"Je suis amoureuse de Cho Chang." se dit Marietta, dans la solitude provisoire du dortoir des filles.
C'était une pensée très étrange, et effrayante, et douce, et surtout étrange. Et qui, au fur et à mesure que Marietta se le répétait, sonnait de plus en plus vrai.
Ce n'est pas évident de savoir ce qu'est l'amour, après tout, la première fois qu'on le ressent. Marietta n'avait jamais vraiment compris.
Bien sûr, quand une fille passait beaucoup de temps avec un garçon, il commençait à y avoir des bruits, et des fois les personnes concernées commençaient à sortir ensemble, et des fois non. Il y avait peut-être même des gens qui sortaient ensemble avant que les bruits ne commencent à courir. Mais on ne pouvait pas savoir ce qu'ils ressentaient exactement, quelles étaient leurs raisons, et en général, comment reconnaître l'amour la première fois qu'il se présente, si on n'en a jamais entendu parler?
Ou si on pense que c'est une histoire entre les filles et les garçons...
C'était donc une question difficile de savoir si on était amoureux de quelqu'un. Ou du moins, ça aurait du l'être. Mais là, Marietta laissait tomber l'introspection psychologique au profit de la douceur de la certitude.
Ca devait être ça, l'amour. C'était trop doux et nostalgique à la fois pour que ça ne soit pas ça.
Elle en était déjà persuadée ce soir, et à partir de ce jour, elle en fut persuadée chaque jour davantage.
Bizarrement, la certitude que Cho ne répondrait pas à ses sentiments - Cho parlait souvent des garçons - ne l'affectait pas trop, au début. Elle n'avait jamais eu l'intention de lui dire, depuis le début, ne voulant pas être embarrassée ou, pire, rejetée. Et dans l'ivresse de sa découverte, dans sa joie d'être la meilleure amie de Cho, d'être de plus en plus proche d'elle en tant qu'amie, elle oublait très efficacement que sa position était ce qu'on appelle un amour malheureux. Parfois, au lieu d'écouter les conversations, elle se perdait dans la contemplation de Cho, de son joli visage, de ses cheveux magnifiques, et l'envie de les caresser était plutôt un agréable piquant qu'une frustration. Elle repensait à son secret, que personne n'avait percé, et l'idée d'être malgré tout la plus proche de Cho, malgré la quantité de garçons qui lui faisaient une cour assidue, la réjouissait intensément, et elle riait toute seule, et ses amis la regardaient d'un air surpris.
"A quoi penses-tu?
- A rien." disait-elle sans regarder Cho. "Rien de spécial."
Et elle n'était pas malheureuse de ne pas dire la vérité.
Pas encore, à cette époque.
