Chapitre 4 : L'Ombre du passé

Je dormis d'un sommeil agité, le souvenir de la lame posée sur mon cou encore présente et je ne me réveillai que le lendemain matin, courbaturée mais en forme. C'était l'aube, et Coqui, le coq de l'auberge, chantait comme à son habitude. Frodo ouvrait à peine les yeux et les autres Hobbits dormaient encore, lovés dans leurs fauteuils, mais Lòn et Aragorn étaient déjà debout. Et tandis que l'un ouvrait les rideaux afin de permettre au jour d'entrer dans le salon, l'autre s'occupait du réveil de Sam, Pippin et Merry. Dès qu'ils furent éveillés, ils se levèrent promptement, avec l'entrain et la bonne humeur propre aux Hobbits. Car tels sont les membres de cette race, principalement ceux de la Comté : ils ont un bon moral et une gaîté et tirent de chaque chose un bonheur simple mais vrai. Ils n'en oublient pas leurs malheurs, mais la tristesse ne peut les envahir définitivement, car le bonheur des choses simples l'écarte. Les Hobbits réussissent à toujours rester comme leur pays, gais et heureux, car la Comté est un lieu paisible où le bonheur est simple mais omniprésent.

Merry et Pippin entamèrent donc une discussion légère et très animée sur la chanson que Frodo avait chantée la veille debout sur la table de la Salle Commune. Pippin mimait Frodo, et Merry tentait de retenir les paroles. Il souhaitait, je crois, pouvoir la chanter dans une prochaine veillée.

Mais Aragorn ouvrit la porte de la chambre et nous y fit entrer. Je revins sur mon avis de la veille en admettant que l'auberge pouvait finalement être attaquée. Nous découvrîmes tous les matelas éventrés à coup de poignard. Les coupables devaient êtres entrés par la fenêtre : volets et fenêtres avaient été brisés, les rideaux, blancs et bleus, s'envolaient au grès des coups de vent. L'air était frais dans la chambre. Nous étions déjà en automne, et bien que l'été ait été très chaud, la température descendait rapidement. Il avait fait froid et la chambre avait été la proie des courants d'air toute la nuit durant.

J'allai chercher oncle Barley et je le trouvai dans la Salle Commune, préparant la salle. Je lui demandai de venir dans la chambre des Hobbits, mais avant de me suivre, il voulut me parler :

— Nob m'a dit que tu partais avec eux, commença-t-il hésitant. Je peux encore me passer de toi quelque temps, donc cela ne me gêne pas beaucoup. Mais si tu ne reviens pas, je devrais vendre l'auberge, et cela me fendrait le cœur, tu le sais..

— N'ais pas d'inquiétude, je reviendrai, répliquai-je d'un ton qui se voulait rassurant.

— Oui, enfin, …continua-t-il toujours hésitant ; je ne connais pas l'affaire de ces petits bonhommes – et tu en sais sûrement plus que moi – mais cela me paraît extrêmement dangereux, et je n'ai pas du tout confiance en Grands Pas…

— Moi je lui fais confiance, rétorquai-je brusquement. Il sera notre guide et, depuis le temps qu'il arpente la région, il connaît très bien tous les chemins. C'est sûrement notre seule chance contre les Cavaliers Noirs de prendre une autre itinéraire que la Route.

— Ces Cavaliers Noirs ! s'exclama-t-il alors, comme prenant conscience des choses. Tu sais qu'ils sont à leurs trousses et tu veux partir ? Tu cherches la mort ?

— Non, répondis-je d'un ton posé et déterminé. Mais moi aussi je fuis les Cavaliers Noirs. On dirait qu'ils sont aussi après Lòn et moi depuis hier soir…Nous devons partir : ils ont attaqué l'auberge cette nuit et cela ne s'arrangera pas si nous restons. Nous sommes maintenant dans le même bateau que les Hobbits.

— Et que dira votre père de tout ça ? Vous y avez pensé ?

— Nous lui avons écrit une lettre que nous avons laissée à Nob, fis-je doucement. Il l'a lui remettra… Nous ne pouvons faire autrement, et je ne partirai pas si j'avais le choix …mais je ne l'ai pas…conclus-je

— B…Bien, bredouilla-t-il. Alors, vous ferez attention à vous, hein ?

— Je veillerai sur Lòn, répondis-je avec un sourire ; et je ne doute pas qu'il en fera autant pour moi. Mais ils nous attendent, là ! Viens !

Il me suivit finalement.

Arrivé sur le seuil de la chambre dévastée, il gémit puis l'horreur de ce qu'il vit lui fit lever les bras au ciel :

— Jamais pareille chose n'est arrivée dans mon temps ! s'exclama-t-il, horrifié. Des hôtes empêchés de dormir dans leur lit, de bons traversins perdus, et tout ! Où va-t-on ?

— A de sombres temps, répondit Aragorn. Mais pour le moment vous pourrez demeurer en paix, une fois débarrassé de nous. Nous allons partir immédiatement. Peu importe le petit déjeuner ; il faudra se contenter d'une boisson et d'une bouchée debout. Nous serons prêts dans quelques minutes.

— Je vais faire préparer les poneys et vous apporter de quoi manger un peu.

Il nous quitta, nous laissant à notre toilette primaire.

Les cinq hommes se rasèrent de concert, et les Hobbits échangèrent avec mon frère leur technique, discutant des avantages de l'une et des inconvénients de l'autre. Aragorn, lui, se rasait silencieusement, l'air songeur, tandis que je me peignais soigneusement. Je démêlai mes cheveux et les tressai en deux nattes que je rattachai fermement sur ma tête par des épingles. Cette coiffure me permettrait de garder les cheveux liés un long moment, sans risque qu'ils s'emmêlent.

Mais Oncle Barley revint bientôt, et l'horreur avait fait place à l'affolement sur son visage. La porte de l'écurie avait été ouverte durant la nuit et tous les poneys et chevaux s'étaient enfuis. Les Hobbits furent effaré par cette nouvelle, et moi aussi. Car les clients de l'hôtel avaient tous placés leurs bêtes dans cette écurie et mon oncle aurait à les rembourser et, bien qu'étant un homme aisé, ce serait un coup dur financièrement. Aragorn lui-même fut fâché de cette information, bien que les chemins qu'il était décidé à suivre ne nous permettaient pas de monter les bêtes. Mais nous traverserions des contrées désertiques et les poneys nous auraient permis de porter la nourriture.

Frodo proposa alors de louer, ou même d'acheter un poney à un villageois. Malheureusement, en plus des bêtes des clients de l'auberge, les écuries abritaient les bêtes de presque tous les poneys de Bree. Oncle Barley envoya néanmoins Bob courir à travers le village à la recherche d'un poney qui serait restait chez son propriétaire et que celui-ci accepterait de vendre. Aragorn était mécontent, car désormais notre départ serait connu de tout le monde. Mais ce retard nous permis de prendre tranquillement notre petit déjeuner, et les Hobbits, Lòn et moi en fûmes ravis.

Je me dirigeai alors vers les cuisines pour cuisiner de quoi nous restaurer, et Sam m'accompagna. Il m'avait offert son aide dans la préparation du repas et je l'avais acceptée. Car il se disait bon cuisinier et cela me permettait d'améliorer ma cuisine par ses conseils. Nous ne préparions pas l'omelette de la même façon, mais mis à part cela, nos recette s'accordaient. A nous deux, et malgré nos discussions, nous préparâmes vite ce petit déjeuner et en quelques minutes nous l'apportâmes dans le salon. Pendant notre absence, Lòn avait sorti le couvert et préparé la table avec l'aide des Hobbits et du Rôdeur. Je m'installai entre Sam et Aragorn, et nous entamâmes le repas directement avec enthousiasme.

Personne ne parla pendant un moment, tout occupé que nous étions à remplir nos ventres. Mais, après s'être resservi, Lòn s'adressa à Aragorn :

— Par où allons-nous passer si nous ne prenons pas la Route ?

— Je crois que nous quitterons Bree par la Grand Route…Tous les villageois seront sûrement à leurs fenêtres pour voir partir le Hobbit qui a disparut devant tout le monde, répondit Aragorn en accompagnant ses paroles avec un regard appuyé vers Frodo.

— Je vous l'ai déjà dit ! C'était un accident !se défendit alors le Hobbit.

— Accident ou pas, les conséquences en sont les mêmes… rétorqua Grands-Pas.

— Donc nous prendrons la Route finalement … ? questionnai-je à mon tour.

— Non, notre itinéraire ne change pas : nous quitterons la Route dès que nous serons hors de vue des habitants.

Lòn ouvrit la bouche pour en savoir plus, mais Aragorn le devança :

— Et puisque vous voulez tout savoir, nous commencerons par aller vers Archet, mais nous virerons à l'est, évitant le bourg. Ensuite, afin de toujours éviter le Route, nous traverserons les Terres Sauvages, ainsi que le Midgewater, pour nous rendre au Weathertop. De là, nous aviserons, mais il nous faudra nous diriger vers le gué de Bruinen pour atteindre Rivendell.

Au nom de Midgewater, je me crispai immédiatement, et je remarquai que Lòn aussi avait serré les mâchoires et que son visage était devenue grave. Car ce nom évoquait bien sûr pour nous la disparition de notre mère, et nous ramenait à une triste époque pour nous. Mais je tentai – sans succès – d'effacer rapidement ce souvenir de mes pensées afin de rester centrée sur la conversation.

Cependant ce nom n'avait pas interpellé que nous :

— Le Migdewater ? demanda Frodo, en rassemblant ses pensées. Je crois que Bilbo m'en a déjà parlé…c'est un marais n'est-ce-pas ?

— Un marais ? s'exclama Pippin, l'air suspicieux. Nous allons devoir traverser un marais ?

— Les Midgewater est en effet un marais commença Aragorn.

— Et peu de ceux qui cherchent à le traverser en trouvent jamais la sortie, le coupa Lòn d'un ton sombre, comme parlant pour lui-même. C'est un vrai labyrinthe…

Dans les yeux du Rôdeur passa alors une brève lueur de surprise, bien que son visage ne montrât rien.

— Comme tous les marais dignes de ce nom, répliqua-t-il. Mais vous avez de la chance, je fais partie du peu de gens qui se retrouvent dans le Midgewater.

— Mais sommes-nous obligés de passer par là ? intervins-je alors, mal à l'aise. Sans mettre en doute vos capacités – je vous fais confiance, sachez-le bien – mais…un labyrinthe…

Cette fois-ci, la surprise qui éclaira l'œil d'Aragorn persista, se transformant en perplexité. Il semblait chercher à comprendre notre trouble, et laissa son regard glisser tour à tour de mon frère à moi, comme essayant de déchiffrer nos pensées. Il insista néanmoins d'un ton qui se voulait convaincant :

— C'est parce qu'il est dur de ne pas s'y perdre que nous devons passer par le marais, répondit-il avec ce que je pris pour un regard de compassion vers nous. Les Cavaliers auront plus de mal à nous suivre au travers, et de plus ils surveilleront plus la Route, qui est la voie la plus facile.

Mais nous n'étions pas que trois dans la pièce, et Aragorn n'était pas le seul à avoir remarqué notre trouble. Nous avions tous fini de déjeuner, les Hobbits s'agitaient et Sam, redevenant soupçonneux pris la parole :

— Où voulez-vous nous emmener ? Que se cache-t-il dans ce marais qui fait autant peur à Monsieur Lòn et Mademoiselle Vinya ?

— C'est à eux qu'il vous faut poser la question : je n'en connais pas la réponse, et je n'ai jamais rien rencontré d'effrayant dans ce marais…mais chacun est tourmenté par ses propres démons…

Cette conclusion ne démonta pas Sam qui se tourna alternativement vers Lòn et moi. Il fut imité rapidement par les trois autres Hobbits, mais nous restions silencieux. J'étais perdue dans mes pensées, et les derniers mots d'Aragorn me faisaient réfléchir. Je me décidai finalement à parler, mais ma voix n'était qu'un murmure, tandis que je me rappelai les événements :

— Nous avons grandi dans la ferme que nos parents possédaient. Lorsque nous étions enfants, la vie était belle : nous étions aimés par nos deux parents qui avaient de quoi nous nourrir correctement… Mais il y a une dizaine d'années, notre mère est tombée gravement malade. Malheureusement, aucun des guérisseurs de la région ne put deviner de quel mal elle soufrait, et elle s'affaiblit grandement.

« Alors que nous pensions tous qu'elle ne pouvait plus tenir sur ses jambes, elle disparut un matin, ne laissant derrière elle qu'une lettre. Cette lettre disait qu'elle nous aimait et qu'elle reviendrait si elle le pouvait, mais qu'elle devait s'en aller. C'était sa seule alternative : trouver la guérison, ou trouver la mort…

Ma voix se brisa à cet instant, mais Lòn continua à ma place :

— Pour qu'on ne la retrouve pas, fit-il d'un ton sombre et grave ; elle avait décidé de ne pas emprunter la Route, mais de couper par le Midgewater…

Comme nous aujourd'hui ! ″ Sans que je la prononce, cette idée s'imposa à moi soudainement, et Lòn, certainement occupé à la même réflexion, s'arrêta un instant.

— On demanda néanmoins à quelques hommes de la région qui connaissaient bien le marais d'aller à sa recherche, reprit-il quelques secondes plus tard. Il suivirent sa trace et découvrirent son sac, vide de vivres, au beau milieu du labyrinthe, mais ils ne purent aller plus loin. Il y avait là plusieurs empreintes de pas qui n'étaient pas celle de notre mère apparemment. On suppose donc qu'elle a put se faire tuer par quelque brigand qui aura jeté son corps dans le bourbier. Car on n'a jamais retrouvé son corps…Ou elle se sera perdue et aura erré longtemps dans les marais, sans son sac devenu trop lourd et inutile…On peut en tout cas être sûr qu'elle est morte dans ce marais….

Sa voix était devenue plus forte, et il prononçait ses mots avec colère et fatalité.

Un long silence suivit cette déclaration. La disparition de ma mère avait était difficile pour moi, pour nous… J'avais dû brusquement prendre sa place et, âgée de 7 ans , j'avais presque endossé le rôle de mère et de femme au foyer, bien que mon père m'aida. Mais notre mère, qui nous aimait, nous soutenait et nous réconfortait, notre mère n'était plus là.

Cependant, mon frère, lui, avait été hanté par cette disparition. Bien que n'ayant que six ans à cette époque, il s'était rendu coupable de la maladie, puis de la mort de notre mère. Il avait été malade peu de temps auparavant, et dans son esprit, c'était lui qui lui avait transmis la maladie. Je pensais que cet accès de culpabilité avait disparue avec l'âge, mais je me rendis compte à son expression qu'il n'en était rien. Je croisai son regard, mais il détourna les yeux et pris un air interrogatif. Suivant son regard, je vis qu'Aragorn le fixait, en pleine réflexion.

Le silence se prolongea encore, puis Frodo le brisa, d'une voix rauque mais douce :

— Je comprends et je sais ce que vous ressentez, soyez-en sûr…J'étais moi aussi un enfant lorsque mes parents sont morts. Nous étions en visite chez le père de ma père. C'était le soir : ils m'avaient couché, et une fois endormi, ils étaient allés faire un promenade en barque sur le Brandevin. Il y avait un beau clair de lune cette nuit-là…Leur barque s'est renversée et ils se sont tous les deux noyés…

« Après ça, poursuivit-il, s'égarant dans ses pensées ; toute eau devint pour moi l'objet de toutes mes peurs. L'eau m'avait enlevé mes parents, et un simple bain se transformait en cauchemar. Je suis resté ainsi durant un an, jusqu'au jour où Bilbo a décidé de faire de moi son héritier et de m'emmener à Cul-de-Sac. Pour ce faire, il nous fallait traverser le Brandevin au Bac de Châteaubouc. Cette idée me révulsa, mais je n'avais pas le choix…J'effectuai la traversée pénétré par la peur, l'angoisse, la panique. Nous sommes arrivés sains et saufs de l'autre côté, et toute cette frayeur laissa place au soulagement.

« A peine remis de mes émotions, Bilbo me poussa brusquement dans la rivière.

Frodo fut coupé à cet instant par une exclamation indignée de Sam, mais il n'en tint pas compte et continua :

— La terreur m'envahit, me paralysant. Je me voyais déjà mort, de la manière que mes parents, et m'imaginais une malédiction familiale…Mais Bilbo m'encouragea à nager, comme j'avais appris à le faire étant plus jeune encore. Lentement, je réussis à bouger, entamant des mouvement de brasse pour me rapprocher du bord, et je réalisai que je touchais le fond, et qu'il n'y avait aucun risque de noyade. Mais par cette petite mésaventure, je vainquis ma peur de l'eau…Combattez vos démons, et vous irez bien mieux après…

Sortant de ses souvenirs, Frodo prononça ces dernières paroles et nous regarda attentivement dans les yeux l'un après l'autre, Lòn et moi, et nous sourit avec compassion.

Mon frère eut un soupir résigné :

— De toute façon, le seul moyen de guérir c'est de se considérer comme guérit…et nous n'avons pas le choix...

— Nous ne l'avons pas beaucoup depuis hier soir…ajoutai-je pensivement.

— Vous aviez votre libre arbitre lorsque vous êtes venus écouter à la porte, répliqua alors Aragorn. Vous avez alors pris votre décision, elle a ses conséquences, malheureusement pas des plus agréables.

— Vous faites preuve d'une grande compassion, Aragorn, répondis-je avec un sourire. Je ne sais comment vous remercier.

Cette réplique ironique eut l'effet que escompté, puisque l'atmosphère de la pièce, qui s'était alourdie avec ces tristes récits, s'allégea. Un sourire, plus ou moins marqué, éclaira le visage de chacun. Aragorn rit :

— Je vous en prie ! fit-il avec un semblant de révérence. Mais si vous cherchez une compensation pour ce dur voyage, je vous dirai que vous avez une chance formidable de pouvoir voyager jusqu'à Rivendell, qui est une des dernières cités elfiques de la Terre du Milieu. Et un voyage à Rivendell n'est jamais inutile pour des jeunes gens comme vous. Vous y apprendrez maintes choses.

— Croyez-vous que les Elfes de Rivendell sachent où se trouve Bilbo ? demanda alors Frodo.

— Je n'en doutes pas…répondit Grands-Pas en croisant son regard.

— Ce vieil oncle Bilbo ! dit Frodo mélancoliquement. Et je crois que si je pars de la Comté, c'est surtout pour avoir l'occasion de le revoir. Il me manque. Il n'aurait pas été là, je n'aurais jamais osé partir. Il est comme mon modèle…

— Mais si votre oncle Bilbo n'avait pas été là, intervint Aragorn en souriant ; vous n'auriez pas eu à partir de la Comté.

— En effet… répondit Frodo, surpris. Vous semblez savoir beaucoup de choses à propos de l'histoire de cet Anneau…

— Vous oubliez que je suis un ami de Gandalf ! répliqua Aragorn. Je l'ai aidé à attraper Gollum lorsqu'il voulut en apprendre plus sur la découverte de l'Anneau.

— Je me rappelle maintenant ! s'exclama Frodo, éclairé. Gandalf m'a parlé de vous la dernière fois que je l'ai vu ! D'après lui, vous êtes le plus grand voyageur et chasseur de ce temps si je me souviens bien.

— Et bien, fit Lòn ; nous avons de la chance de vous avoir comme guide, on dirait !

— Oui, rétorqua le Rôdeur, en lui souriant gentiment; vous ne risquez pas de vous perdre. Gandalf ne vous a pas confié à moi pour rien.

On frappa à la porte et Bob entra. Il avait fait le tour du village, et il n'avait trouvé que Bill Ferny disposé – peut-être – à vendre son poney. Je l'avais déjà vu Bill (c'était le nom du poney) et il ne paraissait pas très robuste. C'était un vieux poney, et Ferny l'affamait. Frodo s'en contenta cependant et le paya eu prix fort : douze sous d'argents. Sam se prit immédiatement d'affection pour la pauvre bête et il s'employa à le soigner et le brosser tandis que nous remplissions nos gourdes et chargions nos sacs de nourriture.

Devisant gaiement, nous étions prêts depuis une demi-heure lorsque Sam vint nous avertir que Bill était prêt pour le départ. J'embrassai une dernière fois mon oncle et adieu à Bob et Nob. Les Cavaliers Noirs et leurs complices avaient réussi : il était dix heure du matin, la ville était depuis bien longtemps réveillée, et notre départ ne pouvait plus désormais passer inaperçu.

Quatre Hobbits, deux Hommes, une femme – et un poney malade – devaient en effet former une compagnie assez atypique. Les Hobbits arrivaient de la Comté et l'un d'entre eux avait fait un tour mémorable la veille ; Grands-Pas, le Rôdeur bien connu dans la région, venait avec eux ; et enfin, ils étaient accompagnés de Lòn et moi, deux enfants du pays.

Il y avait foule sur les abords de la Route. Les villageois nous regardaient passer attentivement – mais pas réellement amicalement. On aurait pu croire que tous les Habitants du Pays de Bree s'étaient donnés rendez-vous : il y avait là presque tous les habitant de Bree, et beaucoup de ceux de Combes, Archet et Staddel. Certains nous suivaient, d'autres nous apostrophaient, plus ou moi gentiment, sans que nous fassions attention à eux. Plusieurs demandaient, à Lòn ou à moi, ce que nous faisions avec cette troupe et où nous allions, mais nous ne répondions pas, nous contendant de les regarder avec un sourire qui se voulait énigmatique.

A un détour de la Route, ce que je pris tout d'abord pour un enfant déboula sur le passage, venant se placer devant moi. Je reconnus alors Marguerite, une Hobbit de mes meilleures amies. Elle se tenait bien droite, les mains sur les hanches, semblant me fusiller du regard. Je souris en la voyant ainsi. Elle adoptait cette position lorsqu'elle grondait son frère, et s'en servait aussi souvent avec moi pour s'amuser.

— Et alors ? fit-elle l'air faussement fâché. Où tu vas comme ça ? Tu quittes Bree ? Et tu comptais en plus partir sans me dire au revoir ?

— Je suis la Route que m'ont tracée les Valar, répondis-je avec un sourire ; mais dans la précipitation tu sais…, continuai-je mal à l'aise ; c'est à peine si j'ai eu le temps de prévenir mon père !

— C'est bon, va ! sourit-elle à son tour. Je te pardonne !

Elle tenta de me prendre dans ses bras, mais je mesurais trois-quarts de mètre de plus qu'elle. Elle encercla donc ma taille de ses bras.

— Reviens-nous vite ! dit-elle. Et fais attention à toi : Grands-Pas est dangereux à ce qu'on dit !

Elle avait dit sa dernière phrase à voix basse, appuyant ses paroles d'un un regard soupçonneux vers Aragorn qui me fit sourire. Décidément, il éveillait les soupçons de tout le monde !

— Ne t'inquiète pas ! m'exclamai-je. Et Lòn est avec moi, non ?

En même temps que je disais ces mots, je désignai de la tête mon frère et fis un clin d'œil à Marguerite. Elle avait toujours été en admiration devant lui et sa maîtrise du combat. Je m'attendais à ce qu'elle sourît, mais son visage s'assombrit :

— Ton frère est très doué, déclara-t-elle ; mais j'ai le sentiment que le jour où Grands-Pas et lui se retrouvent face à face, chacun une épée dans la main, si je dois parier sur le vainqueur, je ne miserai pas sur ton frère…

— Je pense la même chose que toi, acquiesçai-je ; mais j'ai confiance en Grand-Pas, et donc je ne crois pas avoir besoin de Lòn pour me défendre.

— Si tu le dis… et puis, fit-elle en souriant soudainement ; c'est vrai que tu sais te battre toi aussi !

Je souris moi aussi :

— Et oui !

— Vinya ! Il faut y aller maintenant !

Mon frère m'appelait. J'étais restée toute seule derrière, et tout le groupe continuait d'avancer.

— J'arrive ! fis-je à son attention.

Puis je me tournai vers mon amie et je lui souris :

— Au revoir Marg, et à bientôt j'espère !

Je m'élançai à la suite des autres, et alors que je le courais, j'entendis Marguerite me crier sa bénédiction :

— Adieu Vinya ! Que les Valar te protègent sur ta Route !

Mon frère m'avait attendu, et c'est ensemble que nous rattrapâmes Aragorn et les Hobbits. Ils étaient à la sortie du village et venaient de passer devant la maison de Bill Ferny. Celui-ci avait du lancer des paroles peu amicales, car je vis Sam Gamgee lui lancer une pomme à la tête. Son tir fit mouche et assomma à moitié Ferny, mais le tireur sembla regretter d'avoir gâché une si belle pomme. Nob et Bob lui en avaient donné une poche pleine à notre départ, mais je lui en tendis une figue en compensation, car c'est que qu'ils m'avaient offert pour mon départ.

Les badauds nous suivirent encore jusqu'à la Porte Sud, quelques mètres plus loin, mais ils s'arrêtèrent là, sûrement lassé et regrettant qu'il n'y ait pas plus d'animation. Nous suivîmes la Route durant encore quelques milles, descendant lentement de la Colline de Bree et elle se dressait, encore haute derrière nous, lorsque, parvenant à une petite piste en direction du nord, Aragorn nous fit quitter la Route :

— C'est ici que nous quittons le terrain découvert pour prendre par les bois, dit-il.

— J'espère que ce n'est pas un « raccourci », s'exclama alors Pippin Touque. Notre dernier raccourci par les bois a failli se terminer en désastre.

— Ah, mais vous ne m'aviez pas avec vous alors, rit Aragorn. Mes raccourcis, courts ou longs, ne tournent jamais mal.

Puis, vérifiant qu'il n'y avait personne sur la Route qui puisse nous voir, ils nous entraîna à sa suite dans les bois.

Mon frère vit dans la réplique de Pippin une allusion aux aventures déjà vécue par les jeunes Hobbits pour parvenir jusqu'à Bree, et il se décida à l'interroger, lui qui paraissait enclin à discuter un peu.

— Racontez-nous votre voyage jusque chez nous, s'il vous plaît ! Vous avez du vivre déjà quelques aventures exceptionnelles, non ?

Pippin Touque nous fit donc le récit de leur périple jusqu'à Bree. Poursuivis par des serviteurs du Seigneur des Ténèbres, en danger de mort, nous manifestions le plus d'enthousiasme possible dans ces conditions, et le ton tentait d'être léger. Coupé fréquemment par les interventions de ses compagnons, le récit était quelque peu embrouillé, mais commençons au début.

L'anneau de Frodo appartenait auparavant à son oncle, Bilbo Baggins. Celui-ci était bien connu dans la région pour ses aventures et ses extravagances. Il avait disparut une année entière, voyageant en compagnie de Nains jusqu'à la Montagne Solitaire pour récupérer avec eux le trésor volé par Smaug, un dragon. C'est au cours de ce voyage que, perdu dans des souterrains creusés par les orcs sous les Monts Brumeux, il avait rencontré Gollum, un créature étrange. Ils jouèrent au jeu des devinettes, et Bilbon ayant gagné, Gollum lui donna l'Anneau et le reconduit à la sortie – j'appris plus tard, à Rivendell, que Bilbon avait en réalité trouvé l'Anneau et que Gollum l'accusait de vol et qu'il avait voulut le tuer.

Lorsque Bilbo revint chez lui, il ne parla de cet Anneau à personne, mais il devint célèbre par ses extravagances et sa générosité. Le jour de son anniversaire, pour ses 111 ans, il disparut subitement de la fête dans un éclat de lumière. Cette histoire avait fait le tour de la colline et je comprenais désormais mieux comment il avait disparut, ayant assisté moi-même à un ce ces tours. Bilbo Baggins avait donc, en réalité, enfilé l'Anneau à son doigt pour retourner chez lui et partir rapidement. Il quitta la Comté laissant la totalité de ses biens à Frodo, y compris l'Anneau.

Cela se passait il y a environ dix-neuf ans, si je ne me trompe, et pendant toutes ces années, rien d'inhabituel ne se produisit dans la Comté. Mais, un soir de printemps de cette année, Gandalf, qui n'était pas venu dans la Comté depuis longtemps, réapparut et fit à Frodo le récit de l'histoire de l'Anneau. Il incita le Hobbit à quitter la Comté pour rejoindre Rivendell, mais son départ se devait d'être discret. Frodo eut donc l'idée de faire passer son départ pour un déménagement et Gandalf lui conseilla d'emmener Sam, son fidèle jardinier, avec lui. Pippin et Merry, les meilleurs amis de Frodo, devaient tous deux participer au déménagement.

A la mi-septembre, les quatre Hobbits quittèrent le quartier Ouest de la Comté, où Frodo venait de vendre sa maison, Bag-End. Merry Brandybuck et Gros Bolger, un autre ami de Frodo, partirent devant avec les meubles dans une charrette, tandis que les trois autres comptaient suivre la route à pied, tranquillement. Ils se donnaient trois jours pour atteindre la nouvelle demeure de Frodo : Crickhollow, petite maison à l'écart, dans le Pays de Buck, à l'extrémité Est de la Comté, et où tout départ peut se faire inaperçu.

Le trajet se fit sans encombre, jusqu'à l'arrivée d'un cavalier qui s'averra être un des Cavaliers Noirs. Cela, Frodo ne le savait pas, mais il s'en méfia et préféra s'en cacher. Dans la nuit, ils rencontrèrent des Elfes quittant la Terre du Milieu et firent un peu de chemin avec eux, ce qui les protégea pendant un temps du Cavalier. Après avoir laissé les Belles Gens, ils se perdirent à travers les bois, d'où leur ''raccourci'' malheureux. Mais ils arrivèrent à se retrouver et le lendemain soir ils furent chez un brave fermier, ami de Pippin et Merry. Celui-ci les invita à dîner puis les accompagna au Brandywine Bridge où ils les laissa en compagnie de Merry qui était venu les chercher, s'inquiétant de ne pas les voir arriver.

Après avoir passé une bonne soirée à Crickhollow, Frodo avoua son départ à ses amis, qui lui avouèrent en retour qu'ils étaient au courant de tout cela et qu'ils avaient prévu de l'accompagner. Ils partirent donc tous les quatre à l'aube le lendemain en direction de la Vieille Forêt, accompagnés par des poneys loués par les soins de Merry, et laissant Gros Bolger garder la maison et avertir Gandalf de leur départ.

Lorsque Pippin aborda le récit de leur cheminement à travers la Vieille Forêt, je donnai raison à mon frère et convins que les quatre jeunes Hobbits avaient eu des aventures extraordinaires. Car cette forêt est connue dans la région pour son étrangeté et certains racontent que les arbres auraient une volonté propre et seraient malfaisants, ce que confirme Pippin. Certains y sont déjà allés, ne s'enfonçant pas trop dans les bois, mais, pire que le Midgewater pour ceux qui s'y aventurent, ces Hobbits étaient les premiers à l'avoir traversée et à en être ressortis, quoique pas sans avoir eu un certain nombre de mésaventures.

Au début, tout se passait bien pour les jeunes gens, mais en s'enfonçant dans la Vieille Forêt, les branches des arbres se cassaient et tombaient sur leurs têtes, les racines sortaient et faisaient trébucher leurs poneys, et ils eurent vite l'impression que les arbres se resserraient autour d'eux. Puis ce fut comme si les arbres voulaient qu'ils aillent là où eux le voulaient, et tout chemin vers le nord, où courrait la Route de l'Est que les Hobbits comptaient gagner était continuellement barré, tandis que seule la voie vers le sud-est était ouverte. Cette direction était celle du cœur de la Forêt, puis celle de la vallée du Withywindle.

Arrivés au Withywindle, un grand saule se servit de ses racines pour tenter de noyer Frodo et emprisonna dans son tronc Pippin et Merry, après les avoir endormis. Frodo s'échappa et se mit en quête d'aide et rencontra un étrange personnage : Tom Bombadil. Celui-ci libera Merry et Pippin puis les invita à le suivre jusque chez lui.

Ils y restèrent deux jours et racontèrent leur histoire à Tom qui voulut examiner l'Anneau. Il l'essaya, mais ils resta visible, l'Anneau semblant n'avoir aucun pouvoir sur lui. Par ailleurs, lorsque Frodo mit l'Anneau à son doigt voulant vérifier si c'était vraiment « son » anneau, il devint invisible pour tous à l'exception de Tom Bombadil.

Ils passèrent un bon séjour en compagnie de Tom et Goldberry, sa compagne, puis les Hobbits repartirent. Et après un dernier incident fâcheux chez les hommes des Hauts-Galgals dont ne voulut parler aucun des Hobbits, et les secours une fois encore de Tom Bombadil, ils atteignirent enfin la Route de l'Est qui les mena sans embûches jusqu'à Bree.

Pippin ne voulait pas développer cette histoire et n'en faire qu'un résumé (que j'ai moi-même abrégé par la suite), mais il s'emmêla dans son récit plusieurs fois. Ajoutés à cela les interventions et rectifications fréquentes de ses amis, ainsi que les différentes questions que mon frère et moi leur posâmes, et le jeune Hobbit ne put terminer son récit que peu de temps avant notre halte pour la nuit. Nous étions alors encore dans le Bois de Chet, et nous dûmes installer notre campement dans une trouée d'arbre. Nous nous répartîmes les différentes tâches : Merry et Aragorn devaient aller chercher du bois et Pippin, Lòn et Frodo devaient préparer le foyer pour le feu et allumer celui-ci, tandis que Sam et moi, préposés au rôle de cuisiniers, devions nous occuper de la nourriture, tout en veillant à ce que nous gardions des provisions pour la suite.

L'obscurité de la nuit alliée à la lumière des flammes conféra à la petite clairière et ses alentours un air étrange, inquiétant même, qu'ils n'avaient pas lorsque nous étions arrivés. Les arbres étaient épars, ce qui rendait les alentours clairs et, en plein jour, rassurants. Mais les ombres mouvantes dues au feu me faisaient imaginer des êtres se mouvant autour de nous, cherchant à nous encercler ou que sais-je encore. Je craignais une nouvelle attaque par derrière. Je gardai pour moi mes peurs infantiles et, observant mes compagnons tandis que nous finissions de manger, je remarquai que je n'étais pas seule à être impressionnée par les ombres, bien que les visages mon frère et Aragorn restaient impassibles.

Fatigués par notre première journée de marche, nous nous couchâmes rapidement, non sans avoir au préalable décidé des tours de gardes. L'organisation se fit sous la direction d'Aragorn qui planifia les groupes de manière à associer pour chaque tour un Homme et un Hobbit. Ils étaient cependant quatre Hobbits et nous trois Hommes, donc Aragorn décida de prendre deux tours par nuit.

Je m'endormis rapidement d'un profond sommeil sans rêve et je ne fus réveillée par Lòn que plusieurs heures plus tard. Le tour de garde me revenant était le dernier de la nuit, et je devais le passer en compagnie de Frodo. Je m'aspergeai le visage d'eau afin de me réveiller complètement, puis je vins retrouver Frodo qui s'était installé près du feu. Dans le but de rester éveillée, j'engageai la conversation, profitant aussi de l'occasion pour mieux connaître mon compagnon de voyage. En dissertant de tout et de rien durant près d'une heure et demie, j'appris peu de chose sur sa vie, mais plus sur son caractère. C'était un garçon intelligent et vif, aimant la Comté et son oncle Bilbo, et, bien que sérieux et grave la plupart du temps, il savait rire et s'amuser aussi bien que ses amis. Je supposais que cette gravité avait un rapport avec le danger provisoire du à l'Anneau.

Quand l'aube arriva, il nous fallut réveiller nos compagnons. Au lieu de les tirer du lit en les secouant, nous optâmes pour la méthode douce. Frodo attisa le feu tandis que je préparais le petit déjeuner. Un à un, les dormeurs se réveillèrent, attirés par l'odeur des œufs et du bacon grillé. Ce fus le meilleur petit déjeuner que nous pûmes avoir de tout notre trajet jusqu'à Rivendell, car nous n'avions pu emporter que quelques œufs. Les repas ultérieurs allaient être plus frugal, et les Hobbits durent s'y habituer tant bien que mal, tout comme nous pauvres fils de fermiers, qui d'ordinaire avions de copieux repas pour supporter le travail de la ferme, ou de l'auberge.

Ragaillardis par un bon petit déjeuner, c'est en forme que nous reprîmes notre chemin. Bien que restant méfiants, la menace des Cavaliers nous apparaissait alors lointaine. La veille, nous n'avions vu ni entendu aucun homme ou bête, et il paraissait devoir en être de même ce jour-là. J'appréciais et m'habituais à ce lieu, à cette forêt aux couleurs jaunissantes, à cette odeur agréable et ponctuelle de pin, au crissement sous nos pas des premières feuilles tombées, aux caresses sur mon visage des branches nous barrant le passage. Je me laissai bercer par la nature m'entourant, regrettant de ne pouvoir m'arrêter de marcher pour mieux en profiter, tant qu'il faisait jour.

Je suivais alors Aragorn qui allait en tête, silencieuse et écoutant les conversations se tenant en fin de file. De temps en temps, j'échangeais quelques commentaires avec Frodo qui marchait derrière moi. A sa suite venait mon frère puis Pippin, Merry, et Sam guidant Bill. Entre les quatre Hobbits et Lòn, la conversation allait bon train, parsemée de plaisanteries. Ils semblaient très bien s'entendre. Aragorn, lui, était assez silencieux et son visage restait sérieux et grave, n'oubliant pas les dangers nous menaçant. Il prit la parole au milieu de l'après-midi en déclarant que nous arriverions au Midgewater le lendemain matin.

Je pensais avoir accepté l'idée de traverser le marais, mais jusqu'à cet instant, cela n'avait été pour moi, je crois, qu'une idée en l'air. Les paroles d'Aragorn me faisaient prendre conscience de la réalité, et cela était autre chose. Le stress m'envahit bientôt, et bien que calmée par l'atmosphère apaisante du bois, une boule se forma dans mon ventre qui ne disparut pas de l'après-midi.

Lorsque nous nous arrêtâmes pour la nuit, j'essayai de cacher mon trouble à mes compagnons, mangeant normalement malgré l'absence de faim, et souriant aux plaisanteries des uns et des autres. Après manger, je pris le premier tour de garde avec Sam, sans toutefois tenter d'engager la conversation. Je me contentai de hocher la tête à ses paroles. Mon stress suffisait à me tenir éveillé, et même après avoir fini mon tour, je ne put fermer l'œil de la nuit, narguée par les ombres dansantes projetées par les flammes. Je fus la première levée le lendemain matin, et, après la nuit que je venais de passer, j'étais moins que jamais prête à affronter le Midgewater.

Dès les premiers pas, le stress, qui ne m'avait pas quitté, fut complété par une angoisse croissante que je tentai de cacher. Chaque pas qui me rapprochait du marais augmentait mon stress, et une demi-heure après notre départ, je m'aperçus que mes mains tremblaient. Cette fois-ci, ma peur et mon angoisse étaient telles que la verdure et le calme ne suffisaient plus à les apaiser. Nous approchions du marais.

L'angoisse atteint un nouveau stade lorsque nous quittâmes du Bois de Chet. Alors qu'auparavant, même sans écarter totalement le marais et la disparition de ma mère de mon esprit, j'arrivais à me concentrer sur autre chose, dès le moment où je franchis l'orée du bois, l'image de ma mère agonisant vint me hanter, sans que je puisse la chasser ni l'occulter. J'essayai de ne pas penser au marais, de ne pas penser à elle, mais tous mes souvenirs, toutes mes pensées retournaient immanquablement vers ma mère, et cette image me revenait.

Nous continuions d'avancer, et progressivement, des larmes humidifièrent mes yeux. Je ne voulais surtout pas que les Hobbits, Aragorn, ou même Lòn se rendent compte de mon état, donc je fis un effort pour ravaler mes pleurs. J'essuyai rapidement mes yeux et regardai devant moi. Le paysage s'étendant devant moi était bien différent de celui que j'avais pu contempler dans les bois. J'avais devant moi une plaine, ou plutôt un désert, dans lequel aucune trace de vie n'était visible. Nous avancions en pente depuis que nous avions quitté la route, et dans le Bois de Chet, les arbres empêchaient de voir au loin. Mais là, le terrain désertique et nu nous offraient la possibilité de voir à plusieurs kilomètres. Et justement, presque à la limite de mon champ de vision, un changement de milieu semblait avoir lieu, le sol ne semblait plus être fait de la même matière. Cherchant à distinguer un peu ce qui semblait nous attendre, je m'aperçus qu'à cet endroit, la plaine devenait marécageuse. Nous étions aux abords du Midgewater.

Cette découverte me remplit d'effroi. Nous étions tout près. Il n'y avait plus moyen de l'éviter désormais : je devais le traverser. Et périr de la même mort que ma mère, en compagnie de mon frère et de nouveaux amis. Au moins, je ne mourrais pas seule…Je continuai d'avancer et rattrapai les autres. Je croyais pouvoir désormais aborder ma mort avec dignité et maîtrise de moi-même. Une fois de plus, je m'abusais. Cependant, forte de cette résolution, je marchais d'un pas décidé, et l'image horrible qui me hantait disparut. Je me pensais libre et arborais un léger sourire, fredonnant une petite chanson joyeuse. Pendant quelques kilomètres encore, le temps d'arriver au marais, la légèreté ne me quitta plus.

Lorsque nous atteignîmes le marais, l'angoisse revint aussi vite qu'elle était partie, mais avec une intensité beaucoup plus forte. La peur qui m'avait accompagnée presque tout au long du chemin faisait dorénavant place à la panique. Ma respiration s'emballa, mes muscles se paralysèrent, mes jambes arrêtèrent de me porter et je dus donc m'immobiliser et m'asseoir par terre. Sam, voyant cela, commença à grommeler, comme le faisait mon père. Par association d'idées, je repensai à la mort de ma mère, et la même image me revint. Cette fois-ci, je ne pus retenir les larmes qui inondèrent mes yeux. Je ne me contrôlai d'ailleurs plus moi-même et à mes larmes s'ajoutèrent rapidement des sanglots bruyants. Les autres se retournèrent et revinrent sur leurs pas. Je crois qu'ils comprirent rapidement ce qui n'allait pas, et préférèrent me laisser pleurer. De cela, je les remercie. Aucune larme ne m'était venue à la mort de mère, et c'est ce jour là que j'ai pleuré pour la première fois – et peut-être accepté – enfin, sa disparition. Je fermai les yeux et m'abandonnai à mon chagrin.

Lorsque je me fus calmée et que j'ouvris les yeux, légèrement honteuse, ils s'étaient tous assis en arc de cercle devant moi. Aragorn, qui était en face de moi, me regarda dans les yeux et prit la parole :

— Envinyatë, avez-vous confiance en moi ?

— Oui, répondis-je franchement, sans hésitation.

— Alors vous n'avez pas de craintes à avoir. J'ai, de nombreuses fois, traversé ce marais, et je ne me suis jamais perdu. En me suivant, vous sortirez du marais dans deux jours.

Je hochai la tête, et me relevai. Ils firent de même et nous rendossâmes nos sacs à dos. Aragorn reprit la marche lentement et Lòn le suivit, après m'avoir rassurée par une pression sur l'épaule. Je voulais leur emboîter le pas, sans toutefois pouvoir me décider à avancer mon pied.

— C'est le premier pas le plus difficile, après ça ira, vous verrez.

Je reconnus là la voix de Sam qui m'encourageait. Suivant son conseil, je me décidai enfin.. Et comme il l'avait dit, les pas d'après suivirent. Fière de ma petite victoire sur moi-même, j'avançai d'un pas conquérant à la découverte du marais.

Des mares boueuses grouillantes d'insectes piqueurs, voilà ce qu'était le Midgewater. Les Hobbits étaient d'ailleurs la proie préférée des insectes, mais ceux-ci ne nous laissaient pas indemnes. Avant la fin de la première journée, tout le monde se mit à se gratter de concert, excepté Aragorn qui semblait résister à ce besoin, toujours impassible et concentré sur ce qu'il faisait. Je lui en sais grès, car cela me rassurait de le voir s'appliquer à nous faire sortir de ce marais. Je n'étais pas à l'aise à cause de ma mère, mais même sans cela, avec l'odeur, le froid persistant et les insectes, que Sam avait baptisé les Nicbricqueux, j'en eus vite assez de ce marais, et je n'étais pas la seule. En plus des Nicbricqueux, appelés ainsi parce qu'ils crissaient continuellement, nic-bric nic-bric nic-bric, il y avait dans les marais des créatures que nous ne voyions pas, mais qu'il nous suffisait d'entendre pour imaginer l'immondice qu'elles étaient. Ces créatures se faufilaient parmi la pauvre herbe verdâtre qui clair-semait le marais. Nous étions continuellement entourés d'une légère brume, accompagnée d'un froid persistant.

Lorsque la nuit tomba, une brume la brume s'intensifia légèrement, rendant le lieu encore plus hostile. Nous agençâmes notre campement au beau milieu de tout cela, et nous allumâmes un petit feu avec le bois que nous avions apporté de la forêt. Le repas fut un peu moins gai que les précédents, le niveau sonore des crissements des Nicbricqueux empêchant toute discussion. Chacun mangeait d'une main et grattait les piqûres que les insectes lui avaient fait de l'autre. C'est à ce moment que je m'aperçus que le Rôdeur aussi se grattait, presque autant que nous.

— Dites-moi, Aragorn, demandai-je, je vois bien que les Nicbricqueux ne vous ont pas évité, alors comment avez-vous fait pour leur résister jusqu'à maintenant ?

— Vous savez, répondit le Rôdeur en souriant, j'ai été toute la journée concentrée sur le chemin que nous devions prendre, il n'y avait pas de place dans mon esprit pour les insectes !

— Grands-Pas, Aragorn, intervint Lòn, songeur ; vous avez d'autres noms comme ça ?

— Il en a aussi un elfique très proche du mien : Envinyatar.

— Et j'en ai encore d'autres ! Mais toute personne qui voyage reçoit un nom ou un surnom des peuples qu'elle rencontre. Gandalf a reçu plusieurs noms aussi, depuis qu'il est arrivé de l'Ouest. La plupart du temps, les Hommes choisissent de raccourcir ou transformer des noms que les Elfes gardent intact pour préserver leur signification. Et vous et votre sœur en possédez déjà deux, qui sont en fait vos noms et surnoms (ou diminutifs), il en allait de même pour votre mère : elle est Elmenya pour les Elfes et Amélia pour les Hommes.

— Vous connaissiez notre mère ? demandai-je intéressée.

— Vous n'aurez pas souffert pour venir ici en vain, fit-il gentiment, je vais vous raconter cette histoire. Prenez cela comme une récompense pour les efforts que vous avez fait pour franchir le pas. L'histoire débute d'ailleurs ici même, à l'endroit et au moment où vous l'avez finie.

— Ici même ? réfléchis-je rapidement. Là où je l'ai finie ? Mais alors, vous l'avez rencontrée pendant qu'elle se perdait !

— Et vous n'avez rien fait pour la sauver !?! s'écria à son tour mon frère. Peut-être même est-ce vous qui l'avez tuée !

Il se redressa, les poings serrés, les yeux fixés sur le Rôdeur. Celui-ci leva les mains en signe d'apaisement.

— Non…, fit-il calmement ;non, je ne l'ai pas tuée. Je l'ai aidée et l'ai conduite jusqu'à Rivendell, où elle souhaitait aller.

— Expliquez-vous…gronda Lòn, sans desserrer les poings.

— Je ne comprenais pas lorsque vous avez raconté l'histoire de votre mère, raconta alors Aragorn. Elle était très gravement malade, cela est sûr, et ce chemin de guérison ou de mort qu'elle évoque dans sa lettre devait en réalité la conduire à Rivendell. Car Elrond, le seigneur de ces lieux, est un maître du savoir de guérison, et si lui ne pouvait la sauver, personne ne le pouvait.

« Elle s'était effectivement perdue quand elle a voulu traverser le marais, mais je l'ai trouvée le lendemain, gravement affaiblie, alors que je passais, presque par hasard. Elle m'a signifié son besoin de se rendre auprès d'Elrond et, trop faible pour marcher, je l'ai portée sur plusieurs kilomètre. Peut-être est-ce pour cela que vous n'avez trouvé aucune de ses empreintes. Au sortir du marais, nous avons marché encore un peu, puis j'ai rencontré des amis qui étaient à cheval et qui l'ont emmenée à Rivendell.

— Alors elle y est ? demandai-je pleine d'espoir. Et elle est en vie ?

Après quelques secondes, le doute m'envahit :

— Mais pourquoi n'est-elle pas revenue ? Elle avait dit que si elle guérissait, elle reviendrait !

— Je suis désolé, répondit tristement notre guide. Sa maladie était inconnue d'Elrond, et malgré tous les soins qu'il lui a apportés, elle est décédée deux semaines après son arrivée. Son corps repose à Rivendell…

Cette conclusion brisa quelque chose en moi. Le récit d'Aragorn avait, pendant un bref instant, ravivé mon espoir, jamais totalement disparu, que ma mère soit encore en vie quelque part et qu'elle revienne à la maison un jour. D'un seul coup, tout l'espoir que j'avais fondé tout au long du récit d'Aragorn, tout cet espoir partit en fumée. Elle était donc réellement morte, cela était maintenant sûr. Ce nouveau récit de la mort de notre mère apportait quelques choses par rapport à ce que nous avions toujours su. Nous étions dorénavant sûrs de son sort : elle n'avait pas été enlevée ou torturée par des orcs ; et elle avait maintenant une tombe, sur laquelle nous allions pouvoir nous recueillir mon frère et moi. Cependant, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi elle n'avait pas voulu dire qu'elle allait à Rivendell pour être soignée. Elle n'avait aucune raison de nous le cacher… à part bien sûr la haine maladive de mon père pour les Elfes…

La fin du repas fut morne et silencieuse, laissant chacun plongé dans ses réflexions et la nuit fut longue. Nous étions bercés par les Nicbricqueux et le froid persistait. Je fus une des premières à m'endormir, n'ayant pas dormi depuis deux jours et épuisée par les émotions de la journée.

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