3. Des flammes

-Ion, mon petit, qu'est-ce qu'il y a? me demanda ma grand-mère en posant une main sur mon front.

-Rien, il n'y a rien.

Elle s'agenouilla devant moi et posa ses mains sur mes joues. Je fis de mon mieux pour me dérober à son regard, mais elle était trop insistante, et j'avais peur de sembler impoli.

-Mon pauvre Ion, on dirait que tu n'as pas dormi depuis des jours… tu es sûr que tu n'as pas attrapé quelque chose ? Une grippe, un rhume ?

-Mais non, je suis juste un peu fatigué, grand-mère.

En fait, je me sentais totalement épuisé, mais je ne comprenais pas pourquoi, puisque j'avais dormi tout le long du trajet, en train. Mais j'allai quand même au lit, poussé par ma grand-mère.

Une fois dans l'obscurité de ma chambre, je tentai de réfléchir, mais je me sentais engourdi par le sommeil. Je pris alors le pendentif à la chaîne d'argent dans le creux de ma main, désirant l'observer à nouveau.

Il n'était pas aussi obscur qu'au moment où je l'avais pris, brillant maintenant d'une calme lueur bleue. Cela n'éclairait pas ma chambre, à peine ma paume, mais c'était tout de même étrange. De la magie, sûrement. Tout ce que je pouvais comprendre, c'était que d'une manière ou d'une autre, Radu et ce pendentif étaient étroitement liés.

Je chassai la question de mon esprit, remettant la question à plus tard. J'avais tellement sommeil que mes yeux piquaient.

OoOoO

-Tu me reviens vite, tovarash. Je suis content.

-Radu… est-ce que tu es mort, ou bien es-tu encore vivant ?

La question semble le surprendre.

-Ça dépend de ce que tu entends par « vivant ».

-Est-ce que je pourrai te voir autrement qu'en rêve ?

-Je suis la dernière chose que tu as vue avant de t'endormir.

Je réfléchis, puis je regarde ma main droite, y sentant une sorte de douce chaleur. Mes doigts caressèrent machinalement la pierre lisse.

-Ce pendentif ? Je ne comprends pas.

-C'est le seul corps qu'il me reste.

Il me prend le pendentif des mains, et semble l'observer. Il brille maintenant d'une intense lumière bleue.

-Isaac a tout arrangé avec Dietrich, m'explique-t-il, son regard toujours vissé sur le pendentif. La mission dont j'étais chargé était une mission suicide.

-La mission… de me tuer ?

-Oui, celle-là. Tu devais être tué par des Terrans, et je devais tuer des Terrans en utilisant l'Ibelis.

-Tu dis ça si froidement…

-Évidemment, je n'avais aucune chance de m'en sortir, poursuit-il comme si je ne l'avais pas interrompu. Au bout du compte, que je réussisse ou que j'échoue, j'étais condamné. Et ça me plaisait, parce que je ne voulais plus vivre dans un monde sans toi.

-Radu…

-Mais j'étais trop utile pour que l'Orden me laisse mourir ainsi. Ikel Flamethrowner, c'est comme ça qu'ils m'appelaient. Et puis, j'avais toutes sortes de connexions dans l'Empire…

-Tu n'étais qu'un jouet, on dirait.

-Le jouet de Dietrich, c'est ça. Mais il faut croire qu'il tenait à moi d'une manière ou d'une autre, puisqu'il ne voulait pas que je meure. Ou plutôt, il voulait que je puisse mourir et revenir. Il était assez tordu pour ça.

-Mourir et revenir ?

-Je suis l'Ikel Flamethrowner, tu vois, Ion ? Dietrich a demandé à Isaac un moyen de me maintenir en vie, alors Isaac s'est servi de son alchimie et de mon pouvoir pour créer ce pendentif.

-Tu veux dire que ton pouvoir est dans cette pierre ?

-Tu as bien dû remarquer qu'il brille d'une lueur bleue, non ? Ce sont les flammes de mon pouvoir.

-Mais ce n'est que ton pouvoir ! Des flammes !

-Mon pouvoir est étroitement lié à mon énergie vitale. Autrement dit, à mon âme.

Il me tend le pendentif, mais j'hésite à le prendre. Alors, en ce moment même, je suis dans mon lit, en portant l'âme de Radu à mon cou. Et je rêve de lui, c'est donc son âme qui me rend visite.

Ce que je vois est tout sauf un rêve ordinaire.

-C'est donc comme ça que tu as survécu à la noyade… et à l'explosion de l'Ibelis…

Il se gratte derrière la tête, l'air gêné.

-Pour le coup de la noyade, je m'en suis sorti tout seul. Mais pour l'Ibelis, par contre… je n'aurais pas pu revenir sans Dietrich. Il a réparé et soigné mon corps, et je suis revenu. Enfin… pas entièrement.

-Que veux-tu dire ?

-Il ne voulait pas que je revienne entièrement. Il voulait que je sois une petite marionnette bien docile, sous son pouvoir.

-Mais il n'avait pas besoin de ton âme, pour ça !

-Bien sûr que si ! Sinon, je n'aurais pas été grand-chose. Un simple auto-jaëger. Et j'aurais perdu mon pouvoir, n'ayant plus d'énergie vitale.

Je ne suis pas sûr de tout avoir compris, mais une chose est sûre : c'est le vrai Radu qui est en face de moi. L'Impératrice a peut-être détruit son corps, mais son âme est encore là.

Il est vivant.

Je ne peux m'empêcher de lui sauter au cou et de le serrer contre moi. C'est lui, c'est mon Radu, mon tovarash. Je serais prêt à le croire, à le suivre… je me sens si bien ! Si heureux !

Ses bras se referment autour de mon corps. Je l'entends rire, et moi aussi je ris, je ris de pur bonheur. Je l'aime tant, en cet instant !

-Je suppose que je devrais remercier Isaak et Dietrich, d'une certaine manière, dis-je en m'appuyant contre la poitrine de mon tovarash.

-Oh, bien sûr, ironise Radu. Isaak qui m'a donné cette horrible mission et Dietrich qui se servait de moi comme un pantin. Ils méritent autre chose que des remerciements, si tu veux mon avis.

-Dietrich est mort, et je crois qu'Isaac l'est aussi. Mais le Rosencreutz Orden est toujours là.

-Tu les combats avec le Père Nightroad, c'est ça ?

Je réponds en faisant oui de la tête. Il était aussi dans l'Orden… il y était, et il y est presque mort. Il n'est plus qu'un rêve… un beau rêve.

Je n'arrive plus à le détester. En cet instant, je pourrais lui pardonner toutes ses fautes, tous ses péchés, toutes ses trahisons. C'est presque trop beau pour être vrai.

-Alors tu seras toujours avec moi, maintenant, mon cher Radu ?

-Tant que tu porteras le pendentif. Normalement, il faudrait du feu pour maintenir ma propre flamme, mais je crois que la chaleur de ton corps sera suffisante.

-Oh, Radu, je suis si content !

Mes larmes de joie mouillent sa douce tunique. Je caresse frénétiquement ses cheveux lisses, son visage bronzé, avec la nette impression que tout cela est bien plus réel que la réalité. Je sens véritablement quelque chose sous mes doigts… et c'est si doux… si parfait…

Mes émotions débordent. Je sais que c'est mon vrai tovarash qui est en face de moi, et non la marionnette de Rosencreutz Orden. Il pourra tout m'expliquer, et je pourrai tout lui pardonner. Je suis comblé, comme un enfant gâté. Retrouver ceux qui sont morts sans mourir soi-même, n'est-ce pas un des plus grands rêves de l'humanité ? Et moi j'ai retrouvé mon tovarash ! Je suis exaucé ! Je suis comblé !

Il m'embrasse sur le front, les joues, buvant mes larmes salées, il me sourit, et il me semble que je pourrais contempler ce sourire des heures durant, je frissonne lorsqu'il me touche et je sens que j'en voudrais toujours plus.

Je crois qu'en cet instant, je l'aime plus que tout.

OoOoO

-Ion ! Ion, réveille-toi, c'est l'heure !

Je grognai fortement et je repoussai la personne penchée sur moi qui avait osé me réveiller. Elle tomba et poussa un petit cri. Après m'être frotté les yeux, je vis qu'il s'agissait de ma grand-mère.

-Hé bien, on dirait qu'on est de mauvaise humeur le matin, maintenant ! s'exclama-t-elle en se relevant.

Heureusement, elle ne l'a pas mal pris. Mais pour se venger, elle prit les chaudes couvertures de mon lit afin que je ne sois pas tenté de me rendormir. Et, étrangement elle me pointa en souriant moqueusement.

-Ah, je vois pourquoi tu ne voulais pas te réveiller…

Et elle s'en alla en riant. Regardant où elle avait pointé, je me sentis rougir vivement. Ah, mais pourquoi ça faisait ça le matin ?

Apparemment, mon corps voudrait bien que le rêve devienne réalité…

OoOoO

Ma grand-mère m'a trouvé une place dans un vaisseau impérial se dirigeant vers l'Allemagne. Je la remerciai vivement du mal qu'elle s'était donné pour moi. Grâce à ce vaisseau, j'allais pouvoir revenir auprès du Père Abel en une seule journée au lieu d'une semaine.

Le voyage fut plutôt court. Je regardais par la fenêtre, admirant les nuages vus de haut, et le ciel d'un bleu si pur qu'il en faisait mal. Heureusement, les vitres étaient pourvues d'une protection contre les rayons UV…

Tous mes souvenirs récents à propos de Radu me revenaient en tête. J'arrivais maintenant à comprendre sa trahison.

S'il avait voulu me tuer, c'était pour que personne d'autre ne le fasse, c'était ce qu'il m'avait dit. Je compris que c'était pour m'épargner d'autres souffrances. Et pour s'épargner la souffrance de me voir mourir sans m'aider. C'était honnête, en quelque sorte.

Et, puisque je devais mourir, je n'aurais pas supporté que ce soit par la main de quelqu'un d'autre. Que ce soit Radu était à la fois la pire et la meilleure chose.

Je comprenais tout : pourquoi il avait tant tardé avant de se décider à pointer ce fusil sur moi, pourquoi il m'a souri avant de tomber à l'eau, pourquoi il m'avait seulement blessé avec l'Ibelis…

Et ensuite, ce n'était plus lui qui contrôlait les choses, mais Dietrich. Les choses étaient allées trop loin, mais il n'était plus qu'un pantin Il voulait tout arrêter, tout reprendre à zéro, mais il était trop tard.

Il avait tant de regrets… je pouvais toujours le lire dans ses yeux. Des regrets…

Il ne voulait plus la mort de l'Impératrice. Il a même tenté de me prévenir, mais je ne comprenais rien !

Mon Radu… tout était si clair en cet instant…

Tout sauf une chose. Une chose cruciale que je n'arrivais pas à m'expliquer.

Pourquoi s'était-il engagé dans le Rosencreutz Orden ?