Chapitre 5 : Première confrontation
Le lendemain, quatrième jour depuis notre départ, me sembla plus rapide que les autres, plongée que j'étais dans mes pensées. Je suivais machinalement Merry qui était devant moi et ne revins à la réalité que pour me joindre aux rires de mes camarades lorsque Pippin, puis Lòn quelques minutes plus tard, trébuchèrent et tombèrent face contre terre, le nez dans l'eau croupie et boueuse du marais. Dans un lieu qui aurait pu nous rendre fous au bout d'une semaine et avec une telle atmosphère, lourde du passé et de respect envers celui-ci, ces éclats de rire étaient comme des bouffées d'air frais.
D'autres cris de joie se firent entendre le soir lorsque, arrêtés pour la nuit, Aragorn nous annonça que nous sortirions du Midgewater le lendemain matin. Nous quittions les Nicbricqueux le lendemain, et c'est avec cet espoir que nous passâmes la nuit.
Et cet espoir devint réalité quelques heures à peine après que nous nous soyons remis en route. Nous avancions désormais sur une terre sèche et bien dure. Nos pieds nos s'enfonçaient plus dans la boue. C'était un réel soulagement, mais la brume légère que nous avions dans le marais persistait. On entendait cependant quelques oiseaux, premiers êtres vivants que nous voyions depuis Bree, exceptés les insectes et autres créatures douteuses du marais. Le terrain montait doucement et de hautes collines s'étalaient sur l'horizon. Aragorn nous désigna l'une d'elle un peu à l'écart, la plus haute. Elle était surmontée d'une couronne, faite de pierres et de ruines, et, semblable à un roi qui domine du haut de son trône, elle paraissait dominer les plaines environnantes de toute sa hauteur.
— Voici le Weathertop, disait Aragorn. La vieille Route, que nous avons laissé à notre droite court au sud de la colline et passe non loin de son pied. Nous pourrions l'atteindre vers midi demain, si nous nous dirigeons droit dessus. Je suppose que c'est ce que nous avons de mieux à faire.
— Que voulez-vous dire ? demanda Frodo.
— Qu'en arrivant là-bas, on ne peut être sur de ce que l'on trouvera. C'est bien près de la Route.
— Mais, assurément, nous espérons y trouver Gandalf ?
S'en suivit une courte discussion au cours de la laquelle le Rôdeur nous prévint contre les oiseaux ou d'autres bêtes qui pourraient être au service de l'Ennemi. Il décida aussi, avec beaucoup de précautions, de se diriger vers le Weathertop, d'où nous aurions une très bonne vue sur les alentours et même plus loin, et où nous espérions retrouver Gandalf.
Gandalf, à ce moment, je ne l'avais rencontré qu'une ou deux fois, brièvement, lorsque j'étais enfant. Il venait parfois à l'auberge et c'était alors, les rares fois où il en avait eu le temps et qu'il y était resté quelques jours, une belle attraction. Mon père avait accepté de nous emmener au village pour que nous puissions le voir, car c'était un Magicien, et il lui arrivait d'exécuter quelques tours pour les enfants, qu'il semblait beaucoup aimer. Oncle Barley se flattait de considérer Gandalf comme un ami et j'avais donc appris certaines choses de lui. Le Magicien était aussi un ami de l'excentrique M. Baggins – l'oncle de Frodo – et passait souvent par Bree lorsqu'il allait le voir, mais depuis que celui avait disparu, il venait beaucoup moins souvent. Le reste de que je connaissais de lui, de lui et des Magiciens, je l'avait entendu dans la Salle Commune.
On disait que les cinq Mages, ou Istari en elfique, étaient arrivés les uns après les autres par la mer, environ un millier d'années après le début du Troisième Age. Le premier était vêtu de blanc. Il semblait le plus grand et le plus sage de tous et après quelques voyages, s'installa en Isengard, dans la tour d'Orthanc. Il fut nommé Curunir par les Elfes et Sarouman le Blanc par les Hommes, et il devint le chef du Conseil Blanc. Après lui vinrent ensemble deux Istari vêtus de bleu outremer. Ils sont allés vers l'Est, et personne ne les a jamais revus. On ne sait ce qu'ils sont devenus. Ensuite, arriva un Magicien habillé d'un vêtement couleur de terre. C'était Radagast le Marron qui se prit d'amour pour les animaux et renonça à la compagnie des Hommes et des Elfes. Gandalf le Gris, lui, fut le dernier à arriver, mais non le dernier en puissance, savoir et sagesse. Il était plus petit que les autres et, habillé de gris, il fut nommé Mithrandir par les Elfes, ce qui signifie Pèlerin Gris. Mon oncle me raconta que son amitié avec Bilbon s'était faite au cours d'un voyage qu'ils avaient fais ensemble. Gandalf et lui avaient aidé les Nains à reconquérir le Mont Solitaire et à chasser son occupant : Smaug le Dragon. Il est aussi le héros d'autres exploits que je ne connaissais pas à cette époque.
Cependant, ce que je savais de lui me suffisait pour supposer que si Aragorn et Frodo espéraient le rencontrer, c'était parce qu'il pouvait nous aider à arriver à Rivendell sans encombre ou à tuer les Cavaliers Noirs. J'appris pourtant plus tard que ces Cavaliers ne pouvait être tués par aucun homme vivant. Mais Gandalf est tout de même un support précieux face à un tel danger et sa présence rassurante réconforte autant les cœurs vaillant que les cœurs défaillants.
Nous dormîmes ce soir-là au bord d'un ruisseau dont nous avions remonté le cours et qui se jetait dans le Midgewater. Je passais mon tour de garde avec Pippin, l'avant dernier de la nuit.
— Et bien, nous voilà condamnés à passer quelques heures ensembles ! commença Pippin en soupirant.
— Je vous remercie de cette considération, fis-je avec un sourire ironique; et je remarque avec plaisir que cela semble vous enchanter !
— Ne vous trompez pas sur le sens de mes paroles…répondit-il embarrassé.
— Mais c'est vrai que les dernières soirées n'étaient pas terribles…
— En effet, avec ces chers Nicbricqueux ! Il vont me manquer vous ne savez pas à quel point ! Et il en va de même pour toutes ces adorables bestioles que nous venons de quitter !
— Comme je vous comprends ! Maintenant plus aucun moustique ne va venir vous piquer, et vous allez vous ennuyer : vous ne pourrez plus vous gratter ! Vous allez être complètement désœuvré !
— Ce qui va surtout me manquer, ce sont les cris des Nicbricqueux.
— Je suis tout à fait d'accord, le taquinai-je ; ils m'empêchaient d'entendre les blagues charmantes que j'entends maintenant entre Merry, vous et mon frère !
— A propos de votre frère, j'ai entendu dire l'autre soir, quand nous étions à Bree, qu'il était…recherché par beaucoup de jeunes filles ! dit Pippin, avec intérêt.
— En quoi cela vous intéresse-t- il ?
— Tout ce qui est ragot de village m'intéresse, surtout lorsqu'il s'agit de gens que je connais. Pas vous ?
— …D'accord…je l'avoue, souris-je après une hésitation. Surtout depuis que je suis à l'auberge et que j'en entends beaucoup…mais lorsqu'il s'agit de mon frère…
— Allez ! s'il vous plaît ! Je vous revaudrai ça ! J'en ai aussi quelques uns sur Merry !
Soudainement intéressée, je répondis sans gêne :
— Bon, si vous tenez vraiment à le savoir, ce n'est pas vraiment comme vous l'avez dit. Il n'est pas « recherché », on lui cour après ! dis-je moqueuse. Et si c'était toutes des jeunes filles, cela le dérangerait sûrement moins !
— Il n'y a pas que des jeunes filles ?
— Oh ! il y a aussi des dames « honorables » qui, dans le dos de leurs maris, se permettent quelques réflexions et clin d'œil à son adresse, fis-je avec un sourire moqueur et en mimant ces clins d'œil.
Pippin réprima un éclat de rire pour ne pas réveiller les autres et j'attendis en souriant qu'il se calme pour qu'il tienne sa promesse :
— Maintenant je vous écoute !
— Ah ! vous voulez savoir ce qui se dit sur Merry, c'est ça ? demanda alors Pippin en grimaçant.
— C'est ce que vous m'avez promis ! mais j'aimerai aussi savoir ce qu'il en est vraiment ; après tout, vous le connaissez mieux que personne !
— D'accord, je me rend, mais il n'y a pas grand-chose à dire sur lui. Ou tout du moins, cela ne m'est pas arrivé jusqu'aux oreilles. En réalité, c'est plus sur sa famille qu'il y a à dire. Il est le fils des Brandybuck ; la famille est noble et illustre, donc bien connue, et les rumeurs circulent très vite ainsi.
— Et ce que vous allez me raconter, vous pouvez confirmer ou pas ?
— Cela dépendra. Je pourrai parfois confirmer, parfois nier, et il y a des choses que je ne sais pas.
— Parce que vous allez m'en dire beaucoup ? demandai-je, vraiment intéressée cette fois.
— Mais nous avons toute la nuit devant nous !répondit-il en riant. Enfin presque, et en plus, j'adore apprendre les rumeurs qui circulent, comme j'adore les répéter ! Mais j'attends aussi de vous une petite contribution ! Je ne tiens pas à faire un monologue.
— Marché conclu ! mais je vous écoute toujours !
— Alors allons-y ! On raconte que les fils Brandybuck, lorsqu'ils atteignent un certain âge, doivent se plier à une sorte d'examen ou d'initiation. Je ne sais pas si c'est vrai mais on a remarqué que tout les ans à la même époque, des garçons de 33 ans (la majorité chez nous) disparaissent pendant une semaine. Il y a un grand mystère autour de cette histoire, et Merry n'a jamais voulu rien me dire.
Il se pencha vers moi, baissa la voix et pris un ton mystérieux :
— Mais si cette initiation, puisque c'en est une, est aussi secrète, c'est qu'il y a des raisons, donc beaucoup de théories circulent. Mais je ne vais vous raconter que celle que je crois la plus probable. Après un festin et une cérémonie particulière, on enverrait les jeunes garçons dans la forêt, seuls et avec seulement un couteau, et ils devraient y rester une semaine, trouver de quoi survivre et surtout, survivre aux arbres, parce qu'on les ferait entrer dans la Vieille Forêt !
— Vous plaisantez ?
— Non, c'est ce qui se raconte dans la Comté. Ceux qui réussissent – par bonheur ils sont assez nombreux – ceux-là assistent à une deuxième cérémonie au cours de laquelle ils deviennent des hommes. Mais il y a aussi une autre théorie plus plaisante au sujet de cette disparition soudaine : les garçons seraient enfermés sous la colline des Brandybuck et n'auraient le droit de sortir qu'après avoir fais le ménage dans tous les smials de la colline !
Je me mis à rire, et Pippin m'accompagna. Mais c'était à mon tour de raconter, et il me le rappela :
— D'accord, lui-répondis-je ; mais là, je n'ai pas de rumeurs sur mon frère : les gens, la plupart du temps, évitent que je les entendent ! Je ne peux plus vous proposer que quelques anecdotes sur sa vie !
— Je prends quand même !
Et nous continuâmes ainsi jusqu'au lever du jour, oubliant de réveiller Lòn et Sam pour le dernier tour de garde. Ce n'est qu'en voyant le soleil pointer à l'horizon que nous le réalisâmes.On aurait pu croire que nous venions de passer la soirée ensemble dans une taverne : nous étions devenus les meilleurs amis du monde, nous nous tutoyions, et je lui avait révélé pratiquement tout ce qu'il aurait pu vouloir savoir sur mon frère. Et celui-ci n'allait pas tarder à le savoir : les coups d'œil complices que Pippin m'adressait ne me rassuraient guère ! Heureusement, j'avais moi aussi appris quelques petites choses qui pouvaient me servir à le retenir.
Une journée et une nuit passèrent, dans les mêmes conditions. Nous continuions notre route vers le Weathertop. Le 6 octobre au matin, nous trouvâmes de nouveaux un sentier et nous le suivîmes. Il était à certains endroits bordé de part et d'autre de grosses pierres entassés, et les endroits où il n'y avait pas cette haie artificielle, le sentier était dissimulé des regards en plongeant dans des vallons ou en longeant de hauts talus. Ce tracé et ce sentier intriguèrent Merry et il interrogea Aragorn. Ils lui rappelaient les constructions qu'il avait vu lors de son passage dans les Haut-Galgals. La réponse d'Aragorn, bien que négative à propos des hommes des Galgals, nous laissa pensifs. Car il parla de Gil-Galad, et nous l'interrogeâmes sur cet homme que nous ne connaissions pas mais qui semblait illustre.
Ce fut là pour moi l'occasion de découvrir le talent caché de Sam, car il répondit à la place d'Aragorn et chanta un passage du lai intitulé « la Chute de Gil-Galad » que Bilbon avait traduit. La peu qu'il chanta captiva et charma. Il ne connaissait pas le reste du lai, mais nous aurions souhaité qu'il continue. Car même si ce n'était qu'un traduction, beaucoup moins noble que le lai en Langue Elfique, il restait un registre tragique et une poésie magnifique, et la voix de Sam lui conférait une force superbe :
Gil-Galad était un roi des Elfes ;
De lui, les ménestrels chantent tristement :
Le dernier dont le royaume fut beau et libre
Des montagnes à la mer.
Son épée était longue et sa lance aiguë ;
Son heaume brillant se voyait de loin ;
Les étoiles innombrables des champs du ciel
Se reflétaient dans son écu d'argent.
Mais il y a bien longtemps, il s'en fut à cheval.
Et où il demeure, nul ne le sait ;
Car dans les ténèbres tomba son étoile,
En Mordor, où s'étendent les ombres.
Le soleil était au plus haut lorsque nous abordâmes l'extrémité du sentier, au pied du Weathertop. Nous profitâmes de ce qu'il faisait encore jour pour monter au sommet de la colline. Nous passâmes sur un large talus qui faisait office de passerelle, nous permettant de grimper par le côté nord. Désormais, plus rien ne nous cachait de nos poursuivants et nous ne pouvions qu'espérer ne pas être vus. Il n'y avait cependant aucun mouvement dans les alentours. C'était un bon signe, mais aussi un mauvais, car il ne semblait pas que Gandalf le Gris soit là.
Nous arrivâmes bientôt à un creux dans la colline, au fond duquel se trouvait une combe. Aragorn voulait aller voir du sommet les alentours, mais il souhaitait aussi laisser quelqu'un avec poney et bagages dans cet abri, pour préparer le campement.
— Laisser vos affaires ici ! dit-il. Sam et Ènvinyatë, vous restez ici pour installer le campement. Nous ne serons pas long !
Cette déclaration furent reçus par une grimace de ma part. J'aurais aimé moi aussi aller voir les alentours, la vue devait être spectaculaire du sommet !
Dès que les chanceux furent partis, nous entamâmes une petite exploration des alentours. La combe ressemblait plus à un vallon qu'à une combe et nous y descendîmes. Nous y trouvâmes un campement hâtif et Sam dénicha une réserve de bois. Cette visite des lieux s'était jusque là faite en silence, et c'est ce que j'appréciait avec Sam. En sa présence, comme en celle de mon frère, je ne me sentais pas obligée de trouver un sujet de conversation. Mais toutes les bonnes choses ont une fin, et Sam se décida à parler :
— Excusez-moi, mademoiselle Vinya, mais j'aimerai savoir ce que vous avez contre moi.
— Ce que j'ai contre vous ? fis-je, vraiment étonnée qu'il puisse penser cela.
— Ne faites pas comme si de rien n'était ! s'emporta Sam. Je ne suis pas si bête que cela ! J'ai remarqué qu'il n'y a qu'à moi que vous ne parlez pas depuis le départ. On a fait notre tour de garde ensemble, sans se dire aucun mot. Par contre, lorsque vous le passez avec MM. Frodo, Merry ou Pippin, vous ne vous faites pas prier pour bavarder ! Et comme si je n'ai pas vue la grimace que vous avez faite lorsque Aragorn vous a dit de rester avec moi ici ! Je ne comprend pas : je ne vous ai rien fait et j'aide de mon mieux. Alors, c'est vrai que vous n'avez peut-être tout simplement aucun respect pour moi, pauvre jardinier de mon état, mais je suis tout de même un homme, et honnête de surcroît, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. J'ai beau être un jardinier, je me targue d'être respecté par les gens qui me connaissent.
— Et les gens qui vous connaissent vous voient d'ailleurs plus comme un ami que comme un jardinier.
J'avais dit cela d'une voix calme et avec un sourire doux, pour essayer de le couper dans son élan, bien que le fait qu'il pense que j'avais quelque chose contre lui et de l'irrespect m'ait blessé. J'obtins l'effet escompté et me lançai dans un plaidoyer :
— Je crois que vous avez oublié que vous vous adressez présentement à une aubergiste, fille d'un fermier qui plus est. Le métier de jardinier n'est pas moins noble que ces métiers-ci, au contraire, et je vous respecte autant que toutes les personnes de notre petit groupe de marche. Si, lorsque nous sommes seuls, quand nous cuisinons, la plupart du temps, je ne vous parle pas, c'est principalement parce que je n'en éprouve pas le besoin. J'avais l'impression que le silence que nous partagions était un silence empli de complicité, mais j'ai du me tromper.
— Et pour la nuit de notre tour de garde ? demanda Sam, suspicieux.
— Vous avez peut-être remarqué que cette nuit précédait notre arrivée au Midgewater, et j'étais alors complètement ailleurs, déjà paniquée à l'idée le traverser. J'essayer de surmonter ma peur… Et avant que vous ne posiez la question, si j'ai fait une grimace tout à l'heure, c'est parce que j'avais très envie de monter au sommet. Je le regrette beaucoup moins puisque cela nous a permit d'avoir cette conversation.
Devant son air toujours aussi sceptique, je me crus obligée d'ajouter :
— Je vous jure Sam que je n'ai rien contre vous et que je vous respecte beaucoup. Je vous considère déjà comme un ami…et je dois dire que…je pensais que c'état réciproque…
— Je..je suis désolé…balbutia-t-il.
— Ce n'est pas grave…dis-je devant son air véritablement contrit. J'espère que c'est le début d'une vraie amitié !
— J'en suis sûr, Melle Vinya !
— Pour des amis, je crois que le terme de mise c'est Vinya, tout cours, vous ne croyez pas ?
— Bien sûr, excusez-moi…Eh ! regardez ! Il y a une source d'eau claire par ici !
Nous avions continué notre exploration en même temps que la conversation, et nous étions sortis de l'abris, pour justement trouver de l'eau.
— Vous avez raison, Sam ! Et il y d'ailleurs plusieurs traces de pas…d'homme semble-t-il…
— Vous pourriez dire de quand elles datent ?
— Vous n'avez jamais chassé ?
— Non, pas vraiment, je n'ai jamais aimé la chasse…
— Défenseur de ces pauvres bêtes ? fis-je, un brin moqueuse.
Son air gêné me confirma mon hypothèse et me fit sourire. Mais mon père était un chasseur et j'essayai de me souvenir de quelques unes de ces instructions.
— Bon, je ne suis pas une spécialiste, c'est surtout Lòn que mon père emmenait lorsqu'il allait chasser, à quelques rares exceptions près. Mais je suppose que les traces doivent encore être récentes si elles sont encore visibles : ils ne doit pas y avoir beaucoup de sources dans les environs, donc les animaux doivent venir fréquemment. Ils auraient déjà effacé les empreintes si elles s'étaient pas récentes.
— Nous devrions aller chercher les gourdes afin de les remplir !
— Oui, vous avez raison. On devrait aussi apporter de l'eau pour Bill et s'occuper un peu de la pauvre bête en attendant les autres.
Lorsqu'il revinrent du somment de la colline, tandis que Sam faisait part de nos découvertes à tout le monde, je retins mon frère, l'interrogeant sur ce qu'ils avaient vus :
— Alors ? Comment c'était là-haut ?
— Si c'est la vue qui t'intéresse, fit-il avec un sourire moqueur ; il n'y a qu'un mot à dire : magnifique. Mais y a-t-il jamais un sommet d'où la vue ne soit pas belle ? En plus, le soleil est en train de se coucher…En fait sur le sommet même, ce n'était pas magnifique : il y a les ruines d'une ancienne tour de garde nommée Amon Sul. Sinon, à part ça, on a trouvé des traces de luttes et des runes. On suppose que c'est Gandalf qui a du passer par là il y a quelques jours déjà, et il aurait été attaqué…Et…quelqu'un nous a vu pendant que nous étions sur le sommet : Aragorn nous avait prévenu, on y voit aussi bien que l'on y est vu !
— Qui ? Qui vous a vus ? demandai-je un peu inquiète.
— Je crains que ce ne soit des Cavaliers Noirs.
— Des Cavaliers ? Ils sont plusieurs ? fis-je, vraiment inquiète cette fois-ci.
— Oui, ils étaient cinq…
Je soufflai fort pour assimiler calmement cette nouvelle, puis j'allai rejoindre Aragorn et les Hobbits. Ils étaient près de la source et le Rôdeur examinait les empreintes sur le sol.
— Ah ! C'est dommage que Sam et Envinyatë aient marché ici ! Ca va être plus dur de trouver des renseignements maintenant. Heureusement que vous pouvez me dire qu'elle sont plutôt récentes…
Lorsque mon frère passa son bras sous le mien pour m'entraîner de nouveau à l'écart, je sursautai, bien que je m'y attende. C'est à peine si j'osai le regarder : lui-même m'évitait du regard. Quand nous nous fûmes suffisamment éloignés, il laissa finalement échapper une colère froide :
— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-il d'un ton glacial. Tu peux m'expliquer pourquoi Aragorn est en ce moment même en train d'examiner des empreintes extrêmement brouillées et non pas extrêmement claires ?
— Non, lâchai-je en un souffle, les yeux rivés au sol.
— C'est ce que je pensais… fit-il avec une voix d'où transpirait le mépris.
Lòn se détourna pour partir, mais il se ravisa. Cette fois, il avait perdu son calme. Il eut un geste d'emportement, et parla – cria même – avec véhémence :
— Non, mais enfin, Vinya ! Tu te rends compte un peu ? Combien de fois t'as t-on répété de ne pas marcher dans des empreintes ? Et regarde-moi quand je te parle !
Je levai timidement les yeux vers le visage rouge de colère de mon frère. Il ne paraissait pas prêt de se calmer :
— Tu sais très bien que tu es incapable d'examiner correctement des empreintes ! continua-t-il, me faisant ciller. On t'as toujours dit de nous attendre lorsque tu en trouve une ! On va peut-être échapper un information capitale à propos de Gandalf ou des Cavaliers Noirs par ta faute !…Tu n'aurais jamais du venir avec nous ! Tu ne fais que nous retarder et nous mettre des bâton dans les roues : c'était à prévoir…
Cette fois-ci, c'en était trop, et je le lui dit :
— Arrête, c'est bon ! Je sais très bien que je suis en tort ! C'est vrai, je n'aurais pas du marcher sur l'empreinte en me contentant de ma seule analyse, mais ne dit pas que je n'aurais pas du venir ! tu n'as rien à me dire! On ne nous a pas laissé le choix, ni à toi, ni à moi et je ne crois pas que tu ais vraiment aidé depuis que nous sommes partis…
— Bien sûr que je n'ai rien fait depuis le départ ! Qu'aurais-tu voulu que je fasse ?
— C'est vrai qu'on peut se poser la question… qu'est-ce que tu pourrais faire à part te battre ? tu n'as jamais su rien faire d'autre ! Et bien, tu vas bientôt pouvoir démontrer ton utilité, puisque les Cavaliers Noirs nous ont repérés !
Durant une minute, nous nous fixâmes avec colère, tous deux blessés par les paroles de l'autre.
—…Aller, viens ! finis-je par dire dans un soupir, d'une voix que j'espérais apaisante pour mettre fin au conflit et en me détournant. On va rejoindre les autres, ils doivent être au campement.
Lorsque nous y arrivâmes, ils étaient tous là, et commençaient à allumer un grand feu. Tous les regards convergèrent vers nous.
— Où étiez-vous passés ? demanda calmement Aragorn.
— Oh ! Pas très loin ! Un petit problème à régler en famille ! répondis-je avec un petit sourire crispé à l'attention du Rôdeur et un regard lourd de sens à celle de Lòn.
— Bien, repris alors Aragorn. Il ne vaut mieux pas s'éloigner en ce moment. Nous sommes en train d'allumer un feu : le feu effraie les Cavaliers. Ne l'oubliez pas ! Ce sera notre seul défense contre les Nazgûls s'il nous attaquent.
— Les Nazgûls ? De qui parlez-vous ? Des Cavaliers Noirs ? Vous savez qui ils sont ?
— Ce n'est pas le moment d'en parler. Vous pourrez poser toutes vos questions lorsque nous serons arrivés à Rivendell. En attendant, nous pouvons profiter du feu pour faire un repas chaud !
Le repas se fit en silence. Chacun était plongé dans ses pensées, redoutant une attaque plus que probable. Nous étions dans l'attente, et nous ne pouvions plus rien faire pour nous protéger ou nous préparer à les accueillir.
Le repas fini, Aragorn nous chanta et raconta des récits et légendes elfiques. J'en connaissais certaines, d'autres m'étaient inconnues, et j'avais déjà entendu quelques brides des dernières. Cependant, dans la bouche de Grand-Pas, ces récits revêtaient tout autre chose que s'ils étaient dits par quelqu'un d'autre. Dans sa bouche, les histoires devenaient réelles et prenaient de l'importance, tout comme les valeurs que les héros défendaient. Le courage et la loyauté devenaient des qualités indispensables, mais tout le monde pouvait être un héros et s'identifier à ceux des histoires contées par Grand-Pas. De plus, il connaissait très bien ces récits et semblait pouvoir trouver sa place parmi les grands guerriers, elfiques ou humains, qu'il nous dépeignit.
Il nous conta les histoires de Tuor et de son cousin Tùrin, deux Hommes amis des elfes, nous conta la création de la Terre du Millieu par Eru et les Ainur, ainsi que bien d'autres choses. Mais en cette heure noire, il évita de parler de Morgoth ou de Sauron, de la chute de Nùmenor ou du vol des Silmarili. Lorsque Merry lui demanda de parler de Gil-Galad, ayant esquivé et habilement redirigé la question vers Frodo, il arrêta le Hobbit rapidement quand il aborda la chute du roi elfique en Mordor.
Enfin, il nous chanta une traduction d'un chanson elfique sur l'histoire de Beren et Lùthien, puis il nous expliqua leur histoire et leur descendance. Sa voix se fit profonde et chaude, ses yeux brillaient, alors qu'il contait cette histoire d'amour entre deux être de race différente, Beren, fils de Barahir, un Homme mortel et Lùthien Tinuviel, fille de Thingol, un Roi des Elfes, et la plus belle vierge qui ait jamais existé sur la Terre du Millieu. Cette histoire d'amour devait signifier beaucoup à ses yeux. Lorsqu'il nous apprit la fin tragique des deux amants, et surtout la mort de l'Elfe Luthien Tinuviel, un air de grande tristesse et de lassitude atteignit Aragorn, et son regard se perdit, tandis qu'il continuait à parler. De Beren et Luthien naquit Elwing le Blanc qui épousa Eärendil, et d'eux descendent Elrond le Semi-Elfe et les Hommes de Nùmenor.
Je ne sais si c'était là son but, mais ces récits éloignèrent de nos esprits le danger imminent dans lequel nous nous trouvions, et la peur ou l'inquiétude ne se lisait plus dans les yeux de mes compagnons. Nous étions enveloppé dans des couvertures et Lòn et moi étions serrés l'un contre, réconciliés par le froid et les histoires d'Aragorn. Les quatre Hobbits avaient fait de même, mais Aragorn se tenait seul, en face de nous, simplement enveloppé dans son grand manteau de voyage.
Au moment où Aragorn acheva cette histoire d'amour, la lune montante nous éclaira : elle était enfin passée par dessus la colline. De concert, nous levâmes la tête pour l'observer, elle et les étoiles, et c'est ainsi que nous remarquâmes, sur le sommet de la colline, une ombre. Je détachai de mon frère et me tournai vers lui avec un regard interrogatif et inquiet :
— Lòn ?
— Je ne sais pas…répondit-il tout en observant l'ombre. Je vais voir…
— Je viens avec vous, fit alors Sam.
Pendant qu'ils s'éloignaient, je vis Frodo frissonner et Aragorn scruter les alentours, comme tentant de percer les mystères de la nuit. Sam revint avant Lòn. Il n'avait rien vu, mais avait senti une peur profonde lui glacer le cœur, signe distinctif des Nazgûls, comme les appelait Aragorn. Lòn, lui, revint en courant :
— Ils sont là ! Cinq en tout, mais seuls trois avancent vers nous ! Les deux autres se sont arrêtés au bord de la combe…Ils ne sont que des ombres !
— Tenez-vous près du feu, tête tournée vers l'extérieur ! cria Aragorn. Prenez les plus longs bâtons à la main, votre épée dans l'autre !
Debout, dans la position ordonnée par le Rôdeur, nous attendîmes durant ce qui me parut des heures et qui pourtant ne furent que quelques secondes, et puis enfin, ils arrivèrent. Je ressentais leur présence plus que je ne les voyais : une terreur immense m'envahit, accompagnée d'un grand désespoir et je figeai. Merry et Pippin, eux, se jetèrent au sol.
Les Nazgûls devinrent finalement visible, et leur vision me fascina autant qu'ils me terrorisaient. Qui étaient-ils, ces cavaliers effrayants ? Qui se cachaient sous ces manteaux noirs et usés ? Ils étaient grands, ils étaient beaux, ils étaient forts, et cependant ils étaient maléfiques : leurs bottes ensanglantées étaient là pour le rappeler. En réalité, leur apparence me rappela celle d'Aragorn à l'auberge la première fois que je le vis, lorsqu'il avait son capuchon sur le visage. Comme lui, ils semblaient dangereux, avec leurs longues épées dangereuses, et comme lui, il se dégageait d'eux une aura de puissance et, peut-être, de splendeur désormais passée.
Les trois ombres continuèrent d'avancer vers nous. Soudain, Frodo disparut : il avait enfilé l'Anneau, et conséquemment, les Nazgûls, attirés par celui-ci, se précipitèrent à l'endroit où devait se trouver le Hobbit. Ils semblaient le voir, mais deux d'entre eux s'arrêtèrent et un seul, le chef je supposai, continua en avant.
Cependant, nous nous restions immobiles. Je vis le chef sortir un poignard, se précipiter en avant, et on entendit soudain un cri, horrible et aigu imprégné de douleur et de haine, qui semblait être poussé par le Nazgûl, et Frodo réapparût. Ce fut le signal d'attaque. Aragorn se précipita sur les trois Cavaliers les plus proches dans le but de les pousser à fuir par épées et flambeaux. Cela me fit sortir de ma torpeur et je le suivis avec Lòn.
Bien que n'y pensant pas vraiment, je m'attendais à être transpercée dès la première attaque. Mais sur un autre cri suraigu du chef, ils disparurent rapidement dans l'ombre avant même que l'on porte un coups. Aragorn cria aux Hobbits quelque chose, puis, nous nous élançâmes à leur suite, abandonnant momentanément nos compagnons, afin de comprendre leur fuite et leurs déplacements.
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