Playlist

« Forever young » Alphaville

« Apartment » Young the giant

« Meet me in the hallway » Harry Styles

« In the air tonight » Phil Collins

« The sound of silence » Simon and Garfunkel

« Have you ever seen the rain » Rod Stewart

Chapitre n°3

Point de vue d'Illium

En principe, la nuit est sensée porter conseil, apaiser les tensions de la journée, ne plus penser à rien, faire le vide, prendre le temps de rêver, reposer le corps quelques heures et profiter d'un sommeil bénéfique. Sauf que ce n'est pas le cas. Un coup d'œil à la pendule suspendue dans la chambre, il est trois heure du matin. Je sursaute. Mon cauchemar n'est pas prêt de se terminer. J'ai rêvé de ma chute dans le ciel. Je tombais comme un projectif qu'on jette en l'air sans le rattraper. Ses images me sont désormais gravées dans la mémoire, sans possibilité de les rembobiner et de détruire la cassette. Je ne peux pas oublier puisque ça me revient en tête. Mon cœur menace de sortir de ma poitrine. Je ne pensais pas être aussi infecté. Les effets ne se dissipent pas. C'est bien le problème.

À quoi bon continuer, dormir ne m'est pas utile ce soir. Le même schéma se répète, je vol dans les airs sans me soucier de quoique ce soit et tout s'arrête sans que je ne remarque. Une poussée de fièvre me surprend et envahie mon être. J'ai chaud. Des sensations de chaleur me parcourent le corps et surtout l'intérieur du corps. Sauf que ce ne sont pas des sensations mais un feu qui prend en moi, s'embrase doucement en une minute.

Je tente de reprendre mon souffle, de réguler ma respiration afin de ne pas paniquer ou de ventiler dans le vide. Les mêmes images mêlées aux médicaments transmis hier, je me sens étrange. Une chaleur qui prend doucement possession de mon corps. Si ça continue, je vais brûler sur place et je me demande quand ce calvaire prendra fin. Mais ça n'a rien avoir avec hier. Je repense aux mêmes images et mon cerveau me fait croire que c'est réel alors que non, c'est un cauchemar. Mon énergie a été absorbée, ma vie est sauve grâce à Raphaël. Au quel cas, je serais mort depuis deux jours, seul dans le ciel à m'embraser comme une flamme et à exploser tel un feu d'artifice inattendu dans le ciel de New-York. Ce n'est évidemment pas la fin que je souhaite et encore moins marquer les esprits de cette façon aussi triste soit-elle.

« Dmitri ».

« Illium. Tu veux que je vienne ? ».

« Non ».

« Alors quoi ? ».

« As-tu eu les résultats de mes examens ? ».

« On en discutera plus tard, je te l'ai dit ».

Sur le plan physique on va dire que oui je vais bien mais mentalement c'est autre chose en ce moment, les images de ma chute me hantent l'esprit. Je revois le visage décomposé d'Aodhan qui vole aussi vite qu'il le peut vers moi. Je ne sais pas comment l'interpréter ni l'exprimer clairement. La peur dans ses yeux. Il connaît cette sensation horrible de se sentir triste à un point trop profond. C'est difficile de le comprendre. Quand Aodhan a eu son accident, il s'est isolé de honte pendant deux siècles. Cette période a été la pire de ma vie. Je lui en ai voulu le premier siècle parce que je concevait le fait qu'il ait eu besoin de temps. Je concevait le fait qu'il voulait être seul, comme s'il s'agissait d'un deuil au final. On se sent perdu, perturbé avec la culpabilité qui nous ronge. Le pire sentiment du monde. Et je persiste à dire que c'était peut être une période temporaire mais c'était la plus horrible. Je me suis senti seul et presque trahi parce qu'il me laissait de côté. Ce n'était pas juste pour lui que je pense cela. De mon côté je l'ai ressenti ainsi et ce n'était pas juste. Sauf que j'ai la nette impression de faire subir la même chose à mon meilleur ami alors que c'est moi la victime en quelque sorte. Aodhan a été blessé dans tous les sens du terme et c'était à mon tour de l'être. Mon corps a failli se faire consumer, comme un feu d'artifice en plein ciel. Le tout en une minute. La pire minute de ma vie.

Je ne veux pas paraître ridicule. Je ne veux pas inquiéter ou effrayer les Sept par mon moral négatif du moment. Ma personnalité joyeuse n'existe plus. Du moins, elle est mise sur pause. Si les autres me voyaient ainsi ils ne me reconnaîtraient pas. Cette pensée me fend le cœur. Être triste n'est pas dans ma nature, me lamenter ne fait pas partie de mes habitudes, ce n'est pas ce qui me reflète réellement. Je décide de me lever, de descendre dans la cuisine où la pièce est plus fraîche. La différence de température se fait sentir, sans doute due à la fraîcheur nocturne. Les baies vitrées de ma maison qui donnent entre autre sur le jardin capturent la chaleur du soleil la journée et la fraîcheur prend place la nuit. Je marche sur le carrelage devenu froid. Boire un verre d'eau pétillante ? Regarder un film ? Écouter de la musique ? Que faire à trois heures du matin quand on émerge d'un cauchemar ?
Et pourquoi je ne sors pas dans le jardin ? Mieux, j'ai envie de voler dans le ciel. Si Dmitri l'apprend, je vais avoir des remontrances. Il m'a laissé deux journées pour permettre à mon corps de se reposer. Ensuite, je fais ce que je veux. C'est bienveillant de sa part et je ne peux pas le nier, je ne peux pas lui en vouloir non plus, ce ne serait pas raisonnable ni juste pour lui. Il a toujours les mots qu'il faut. Il m'a aussi connu étant enfant et maintenant nous travaillons ensemble. Ça aussi ça me paraît incroyable. Lorsque j'étais un tout jeune ange, que je faisais mes premières heures de vol et qu'elles ont mal tournées d'ailleurs. Sachant aussi que j'ai eu des égratignures partout sur le corps et des traces de sang, les cheveux ébouriffés, Dmitri était là. Il a essayé de me venir en aide parce qu'il a pensé que je m'étais blessé. Ce qui était vrai mais j'étais heureux de voler par mes propres moyens, de l'avoir fait seul quelques secondes. De cet instant là, j'ai réussi à faire mes preuves en travaillant pour l'Archange de New-York dont Dmitri est le second. Jamais je n'aurais pu l'imaginer. Et ce détail qui n'en ai pas un, me fait penser à la chance que j'ai.

Je ne peux pas me plaindre. Je quitte la cuisine dans laquelle j'ai bu un verre d'eau pétillante. Mon sens de la décoration est simple mais les rares visiteurs apprécient. J'aime les couleurs simples crèmes. J'aime associer des nuances de couleur avec d'autres et ainsi créer des mélanges colorés surprenants ou originaux. On pourrait croire que je vis dans un magasine chic de décoration. Ce qui ne me gêne en aucun cas.

Je crois que je n'y arriverai pas cette nuit. Je sors de chez moi, dans le jardin. J'ai besoin d'air. Il faut que je sorte dehors, respirer, sentir l'air frais de la nuit sur mon visage. J'ai l'impression de ne pas être moi-même, que mon cerveau surchauffe, que des millions de questions s'entrechoquent dans mon esprit, que la fièvre commence à monter de nouveau. À croire que ça ne me laissera pas tranquille mais il faut que je me calme sinon je vais devenir dingue. Dmitri va débarquer chez moi parce qu'il n'aura aucune nouvelle et s'apercevra que je suis au sol chez moi. Ce n'est pas ce que je veux. Si les autres commencent à paniquer, je refuse de voir les Sept chez moi.

« C'est encore allumé chez toi à cette heure-ci ? ».

Je relève la tête et je croise le regard de mon meilleur ami. Il rentre rarement dans sa maison à l'Enclave. Nous ne sommes pas voisins, la sienne est à 200 mètres. Toutes nos maisons sont quasiment à deux cents mètres les unes des autres anges qui tiennent à leur intimité. Il n'y a que quelques Sept qui habitent ailleurs: Jason, Galen, Naasir et Dmitri. Venin peut-être, je ne sais pas. Bref.

Je ne pensais pas voir Aodhan de sitôt. D'habitude, il rentre dans sa chambre à la Tour, épuisé de son entrainement avec Galen et non directement chez lui à l'Enclave parce qu'il est trop fatigué. Mais ça me fait plaisir de le voir. Il se tient devant mon portail fermé qui ne l'est pas à clef. Je lui fais signe d'entrer jusqu'au perron de la maison. Il est l'une des rare personnes à entrer chez moi. J'ai l'habitude de prendre soin de ma maison. C'est plus qu'un logement, c'est quelque chose que je possède et dans lequel je me sens en sécurité.

« Je viens d'éteindre » dis-je doucement.

Aodhan s'avance silencieusement et s'installe à côté de moi. Il ne dit rien. Ce n'est pas habituel, tellement étrange que j'ai envie de rire très fort. La situation est ridicule. Je ne suis pas le genre de personne à pleurer pour rien sauf que j'ai envie de le faire et de rire très fort en même temps parce que c'est ridicule. Cet épisode doit être derrière moi. Me lamenter ne me servirait à rien du tout et pourtant c'est ce que je fais depuis deux jours. J'ai l'impression que ça fait un mois.

« Tu viens voler ? ».

Je relève la tête surpris. Si Dmitri l'apprend, il va m'envoyer voir Galen pour me torturer à l'entrainement les deux prochains mois. Je l'aime bien, là n'est pas le problème mais ses entrainements sont les plus difficiles de la Tour. Tout le monde le sait. Je n'ai pas envie de souffrir davantage. J'ai bien cru vivre mes dernières heures il y a quarante huit heures mais au final non. Les Immortels ne le sont pas vraiment. C'est contradictoire avec la définition du mot. Pourtant, on s'obstine à penser que ces êtres sont invincibles alors que non. Il existera toujours un moyen. Mais je ne préfère pas y penser, Adohan va penser que j'ai des idées noires et s'il est là, c'est parce qu'il s'inquiète.

« Dm... ».

« Dmitri n'en saura rien ».

Personne ne peut m'engueuler. C'est ce que l'on me dit tout le temps parce que je ne mens pas et que je ne sais pas mentir, voilà. Mentir. Je ne sais pas comment mentir. On ne m'a jamais appris non plus à le faire mais je n'y arrive pas. Tout se lis sur mon visage, une grimace de culpabilité et je suis fichu. Résultat, je suis l'innocence même au sein de la Tour et les autres culpabilisent à ma place et sont énervés de ne pas pouvoir me remonter les bretelles.

Mon meilleur ami sait me prendre par les sentiments. Bien sur que nos courses aériennes me manquent mais je ne suis plus d'humeur. Pas maintenant et c'est ce qui m'effraie parce que quelque chose est en train de me changer. Comme pour lui, il a l'impression de se retrouver quelques temps plus tôt et je ne veux pas me montrer froid envers lui.

Au final, voler me fait du bien. En vérité, je me sens bien. Mon élément. Je ne suis pas fait uniquement pour vivre sur terre, j'ai besoin des airs. Ce n'est pas pour rien, que nos logements sont en hauteur. En prendre de plus en plus n'est pas dans mon objectif. Mon meilleur ami sourit et se tient juste à un mètre devant moi. Ses ailes scintillent au milieu des millions de lumières new-yorkaises qui brillent dans la nuit. L'effet est unique. Les miennes se fondent un peu mieux dans le décor, seuls les reflets argentés me trahissent au même titre que l'ange aux ailes comme incrustées de morceaux de verre pilés en face de moi. Il n'a pas de jugement. Il n'a pas peur de dire certaines choses. Niveau caractère on se complète bien. Lui est très timide, il déteste parler de lui et il a un réel talent pour l'art. Quand on est ensemble, on rit beaucoup, notre complicité est réellement importante pour nous deux.

Le sentiment de vide qu'il a ressenti lors de son accident est similaire au mien, mon meilleur ami était au plus bas et ma présence n'était pas désirée pour une raison: il avait honte. Les rares fois où je lui ai rendu visite dans la chambre blanche de l'hôpital, j'ai essayé de lui dire qu'il n'y a aucune honte. Que ce qu'il se passe dans la chambre y reste. Il me connait par cœur. Je suis incapable de juger. Encore moins mon meilleur ami qui est en souffrance. Depuis, ses plumes se sont embellies. Elles sont de plus en plus scintillantes. Alors s'il a oublié ou s'il tente de le faire, le souvenir lui reviendra en mémoire encore et encore, comme à moi. J'ai l'impression d'être de l'autre côté du miroir parce que c'est moi qui a été blessé et lui est spectateur de cette souffrance. Il m'aide en venant me voir le soir, comme aujourd'hui par exemple. Honnêtement, je connais très peu de personnes qui le feraient, elles ne se comptent que sur les doigts d'une main. Faire partie des Sept n'est pas seulement une chance de travailler auprès d'un Archange comme Raphaël, c'est aussi créer des liens incroyables. Des liens uniques et notre loyauté ne tient pas qu'envers l'Archange mais entre nous Sept. S'il arrive quelque chose à Dmitri ou à Galen, je suis l'un des premier a arriver sur place. On le sait tous et parfois, c'est bien de le rappeler. D'ailleurs, depuis mon malaise il y a quarante huit heures, je ressens cette loyauté. Dmitri a demandé à Keir de me faire passer des examens, Aodhan s'est occupé de moi et est resté avec moi le reste de l'après-midi à l'hôpital. Non pas que je n'ai pas confiance aux autres. Nous sommes claires sur le sujet et sans jugement, j'aurai été content de voir Venin ou Jason.

Je m'égare dans mes pensées.

Nous volons toujours dans le ciel sombre de New-York, enfin pas vraiment parce que la ville ne n'éteint jamais complètement. Les feux des voitures et des transports en général en circulation, les panneaux publicitaires, les devantures des magasins sont toujours allumés. Le scintillement se fait voir depuis les airs. Dommage que je ne me mette pas à la photographie, pas suffisamment en tout cas parce qu'il y aurait de belles photos. Résultat ça me donne une idée, récupérer mon bel appareil photo numérique et me transformer en photographe amateur. Demain matin, je m'y mets. Le sentiment de liberté est incomparable. Nous sommes habitués à voler tous les jours mais les sensations sont les mêmes. Indescriptibles au début puis toute une liste d'adjectifs, de champs lexicaux nous viennent en mémoire.

Nous passons au-dessus de Central Park. J'aimais bien aller dans ce parc avant, j'y vais de moins en moins. Parfois, je passe juste au-dessus des piétons pour les effrayer mais le plus drôle c'est de le faire aux touristes étrangers. Ils poussent toujours des petits cris mais comme j'ai une tête de gentil, ils sont confus après et rient. Moi ça m'amuse beaucoup, j'ai eu des bonnes surprises et des moments très drôles avec Aodhan parfois. Une fois, j'étais assis à ses côtes sur un pont de Brooklyn, les automobilistes en contre bas, le fleuve devant nous, je me laisse tomber pour me redresser juste à temps afin que je m'écrase pas sur la route mais pour que je puisse prendre assez d'élan pour décoller rapidement. Les gens sont surpris à chaque fois. Ils ne sont pas habitués à voir des anges tous les jours au-dessus de leur voiture ou au-dessus de leur têtes quand ils sont piétons. Bien sûr que les humaines sont au courant de la présence des vampires et des anges en ville et dans le monde mais on ne se promène pas tous les jours dans la rue. Ça serait drôle et effrayant en même temps. Avec un peu de chance, ils peuvent nous apercevoir en levant la tête vers le ciel. Nous passons la plupart du temps dans le ciel ou alors dans les grandes tour en acier et en verre de la ville.

« Alors ? ».

« Alors quoi ? ».

« Voler. Ça te fait quoi ? ».

Il me regarde comme si la réponse était évidente. Évidemment que le sentiment est agréable. Je n'ai pas pu le faire avant pour des raisons techniques. Nous sommes posés non loin de la Tour. La vue sur New-York est en panoramique. Vivant dans cette ville avant qu'elle ne s'étende à ce point, nous avons été témoin de son évolution. Je ne peux pas m'empêcher de capturer l'image dans mon téléphone.

La vie humaine me fascine. Ce n'est pas nouveau. Tout le monde est au courant, des gens ne comprennent pas toujours mon opinion sur le sujet. Il faut dire qu'il y a quelques siècles, j'ai aimé une femme humaine. C'est une triste histoire que j'ai envie d'oublier sauf que je n'y parviens pas. Demain, c'est son anniversaire. Cela fait quelques siècles qu'elle n'est plus là, au sens propre du terme. Ce n'est pas ça le plus difficile. Ce n'est pas ça qui m'a fait mal au cœur même si j'ai pleinement conscience des conséquences engendrées, trop tard mais les nouvelles se sont aussitôt répandues par sa faute dans son village et la mienne, principalement la mienne. Je le regrette mais les erreurs ne se réparent pas. Raphaël m'a réprimandé, ce qui m'a valu de perdre des plumes. J'ai vu dans son regard à quel point il a détesté s'y résoudre. Je l'ai compris tout de suite et je ne lui en veut pas. Mais les souvenirs restent et j'ai trouvé sa tombe une fois. J'ai même voulu déposer une fleur, pour le geste, pour ne pas passer devant sans rien dire ou rien faire. C'était ridicule parce qu'elle n'est plus là. Je me demande comment aurait été les choses si tout ça ne serait pas passé, si nous n'avions pas été victimes tous les deux. En réalité, le plus difficile ce n'est pas le fait d'avoir vu sa tombe un jour en volant au-dessus du cimetière, c'est d'avoir été oublié. Le plus dure a été d'avoir été effacé de sa mémoire. Elle a oublié, comme si tous nos moments ensemble et nos paroles disparaissaient en quelques secondes. C'était ça le plus difficile à vivre.

« Ça m'a manqué ».

« Je le savais » dit-il amusé car il était certain d'avoir deviné la réponse.

« Pas difficile à deviner ».

« Tu nous a fait vraiment peur ».

« Je sais ».

Ça me fait presque mal de l'admettre. Non, ça me fait mal de l'admettre parce que je ne voulais pas provoquer une peur collective.

« Elena organise une fête de quartier la semaine prochaine ».

« Déjà ? ».

« Elena s'en occupe déjà, de nouvelles plantes, un éclairage neuf avec le Principal et nous attendons ta boisson secrète ».

« Promis » dis-je en riant.

La dernière fête de quartier s'est bien déroulée. Nous ne connaissions pas très bien le concept mais au final, ça tellement plu qu'Elena a décidé d'en organiser une autre, pour le coup c'est déjà la semaine prochaine. La fête est destinée à tout ceux qui travaillent à la Tour et s'étend dans les rues alentours. Les toits sont réquisitionnés ainsi que la serre. Des plantes serviront de décors avec des guirlandes lumineuses partout.

Nous reprenons le chemin du retour vers l'Enclave. Ici, les maisons sont isolées du reste de la ville, non loin de Central Park en volant. Un endroit calme et agréable dans lequel les anges soucieux de leur vie de famille par exemple ou ceux qui apprécient la tranquillité aiment vivre.

Ce vol de nuit avec mon meilleur ami était une bonne idée. Sentir l'air sur mon visage, ne pas penser à la fièvre ou aux évènements d'il y a quarante huit heures pendant le vol nocturne m'a fait plaisir. Au moins, je me suis senti comme d'habitude. Un ange comme d'autres, pas vraiment puisque faire partie des Sept n'est pas habituel. À mes yeux en tout cas. J'atterris chez moi, dans le jardin. Mon jardin n'est pas aussi grand que ceux de mes voisins mais suffisamment pour organiser des dîners à l'extérieur, ce que je fais peu car je n'invite pas beaucoup de gens. Le genoux au sol, je me relève aussitôt. Aodhan a survolé le jardin avant de partir directement chez lui, en me disant que c'était un moment agréable. Cela me rend heureux et il a bien fait de le proposer. Quand il s'élève, une de ses belles plumes tombe sur le sol. Si je n'avais pas reculé d'un pas, elle serait tombée sur mon nez. Demain, je la lui rendrais. Je n'ai pas l'usage de garder toutes les plumes qui tombent du ciel dans mon jardin.

« Merci » lui dis-je mentalement.

Pas de blagues, pas de remarques ironiques, pas de commentaires gratuits. Je suis étonné moi-même mais je sais aussi faire preuve de sérieux. Je suis reconnaissant ce soir d'avoir pris l'air avec mon meilleur ami. J'en ai eu besoin sans me l'avouer parce que j'ai eu envie de rester chez moi, de ne parler à personne de la journée. On dit qu'un bon livre, qu'une tasse de café ou de thé à proximité et on a besoin de rien d'autre. Je suis d'accord avec ça. Voler ce soir m'a fait penser à autre chose et en ce moment, ce n'est pas plus mal. J'avais besoin de sortir m'aérer l'esprit. Dmitri n'aurait pas été d'accord mais comme Aodhan est directement venu chez moi, je pense qu'il ne lui en veut pas. De toute façon, je ne suis pas sujet à une nouvelle crise bientôt. Du moins, je l'espère. Dmitri ne m'a pas encore transmis les résultats de mes examens. J'hésite. En vérité, je ne préfère pas les regarder mais je suppose que ma mère voudra les consulter. Je ne l'ai pas appelée depuis et je suppose qu'elle doit m'en vouloir. Pour ne pas l'inquiéter, je sais que Raphaël l'a contactée mais je tiens à le lui annoncer moi-même que je vais bien. Je l'appellerai dès que possible demain.

En rentrant à la maison, je monte à l'étage et me mets à la recherche de mon appareil photo numérique. Je fouille dans les pièces où il serait susceptible d'être rangé. En haut d'une étagère du dressing ? Sur le côté gauche du premier placard qui domine l'escalier menant à l'étage ? Dans un placard de l'escalier ? Possible. Je vais devoir m'habituer aux nuits blanches pour essayer de le trouver. C'est une demi heure plus tard que je mets la main sur l'appareil photo, qui était dans le placard qui domine l'escalier de l'étage. Dans sa boîte, la notice d'utilisation sur le côté, comme il n'était pas sorti de sa boîte d'origine. Il n'a pas beaucoup été utilisé. J'allume l'ordinateur dont tout le monde connaît la marque et la qualité couleur gris perle, la carte SD insérée et les photos défilent sur l'écran. Il y en a pas mal qui sont floues mais quelques unes sont cool. J'ai des efforts à faire. Mais j'ai eu des cours théoriques reste à les mettre en pratique.

Je dépose l'appareil sur le bureau qui est dans la chambre.

Alors dès que le soleil se lève, je m'envole l'appareil photo numérique en main pour photographier la ville de New-York à peine réveillée. Le soleil se lève à l'horizon. Les tons sont rosés et je trouve cela magnifique. L'atmosphère y est agréable. Je décide de survoler le fleuve juste devant la fameuse statue de la Liberté. L'ombre sur le paysage constituée d'acier et de verre, mêlés au soleil levant fait une photo unique. Je me saisis de l'appareil, attend la mise au point et appuis pour capturer cette image. Je me concentre sur autre chose que le quotidien et c'est cool. Personne ne peut se douter de la présence d'un ange photographe amateur. Même les hélicoptères de la presse me laissent tranquille. Ils ont eu l'audace de voler un peu trop prêt une fois, les mettant en danger et moi aussi. Mes ailes sont quand même fragiles et j'y tiens. Alors, j'ai joué avec. Au sens propre du terme. En y faisant attention bien sûr et depuis ils me laissent tranquille, mieux ils prennent des distances. Elena a rit. Quelques jours plus tôt, nous avions découvert le corps de Noël mais il s'est remis de ses blessures physiques depuis. La nouvelle avait fait le tour de la presse. Et des hélicoptères étaient de sortie de jour là, erreur de leur part, ma malice les a directement calmés. S'ils volent sans se préoccuper des anges aux alentours, c'est une marque de faiblesse. Elena était avec moi et elle est une jeune ange, un miracle que le processus ne l'ai pas tué. Elle m'a regardé m'amuser.

Aujourd'hui, personne d'autres que moi se trouve dans les airs. Du moins pour l'instant et je ne veux pas être visible. Prendre des photos me donnent un sentiment de calme, d'utilité. Auparavant, je n'étais pas sujet à capturer des souvenirs, ma mémoire me suffisait comme un disque dur à la capacité de stockage importante. Donc je ne me préoccupais pas du moment présent, pas jusque récemment. Garder des souvenirs pour plus tard, les donner, les transmettre pour plus tard aussi. Se remémorer quelque chose par autre chose que les souvenirs coincés dans la mémoire dont ils ne pourront jamais sortir ni prendre une forme physique comme si c'était une photo. Un objet que l'on peut garder, poser sur une table, coincer entre les coins d'un miroir ou d'un cadre photo posé sur un bureau. Conserver des souvenirs comme une trace indélébile et non comme des objets ou choses jetables. Mon cœur se serre en y songeant. Ce n'est pas un sujet qui m'est familier au premier abord. Pas parce que mes parents ne me l'ont pas appris, ce n'est pas vrai mais en tant qu'être Immortels, nous ne choisissons pas de les garder. Au fil des siècles, on en crée d'autres. Des nouveaux souvenirs pérennes qui se transmettront au reste de la famille.

Prendre mon appareil photo aujourd'hui me permet de m'exprimer autrement qu'avec des mots. Au fil du temps, j'ai compris que les mots ont un sens. Un sens incroyable. Ce que je ne soupçonnais pas avant. J'étais sceptique. Les mots ont le sens que l'on veut leur donner mais en fait, c'est une arme. Adohan me la fait comprendre et appris. Il les utilise avec minutie. Il s'exprime avec eux aussi fortement qu'avec la peinture. Il a un talent incontestable dans le domaine artistique. Les photos me servent de message. Pas besoin de mots pour dire quelque chose, une photo, une peinture ou un dessin peuvent parfaitement le faire à la place. Aodhan est la personne la plus expressive que j'ai rencontré. Pas du fait qu'il utilise la parole, il est timide alors il utilise les mots quand il faut et au moment qu'il faut pour laisser un impact dans les mémoires. Mais il s'exprime davantage avec la peinture, des messages peuvent être transmis sans explications préalables. Et il m'a appris à faire ça, transmettre des messages dans les œuvres. Sans doute pour cette raison que je garde des souvenirs physiques, ceux que l'on peut déplacer d'un endroit à un autre dans une pièce. Si ça parle avec le cœur alors ça veut tout dire.

Je m'installe sur le canapé, l'ordinateur dans une main, l'appareil photo posé sur la table basse et commence à procéder au chargement des photos. Elles s'affichent sur l'écran dès que la connexion entre l'appareil et la carte SD est fait. Les clichés défilent les uns après les autres. Certaines sont floues, d'autres mal cadrées. Su certaines cela donne un charme. Mais je vais quand même devoir jeter la moitié dans la corbeille de l'ordinateur. Je continue mon tri, d'abord visuel des photos prises. Dans un premier temps, j'élimine celles qui sont ratées, floues, inutilisables. Une fois cela fait, je me concentre sur les plus où moins bien cadrées. Je travaille une première sélection avec un logiciel de retouches photos que Aodhan m'a conseillé. Pour une fois que ce n'est pas moi qui donne un conseil informatique. J'ai l'habitude de le faire parce que cette technologie sans cesse en évolution attise ma curiosité. C'est presque fascinant à quel point les choses changent, évoluent au fil des siècles. En un demi millénaire d'existence, je suis encore surpris. Beaucoup pensent que les anges s'en fichent du reste, les immortels en général en fait, que la vie est devant nous mais c'est faux. Au contraire, on se soucie du lendemain. Bien sûr, moins que les humains parce qu'ils savent que la vie est courte, que les choses sont fragiles et ils se rendent compte des opportunités. C'est en partie pour ça que la vie humaine me fascine. J'admire leur capacité à profiter du moment présent, à profiter de la vie, de ne pas avoir peur de réaliser des choses, l'inconscience parfois ou alors l'insouciance.

Il me reste une heure avant que j'aille à la Tour. Galen va se faire un plaisir de s'occuper de mon cas. Il m'a prévu de me faire travailler demain, il m'a prévenu et je sais à peu près à quoi m'attendre parce que je dois être là-bas avec Venin et celui-ci est rapide dans ses mouvements, ce qui fait que ma reprise ne se fera pas en douceur comme je l'espérais.