait à la cheville. Mais contre une telle menace ? Gren suspectait qu'au fond d'elle-même, elle était aussi terrifiée que lui.

Ils s'arrêtèrent sur les remparts, où les cascades de roche fondue alourdissaient l'air d'une brume qui rendait la respiration difficile et empêchait de voir distinctement. Au moins, les cris étaient étouffés par les chutes de lave.

"- Générale, signa Gren.

Amaya ne sembla pas le remarquer. Ses yeux cernés scrutaient la brume en direction du côté Xadien de la brèche. D'après les messagers, l'autre forteresse ne s'en sortait pas mieux.

- Amaya ? répéta-t-il puis, ne rencontrant aucune réponse, il finit par lui poser une main solidaire sur son bras. Elle sursauta, secoua la tête et signa :

- Désolée. Je réfléchissais.

- Vous devez vous reposer, dit Gren. Amaya eut un geste dédaigneux de la main. Vraiment, insista-t-il. Vous n'avez pas fermé l'œil depuis deux jours.

- Quelqu'un doit bien tenir son poste. Dans leur état, les soldats ne peuvent pas se défendre. Amaya retint un bâillement. Je dormirai tout mon soûl une fois morte.

- J'espère que Castral Ariac nous fera bientôt parvenir des renforts. Gren se mordit la joue. Je ne sais pas combien de temps on pourra tenir comme ça.

Amaya sembla se radoucir. Allez vous reposer, commandant. C'est un ordre."


Le front du roi Harrow se plissait de plus en plus alors que ses doigts tambourinaient son genou. L'atmosphère de la salle du conseil était lourde et écrasante, tout comme la neige qui tapissait la cour au-dehors. Seul se faisait entendre le craquement du feu dans la cheminée.

Le roi et ses proches conseillers étaient assis autour d'une table ronde. Cela faisait longtemps que personne n'avait prononcé un mot, à en juger par la concentration sur le visage du roi. Opélie finit par se racler poliment la gorge.

"- Sire, si vous avez besoin de plus de temps pour réfléchir, nous pouvons en rester là. » dit-elle. « Mais nous ne pouvons pas nous permettre d'hésiter davantage. La situation à la frontière devient désespérée."

« - Je sais. » Harrow soupira et leva les yeux, ses doigts cessèrent de tambouriner. « Nous allons retirer les troupes. Les malades uniquement. » ajouta-t-il alors qu'un murmure parcourait la pièce. « Et avec suffisamment de soldats pour les escorter jusqu'à Castral Ariac. »

« - Cela laissera la frontière pratiquement sans défense ! » se récria Saleer, agrippant les bras de son siège.

« - Je comprends, mais ce n'est pas comme si les soldats étaient en état faire quoi que ce soit. En les ramenant à la capitale, nous pourrons au moins étudier la maladie et peut-être trouver un remède. »

« - Mais nous ne savons même pas ce à quoi nous avons affaire ! Les amener ici pourrait contaminer des centaines, des milliers de… »

Opélie jeta un regard noir à Saleer, qui se tut aussitôt.

"- Sire, avec votre permission, j'ordonnerai à l'apothicaire royal d'isoler une aile du château. De cette manière, nous pourrons à la fois contenir la maladie et soigner les malades. » Elle parlait calmement, mais ses joues colorées trahissaient sa colère. Hors de question d'abandonner les soldats à leur sort. Harrow hocha la tête.

« - Je vous fais confiance, Opélie. Faites tout ce qu'il faudra pour protéger le plus de gens possible. » Il se releva, suivi par le conseil. « Envoyez un contingent de soldats à l'aube afin de renforcer la garnison. »

La salle se remplit de murmures d'assentiment, puis, comprenant qu'ils avaient été congédiés, les conseillers commencèrent à vider les lieux, pressés de laisser derrière eux l'atmosphère pesante. Opélie et le roi les regardèrent partir, se préparant à la tâche colossale qui les attendait.

« - Pensez-vous vraiment que l'apothicaire trouvera un remède ? » demanda Harrow. « Répondez franchement. »

« - Franchement ? » Opélie se mordit la lèvre. « Je ne sais pas. Les messagers disent que c'est comme s'ils brûlaient de l'intérieur. La maladie semble frapper n'importe qui. Aucun médecin n'a pu faire quoique ce soit pour l'arrêter. Mais nous devons bien tenter quelque chose, n'est-ce pas ? »

Harrow hocha la tête.

« - Certainement. Vous avez carte blanche. Si nous pouvons sauver ne serait-ce qu'un seul soldat… » Il se tut. Le nom d'Amaya n'était pas sur la liste des allités, mais si cette maladie pouvait frapper n'importe qui…

Opélie se dirigea vers la porte et recula brusquement en poussant un cri de surprise :

« - Viren !" lâcha-t-elle d'un ton accusateur alors que le Haut Mage traversait la pièce à grandes enjambées, une pile de livres dans les bras. Il les lâcha sur la table ronde dans un bruit de sourd et s'épousseta les mains. « Où étiez-vous passé ? Vous avez raté le conseil. »

« - Je faisais des recherches," dit Viren d'un ton abrupt. « Les maladies de Xadia, les toxines, les plantes vénéneuses, les créatures venimeuses, les effets de la magie ambiante… » Il dispersa les livres sur la table, les ouvrant aux passages qui l'intéressaient.

Opélie croisa les bras, nullement impressionnée :

"- Vous auriez dû assister à la réunion. »

Viren ne se donna pas la peine de répondre, au lieu de cela, il se tourna vers le roi :

« - Harrow, si vous le permettez, j'aimerais vous montrer quelque chose. »

Opélie, qui n'était pas d'humeur à se faire ignorer, fit un pas furieux vers lui :

«- Vous croyez vraiment que vous pouvez vous pointer là, comme ça, avec des heures de retard, et… »

« - C'est bon, Opélie. » fit Harrow d'une voix égale. Il étendit une main apaisante. « Je suis certain que Viren avait une excellente raison de rater le conseil d'aujourd'hui. » De toutes façons, ces deux-là auraient tôt ou tard fini par se chamailler.

« - En effet. Si j'ai raison, cette maladie est de nature magique. Si je peux découvrir l'origine de ce phénomène, ça sera relativement simple de le contrer. »

Opélie eut un mouvement de recul :

« - Vous voulez utiliser la magie noire sur notre peuple ? »

Cette fois, le dégoût dans sa voix fit lever le nez de Viren.

« - Pour les sauver." dit-il, le timbre grondant de frustration. « Si vous voulez perdre votre temps à les badigeonner avec des recettes de grand-mère à base d'herbes, faites-vous plai… »

« - Et peut-on savoir le problème des herbes, je vous prie ? »

« - Oh, aucun, » Viren haussa les épaules, railleur. « Ça fait des excellentes petites tisanes. »

« - Et vous vous demandez pourquoi elle ne vous aime pas, » murmura Harrow alors qu'Opélie sortait en claquant la porte.

Viren émit un bruit dédaigneux et retourna à ses livres.

"- A Xadia, la magie imprègne la terre à la manière d'une âme habitant n'importe quelle créature. » Il tapota un passage, comme s'il voulait appuyer son propos. « Dans certains cas, cela peut avoir un effet… négatif sur ceux qui passent trop de temps près de là, surtout s'ils n'y sont pas habitués.

« - Donc, ce n'est peut-être pas une maladie ? »

« - Peut-être, peut-être pas. Il me faut davantage d'informations pour en être sûr. »

Viren s'écarta de la table et se frotta pensivement le menton. Harrow soupira :

« - Oh, non. »

« - Quoi donc? »

« - Vous êtes encore en train de manigancer un sale coup. »

Viren eut l'audace d'avoir l'air outré :

« - Je ne manigance rien du… »

« - Si. C'est votre tête de maniganceur. Qu'est-ce que vous comptez faire ? »

« - Je pensais, » articula Viren avec toute la dignité qu'il pouvait rassembler, « que je connais peut-être un endroit qui pourrait recéler les informations dont j'ai besoin. »

Ah, le voilà. Harrow avait développé la capacité d'anticiper, dans n'importe quelle conversation, le moment exact où Viren était sur le point de suggérer quelque chose d'horrible. Il avait des années de pratique.

"- Nous ne retournons pas à Xadia. » dit-il, catégorique.

"- Bien sûr que non. Ce serait ridicule. »

« -Bien. Nous sommes d'accord." Harrow pivota, mais Viren bondit pour l'intercepter avant qu'il n'atteignît la porte :

« - Il existerait une tour quelque part sur la frontière entre Duren et Néolandia dont on prétend qu'elle recèle des anciens ouvrages de magie. »

« - De magie noire," interrompit Harrow, mais Viren continua d'une voix douce :

« - Durant les quelques années qui ont immédiatement suivi l'Exil, les humains ont coopéré afin de préserver le peu de savoir qu'ils avaient pu soustraire à Xadia. Ils bâtirent des dépôts, d'immenses bibliothèques, pour s'assurer que ce savoir leur survivrait, mais suite à l'interdit, l'endroit fut abandonné.»

« - Même si un tel endroit était encore debout, je doute que Duren et Néolandia nous laissent prendre de tels livres. Surtout que s'ils sont à la frontière, ils devront d'abord déterminer à qui ils appartiennent. »

« - Ce qui prendrait des années. Ils n'arrivent déjà guère à s'accorder sur leurs poissons et leurs vins. Voilà donc pourquoi j'étais sur le point de suggérer que… » Viren fit une pause pour tenter de trouver les mots justes. « …on les emprunte discrètement. »

Harrow leva un sourcil.

« - Donc, vous suggérer de les voler. » Viren ouvrit la bouche pour répondre. « Non, Viren. Nous ne sommes pas des voleurs, et nous n'allons pas sournoisement nous introduire par effraction dans le dos de nos alliés, le contexte est déjà assez tendu comme ça. »

« - Je ne suggérerais pas une telle chose si je n'étais pas certain que cela nous aiderait ! » insista le Haut Mage, qui semblait presque un peu désespéré. « Cela sauverait de nombreuses vies ! »

"- Ce n'est pas la première fois que vous tenez un tel discours. Vous vous souvenez ? »

« - Comment pourrais-je l'oublier ? Le Grand Hiver fut difficile… » il s'interrompit. « … pour beaucoup. »

L'expression d'Harrow s'assombrit.

"- Et que pensez-vous que Sarai dirait si elle était parmi nous ? »

« - Je… »

Pour une fois, Viren n'avait pas de réponse. Harrow eut un rire vide, sans joie :

"- C'est bien ce que je pensais."

Il rejoignit la porte. Cette fois, Viren ne fit pas un mouvement pour tenter de l'arrêter. Le roi s'arrêta dans l'encadrement de la porte. La lumière blanche et l'air piquant se répandirent dans la salle lugubre.

« - Je vais y réfléchir. » dit-il doucement avant de laisser la porte se refermer derrière lui.


Dans les salons confortables du manoir de Banthère, Harrow manquait à deux jeunes princes. Callum était assis sur le rebord d'une fenêtre et regardait le ciel qui s'assombrissait. La neige commençait à s'empiler dehors. Le lendemain, ils passeraient des heures à bondir dans et hors des tas blancs, comme ils l'avaient fait la veille, comme ils le faisaient depuis des jours et comme ils le feraient les jours suivants. Sur les vitraux verdâtres cloisonnés de plomb se dessinait le reflet d'Ezran, qui jouait à la lutte par terre avec Batrappât. Callum ne prêtait au spectacle qu'une attention distraite, quand il aperçut une forme noire voltiger au-dessus de la lisière de la forêt avant de s'écraser sur le pas de la grande porte.

« - C'est un corbeau messager ! » Callum bondit sur ses pieds et se précipita au rez-de-chaussée aussi vite que ses jambes de dix ans le lui permettaient. Un serviteur ouvrit la porte et Callum se baissa pour ramasser l'animal épuisé et grognon; il le tint serré contre lui le temps de grimper les escaliers jusqu'à la chambre qu'il partageait avec son petit frère. Le corbeau se dépêcha de se blotter dans la veste d'Ezran. Il y resta, formant une boule toute bizarre, et Callum s'empara de la lettre attachée à sa patte. Il avait espéré que la lettre venait de Claudia -puisqu'elle avait promis de lui écrire, mais il se morigéna en voyant le sceau du roi.

Evidemment. Son beau-père ne serait pas parti au beau milieu de la nuit sans donner d'explication.

« - Alors ?" Ezran s'assit sur le tapis, toute ouïe, Batra sur ses genoux. Il apprenait à lire, mais Callum lui lisait encore à haute voix quand les mots étaient trop compliqués. En plus, ils adoraient ça. Callum brisa le sceau, déplia le papier et se racla la gorge :

« - Chers Callum et Ezran," commença-t-il, de sa voix la plus claire. Les yeux d'Ezran brillèrent. « Les garçons, je suis désolé d'être parti aussi soudainement hier soir. J'ai dû rejoindre Castral Ariac le temps de régler une affaire urgente. Je rentrerai dès que possible. En attendant, soyez sages et prenez soin l'un de l'autre. Profitez de la neige ! Quand je serai de retour, nous ferons le plus grand bonhomme de neige que vous ayez jamais vu. Je vous aime, Papa. »

Callum laissa sa tête retomber contre le rebord de la fenêtre :

« - Hm. Je me demande bien ce qui peut être aussi important. »

Ezran haussa les épaules en baillant :

« - Sûrement quelque chose de pas amusant, je parie. »

« - Attends, il y a un mot au dos. PS : J'ai caché une surprise pour vous quelque part dans le manoir. Voyons si vous arrivez à le trouver ! »

« - Pa'a est vraiment nul 'our 'rouver des bonnes chachettes, n'est-che-pas ? » marmonna Ezran, la bouche pleine de miettes de tartes.

Callum ouvrit des yeux ronds par-dessus la lettre. Un grand panier tressé était apparu par terre, encore à moitié derrière le tissu qui pendait de l'assise du canapé. La lettre tomba sur le tapis quand Callum se jeta près d'Ezran :

« - Hey, laisse-m'en un peu ! »


Chapitre suivant la semaine prochaine.