2. L'héritage
J'ai quitté le père Abel pour quelques jours. Quand je lui ai dit que c'était pour des raisons personnelles, il ne m'a pas posé de question.
Le voyage en train jusqu'à Byzantium fut court : à peine une semaine. Pourtant, il me parut interminable. J'aurais presque préféré courir jusqu'à la capitale de l'Empire à la force de mes propres jambes plutôt que de devoir m'assoir ainsi, attendant sans rien faire, regardant indifféremment le paysage toujours plus désertique par la fenêtre.
Je me traitais d'idiot toutes les cinq minutes, mais il était trop tard pour reculer. Je m'attendais à toutes sortes de choses, bonnes et mauvaises, surtout mauvaises. Un piège du Rosencreutz Orden me semblait la chose la plus probable. Ou bien le vide : que rien ne m'attende à Byzantium, que le notaire n'ait rien pour moi et que le rêve n'ait été qu'un simple rêve que j'aurais écouté par pure stupidité.
Stupidité, aveuglement et curiosité.
Ce n'était pas l'héritage de Radu qui m'attirait. Je voulais des réponses aux questions qui trottaient dans ma tête depuis trop longtemps déjà. Je voulais avoir le pendentif à la flamme bleue.
Et je voulais à nouveau le revoir dans mes rêves.
OoOoO
Une fois parvenu à la Capitale, j'allai présenter mes respects à ma grand-mère, puis je me rendis directement chez le notaire.
C'était un homme rabougri, à peine plus grand que moi, gras, avec un visage bienveillant et calme. Radu me l'avait vivement conseillé car il s'était toujours bien occupé de ses affaires. Je lui avais donc confié de nombreux documents moi aussi, dont ceux de mes possessions territoriales. Il s'était remarquablement acquitté de cette tâche.
Il ne parut guère surpris de me voir à sa porte, et ne manque de surprise m'étonna un peu. Lorsque je lui en fis part, il m'expliqua que ceux dont les proches venaient de mourir finissaient toujours, tôt ou tard, par venir le consulter.
-Je suppose que vous, mon jeune ami, vous venez réclamer l'héritage que le baron de Luxor vous a laissé, je me trompe ?
-Réclamer est un mot un peu fort, je venais par simple curiosité, répondis-je.
-Pourtant, répliqua le notaire, votre ami vous a tout laissé !
Je restai complètement stupéfié pendant un long moment. Radu m'avait… tout laissé ? À moi ? Alors qu'il avait voulu me tuer ? C'était probablement une erreur… il avait dû oublier de changer les termes de son testament avant que nous partions, il n'y avait pas d'autre explication.
Le notaire me montra différents documents officiels que je signai sans trop y faire attention. Je devins le nouveau baron de la ville de Luxor dans la plus parfaite indifférence. La seule chose qui suscita mon intérêt fut le domaine de Radu, dont on me remit les clés. Je me souvenais que je devais aller le visiter, et j'avais toujours peur d'un piège du Rosencreutz Orden.
Je dus rester dans le bureau du notaire pendant un long moment pour régler toutes les affaires de la succession, puis lui confier les documents de tout ce que je venais d'obtenir. Ces choses-là sont toujours longues et fastidieuses, mais nécessaires.
Une fois sorti du bureau du notaire, après avoir réglé ses honoraires, je partis en direction de la gare. Une autre nuit en train m'attendait.
OoOoO
Il me fallut du temps pour réaliser ce qui m'arrivait vraiment : j'étais devenu un peu plus riche, un peu plus noble et un peu plus triste. J'avais un nouveau territoire : Luxor. Avec le notaire, j'avais décidé de le laisser aux administrateurs de la ville. Je n'avais pas le temps de m'en occuper, et puis, c'était ce que Radu avait toujours fait…
Pourquoi avait-il fait de moi son unique héritier ? Je savais qu'il s'était beaucoup éloigné de sa famille, il m'avait déjà confié à quel point, sans les détester, il en était venu à ne plus avoir aucun respect pour eux. Et il me disait souvent que j'étais davantage son frère que pouvaient l'être les fils de sa mère. Que j'étais son seul tovarash.
Je l'aimais profondément pour cela. Et pour moi aussi, il était mon seul tovarash : à la fois un père, un frère et un ami. Il était le seul qui méritait cette confiance.
Pourquoi a-t-il fallu qu'il pointe ce fusil vers moi ?
OoOoO
Une fois arrivé au manoir de Radu, j'hésitai longuement devant la porte d'entrée, la clé à la main. Je n'étais venu ici qu'en quelques rares occasions, et cette fois j'étais seul. J'avais horriblement peur d'un piège. Qu'est-ce qui pouvait bien m'attendre derrière cette porte ?
Je finis par l'ouvrir. Rien. Il n'y avait rien. Personne, et surtout, une impression de vide stagnant presque insupportable, parce que c'était le même néant qui hantait mon cœur depuis des semaines et des mois.
Lorsque je posai un pied, puis l'autre, dans cette demeure, je me sentis en apnée, hors du temps. Cette demeure était peut-être ma propriété, mais en réalité, c'était toujours celle de Radu. Sa présence était partout. J'avançais, j'explorais sa demeure, en ayant l'impression de l'explorer, lui. Je voyais des détails qui m'avaient échappé auparavant : la transparence des rideaux qui illuminait le salon de thé, les panneaux de bambou brun clair qui séparaient les pièces en lieu de portes, la petite serre remplie d'orchidées au bout de l'aile droite, les tuiles en marbre blanc et or de la petite salle de bains du deuxième étage, le foyer en pierres brutes dans le grand salon…
Je m'assis dans un fauteuil de ce grand salon, complètement épuisé, la tête plus vide et plus douloureuse que jamais. Alors que je commençais à somnoler doucement, mon regard se posa sur le foyer en pierres du désert en face de moi. J'y remarquai un reflet brillant, quelque chose d'argenté à moitié enseveli sous les cendres. Probablement un simple instrument d'entretien du feu qui avait été oublié là par les domestiques… Je me levai, encore engourdi par le sommeil, et je décidai de le prendre pour le remettre à sa place. Mais ce n'étais pas un outil.
C'était une pierre noire au bout d'une chaîne argentée. Le pendentif de mon rêve.
Je restai là pendant une longue minute, la chaîne entre mes doigts, à fixer le bijou qui scintillait doucement. Puis, hésitant, je l'enfilai autour de mon cou.
Le fait d'avoir trouvé ce pendentif ne signifiait qu'une chose : le rêve que j'avais fait n'était pas qu'un simple rêve.
Je me sentis pleinement éveillé, en alerte. Je réfléchissais à toute allure, mais je ne comprenais rien. Enfin, j'avais rempli ma mission en ce lieu. Je ne pensais pas qu'autre chose m'attende. Et comme je me sentais toujours renfermé dans le manoir de Radu, je décidai de le quitter sur-le-champ. De toute façon, je devais retrouver ma grand-mère pour l'informer de mon héritage.
OoOoO
J'étais assis dans le train, les volets de la fenêtre baissés, bien enveloppé dans une cape de voyage. Je n'avais pas eu le choix de prendre un train de jour, mais je regrettais maintenant mon choix. Tout ce qu'il me restait à faire, c'était fermer les yeux et me laisser bercer par les cahots du train…
OoOoO
-Mille fois merci, tovarash. Un jour de plus ainsi, et je serais mort pour de bon, cette fois.
Je sens ses bras se refermer doucement autour de moi, sa poitrine se collant contre mon dos, le frottement de nos vêtements, son souffle dans mon cou. Je n'arrive pas à faire le moindre geste pour le repousser, tout simplement parce que je me sens trop bien en cet instant.
-Radu…
-On dirait que tu as peur.
-J'ai peur. J'ai peur et je ne comprends rien. J'ai fait ce que tu m'as demandé dans l'espoir de te revoir enfin… dans l'espoir de te comprendre !
-Tu es pourtant la seule personne en ce monde qui ait pu me comprendre, Ion.
Je repousse son étreinte et me tourne vers lui. Il se relève et me regarde d'un air doux et sérieux. J'ai envie de le frapper, et j'ai envie de le reprendre dans mes bras…
-Je croyais que je te comprenais, jusqu'à ce que tu me trahisses… à ce moment-là, tu as dit des choses si horribles, je ne pouvais pas croire que c'était toi qui les disais. Et je m'en suis voulu de ne pas avoir su te comprendre ! J'ai pleuré pour ça, j'ai pleuré pour tes fautes envers moi ! Et toi, as-tu seulement versé une larme après ce que tu m'as fait ?
-J'ai pleuré avant de le faire. Je ne voulais pas qu'il t'arrive du mal… pas par ma faute.
Il baisse les yeux et continue, murmurant :
-Mais j'ai finalement accepté la mission parce que je voulais que personne d'autre ne soit impliqué. Il fallait que ce soit moi qui le fasse. Je me suis vraiment détesté pour ça… mais je n'avais pas le choix.
-Je serais mort pour toi si tu me l'avais demandé, Radu !
Je sens une colère noire m'étreindre. Je le prends par le devant de sa tunique et je le secoue comme un prunier, mais il me repousse rapidement. Avec douceur, mais fermeté.
-Tu serais vraiment mort au nom du Rosencreutz Orden si je te l'avais demandé ?
-Je…
C'est à mon tour de baisser les yeux. Puis, je sens une nouvelle fureur. Je serre les poings et je lève à nouveau mon regard.
-Pourquoi fallait-il que tu sois un Contra Mundi ? Qu'est-ce qu'il y avait de si bien dans l'Orden pour que tu les écoutes, eux, au lieu de la voix du bon sens ?
-Je voulais changer le monde… je voulais détruire le mal que je voyais autour de moi.
Les larmes me viennent aux yeux.
-C'est pour ça que tu as voulu me tuer ? Parce que je faisais partie des choses que tu trouvais mauvaises ?
-Non ! Je ne l'ai jamais voulu !
-Mais tu as quand même essayé…
Je le regarde s'effondrer sur le sol avec tout mon mépris. Du mépris et de la tristesse ; j'ai horreur de le voir ainsi, pleurant doucement, comme un enfant, prostré, les genoux contre sa poitrine…
Il regrette ce qu'il a fait, ce qu'il a tenté de faire, ça je le sais. Je le vois très bien. Mais je ne peux pas oublier ce qu'il m'a fait. Et je ne sais pas si toute l'amitié que j'ai eue pour lui suffira à le sauver.
-Explique-moi, Radu, dis-je doucement en m'asseyant à ses côtés et en posant un bras sur ses épaules. Qu'est-ce que tu pouvais bien avoir dans la tête ? Je veux comprendre. Je veux savoir. Explique-moi tout.
Il continue de sangloter pendant un bon moment, puis il pose sa tête sur mon épaule. Mais lorsque je le regarde, il me semble flou. La fin du rêve ?
-Je n'avais que toi en tête.
OoOoO
Une employée du train me secoua le bras. Je le repoussai un peu en grognant.
-Monsieur, il faut que vous vous réveilliez ! Vous êtes à Byzantium, au terminus !
Je regardai autour de moi, puis par la fenêtre. Tous les bancs étaient libres, et je vis effectivement la gare de Byzantium. Je me levai, serrant les pans de ma cape contre moi, et je marmonnai quelques excuses à la préposée qui me sourit bêtement, comme elle devait sourire à tous les clients.
La nuit était calme dans la grande capitale Methuselah. Calme et sans étoiles ni lune. Je marchais tranquillement, perdu dans mes songes.
La seule chose que je désirais, c'était me rendormir et rêver à nouveau.
