Pour les vingts ans de Soho (passés depuis un moment déjà….)
Je suis trop bien pour toi.
Tout le monde le sait. Tu le sais, n'est-ce pas ? C'est plus qu'une évidence. C'est une vérité élémentaire, comme le fait que le soleil se lève à l'est ou que le ciel est bleu. Personne ne cherche à contester ce fait.
Je ne peux aller nul part sans qu'on me regarde à la dérobée, qu'on m'admire, oui, qu'on m'admire ! Les gens m'aiment dès mon premier sourire. J'en connais qui donneraient tout pour un seul de mes regards.
Je ne sais pas à quoi c'est dû exactement, ce ne peut pas être que ma beauté, en vérité je rayonne de l'intérieur, voilà, je semble flotter au-dessus du commun des mortels…
Tout me réussit. Les amis, les amours, l'école. Ma vie familiale,n'en parlons pas veux-tu, j'ai tiré un trait dessus, vertical et rouge, à jamais, et c'est aussi une raison de m'admirer, tu en connais beaucoup des enfants qui renient leurs parents sans remords ni regrets ?
Tout me réussit, donc. Et à force d'être plus intelligent, plus beau que les autres, j'ai fini par comprendre qu'ils pouvaient tous m'appartenir, que c'était privilège que de m'appartenir. Personne ne s'est jamais plaint d'appartenir aux dieux.
Toi. Il n'a pas fallu longtemps pour te posséder, te marquer de mes dents.
Fragile chose insignifiante, ma fragile chose, comme tu trembles sous ma langue, comme tu frémis sous ma voix… J'ai fait de toi un objet, et c'est plus que tu ne pouvais espérer. Comment pouvais-tu compter même que je te regarde ? Tu es laid et étrange comme un insecte. Ta maigreur et ta pâleur pourraient te rendre atypique, original, mais non, elles ne poussent qu'à détourner le regard de toi, comme on détourne le regard d'un enfant malade et condamné à mort.
Tu t'intéresses à des choses qui ne devraient jamais intéresser personne, comment tuer un homme pour qu'il souffre le plus, les poisons les plus dangereux, les malédictions les plus anciennes. Tu fais d'horribles rêves je t'entends parfois murmurer dans ton sommeil : tuez-moi, qu'on en finisse…
Je suis le seul être important pour toi, et tu me hais pour ça sans pour autant cesser de m'admirer. Tu m'as juré qu'un jour tu nous tueras, moi et James, et Remus, et Peter. Que tu nous tueras de tes mains.
J'ai ri, je t'ai caressé les joues, j'ai dit : fais gaffe, Snivellus, où tu te casseras les dents…
Tu as voulu partir, tu m'as maudit, je te retenais par le poignet et vraiment, ç'aurait été si facile de le casser ! Puis je t'ai embrassé dans le cou et tu as soupiré.
Parfois je m'assieds sous un arbre, seul ou avec James, et je pense à toi. Pas avec dégoût ni avec tendresse. Je pense à toi avec la curiosité d'un scientifique.
Te désirer m'a toujours paru aberrant. Tu n'as vraiment rien de désirable. Ta seule qualité est ton intelligence, mais elle te rend effrayant, et qui peut désirer quelqu'un pour son esprit uniquement ? Pourtant je te désire. Plus je te possède, plus je te désire.
Comme c'est étrange ! Tu m'appartiens pourtant tout entier… Qu'as-tu de plus, alors, pour que je ne te laisse pas, une fois repu, comme j'en ai laissé tant d'autres?
Ce qui au début n'était qu'un jeu délicieux, un tour de plus à jouer au cafard que tu étais, deviens de jour en jour plus effrayant. A vrai dire, je ne te pensais pas capable d'appartenir avec autant d'intensité. Je ne savais pas que tu pourrais, un jour, avoir besoin de quiconque.
Tu as besoin de moi.
Tu es le premier qui as besoin de moi comme il a besoin de son oxygène ou de son eau. Le premier qui m'aime avec tout son corps – et je dis corps car je ne crois pas à l'âme.
Les autres m'aiment en s'arrachant les cheveux, en se déchirant les vêtements comme des fans, mais c'est superficiel, tu sais, je les laisse et pourtant ils ne se brisent pas, ils pleurent beaucoup et avec beaucoup de bruit, et puis ils se relèvent et ils continuent.
Je n'ai été qu'une de leur idole, pas l'idole absolue.
Voilà aujourd'hui que tu me fais peur.
Parce que moi aussi j'ai besoin de toi. J'ai besoin que tu m'aimes, j'ai besoin que tu me maudisses pour me sentir vivant.
Quand tu dors je te regarde, je regarde ta fascinante laideur et ta fascinante douleur, car pas une fois tu ne dors paisiblement, tu cries, tu geins, tu te débats. Tu pleures.
Un jour j'ai léché tes larmes. Je ne pouvais pas faire autrement, j'ai voulu les absorber car je sais que dans ton sommeil, ce n'est plus moi qui te fait souffrir. Tu t'es réveillé très étonné, alors je t'ai jeté tes habits à la figure, je t'ai dit de dégager, que je n'avais pas que ça à foutre, te regarder dormir.
Tu m'as lancé un de tes sales regards en coin, comme si tu savais.
C'est la première fois que tu m'as manqué, après. La première fois que j'ai avancé un rendez-vous, pour être plus vite près de ta peau.
Ça a dû te sembler bizarre, mais tu es venu. Tu viens toujours. Ce jour-là je n'ai rien dit, ou presque rien. J'ai chargé mon regard de tout le mépris que je pouvais, je t'ai mordu la lèvre jusqu'au sang, puis je t'ai possédé plus violemment que je ne l'avais jamais fait. Tu as crié un peu et une unique larme est venue s'échouer dans ton cou.
Je t'ai rejeté sur le matelas, tu t'es recroquevillé sur toi-même, les yeux fermés.
Tu es pathétique, Snivellus, faible et pathétique, j'ai dit et j'ai claqué la porte en partant.
Ma vieille haine s'est réveillée, celle de nos premières années à Poudlard, celle d'avant que je ne comprenne que tu m'aimais comme le ver aime l'étoile, voilà, et puis c'est tout.
Je t'en voulais de ne pas te révolter. Je t'en voulais de ne pas me cracher à la figure, je l'aurais mérité, je suis si infect parfois…
J'aurais voulu que l'on se batte d'égal à égal pour une fois.
Parfois je me dis que tu ne comprends rien, et parfois que tu comprends tout trop bien.
Je te rejoins ce soir et c'est pourquoi je semble un peu lointain à James, tu es déjà dans mes bras, minuscule trahison envers mon meilleur ami, il me pardonnerait s'il savait, James pardonne toujours.
Tu seras là avant moi. Assis sur le vieux lit déglingué, les jambes croisées, les yeux lointains, les sourcils froncés, pensant aux cent mille manières de me tuer.
Puis j'arriverai, tu ouvriras la bouche comme pour me saluer, tu ne diras rien, j'ouvrirai les bras et tu viendras t'y blottir, te repaître de ma chaleur, toi qui as toujours froid.
Puis j'essaie d'imaginer ce qui se passerait si je ne venais pas. Tu resterais jusque très tard, je suppose, l'espoir au cœur. Puis tu comprendrais que c'est fini, que je ne viendrais plus, qu'il n'y aurait plus jamais ni mes bras ni ma bouche ni mon odeur.
Mais je me secoue, c'est insupportable, car cette dernière souffrance que je t'infligerais marquerait ma fin à moi aussi.
Alors je marche lentement le long des couloirs vers notre rendez-vous. Les armures, les tableaux se retournent sur mon passage et j'ai l'impression qu'ils se recueillent sur ma mort prochaine. Mes pas résonnent et je tremble, pour la première fois j'ai peur que tu ne sois pas là.
Mais j'arrive enfin. Tu es comme je l'avais imaginé, en tailleur, comme si tu avais la clé de mon esprit et que tu t'y glissais à ton aise.
Tu me regardes, tentes de mettre dans ce regard encore un peu de haine, moi je n'y vois que du désespoir. Alors je m'agenouille, tu me regardes d'en haut maintenant, je m'agenouille et je te dis, avec ma voix qui tremble, je ne la savais pas si fragile, et je te dis avec mon cœur qui bat trop vite, je ne savais pas qu'il pouvait aller à cette vitesse, je te dis :
…Severus Snape, tu es trop bien pour moi.
