2. Une Partie de Chasse

Pourquoi ?

Cette question m'a longtemps hantée, sans que je puisse y trouver une réponse satisfaisante. Sans que je puisse y répondre autrement que par la colère, la haine et le désir de vengeance.

Pourquoi devions-nous nous cacher dans notre propre hutte ? Pourquoi ces hommes étaient-ils entrés chez nous en pleine nuit ?

J'entends encore les cris de notre mère. Le fracas d'un corps qui tombe. Les bruits d'une lutte. Les hurlements des hommes blessés par les griffes de notre père.

Beruberu et moi ne comprenions rien de ce qui se passait, mis à part le fait que nos parents se battaient, et qu'ils le faisaient pour nous protéger, nous.

- Naru… siffla Beruberu dans mon oreille. J'ai peur...

Elle tremblait. Je la pris dans mes bras. Nos parents m'avaient toujours considérée comme l'aînée, comme celle qui devait veiller sur sa petite sœur, bien que nous soyons jumelles. J'avais toujours été plus posée et plus mature que Beruberu, plus consciente de ce qui se tramait dans le monde des adultes.

Je pressentais qu'après cette nuit, plus rien ne serait jamais comme avant.

Mais je me sentais impuissante. Je ne pouvais rien faire pour empêcher ce qui se passait. Je n'étais même pas capable de la rassurer.

Alors je fis ce que tout le monde fait dans ces cas-là… je pleurai.

Au-dessus de nos têtes, le fracas avait cessé.

Un horrible silence s'abattit alors sur nous.

Un silence qui ne devait plus jamais cesser…


Combien de temps sommes-nous restées ainsi, enterrées vivantes sous notre propre hutte, paralysées par la peur, à respirer la terre humide et la poussière… avec pour seule chaleur celle de nos pauvres petits corps tremblants ?

Je guettais un bruit, quelque chose de familier, de rassurant… une voix, qui m'aurait crié que je pouvais sortir, que tout allait bien, que les méchants hommes étaient partis, et que tout cela n'était qu'un affreux cauchemar.

Mais rien ne vint.

Nous étions seules.

- Naru… murmura Beruberu. Qu'est-ce qu'on fait ?

Sa voix était effrayée. Même si je ne pouvais pas voir son visage dans l'obscurité, je sentis le poids de ses grands yeux braqués sur moi, comme si j'avais réponse à tout, comme si désormais, j'étais son unique guide.

- Je ne sais pas… fis-je. Mère et père ont dit qu'on devait rester cachées… On va attendre…

Je fus incapable de finir ma phrase. C'était absurde. Attendre quoi ? Attendre qui ?

C'est alors qu'une odeur me fit dresser les oreilles sur la tête.

Une chaleur étouffante s'écrasait lentement autour de nous. Une chaleur que je venais juste de percevoir.

Une panique indescriptible grimpa en moi.

Le feu. Je venais de reconnaître l'odeur du feu.


- Sortons d'ici ! Vite ! criai-je en poussant Beruberu hors du trou.

Elle s'agrippa contre les parois de terre et commença à grimper vers la sortie. D'un geste, je dégageais la couverture qui nous recouvrait.

J'inspirai une bouffée de chaleur mêlée de fumée et de poussière. A côté de moi, Beruberu toussa.

Autour de nous, c'était l'apocalypse. La hutte était en feu. Les flammes dévoraient les paillasses qui nous servaient de lit, grignotaient les restes de notre repas, avalaient tout ce qui restait de notre vie. Tout ce qui nous était familier.

J'appliquais une main sur mon visage, et saisit la main de ma sœur. Il fallait faire vite. Du regard, je cherchai une brèche, un endroit où nous aurions pu nous faufiler jusqu'à la sortie. La chaleur devenait insoutenable. Une flamme s'éleva devant nous. Nous fîmes un bond en arrière, puis je décidai de m'élancer, sans réfléchir à travers les flammes, Beruberu cramponnée à mon bras.

Je voulais croire en notre chance. Je voulais croire que le destin ne nous avait pas abandonnées.

Lorsque nous atteignîmes la sortie, nous étions toujours vivantes.


Un vent glacial nous accueillit. Un vent qui caressa et éveilla à la fois les brûlures causées par le feu.

Mais nous n'eûmes pas le temps de nous apercevoir de notre douleur.

Un spectacle plus horrible encore nous attendait.

Le village était en feu. Partout, des flammes s'élevaient jusqu'aux nuages, colorant le ciel d'un rouge de fin du monde.

Et au milieu d'elles, les silhouettes des hommes dansaient, pareils à des démons.

Instinctivement, nous nous cachâmes derrière un buisson, de peur d'être vues.

Les hommes dansaient. Leurs visages étaient hideux. Leurs bouches déformées par la haine et la cruauté riaient, et leurs rires résonnaient à travers toute la forêt.

Pourquoi…

Pourquoi riaient-ils, alors que notre village était en feu ? Pourquoi riaient-ils, alors que nous n'avions plus de maison ?

Je cherchais du regard une silhouette, un visage familier dans ce paysage infernal.

Et je finis par le trouver.

A côté de moi, Beruberu hurla.

Je ne parvins pas à émettre le moindre cri. C'était comme si rien ne pouvait sortir de mon corps. Rien qui puisse exprimer ce que je ressentais à ce moment précis.

Là, à quelques mètres de nous, se trouvaient Mère et Père.

Empalés contre un arbre, leurs regards étaient vides et fixaient le ciel.


Pourquoi…

Pourquoi les hommes avaient-ils tués nos parents ? Pourquoi riaient-ils ?

Des mots à l'accent étrange me parvinrent. Des bribes dénuées de sens, et emplies de haine.

- A présent, ces animaux n'infesteront plus nos montagnes !

Un grand homme blond se détacha des flammes. On aurait dit un ogre, un géant.

- Il en reste encore deux… deux petites… Je les ai souvent vues traîner autour du village… Elles ne peuvent pas être loin ! Trouvez-les !

Le premier sentiment qui me traversa l'esprit à cet instant précis, fut la vengeance. J'avais envie de lui sauter à la gorge, de lui faire du mal, de lui faire subir le même sort qu'il avait infligé à mes parents…

Mais une petite voix au fond de moi, qui ressemblait à celle de ma mère, me souffla, douce et apaisante :

Fuis… cache-toi… Protège ta sœur…

Alors, je pris la main de Beruberu, et m'enfonçai à travers la forêt.

Nous n'étions plus que deux ombres. Deux ombres dans la nuit.

Seules.


Où aller, quand on n'a nulle part où trouver refuge ? Où aller, quand tout ce qui nous entoure paraît hostile ?

Ces montagnes dans lesquelles j'avais grandi, me donnaient l'impression de m'avoir trahie. Elles me semblaient menaçantes à présent. Elles s'étaient liguées avec les hommes, contre nous. Les dieux qui l'habitaient nous avaient abandonnées. Ils nous tournaient le dos.

Nous courrions à travers les roches abruptes, nous courrions sans savoir où nous allions, jusqu'à en oublier ce que nous fuyions. Jusqu'à ce que notre cerveau ne soit plus qu'un vaste gouffre, vidé de tout. Sans fond. Comme celui que nous étions en train de longer.

Au loin, des torches flottaient dans la nuit. Les hommes nous cherchaient. Pour eux, la partie de chasse ne serait pas terminée, tant qu'ils ne nous auraient pas trouvées.

Pourquoi…

Allaient-ils nous tuer ? Faire de nous leurs animaux de compagnie ? Comme cela serait arrivé de toute manière… A quoi cela leur avait-il servi de tuer nos parents et brûler notre village ?

Pourquoi…

Nous ne leur avions jamais rien fait. Nous ne les croisions jamais. Nous vivions dans ces montagnes comme nos ancêtres avant nous, en cueillant des racines et en cultivant la terre, sans rien demander à personne.

- Pourquoi…

C'était la seule chose que Beruberu parvenait à dire. Elle ne cessait de répéter inlassablement cette question entre deux sanglots. Comme si elle attendait une réponse de ma part.

Mais je n'en avais pas. Je n'en ai toujours pas.

Combien de temps avons-nous couru ainsi, je l'ignore. Mais nous avons continué jusqu'à ce que nos jambes ne puissent plus nous porter. Jusqu'à ce que nous nous écroulions de fatigue.

Là, au sommet des gorges de Floresta.

Je tentais de reprendre ma respiration, de rassembler mes esprits. Je fermai les yeux, mais des flammes dansaient toujours devant moi. Des visages. Celui de mes parents. Celui de cet homme blond qui riait. Celui de Beruberu.

Pourquoi…

Pourquoi tout le monde nous avait-il abandonnées ?

Lorsque je rouvris les yeux, une ombre immense recouvrait le sol à mes pieds.

Je levai la tête, et croisai le regard du grand homme blond.

L'ogre. Le géant qui devait devenir l'obsession de toute ma vie.


- Les voilà… les deux sœurs… je savais bien qu'elles ne pouvaient pas aller très loin…

Bientôt, des dizaines de torches nous encerclèrent. Le géant tenta de faire un pas en direction de Beruberu. Sans réfléchir, je m'interposai, faisant barrage de mon corps minuscule pour protéger ma petite sœur.

Une vague de rires gras circula à travers le cercle des hommes.

- Je ne vous laisserai pas faire du mal à ma soeur ! crachai-je, avec une force qui me surpris.

Je n'avais plus peur à cet instant précis. Je n'avais qu'une pensée en tête : protéger ma sœur.

Beruberu se cramponna à moi.

Les regards des hommes se faisaient de plus en plus menaçants. Le ciel était noir, sans étoiles. Le vent lui-même s'était tu à travers les montagnes.

Nous étions seules.

Le géant avança une de ses mains énormes vers nous.

Il n'y avait pas d'issue. Je jettai un regard en arrière, vers le ravin. Il n'y avait pas d'autre issue.

Plutôt mourir que de leur laisser le plaisir de nous infliger le même sort qu'à nos parents.

Je croisai le regard de ma sœur. Elle venait de comprendre dans mon regard la décision que je venais de prendre.

Elle prit ma main.

Au moment où la grosse main de l'ogre allait nous saisir, nous nous envolâmes dans le vide.

Libres. Comme des oiseaux à travers les montagnes de notre enfance.


J'avais l'impression d'avoir des ailes. Que notre chute ne finirait jamais.

Nous flottions dans le vide. Tout était noir.

Nous étions seules.

J'entrevis le ciel. Le ciel sans étoiles.

Nous étions seules.

Adieu les hommes. Adieu l'ogre blond.

Nous étions seules.

C'est alors que je vis un ange.

Un ange lumineux qui venait à notre rencontre.