Deux Soeurs
Chapitre 1 : Beruberu et Narunaru
- Beruberu ! Narunaru !
La voix de mère résonnait telle un écho lointain à travers la forêt qui bordait les montagnes de Floresta, à la frontière du royaume d'Astria.
Elle s'inquiétait toujours lorsque nous nous éloignons trop de la maison, et nous, dans notre insouciance d'enfant, nous explorions les environs, poussant chaque jour un peu plus loin les frontières de notre univers connu.
Pour nous, tout cela n'était qu'un jeu. Nous n'avions pas conscience du danger.
De nombreuses menaces planaient pourtant sur notre village, et sur notre peuple. Des prédateurs redoutables et sournois, qui hantaient les contes pour enfants cruels dont nous berçaient les aînés à la tombée de la nuit, autour du feu.
On les appelaient les hommes.
Beruberu et moi nous les haïssions et nous les craignions, au moins autant qu'ils nous haïssaient et nous craignaient. Ils étaient apparus dans nos montagnes quelques siècles auparavant, bien après nous, et aussitôt, ils s'étaient comportés comme si elles leur appartenaient. Ils avaient construit des villages, et nous avaient réduits en esclavage, nous les peuples hybrides de Gaïa. Nous qui n'étions ni tout à fait humains, ni tout à fait animaux. Ils nous considéraient comme une sous-race, qui ne méritait pas d'être traitée en égal de la leur, simplement parce que nous étions différents d'eux.
Certains peuples hybrides ont bien tenté de se révolter, mais toute résistance avait été sévèrement réprimée. Les peuples qui s'étaient rebellés, avaient été massacrés. Alors, plus personne n'osait émettre la moindre objection. Nous nous sommes résignés à n'être que des esclaves au service des humains.
Dans notre village, la plupart des jeunes filles qui atteignaient l'âge de l'adolescence, étaient vendues à de riches familles de Pallas, afin d'y servir comme bonne. Parfois, même, elles étaient vendues alors qu'elles n'étaient que des enfants, pour devenir les « animaux de compagnie » de riches enfants humains. Cela ne choquait plus personne, et les familles hybrides étaient si pauvres et leur existence si misérable qu'elles finissaient par l'accepter, en se disant que leurs enfants vivraient mieux chez des humains. Au moins, ils y étaient nourris. Et avec un peu de chance, ils seraient bien traités.
De toute façon, il n'y avait pas d'autre alternative.
Nous savions, ma sœur et moi, que c'était le destin qui nous attendait.
Mais pour l'instant, nous n'avions que 8 ans. Tout cela nous paraissait lointain, irréel. La seule chose qui nous intéressait, c'était de découvrir le vaste monde qui s'étendait par-delà les limites de notre village.
Mais nous n'allions jamais très loin. Nous nous contentions de rôder à proximité du village humain le plus proche, sans jamais nous approchez suffisamment pour apercevoir ses habitants. La seule ivresse du danger et de l'interdit nous suffisait. Nous nous approchions à pas de loup, et à peine avions nous posé un pied sur leur territoire, délimité par un symbolique arbre décharné, que nous déguerpissions en riant à travers la forêt.
- Vous y êtes encore allées, n'est-ce-pas ?
Mère se tenait face à nous, les moustaches hérissées de colère.
- Mais non, mère, nous ne nous sommes pas éloignées du village, je te jure… mentis-je, tandis que Beruberu regardait le sol d'un air coupable.
- Ne mentez pas ! Vous sentez l'humain !
Son flair était redoutable. Nous fûmes privées de souper, et consignées dans un coin de la hutte familiale.
Je me souviens encore de l'odeur de notre hutte. Ce mélange de paille et de terre humide, si réconfortant et si familier, qui constituait notre univers. Je me souviens de notre mère, qui faisait cuire des racines dans le feu, tandis que notre père la regardait, attendri.
Mais ce soir-là, son regard était sévère, et je le compris plus tard, inquiet.
- Votre mère a raison de vous punir, vous ne devriez pas traîner près du village des humains… Ce n'est pas un jeu !
Il nous raconta ces histoires qui circulaient depuis quelques temps à travers la montagne. Une tribu d'hommes-chats aurait été massacrée, sans aucune raison apparente, par des humains. Ils appelaient ça des « parties de chasse ».
Ils nous chassaient, comme on chasse des animaux, juste pour s'amuser.
C'était le nouveau sport à la mode.
- Oui, mais nous, fit Beruberu non sans fierté, nous sommes des hommes-léopards, ils ont peur de nous ! Nous avons des griffes et des crocs pour nous défendre !
- Oui, renchéris-je, et nous sommes plus rapides ! Jamais ils ne pourront nous attraper !
Père sourit, bien malgré lui.
- Puissiez-vous avoir raison, mes filles… En attendant, je me demande si vous ne seriez pas plus en sécurité dans une maison…
Le regard de notre mère se mortifia. Etre en sécurité dans une « maison », cela signifiait être vendues à une famille humaine.
- Au moins, vous seriez à l'abri de ses sauvages…
Un long silence s'ensuivit. Mère nous tendit deux écuelles pleines de racines cuites.
- Mangez, mes chéries… avant que ça refroidisse…
Beruberu et moi échangeâmes un regard surpris. Jamais encore Mère n'avait levé une punition.
Nous étions trop jeunes pour comprendre ce que cela signifiait.
Maintenant, je sais qu'elle avait pris à ce moment précis une grave décision.
Nous vendre, pour notre propre sécurité…
Mais elle n'eut jamais à mettre à exécution cette déchirante mesure.
Le destin en avait décidé autrement.
Cela se passa alors que nous dormions. Mes souvenirs restent flous. Ce ne sont que des flashs, qui me reviennent parfois, sous formes de cauchemars… d'horribles cauchemars que rien ne pourra jamais effacer.
Un vaste trou noir. Le silence de la nuit, entrecoupé de cris d'oiseaux, et du sifflement du vent à travers la montagne.
Puis, tout à coup, les voix.
Les voix des hommes à travers la forêt.
De plus en plus proches.
Mes oreilles se dressèrent. Le temps d'un souffle, et toute la famille s'était réveillée, aux abois.
La peur envahit la hutte, impalpable, invisible.
- Beruberu, Narunaru, cria ma mère, cachez-vous !
Mère souleva une couverture posée dans un coin de la pièce. Un trou avait été creusé en-dessous, assez grand pour ma sœur et moi.
Nos parents avaient tout prévu. Ils savaient que cela finirait par arriver.
- Mais, mère, protestai-je, les larmes aux yeux, et vous ?
- Ne t'occupes pas de nous, nous saurons nous défendre…
Sa voix tremblait. Elle nous poussa à l'intérieur du trou, et le recouvrit de la couverture.
A nouveau, le trou noir. L'odeur étouffante de la terre. L'humidité. La respiration de Beruberu.
Les voix se faisaient de plus en plus proches, menaçantes.
Je me blottis contre ma sœur, et fermai les yeux.
Il y eut un immense fracas. Des dizaines de pas martelèrent le sol au-dessus de nous.
Ils étaient là.
