5. Corps et coeur

Je passai beaucoup de temps au lit par la suite, en dormant le plus possible pour rejoindre Radu dans mes songes secrets, et aussi pour me remettre de mon empoisonnement. Étrangement, je ne guérissais pas. Mon état était stable, trop stable. Le Père Abel s'inquiétait beaucoup de mon sort.

-Vous êtes toujours au lit et vous dormez presque tout le temps ! Depuis le temps, avec votre constitution, vous auriez déjà dû vous en remettre, Excellence !

-Je ne comprends pas moi non plus, marmonnai-je en replongeant dans mes rêves.

OoOoO

-Je crois qu'il y a quelque chose de malsain entre nous deux, Ion, me souffle Radu.

Je veux le prendre dans mes bras pour le consoler, mais il recule. Quelle est cette expression sur son visage ?

-Pourquoi dis-tu ça, tovarash ?

-Les serpents continuent à rôder un peu partout. Ils s'éloignent quand tu es là, mais ils reviennent quand tu t'éveilles. Tu es encore empoisonné, c'est ça, Ion ?

Je n'avais pas encore réfléchi à ce qu'il pouvait bien advenir de Radu quand moi j'étais éveillé. Égoïstement, je croyais qu'il n'existait que dans mes rêves et mes pensées, et qu'il disparaissait quand je ne le voyais plus. Je n'avais pas pensé à son existence hors de mes rêves. Apparemment, ce n'était pas une très belle vie… Le monde où m'apparaît Radu est flou, vaguement coloré, mais imprécis, comme si un voile recouvrait tout. Quel pouvait bien être le monde derrière le voile, derrière le rêve, derrière la mort ?

-Je n'arrive pas à guérir… le Père Abel fait ce qu'il peut, mais rien ne fonctionne.

-C'est probablement ma faute…

-Pourquoi ça serait de ta faute, Radu ? C'est Basilisk qui m'a empoisonné !

-Ton énergie vitale…

Il se passe les mains dans les cheveux d'un geste nerveux. J'essaie à nouveau de le prendre dans mes bras, et cette fois, il n'esquive pas mon étreinte.

-Explique-moi tout, Radu, lui dis-je très doucement.

-Ça fait un moment que j'y pense… j'en suis sûr, maintenant. Le pendentif a besoin de la chaleur des flammes pour me faire vivre… mais tu n'es pas une flamme… alors le pendentif prend en toi l'autre énergie nécessaire pour que mon pouvoir continue à me faire vivre. Ton énergie vitale fait vivre la mienne.

-Le pendentif… me vole de la vie… pour te faire vivre, toi. C'est ça ?

-Oui, enfin, c'est ce que je crois. Je ne connais rien en alchimie… Mais ça expliquerait pourquoi tu ne guéris pas, pourquoi tu es fatigué même après avoir dormi.

-Et alors ?

Il releva la tête d'un air surpris.

-Et alors ? reprends-je. Qu'est-ce que ça fait si je suis fatigué ? Qu'est-ce que ça change que je sois malade ? Mes rêves sont bien plus beaux que le reste, d'ailleurs, je passerais toute ma vie ici, avec toi ! Je n'ai plus rien à faire de la réalité, elle m'ennuie, elle m'indiffère !

-Ne dis pas de telles choses, Ion…

-Qu'est-ce qu'il y a, Radu ? Tu n'as pas envie de passer ta vie avec moi, toi ?

-Ce n'est pas ça, vivre…

-Et alors ? Peu m'importe ce que c'est, un rêve, une vie, une mort, tant que c'est avec toi !

Il me repousse, doucement mais fermement. J'ai envie de pleurer. J'ai si peur qu'il ne m'aime pas, qu'il ne m'aime plus ! Pourquoi est-il toujours si contradictoire ?

-Tout cela est malsain, ion… je veux que tu vives pleinement, que tu aies une existence qui te rendre encore meilleur que ce que tu es. Je ne veux pas que tu deviennes un simple fantôme comme moi !

-Tu n'es pas heureux, tovarash ? Tu n'es pas bien avec moi ?

-Je voudrais passer ma vie ainsi avec toi, Ion, murmure-t-il en me caressant la joue où coulent quelques larmes. Je le voudrais… mais ça ne serait pas bien.

-Ça ne me fait plus rien. Je veux juste être avec toi.

-Écoute-toi parler, dit-il sévèrement. Ce n'est pas vraiment toi, ça…

Je sais qu'il a raison, mais je ne veux pas l'accepter. Je ne veux pas me séparer de lui ! Je n'arrive pas à supporter cette idée. Mais pourquoi rester indéfiniment avec lui s'il ne peut pas m'aimer tel que je suis ? Ai-je vraiment changé ?

-Qu'est-ce qu'il faut faire, dans ce cas ?

-Je crois… oui, je crois qu'il est temps pour moi de mourir.

Mais pourquoi ne dit-il que des choses que je ne peux pas accepter ?

-Non, Radu ! NON ! Tu ne peux pas me faire ça !

-Je croyais que tu comprendrais…

Cette fois, je pleure vraiment. Je le comprends parfaitement, mais je refuse d'accepter cette idée ! Pourquoi m'est-il revenu si c'est pour me quitter quelques semaines plus tard ? Je le déteste, je le déteste parce que je l'aime…

-Ne me fais pas ça, Radu… s'il te plaît…

-J'aurai besoin de ton aide pour mourir… tovarash.

-Ah non ! Ça, je refuse !

-Tu veux me rendre malheureux, c'est ça ?

J'ai l'impression qu'il joue avec moi… avec mes sentiments mêlés…

-C'est moi qui va être malheureux si tu pars pour toujours ! Radu, tu ne peux pas me faire ça… qu'est-ce qui va me rester si tu n'es plus là ?

-Il va te rester le monde entier ! Le monde que tu voulais sauver, que tu voulais aider à tout prix… et que j'ai aussi voulu aider, à ma façon, la mauvaise… Tu es bien meilleur que moi, ion Fortuna.

-C'est toi que je veux, Radu…

Il s'agenouille devant moi et il pose sa tête contre ma poitrine. Je lâche quelques sanglots et je le retiens à deux mains contre moi. Ses cheveux sont si doux…

-Je serai toujours avec toi. Mon cœur t'appartient, je te le donne. Je veillerai sur toi de mon mieux, que je sois un ange ou un démon. Mais tu dois d'abord m'aider à mourir. C'est ce que les tovarashs font entre eux, non ?

Je réponds en essuyant mes larmes du revers de la main, résigné.

-Que dois-je faire ?

OoOoO

Je m'éveillai doucement en me demandant si j'étais encore perdu dans un de mes songes. Mes cils étaient collants à cause des larmes à moitié séchées, et mon cœur battait à tout rompre. Je me levai difficilement, m'extirpant des draps enroulés autour de moi, et j'allai jusqu'au foyer de ma chambre. Mes pas étaient hésitants, tremblants. Je vérifiai en passant si la porte était verrouillée. Il fallait que je sois seul.

C'était une belle nuit étoilée. La lune était presque pleine, et la ville semblait éteinte, endormie.

Rendu au foyer, je ravivai les flammes mourantes de mon mieux, jusqu'à obtenir un beau feu vif. Je sentais la sueur couler sur mon front à cause de la chaleur du foyer et de l'effort que cela m'avait demandé. Puis, en passant à peu de chose près de me brûler, je pendis la chaîne du pendentif de Radu à un crochet au beau milieu du foyer. Les flammes oranges léchèrent la pierre noire, et peu à peu, celle-ci se mit à briller d'une lumière bleue de plus en plus vive. Au bout d'une dizaine de minutes, elle s'enflamma, se consumant de plus en plus, jusqu'à devenir une boule de feu bleu. C'était un spectacle à la fois étrange et merveilleux, si bien que j'avais de la difficulté à en détacher mon regard fasciné.

Soudain, une main se posa sur mon épaule. Je sursautai et me tournai vivement. Et je sursautai une deuxième fois.

-Radu ?!

Il était bien là, juste devant moi, avec son sourire si tendre que je sentais mon cœur se déchirer. Je le regardai longuement sans rien ajouter. Il ne répondit rien non plus, il se contentait de me regarder et de me sourire, un peu penché.

Je finis par remarquer, à force de le regarder, une sorte de transparence en lui. Je ne voyais pas à-travers lui, mais c'était comme si je n'arrivais pas à fixer mes yeux sur un point bien longtemps.

-Est-ce que tu es réel, Radu ?

Il posa une main sur ma joue. Cela me semblait chaud et doux… comme sa peau, mais pas exactement la même chose. C'était pourtant bien lui…

-Je suis aussi réel que peuvent l'être les songes.

Ma main alla se poser sur sa joue. C'était un contact étrange… un contact de fantôme.

-Est-ce que tu vas vraiment mourir ?

-Oui, tovarash. Mais avant cela, je vais vivre une dernière fois.

Et il posa ses lèvres sur les miennes.

OoOoO

Lorsque je m'éveillai, j'étais seul dans mon lit. Je m'étais pourtant endormi dans les bras de mon tovarash… mais il n'était plus là. J'avais dormi sans rêver… puisque le rêve s'était incarné dans la réalité.

Les draps portaient encore quelques maigres traces de sa présence, mais ils n'avaient aucune odeur. Les fantômes ne sentent rien…

Dans le foyer, le feu n'était plus que des braises rougeâtres. Le pendentif noir s'était entièrement consumé, ne laissant plus que la chaîne argentée. Je la regardai longuement scintiller d'une faible lueur rouge, ne trouvant pas le courage de me lever pour aller la prendre.

J'en avais pourtant la force.

J'étais enfin guéri.

Guéri et incroyablement triste. Pourtant, je me sentais un peu plus léger.

Je n'avais plus du tout envie de pleurer.

Car même si Radu n'était plus là, enfin, je me sentais beaucoup moins vide. Mon indifférence n'avait plus de raison d'être.

Je vivrais à la fois pour moi et lui.