3. L'Ange de Renaissance

A partir du jour où notre destin croisa celui de notre "ange de renaissance", la chance commença enfin à nous sourire. La promesse d'un horizon que nous n'aurions jamais pu imaginer, et dont nous n'avions même pas conscience.

Lorsqu'il s'était envolé à notre secours, surgissant de nulle part, tel un fantôme, déployant ses grandes ailes blanches pareilles à un soleil irradiant de lumière, une immense paix, un grand silence avait envahit l'espace.

Je me souviens de la sensation de chaleur et de douceur intense qui m'avait envahie lorsqu'il me prit dans ses bras, avec Beruberu, et nous déposa lentement au fond du ravin contre lequel nous aurions du nous fracasser.

Pourtant, ma première réaction, lorsqu'il nous déposa à terre, fut le recul. Le rejet. Comme si toute la colère et la haine que j'avais pour les hommes qui avaient tués nos parents, se trouvait retournée contre celui qui venait de nous sauver la vie. Comme si cette colère et cette haine devaient s'exprimer à tout prix.

Lorsque l'ange nous tendit la main, ce n'était pas sa main que je voyais, mais celle du géant blond qui voulait nous saisir, alors, au lieu de l'accueillir comme un signe amical, je me jettai dessus et la mordit jusqu'au sang. Ma sœur se joignit à moi dans mon agressivité aveugle.

Je me rappelle encore du goût de son sang. Je sentais que je lui faisais mal, mais il se contentait de serrer les dents, et d'accepter cette douleur, comme si il la méritait. Comme si il acceptait de subir le châtiment des hommes qui nous avaient fait du mal. Comme si il portait la responsabilité de leur faute et des maux de ce monde tout entier.

Cette paix qui semblait émaner de lui. Ce calme, apaisa notre colère.

Aussitôt, je regrettai mon geste. La colère et le désir de vengeance firent place à la honte.

Je me mis à lécher la plaie que j'avais moi-même provoquée.

Je sentis une caresse sur ma tête, et levai les yeux pour la première fois vers notre sauveur. Vers le visage de celui que nous devions aimer plus que n'importe qui au monde, et même plus que nous-mêmes.

- Le destin a été cruel avec vous… fit-il d'une voix triste et pleine de sollicitude. Mais je vous offrirai un autre destin… à partir d'aujourd'hui, votre vie va changer…

Une étincelle brilla dans ses yeux pourpres. Comme un espoir. Un idéal. Moi qui n'avais jamais rien espérer, moi qui n'avais plus personne en qui croire… je décidai de laisser mon destin entre les mains de cet homme.

Comme entre les mains d'un frère, d'un père… ou d'un dieu.

Parce que je n'avais plus que lui au monde.

- Mon nom est Folken… fit-il. Folken Lakur de Fanel… et je vous promets de veiller sur vous… Je vous promets que plus jamais personne ne vous fera de mal…

C'est alors qu'une ombre immense se posa au-dessus de nos têtes. Un courant d'air glacé souffla à travers la gorge, qui me fit hérisser les poils sur le dos.

Je levai les yeux et découvrit la plus étrange machine qu'il m'avait été donné de voir jusque là.

On aurait dit une ville. Une ville volante qui flottait dans le vide.

Une ville qui devait devenir notre nouvelle maison.


L'aube commençait à poindre, un ciel teinté d'orange et d'ocre nous laissait entrevoir un horizon qui semblait infini. Accrochées contre la balustrade de la salle de pilotage de la ville volante, nous regardions la capitale d'Astria, Pallas, défiler sous nos pieds.

Elle nous semblait minuscule. Ridiculement minuscule.

- On dirait une fourmilière… fis-je à l'intention de Beruberu.

Celle-ci se contenta de fixer le vide, une lueur étrange dans le regard. Elle laissa découvrir ses dents, et émit un grognement remplit de haine, avant de se détourner.

Une image me traversa l'esprit, malgré moi. Je me voyais écraser de mon pied cette fourmilière. Je voyais les hommes qui l'habitaient s'éparpiller et fuir. Et je souriais.

Oui, je souriais.

Derrière nous, Folken semblait fixer un horizon que lui seul pouvait voir.

Je sentis alors le contact d'un objet froid et lisse sur mon épaule. Je sursautais, et découvrit la main articulée artificielle de notre protecteur, serrée contre ma peau comme la serre d'un rapace.

- Un jour, siffla-t-il, vous pourrez vous venger… Un jour viendra, où vous reviendrez sur les terres qui ont vu couler le sang de vos parents, et alors, vous ne serez plus les proies… Non, ce sera à votre tour de chasser… de chasser toute la haine et l'injustice qui habite Gaïa…

La vengeance… oui, désormais, je ne devais plus vivre que pour ça. Vivre pour tuer le géant blond qui avait tué nos parents.

Au contact de Folken, je me sentais plus forte. J'eus soudain l'impression que je pouvais dominer le monde, et que tout m'était possible.

Je voulais chasser de mon esprit la petite fille apeurée du nom de Narunaru . Je voulais être quelqu'un de plus fort, pour ne plus jamais à avoir peur. Pour ne plus jamais être une proie.

- Vous m'apprendrez ? demandai-je sans même m'en rendre compte de ma petite voix d'enfant. Vous m'apprendrez à ne plus avoir peur ?

- Oui… soupira Folken en posant une main protectrice sur ma tête. Je t'apprendrai à être quelqu'un d'autre, comme le seigneur Dornkirk me l'a appris… Tu verras, grâce à lui j'ai pu renaître, et toi aussi, avec ta sœur, vous pourrez renaître…

Les rayons du soleil filtrèrent à travers les nuages. Le jour était là. Un jour nouveau, plein de promesses.


J'écoutais la respiration calme de ma sœur à côté de moi, les yeux grands ouverts. Bercée par les ronronnements du moteur qui propulsait la ville volante, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Trop d'images se bousculaient dans ma tête. J'avais peur de fermer les yeux, et de me retrouver seule face à elles. Face à mes démons.

Folken nous avait installées dans une petite cabine confortable, avec un vrai matelas, comme nous n'en avions jamais connu. A nos pieds, deux écuelles remplies de nourriture avaient été déposées, mais ni Beruberu, ni moi, n'y avions touché. L'idée de manger de la nourriture préparée par des humains nous insupportait. Nos parents nous avaient toujours appris à nous méfier de la nourriture offerte par les humains. Ceux-ci laissaient souvent de la nourriture empoisonnée dans la forêt, pour nous piéger. Parce qu'ils ne se sentaient pas en sécurité dans les montagnes avec notre village à proximité. La plupart des humains craignaient notre peuple, celui des hommes-léopards, et cela faisait notre fierté. Ils nous considéraient comme une menace, et pourtant, nous n'aspirions qu'à vivre loin du monde, sans avoir rien à faire avec eux.

L'idée que ma mère envisageait de nous vendre à une famille humaine de Pallas, pour notre propre sécurité, en disait long sur le sacrifice qu'elle était prête à faire pour nous protéger.

Mère…

Je revis son visage. Elle souriait, ses longs cheveux blonds volant à travers le vent qui innondait les montagnes de Floresta.

Je me mis à pleurer, sans plus pouvoir m'arrêter. Jusqu'à ce que le sommeil me rattrape.

Un sommeil sans rêves.


Ce fut le visage triste de notre protecteur, Folken, qui nous éveilla.

- Venez, murmura-t-il, en nous prenant la main, et en nous entraînant vers le couloir. Venez voir la ville de votre renaissance…

Une porte immense s'ouvrit devant nous, qui débouchait sur une plate forme gigantesque. J'ouvris de grands yeux ébahis. Partout où je regardais, des dizaines de plates-formes semblables, s'élevaient sur plusieurs niveaux, et encerclaient la ville volante. Partout, des hommes en sortaient, des milliers d'hommes dont les pas résonnaient à travers l'espace de ce qui ressemblait à un gigantesque hangar.

Folken nous entraîna à travers eux, et nous nous laissions guider aveuglément, perdues dans ce flot humain, dans un monde qui nous était complètement étranger, et dont Folken seul possédait la clé. A son passage, les hommes s'écartaient et saluaient respectueusement, et leur regard, je le vis, était empli à la fois de haine et de crainte.

Des mots fusaient derrière nous.

Sorcier. Déserteur. Traître.

Des mots emplis de mépris.

Je compris alors que Folken, Beruberu et moi avions quelque chose en commun… le rejet du reste du monde.

Etait-ce pour cela qu'il était si gentil avec nous ? Etait-ce pour cela que nous lui avions accordé si vite notre confiance ?

Une lumière aveuglante interrompit mes pensées.

Mes yeux furent alors éblouis par la vision d'un millier de néons qui s'étendaient à perte de vue, encadrés de tours qui semblaient s'élever jusqu'au ciel.

- Voici Zaïbacher… annonça Folken. Votre nouvelle maison…

Beruberu me prit la main. Je sentis qu'elle tremblait.

- Narunaru, j'ai le vertige, fit-elle. C'est trop grand… je veux rentrer à la maison…

Elle éclata en sanglots.

Je regardais la fumée qui s'élevait des cheminées de Zaïbacher, vaguement effrayée. Je pris ma sœur dans mes bras, comme pour me rassurer.

Notre nouvelle maison n'avait rien de très chaleureux, mais c'était la seule que nous ayions.

- A présent, fit Folken en posant une main sur chacune de nos têtes pour nous apaiser, vous vous appellerez Naria et Eriya… Naria aux cheveux argentés, et Eriya aux cheveux dorés…

Il sourit, un sourire absent.

- Le destin vous offre un nouveau nom, et une seconde chance…

Naria… la résonance de mon propre nom, de mon nouveau nom, me paraissait si étrangère. Qui était Naria ? Qu'allait-elle devenir ? Quel serait son destin ?

J'espérais qu'elle serait plus heureuse et chanceuse que Narunaru.

Je l'espérais vraiment.