Coucou tout le monde !
Fidèle à moi-même, j'ai pris un temps fou pour sortir ce chapitre... Je suis désolée ! Je n'ai même pas d'excuses valables. Un immense merci pour vos commentaires et pour Minata-san qui n'oublie pas de me secouer ! J'espère que vous vous souvenez toujours de quoi parle cette fanfic... Vu le temps que je passe entre chaque chapitre, je ferais probablement bien d'ajouter des petits résumés à chaque fois... Luffy, Zoro et Usopp ont remonté le temps pour finir sur le navire de Barbe Blanche, un peu après la tentative d'assassinat de Teach. Tentative parce que je fais ce que je veux et nah !
J'espère que vous allez aimer !
Bonne lecture !
« J'y mise ma tête. »
Comme à chaque aventure, Luffy n'avait aucune peur. Luffy avait une foi aveugle envers ses compagnons.
Usopp, lui, était terrifié. Ils étaient contre les hommes de Barbe Blanche. Ils étaient contre l'équipage de l'ancien homme le plus fort des mers. Ils étaient contre des immortels que la mort et le temps n'avaient su engloutir.
Son visage était décomposé, et ne put réchapper aux yeux critiques qui le scrutaient.
« Ton copain semble stressé, yoi. » Continua Marco, sa tête posée contre sa main. Ses yeux détaillèrent le pauvre menteur mis en avant. « Ces genoux tremblent. »
Le rouge de la honte repeignit le visage d'Usopp. Il immobilisa immédiatement ses jambes, se transformant en bloc de pierre.
« C'est l'impatience. » Ricana Zoro derrière ses camarades. « Il trépigne de hâte à l'idée de découvrir l'adversaire qui lui sera octroyé. »
Toutes les prières du monde ne pourraient sauver Usopp quand les flèches de la trahison émanaient de son propre camp. Zoro, ce sale félon, laissait percevoir ses canines, avide de se repaître du spectacle.
Une centaine de voix s'éleva, créant une pagaille assourdissante dont nulle information ne pouvait être soutirée. Usopp conjectura que la recherche de l'élu qui allait sceller sa démise avait commencé.
Il ne voulait pas le voir. Il ferma les yeux. Sa réputation allait lui manquer. L'illusion avait perduré suffisamment longtemps. Il savait qu'il serait un jour démasqué.
Mais il aurait aimé que cela ne porte pas préjudice à son capitaine. Luffy méritait tellement mieux. Il était le futur Roi des Pirates !
« Défi réservé ! » Hurla Marco Le Phénix en se levant, imposant le silence. « Yoi. Alors faites moins de bruit, vous allez réveiller Père.
— Il dort comme un bébé ! On serait attaqués que Père dormirait toujours !
— Je suis sûr que les infirmières mettent du somnifère dans ses boissons.
— Je pense juste que mille enfants, ça use !
— C'est surtout que les fêtes, ce n'est plus de son âge ! »
Marco frappa dans ses mains.
« Je ne vous ai pas demandé une disserte, yoi. » Stoppa le premier commandant avant de se tourner vers son voisin, le commandant de la quatorzième division. « Jiru, si tu veux bien te donner la peine. »
Ce dernier, son chapeau bien enfoncé sur sa tête, se leva à son tour.
« Merci Marco. » Jiru n'était pas aussi doué que le Phénix pour imposer le silence, alors il était toujours heureux de pouvoir profiter de ses talents. Cela ne l'empêchait cependant pas d'exprimer lui-même ses besoins. « Petit frère d'Ace. Ami un. Ami deux. J'ai une requête à vous soumettre. Un exploit que nul à bord n'a encore réussi. » Jiru passa en revue les hommes présents. « Ainsi, s'il parvient à le réaliser, il aura démontré sa virtuosité. » Les yeux noir olive se déplacèrent ensuite vers le sujet de toutes les discussions. « Mais bien sûr, un échec ne prouverait rien. Peut-être est-ce seulement impossible. Je laisserai alors la place à un autre de nos frères et sœurs pour répondre au défi dans les règles. »
Jiru laissa un instant ses mots flotter dans les airs. Que tous les esprits plus ou moins rapides qui peuplaient le réfectoire puissent les ingérer.
« Jeunes gens, acceptez-vous de le relever ? »
Usopp aurait voulu refuser. Si de grandes pointures comme les pirates de Barbe Blanche ne pouvaient le relever, comment lui, simple tireur, le pourrait-il ?
Mais Luffy n'était pas du même avis.
« On l'accepte ! » Luffy assortit sa déclaration d'un sourire rempli de confiance vers son ami.
Usopp aurait préféré qu'il s'en abstienne.
Jiru, pour sa part, semblait comblé. Quel que soit le défi à remplir, il lui tenait à cœur. Usopp n'avait pas hâte de piétiner ses attentes. Si seulement le pirate disparu pouvait renoncer...
« Marco se chargera de l'arbitrage. » Décida le commandant. Le regard lourd de stupéfaction de son frère l'obligea à détailler. « Il serait injuste que je sois procureur et juge. Et tu es la personne la plus fiable de cette salle. »
Marco survola la salle du regard. Ce n'était pas un titre difficile à obtenir.
« Soit. Le petit frère d'Ace et ses acolytes, on se dépêche, yoi. Je dois faire la vaisselle après le petit déjeuner. »
Usopp était pourtant loin d'être pressé.
« O-oui, oui, bien sûr. V-vous allez voir de quoi le grand Usopp-sama est capable ! »
Son entrée l'avait mis dans un trou, et il allait maintenant creuser.
« Commandants, a-t-on le droit de venir ? » S'éleva une voix dans le réfectoire.
« Nous aussi, on veut voir !
— Promis, on sera sage. »
Speed Jiru contourna sa table et adressa un sourire bienveillant à ses hommes.
« Ce n'est pas à nous qu'il faut demander. » Le commandant ouvrit grand ses yeux et les fixa exagérément sur le trio des chapeaux de paille.
Les hommes attablés n'eurent cependant pas la présence d'esprit d'étudier ce signe silencieux. La subtilité n'était pas leur spécialité.
« Commandant, vous avez des problèmes de vue ?
— On peut vous chercher un spécialiste.
— J'ai une excellente adresse sur South Blue ! »
Speed Jiru soupira.
« Non, c'est gentil. Si vous voulez venir, demandez donc au petit frère d'Ace et à son ami s'ils vous en donnent la permission.
— Vous êtes sûr Commandant ? Si l'on demande à Père, il nous donnera un congé le temps d'y aller.
— Il ne faut pas faire attendre ce genre de choses ! La vue, c'est important ! »
Jiru se retint de critiquer les paroles venant de ses frères mêmes auxquels les infirmières devaient donner la chasse pour soigner les diverses plaies qu'ils ramenaient de leurs combats, et opta pour fournir une réponse plus diplomatique.
« Je vous promets de me rendre à l'infirmerie me faire vérifier, alors filez demander vos permissions au petit frère d'Ace. »
Les pirates obtempérèrent, non sans assurer à leur commandant qu'ils vérifieront auprès des infirmières s'il avait bien tenu parole.
« Tu les maternes trop, yoi. » Critiqua Marco, les mains dans les poches, en regardant leurs frères courir. « Au fait, à quel exploit pensais-tu ? »
Usopp regarda l'eau en contrebas. Le chapeauté l'avait mené sur le nid-de-pie le plus proche de la poupe. Avec de la chance, ce n'était pas pour plonger. Autrement, heureusement, Usopp avait foi en ses capacités de natation. Mais il avait quand même une certaine préférence pour rester au sec.
Le commandant mort-vivant lui indiqua de se pencher davantage. Luffy et Zoro étaient avec eux, ainsi que la moitié des vivres du navire que Luffy pensait peut-être avoir dissimulé loin des regards dans ses poches sous-dimensionnés. Par sécurité, Usopp attrapa le cardigan de son capitaine, voyant que leur épéiste n'avait aucune inquiétude quant au fait que l'élastique avait presque intégralement basculé de l'autre côté du bastingage.
« Voyez-vous le hublot ouvert avec mes frères qui agitent leurs bras ? »
Usopp détailla les fameux hublots en contrebas, tout en resserrant son emprise sur son capitaine. Où devait-il regarder ? Il ne trouvait pas les pirates indiqués. Et pourquoi le commandant leur expliquait-il déjà l'épreuve ? Ne devaient-ils pas attendre que le blond, en charge de l'arbitrage, revienne ? Il avait dû s'absenter pour régler un problème, mais il avait promis de revenir rapidement. Usopp ne voyait aucun inconvénient à l'attendre.
« À gauche ! » Déclara Zoro en pointant un groupe d'hurluberlus sautillant sur place et grimaçant dans leur direction.
« Oui ! Je les vois ! » S'exclama Luffy en se redressant sur ses talons, en équilibre sur la barrière. « Youhou ! »
« Euh... » Hésita le commandant. « Je ne parlais pas d'eux. Ce sont juste des hommes de la treizième division qui semblent étrangement heureux de nous voir... Allez savoir. Je parlais plutôt du dortoir Portos de la douzième division, un peu à bâbord. »
Les chapeaux de paille lâchèrent des yeux la troupe de cirque et retournèrent à leur exploration des planches de la coque de la Moby Dick. Avec une longueur de près de mille mètres, la surface à scruter semblait interminable.
Pourtant, Luffy parvint à trouver les pirates désignés.
« Ici ! »
À une trentaine de mètres, une dizaine de mains s'agitaient, dont une qui sortit un mouchoir coloré. Usopp plissa les yeux. Des bouts de cheveux étaient visibles, mais les pirates pressés contre la fenêtre devaient être dans l'incapacité de passer par le hublot à cause de leur grand nombre. Il était déjà étonnant qu'ils aient tous réussi à sortir leurs bras malgré l'étroitesse de l'ouverture.
« Vous les voyez ? » Sourit le commandant, plein d'espoir. « Parfait ! »
Usopp ne voyait pas ce qu'il y avait de parfait à trouver quelques bras mouvants en contrebas. Mais au moins, cette activité n'était pas trop complexe.
Elle avait néanmoins dû creuser Luffy qui attrapa une corde de saucisses dans son pantalon et la croqua à pleines dents.
« Et maintenant ? » S'intéressa Zoro, les yeux brillants d'excitation. « On les coupe ? »
Le commandant ouvrit des yeux ronds.
« On n'y touche pas ! » Le commandant pointa vainement la direction du doigt. « Deux hublots plus hauts, vous avez celui de notre sœur Haruta. »
Un hublot parfaitement similaire aux autres. Au moins, les pirates de Barbe Blanche ne faisaient pas trop de favoritisme hiérarchique.
« Voilà le défi : il faudra envoyer cette petite sculpture, » le commandant sortit une figurine en os de la taille d'une pièce d'échec, « dans l'ouverture du hublot. Ce hublot s'ouvre en moyenne une fois par jour. Du coup, toutes mes excuses, mais il va falloir monter la garde, probablement quelques heures, avant de pouvoir tenter votre chance. Aussi, il faudra que le tir émane d'ici, interdiction de changer de position pour se rapprocher. Et, avant que je n'oublie, cette petite sculpture est assez précieuse pour moi, alors, si cela est possible, en cas d'échec, j'apprécierais de la récupérer... » Le commandant arborait un mélange de sourire et de grimace, visiblement résolu aux grandes chances de pertes de sa pièce d'échec.
Usopp évalua avec un coup d'oeil la difficulté. Il avait dû réaliser bien pire. Impossible qu'aucun des membres de l'équipage de Barbe Blanche n'ait pu réussir. Il avait dû manquer quelque chose.
« Et personne n'y est encore parvenu ? » S'assura Usopp avec étonnement. Ils avaient rencontré plusieurs tireurs sur Grand Line, et un bon nombre auraient réussi.
Kiru, si Usopp se souvenait bien de son nom, hésita.
« Disons… notre soeur aime bien sa tranquillité ces jours-ci. Alors dès qu'elle s'aperçoit que l'un d'entre nous cherche à la distraire, elle… a une fâcheuse tendance à… soit esquiver, soit répliquer… »
Usopp avait soudainement chaud. Il sentait sa sueur couler sous son tee-shirt. Si la fameuse soeur répliquait, à tel point que les commandants avaient abandonnés de la contacter, qu'allait-il advenir d'Usopp ? Un inconnu qui lançait un caillou dans sa chambre. Il signait sans nul doute son arrêt de mort.
Kiru en vint à la même conclusion ou la déchiffra sur son visage, puisqu'il ajouta.
« Mais je doute qu'elle s'en prenne mortellement à vous ! »
Mortellement. Kiru n'avait aucun espoir qu'Usopp puisse y réchapper ! Et il doutait ? Usopp voulait des certitudes !
« Je veux dire, » reprit le commandant, « votre présence sur la Moby Dick prouve que vous êtes des invités. Haruta n'oserait pas mutiler un de nos convives. » La voix de Kiru se fit soudainement toute petite, ses paroles s'envolant avec la brise avant de ne pouvoir être entendues. « Je crois. »
Usopp refusait de participer. Il avait traversé beaucoup trop de danger pour mourir aussi bêtement. Qu'importe les moqueries, elles seraient encore pires s'il décédait en essayant vainement d'envoyer un pion dans la chambre d'une fille. Sanji jetterait sûrement son corps à la mer en entendant l'affront.
« Il y a du mouvement à la fenêtre. » Remarqua Zoro avec son sourire de rapace.
Usopp doutait que le sabreur soit capable de voir une telle chose avec son oeil unique, mais Luffy y accorda foi puisqu'il mit sa main en visière sur son front, accroupi comme il était sur la balustrade, et secoua l'épaule d'Usopp.
« Allez, à toi ! »
Et, fort malheureusement, Usopp vit effectivement une main s'approcher du hublot.
Ne devait-il pas avoir plusieurs heures de répit ? Pourquoi la fin de ses jours se pressait-elle ainsi ?
La pièce d'échec apparut dans la main droite d'Usopp, courtoisie de son capitaine qui attendait l'action avec impatience. Le commandant de Barbe Blanche avait posé ses deux mains sur la rambarde, sa lèvre inférieure coincée entre ses dents. En bas, les autres pirates, qui n'avaient pas été autorisés à monter par peur de divertir le tireur et par manque de place dans le nid-de-pie, chahutaient. Ils ne pouvaient pas voir le hublot de leur soeur depuis leur position, mais certains pointaient du doigt Kiru. Ils devaient deviner la situation par le biais de ses gestes. Ou absence de geste dans le cas actuel. Kiru avait les yeux fixés sur la fenêtre, ne s'autorisant pas le moindre clignement. Usopp ne savait pas ce qui avait pu mener à ce comportement. Mais Kiru semblait mettre tous ses espoirs dans l'envoi de cette pièce, quoi qu'elle puisse représenter.
À cet instant, dans les pupilles du commandant, Usopp se revoyait envoyer des pierres contre la fenêtre toujours fermée de Kaya. Il se revoyait tenter de la sortir de son isolement.
Peut-être était-ce pareil pour Kiru. Sa soeur avait besoin de lui, et il ne parvenait pas à franchir le mur qu'elle avait érigé. Dans la main d'Usopp se trouvait certainement la solution. Quel qu'en soit le prix, Usopp devait essayer.
Ses mains bougèrent d'elles-mêmes. Kuro Kabuto se hissa hors des barrières de leur plateforme, pointant la cible. Luffy se décala sur le côté pour laisser plus de place à son tireur. Le pion glissa dans la poche en tissus des projectiles. L'angle de tir ne permettrait pas d'envoyer directement le pion à l'intérieur de la chambre. Il lui faudrait rebondir.
Usopp extirpa de sa sacoche une poignée de graines et un caillou. La pierre servira pour le ricochet. Les graines permettront de distraire la pirate. Usopp devait y arriver. Le commandant à côté de lui avait mis tous ses espoirs en lui. Usopp n'avait pas pris le temps d'étudier la figurine qui lui avait été transmise, mais, au toucher, et en la survolant du regard, il avait deviné les longues heures passées à sa création. Usopp se souvenait des jouets qu'il avait créés pour divertir Kaya. Il y avait passé des journées, des nuits, des semaines, des mois entiers. Des années.
Mais cela ne servait à rien si la figurine n'arrivait pas à bon port. Si Usopp manquait son coup, le dur labeur du commandant finirait à l'eau. Usopp revoyait Kuro lui barrant le chemin. La dernière fois, Luffy avait dû s'en occuper. Mais aujourd'hui, c'était au tour d'Usopp de régler le problème.
Le hublot s'ouvrit.
La corde de Kuro Kabuto grinça. Une goutte de sueur perla sous les lunettes de visées qu'Usopp ne se souvenait pas avoir baissées. Le temps était limité. Et il ne savait pas à quel point.
Une nuée de découpages blancs se déversa des mains tendues à l'extérieur. Dessous, le dortoir Portos avait disparu, ne laissant aucune trace de sa présence précédente.
Usopp sut que c'était le moment. Il relâcha le sac à projectiles et les laissa accomplir leur mission.
Les graines et la pièce en os volèrent du plus haut nid-de-pie de la brigantine vers le premier niveau de la coque. Les graines, de mille couleurs, s'ouvrirent dans un arc-en-ciel parfumé des plus somptueux. Les pétales effacèrent la vision des feuilles de papier qui glissaient lentement vers leur fin.
Au milieu de cet océan comportant toutes les teintes, la pièce d'échec, seule et silencieuse, percuta le caillou mêlé à la foule. La collision modifia sa trajectoire, et la pièce fila dans l'espace entre la manche de la commandante, sidérée par le spectacle qui s'offrait spontanément à elle, et la fenêtre du hublot.
Un peu plus tôt…
Tchac.
Tchac.
La paire de ciseaux tranchait le papier. Il n'y avait aucun trait à suivre, les lames acérées connaissaient le chemin par coeur. Elles avaient fait ces trajets à maintes reprises.
Tchac.
Tchac.
Un arrondi.
Tchac.
Tchac.
Un retour en arrière.
Tchac.
Tchac.
Une pointe.
Tchac.
Tchac.
Ce découpage était terminé. Elles pouvaient passer au suivant.
Tchac.
Tchac.
Dans un coin, une horloge comptait les heures. Combien s'en étaient écoulées depuis que l'activité avait commencé ?
Tic.
Tac.
Le temps avançait, et le papier tombait.
Tic.
Tchac.
Tac.
Tchac.
Chaque feuille était découpée soigneusement. Hors de question de tricher. Une feuille à la fois.
Tic.
Tchac.
Tac.
Tchac.
Un scarabée. Un de plus. Combien cela en faisait-il ? Personne n'avait tenu le compte.
Suffisamment. Ce fut décidé. Les jambes d'Haruta se déplièrent. Il n'y avait plus de feuilles, elle devait bouger. Sur le sol, ses prières silencieuses se perdaient dans les confettis de papier.
D'une main habituée, Haruta rassembla les insectes. Quand elle était petite, elle avait trouvé l'idée de tailler des scarabées pour les malades et les blessés totalement crétine. Comment de simples découpages pourraient-ils sauver la vie de qui que ce soit ?
Les scarabées étaient des créatures têtues, traînant inlassablement leurs boules de boue jusqu'à leur antre. Quels que soient les obstacles, ils n'abandonnaient pas. Les découpages devaient apporter du courage et de la force aux êtres chers en détresse.
Aujourd'hui, Haruta était dans l'incapacité d'aider sa famille. Thatch était à l'infirmerie où ses soeurs avaient déjà fait tout ce qui était dans leur pouvoir.
Il n'avait toujours pas ouvert les yeux.
Ace avait mis les voiles, Davy Jones savait où. Plus personne ne surveillait ses arrières. Ace, leur bien aimé frère, malheureusement trop impétueux. Il avait ri un jour en disant que ce trait lui vaudrait peut-être la mort.
Haruta le redoutait.
Alors Haruta faisait des scarabées. Peut-être que ses ancêtres avaient raison. Peut-être que ces scarabées pourraient apporter de l'aide à ses frères. Peut-être que ces scarabées pourront réussir là où elle avait échoué. Elle n'avait pas d'autres idées.
De la lumière perçait par la fenêtre. Le brouhaha de sa division avait atteint un niveau raisonnable. Le début de la journée. Où était donc passée la nuit ?
Ses bras pleins de scarabées, Haruta s'approcha de la fenêtre.
Le ciel et la mer étaient toujours aussi bleus. Comme toujours. Grand Line n'avait que faire des derniers souffles qui étaient expirés sur son territoire. Haruta avait déjà enterré tant de frères et soeurs.
Mais jamais encore elle n'avait dû enterrer sa foi dans sa famille. Jamais auparavant le poignard n'avait été tenu par un de ses frères. Jamais auparavant les fondations de sa maison ne s'étaient écroulées ainsi.
Haruta posa la main sur la poignée de sa fenêtre.
Aujourd'hui, pas d'Atmos pour beugler qu'elle lui devait une invitation au thé.
Pas de Blenheim pour lui chanter un poème avec sa voix éraillée.
Pas de Rakuyou sur un bateau aérant son fléau surexcité.
Pas de Curiel profitant de l'air glacé pour calmer sa toux.
Pas d'Izou à la recherche de son épingle à cheveux favorite.
Pas de Joz fuyant ses débiteurs.
Pas de Marco avec un chocolat chaud trop sucré.
Pas de Fossa avec son chapeau à recoudre.
Pas de Vista avec un pot de peinture des plus inquiétants.
Pas de Blamenco avec une sucette acide.
Pas de Jiru avec un sachet parfumé.
Pas de Kingdew voulant montrer son nouveau costume.
Pas de Père demandant de sa douce voix si sa fille voulait bien goûter le gruau qu'il avait préparé.
Non, aujourd'hui, Haruta était seule. Pas de raison de tirer le rideau de sa fenêtre.
À la place, elle l'ouvrit. Ses bras lâchèrent l'amas de scarabées en papier qui y logeait, et les déversa dehors. Peut-être qu'en recevant ses offrandes, Davy Jones accepterait de veiller sur sa famille ?
Les yeux d'Haruta suivirent les douces chutes de ses créations. Comme toutes les fois précédentes, les scarabées allaient se poser sur l'eau. Puis, incapables d'y résister, les découpages allaient s'imbiber de liquide, jusqu'à créer une pâte visqueuse incapable de flotter. Les scarabées défigurés allaient couler jusqu'à disparaître.
Mais ce spectacle habituel fut masqué par une pluie de couleurs. Des pétales, des fleurs, se déversèrent devant la fenêtre. Trop surprise, Haruta, qui avait pourtant vérifié que le périmètre était vide, ne put que s'éloigner d'un projectile qui passa la bordure de sa fenêtre.
En vitesse, Haruta claqua son hublot et courut à l'intérieur de sa chambre. Dehors, elle entendait sa division crier, lui demandant si elle allait bien.
« Je vais bien, alors taisez-vous ! »
Le projectile avait ricoché sur son bureau et s'était écrasé sur son parquet. Haruta le ramassa, prête à lui faire rejoindre ses scarabées en papier.
Mais la curiosité prit le pas sur sa colère. Avant de s'en débarrasser, elle ouvrit sa main pour regarder la pierre qui avait ébranlé sa tranquillité.
Haute de quatre centimètres, la dent dans sa main avait été sculptée patiemment. La silhouette d'un homme se dégageait. Le corps, assez triangulaire, avait deux pointes dépassant de sa base. En y regardant de plus près, on pouvait voir que l'espace entre les deux jambes avait été limé précautionneusement. Les bouts avaient été laissés, bien plats, représentant très certainement des pieds. Sur les côtés, attachés au tronc, des cylindres étaient présents. Leur forme n'était pas très régulière, mais laissait l'impression de manches agités par le vent. Et, au sommet de la dent, un trapèze bossu représentait sans nul doute la tête et son chapeau. La figurine était trop petite pour admirer les détails pourtant gravés avec attention. Haruta passa son pouce dessus pour mieux les sentir. Deux pics sur les côtés évoquaient des oreilles. Au centre, une protubérance laissait penser à un nez. Au-dessus se trouvaient, ou Haruta les imaginait peut-être tant la surface était minuscule, des creux en lieu et place des yeux.
Malgré la minutie déversée dans sa conception, la figurine restait une représentation inidentifiable de son créateur.
Pourtant, Haruta le reconnut. Ce n'était pas qu'une petite sculpture créée par un amateur. Ce n'était pas une pièce interchangeable avec tant d'autres.
C'était la promesse de son frère. La promesse qu'il serait toujours à ses côtés. Comme les scarabées qu'Haruta servait à l'océan, cette figurine avait une histoire. Une histoire bien stupide, il fallait l'admettre, mais une histoire qui n'avait pourtant pas été oubliée...
Haruta lançait des cailloux sur la mer. Deux ricochets. Elle en avait pourtant fait trois au tour précédent. La pierre sans nul doute. La précédente était bien plus plate.
« Je m'ennuie ! »
Haruta jeta une nouvelle pierre qui fut immédiatement engloutie par les eaux. Elle n'avait même plus le courage d'essayer.
« Pourquoi personne n'a pris de jeu de cartes ?
— La véritable question est : pourquoi tu n'as pas pris de jeu de cartes ? » La corrigea Izou. « Tu sais que tu ne tiens pas en place et que tu t'ennuies facilement pendant les longs voyages. »
Haruta tourna la tête face à Izou, Fossa, Speed Jiru et Atmos, allongés dans leur canot, qui piquaient du nez et profitaient du soleil. Haruta plissa son nez et montra ses dents dans une tentative de grimace.
« Ma flotte s'en occupe à chaque fois ! Pourquoi m'embêterais-je à y penser ? »
Exceptionnellement, seuls les commandants avaient été envoyés sur cette mission. Il fallait de la discrétion. La dangerosité de leur expédition avait forcé leur père à favoriser leurs capacités sur leurs habitudes. De par leurs titres de chef de flotte, les commandants partaient rarement en voyage ensemble. Parfois deux ou trois flottes pouvaient être associées, mais rarement davantage. Ou ils y allaient avec leur père. Le découpage en flottes n'aurait aucun intérêt s'il n'était jamais respecté.
Mais cette fois-ci, leur père avait préféré les assembler et ménager leurs troupes. Fossa avait été nommé chef d'équipe, quoi que cela puisse signifier. Ils avaient pour ordre, comme à leur habitude, de tous revenir vivants. Père préférait les échecs aux dépouilles.
Mais ses enfants étaient bien trop têtus pour laisser son nom être ternis par des défaites.
« Si tu n'avais pas oublié le gigantesque sac qu'ils t'avaient préparé, peut-être que tu aurais eu ton jeu de cartes. » Critiqua Fossa en se grattant le ventre, ses lunettes de soleil enfoncées sur son nez.
« On peut peut-être trouver une autre activité ? » Proposa Speed Jiru en se redressant. « Atmos, n'avais-tu pas apporté une canne à pêche ? »
Atmos, ses deux mains en oreiller sous sa tête, dormait à poings fermés.
« Servez-vous. » Décida Izou en pointant le bâton qui dépassait du bagage de son frère. « Et qu'Haruta arrête avec ses cailloux. Elle trouble ma quiétude. En plus, elle sera bientôt en manque. »
Suivant les conseils de leur frère désireux de profiter des caresses du soleil en paix, Jiru et Haruta récupérèrent la canne à pêche du treizième commandant. Dans une des poches de l'opulente besace, Haruta trouva une boîte remplie de vers. Avec la force de l'habitude, Jiru et Haruta préparèrent la canne à pêche et la lancèrent à l'eau.
Haruta pouvait maintenant s'ennuyer à attendre qu'un poisson accepte de mordre.
La journée s'écoula, Haruta perdant petit à petit l'espoir de ne serait-ce que ramener un apéritif pour leur dîner. Le soleil traversait la ligne d'horizon, laissant un ciel orangé tirant sur le mauve sur son passage. Derrière elle, ses frères dormaient ou lisaient.
Haruta allait ranger la canne à pêche, abandonnant tout butin, quand une ombre apparut sous leur barque. L'ombre s'étendit, recouvrant l'intégralité des fonds marins.
Tout était arrivé trop vite.
Le ciel, pourtant calme, se noircit. Les premières gouttes de pluie s'écrasèrent sur le visage d'Haruta et sur le livre ouvert de Jiru. Les paupières d'Izou s'ouvrirent.
« Que se passe-t-il ? »
Le temps était passé à la tempête. Leur petite embarcation tangua et s'éleva dans les airs.
Fossa, extirpé de son sommeil, jura.
« Les météorologues n'avaient pas prévu du calme jusqu'à notre arrivée ? »
Accrochée à la canne à pêche de son frère, Haruta répondit.
« Depuis quand quiconque peut prévoir la météo de Grand Line ? Et ne parlons même pas du Nouveau Monde !
— Ce n'est que l'histoire de quelques heures ! » Se plaignit Izou, sortant un voile imperméable de son coffre pour couvrir les tonneaux de nourriture. « On va arriver en s'écrasant dans la ville, ce sera discret ! »
Jiru avait rangé son livre dans l'intérieur de sa veste et secouait Atmos.
« Réveille-toi ! Je ne vais pas pouvoir t'empêcher de tomber à l'eau si tu ne fais aucun effort ! »
Mais Atmos continuait à ronfler. Izou serrait les noeuds en charge de protéger leurs tonneaux avec ses dents, pendant que Fossa avait attrapé une rame et en lançait une autre à Haruta.
« Si l'on ne se bouge pas, on sera engloutis ! »
Motivée par son chef temporaire, Haruta enfonça sa rame dans l'eau au même moment où Izou poussait un cri étranglé.
« Haruta ? » Demanda ce dernier avec une petite voix.
La susnommée et tous les habitants éveillés de leur embarcation se tournèrent vers lui.
« Tu te souviens des poissons que tu cherchais ? »
Haruta hocha la tête, perdue.
« On les a trouvés. » Finit le pirate en chuchotant.
Les commandants détournèrent leurs têtes de leur frère, vers l'endroit où portait son regard.
Six gigantesques mâchoires ouvertes les fixaient.
« Finalement, » continua Izou, pris dans sa contemplation, « je pense que c'est plutôt nous qui sommes inscrits au menu. »
Un éclair perça les ténèbres du firmament. Leurs agresseurs n'étaient pas plus beaux recouverts de lumières.
« Être emportés par les flots ou broyés par les cousins de Namur, tel est la question. » S'amusa Haruta. « Vous avez réussi à réveiller Atmos ? »
Un grondement guttural répondit à sa question.
Pas le temps de se poser davantage.
« Jiru, Izou, on vous laisse la poiscaille ! » Décida Fossa en avalant une rasade d'eau mer qui s'était jetée sur lui. Sa pagaie serrée dans ses mains, il s'activa à sortir leur esquif de la vague déferlante qui les avait emportés avant qu'elle ne s'écrase sur ses congénères.
Izou dégaina son katana juste à temps pour arrêter les dents acérées qui avaient tenté de se loger dans sa chaire.
« Je les admire, » remarqua le sabreur, « même dans cette tempête, ils n'oublient pas leur dîner !
— Et malgré la situation, tu n'oublies pas de faire de l'humour ! » S'amusa Haruta en pagayant chaotiquement sur le côté. S'ils parvenaient à sortir de leur pétrin actuel, ce ne sera pas grâce à son aide.
Izou trancha le requin qui s'était jeté sur lui, et dévia sa lame vers une autre des menaces géantes. À côté, Jiru explosait la tête d'une des bêtes avec sa lance.
« Quand il n'y en a plus, il y en a encore. » Commenta Izou en perçant l'oeil d'un des monstres alors que deux nouveaux assaillants émergeaient des eaux.
La bataille semblait sans fin. Les requins se multipliaient plus que les enfants de Big Mom. Quand Izou en tranchait un, trois autres apparaissaient. Et autour d'eux, les éléments ne se calmaient pas, bien au contraire. Le vent s'était levé, glacé, et taillait les obstacles sur son chemin. Cela rendait autant service à Jiru et Izou que cela leur compliquait la tâche.
Soudain, une bourrasque déséquilibra Izou, et un des requins profita de l'ouverture ainsi créée pour se jeter sur Haruta.
Izou, prit de court, n'eut pas le temps d'échafauder de plan. Il s'élança sur le trajet de la mâchoire et la laissa le transpercer pour épargner Haruta, derrière lui, les cheveux trempés de sueurs, qui tâchait d'endiguer la trajectoire de leur navire partant à la dérive avec le couvercle d'un tonneau, sa rame emportée par les flots un peu plus tôt.
En commandant aguerri qu'il était, Izou ne se laissa pas abattre par les dents enfoncées dans sa chair. Sa lame aiguisée tailla les écailles bleutées de la monstruosité et le renvoya dans le gouffre d'où il était venu.
Pour autant, Izou n'était pas un zombie. Il ressentait la douleur, la détresse et la peur. La fatigue envahissait ses os, il n'y avait plus de chaleur, et son corps hurlait. Il hurlait pour son épaule, meurtrie, qui ne pouvait pas arracher les épines qui le transperçait sous peine de dilapider le liquide vital qui ruisselait dans ses veines. Sa vue se troublait, mais il fallait continuer à se battre. Continuer à se battre pour sa vie et pour les vies de ses frères et soeur.
Malgré la douleur, son katana voltigea toute la nuit, jusqu'à ce que le dernier ennemi tombe.
La nuit fut longue et agitée, mais le Nouveau Monde ne parvint pas à se débarrasser des commandants. Atmos se réveilla quelque part entre l'arrivée des libellules allergènes et la disparition des orages, Haruta ne se souvenait plus très bien.
Toujours est-il qu'au petit matin, ou ce qui s'y apparentait étroitement, les cinq commandants s'étaient allongés dans leur barque, exténués par les évènements de la nuit. À des degrés pouvant néanmoins varier. Surtout pour un, en particulier, qui l'était un peu moins.
De la nuit torride qu'ils avaient vécue, Izou avait conservé une poignée de dents.
« Ils ont découvert qui était le plus fort ! » Souriait-il en levant au ciel ses trophées. Son épaule était imbibée de sang. Les éléments mélangés à leurs prédateurs personnels les avaient mis en difficulté, mais n'en avaient pas eu raison. Ils n'avaient pas été nommés commandants par accident.
« Et que comptes-tu faire de ces belles dents ? » Commenta Fossa, trop fatigué pour partir en quête d'un cigare. Il n'avait pas encore découvert par quelle magie leur barque avait retrouvé une mer paisible où dériver. Et il n'allait pas chercher tout de suite leur prochain cap.
« Hum… Peut-être un collier ? » Réfléchit Izou en regardant les rayons du soleil se refléter dans l'émail de son butin. Son épaule avait été bandée maladroitement avec le bout de la tunique de Speed Jiru. Le coffre médical s'était détaché des provisions pendant la tempête et avait mis les voiles. Ses blessures avaient néanmoins été désinfectées par les réserves d'alcool, la denrée la plus abondante de leurs bagages.
« Je te dois une vie. » Expira Haruta, étalée comme une étoile de mer sur le pont, ses pieds sur le torse d'Atmos. Elle tourna la tête et vit une dent traînant près de ses cheveux. Une partie du trésor d'Izou ayant glissé peut-être, ou une autre dent ayant été séparée de son propriétaire pendant la bataille, elle l'ignorait. Mais elle s'en empara. Épuisée comme elle était, elle se saisit de son sabre et gratta la dent.
Atmos lui envoya un regard incrédule et soupira, gonflant son ventre et secouant les jambes de sa soeur au passage.
« Même maintenant, tu ne tiens pas en place. »
Appliquée, Haruta coinça sa langue entre ses dents. Ce qui ne l'empêcha pas de parler.
« Je possède effectivement cette chose qui s'appelle l'énergie dont d'autres manquent cruellement. Ils pourraient passer leur vie dans les bras de Morphée. »
Atmos grommela quelque chose d'incompréhensible, mais Haruta n'en avait cure. Après des heures à ramer vainement, elle avait besoin de faire quelque chose de consistant. Se prouver qu'elle avait un impact sur le monde.
Alors elle gratta, et gratta.
Peut-être qu'Haruta l'imaginait, mais sa sculpture commençait à prendre forme. Bien sûr, il fallait un peu d'imagination, mais Haruta n'en avait pas fait son métier, et elle était plutôt fière de son résultat.
Suffisamment fière pour le lancer à Izou.
« Attrape ! »
Izou n'eut même pas le temps de comprendre que ce commandement lui était adressé qu'une dent s'écrasa sur sa figure.
« Haruta ! » Gémit le seizième commandant. « Comment oses-tu agresser un blessé ? » La dent glissa sur le visage maquillé avant d'être récupérée par sa victime.
Izou était légèrement plus critique quant au travail de sa soeur.
« Et qu'est-ce ? »
La sculpture n'avait aucun sens. Ce n'était pas une fleur, il en était sûr. Probablement pas une épingle à cheveux. Quoique…
« C'est moi ! » S'offusqua Haruta, les joues rouges. Elle était désolée que son offrande ait été vue comme une attaque, et que son frère ne parvenait même pas à décrypter sa représentation. La honte colorait son visage. « Pour te remercier de m'avoir sauvé la vie. »
Izou avait dû être désarçonné par la réponse. Il lui fallut un instant avant de répondre.
« C'était mon travail. »
Il n'avait fait que son devoir. Il avait été chargé de s'occuper des requins. Et si cela n'avait pas été le cas, Haruta n'aurait jamais pu être surprise par cet animal. Elle n'était pas faible. Elle vivait déjà depuis plusieurs années sur cette mer.
Mais quand la mission des requins avait été donnée à ses frères pour qu'elle puisse se concentrer sur la sienne, Haruta avait obéi. Elle avait laissé la confiance aveugle qu'elle avait en eux prendre le pas sur son instinct de survie.
C'était pour honorer cette confiance et s'en montrer digne qu'Izou l'avait protégée avec son propre corps.
Et parce qu'il n'aurait jamais accepté que du mal soit fait à sa soeur en sa présence. Mais ce n'était pas le coeur du sujet.
« Je te dois une vie. » Persista pourtant Haruta. Qu'importe les missions de chacun, Izou n'avait pas hésité à risquer sa vie pour protéger la sienne. Une telle dette ne s'effaçait pas pour un simple devoir. Du moins, pas quand l'objet de la protection était Haruta. Bien évidemment, si les rôles avaient été inversés, il en aurait été autrement. Haruta n'aurait jamais, ne serait-ce que considéré, demander quoique ce soit à Izou. Certaines choses n'étaient qu'à sens unique.
Izou devait sans nul doute avoir deviné le cheminement de sa pensée. Sur ce point, Haruta ne sortait pas de la norme familiale.
« C'est la preuve que je te dois une faveur. » Continua Haruta. Elle aurait bien fait un vrai contrat, mais elle n'avait rien d'autre sous la main. Si elle osait piquer une page du carnet de voyage d'Atmos pour l'occasion, seul tas de papiers vierges présent sur leur chaloupe, elle savait que son frère ne lui pardonnerait pas. Son carnet était très important pour lui. Il s'en servait pour griffonner des inepties sans nom et faire des gribouillis incompréhensibles qu'il aimait présenter à leur père pour partager avec lui leurs voyages.
On ne touchait pas aux carnets d'Atmos.
Izou regardait la dent qu'il avait reçue. Sa soeur ne cessait jamais de le surprendre. Il referma sa main sur son cadeau, décidé.
« Très bien. Voilà qui me fera un joli pendentif que je ne te rendrais jamais. » Si cela pouvait l'apaiser, il l'acceptait comme une dette qu'il ne réclamerait pour rien au monde.
Atmos renâcla à la simple idée d'un collier fait avec la dent cassée.
« Ce serait comme toujours avoir Haruta à tes côtés. Quelle horreur !
— Une vraie punition ! » Ajouta Fossa.
Les deux pirates explosèrent de deux rires gras, amusés par la proposition.
« Quelle est ta prochaine idée, Izou ? » Continua Atmos, incapable d'arrêter son fou rire. « Te faire un bijou à l'effigie de Vista pour montrer ses beaux muscles à tout le monde ? »
Les joues d'Izou s'empourprèrent. Imaginer un diamant taillé aux formes de son frère l'amusait au plus haut point. Vista serait capable de croire qu'un culte en son honneur avait commencé. Et son égo déjà bien dimensionné aurait pris une taille supplémentaire. Un Vista encore pire que celui qu'ils avaient déjà. Izou éclata de rire.
« Il serait capable de parader sur le pont principal en attendant sa pluie de fleurs ! Que Davy Jones nous en protège, il pourrait même se prendre pour le vice-capitaine et distribuer des ordres à tout le monde ! »
Atmos attrapa les pieds de sa soeur qui étaient ballottés dans tous les sens à cause de son rire, et les plaqua contre son ventre pour les empêcher de tomber contre les planches en bois.
« Le cauchemar ! » Atmos reprit son souffle, épuisé. « Promettez-moi de ne jamais le faire. »
Il laissa glisser ses pupilles vers sa voisine, mais le sourire perfide qui se traçait sur son visage n'annonçait rien de bon.
« Haruta ! » Cria d'épouvante Atmos. « S'il te plaît ! »
Mais la lueur malicieuse dans le regard de sa soeur refusait de s'éteindre.
« Quand j'en parlerai à Thatch…
— Nous sommes foutus. » Soupira Izou. Le ciel bleu au-dessus d'eux témoignait d'une tranquillité dont ils feraient mieux de profiter. Leur retour à la maison allait encore être bien agité.
Serrant les dents dans sa main, Izou profita de ce moment privilégié avec une compagnie inhabituelle, mais appréciée, pour distribuer quelques corvées.
« Atmos, tu pourras me faire un collier avec les dents de requin s'il te plaît ? Je voudrais Haruta en plein centre.
— Tu veux vraiment te promener avec cette chose visible ? » Railla Atmos. « Où est passé ton sens du goût ? Quand Vista le verra… »
Izou pouffa.
« Bien sûr ! » Une douce lueur se propagea dans son regard. « J'aurais toujours ma soeur à mes côtés. » Son sourire s'étendit. « Et pour une fois, en silence ! »
Sa dernière déclaration déclencha l'hilarité de tous les voyageurs.
Je serais toujours à tes côtés.
La figurine dans les mains d'Haruta parlait. Elle était la promesse de ne jamais être seule. Elle était un rappel que certains avaient déjà risqué leurs vies pour elle. Elle était la preuve que les souvenirs qu'elle avait eus aux côtés de sa famille étaient aussi précieux pour eux. Haruta n'arrivait pas à croire que Jiru se souvenait encore de cette broutille. Haruta elle-même l'avait presque oublié. Deux jours après la décision d'Izou, leur mission et le chaos qui avait suivi avaient eu raison des dents. Le kimono d'Izou avait été déchiré, et les dents avaient disparu avec la poche qui les portait. Usé par leur périple, aucun des pirates n'avait reparlé de l'histoire. L'épaule longtemps bandée d'Izou, maintenant recouverte d'une cicatrice supplémentaire, attestait de la dette d'Haruta.
La vue d'Haruta se brouilla. Une larme coula le long de sa joue et s'écrasa à terre. Elle fut bientôt suivie d'une autre. Et d'une autre.
Haruta pleurait. Sa famille ne s'était pas effondrée.
Quand l'impensable était arrivé, quand Thatch avait été transpercé par un de leur frère, quand son sang avait recouvert la Moby Dick, le monde d'Haruta avait chaviré. Sa famille n'était plus. Sa maison, son foyer, n'était plus un refuge. Ce n'était plus une terre d'asile. Tous ceux à qui elle confiait son dos sans hésitation pouvaient en profiter pour y planter un poignard. Qui savait ce qui se cachait derrière leurs masques ? Qui serait le prochain ? Elle ne voulait pas être abandonnée. Pas encore.
Je serais toujours à tes côtés.
Entre ses mains, la statuette refusait de se taire. Bien que Teach ait commis l'inconcevable, bien qu'il ait voulu tuer un de ses frères par avidité, il n'était pas représentatif de leur famille. Comme Izou cette nuit-là, nombre de ses frères et soeurs avaient risqué leurs vies pour Haruta. Beaucoup s'étaient battus à ses côtés, et certains en avaient même perdu leurs vies. Fossa avait une fois explosé un mur avec son crâne pour la libérer d'une prison. Curiel avait arpenté sans relâche une forêt pour la retrouver, au bout de trois jours, dans le piège dans lequel elle était tombée. Blamenco avait diverti un Amiral pour qu'elle puisse finir un de ses desserts tranquille.
Et Thatch… Oh, Thatch. Il en avait fait des bêtises avec elle. Si sa dernière expiration avait été soufflée, elle n'aurait pas su s'en remettre. Perdre les personnes qu'elle aimait lui déchiquetait le coeur.
Et Ace qui était parti. Reviendrait-il ? Haruta craignait pour sa vie. Il était encore si jeune et, malheureusement, si fragile.
Haruta n'avait plus le courage d'affronter le monde si c'était pour se faire arracher ce qu'elle avait de plus précieux à chaque seconde. À quoi bon ?
Je serais toujours à tes côtés.
Ils avaient toujours été là. Son Père, ses frères et soeurs, sa division. Haruta ne s'était pas sentie aussi seule depuis très longtemps. Elle ne voulait plus rien éprouver. Elle n'en avait plus le courage. Elle ne voulait plus les entendre. Elle ne voulait plus avoir ces atroces nouvelles. Même à la maison, sans la moindre trace de gouvernement, ils étaient en danger.
Haruta savait que se renfermer sur elle-même et se cloîtrer dans sa chambre n'était pas la solution. Mais pour la première fois depuis qu'elle avait tatoué l'emblème de son père sur son épaule, son bonheur semblait s'échapper. Les personnes qu'elle aimait pouvaient être soufflées comme de simples bougies. Et elle était impuissante. Elle dormait à poings fermés quand Thatch, au bout du couloir, s'était fait transpercer. Elle pleurait toutes les larmes de son corps quand Ace, déchaîné, avait pris la mer sur son striker.
Haruta n'était plus capable de protéger les choses qu'elle aimait.
« Commandante, Félix m'a volé ma place !
— Ce n'est pas vrai ! J'étais là le premier !
— Commandante, j'ai fait votre plat favori ! Du sanglier au thym !
— Depuis quand est-ce son plat préféré ? Tu as juste mélangé ce que tu as trouvé !
— De la viande et des herbes, c'est forcément bon !
— Commandante, moi, je vous ai rapiécé vos chaussettes ! »
Un concert de « Commandante » retentissait dans le couloir. Comme d'habitude, sa flotte refusait de se taire.
« Commandante ! Tout va bien ?
— Imbécile, ce n'est pas une question à poser !
— Commandante, je vous ai fait un dessin !
— Commandante, je n'arrive pas à aiguiser mes couteaux ! Vous pouvez venir m'aider ? »
Elle ne méritait pas son titre. Elle était incapable de veiller sur qui que ce soit.
Ses mains tremblaient. Elle serra la figurine que Jiru avait sculptée avec attention. Sa famille était adorable.
Et elle lui manquait. Cela faisait longtemps depuis la dernière fois qu'elle avait fait le tour de ses frères et soeurs en charge de la surveillance avec Jiru, leur apportant des chocolats chauds quand la neige recouvrait les planches, et de l'eau fraîche quand les brûlures du soleil refusaient de s'atténuer. Plusieurs lunes avaient couvert le ciel depuis la dernière fois que Namur avait proposé qu'ils coupent les cheveux de leurs divisions. Une montagne de sable s'était écoulée depuis la dernière fois que Blamenco et elle avaient recrutés Joz pour une séance de bronzage accéléré.
« Commandante ! Phil m'a arnaqué avec des pièces en chocolat ! J'en appelle à la justice ! »
Et il n'y avait pas eu assez de temps depuis la dernière fois que sa division l'avait laissée en paix.
Mais c'était aussi ce qu'elle aimait chez eux. Ils regorgeaient toujours d'énergie et s'assuraient que chaque jour soit rempli de merveilles. Ils ne la laissaient jamais se noyer dans l'ennui.
Une fois, après des semaines de voyage sans incident, alors qu'Haruta se lassait de leurs jeux de société, sa flotte avait envoyé un oiseau à la base de la Marine la plus proche pour dénoncer la présence de pirates fraîchement arrivés du Paradis à leur emplacement. Deux jours plus tard, des vaisseaux ennemis mal préparés étaient apparus. Haruta avait pu se dégourdir les jambes et ramener quelques petits souvenirs, dont une bourse bien pleine.
Une autre fois, sa flotte avait pris la peine de lui monter tout un jeu d'enquête. Elle s'était réveillée un matin pour voir ses hommes avec la peau verte, des poches sous les yeux, et rendant leurs petits déjeuners à la mer. Leur repas avait été empoisonné avait tout de suite déduits le médecin de bord. Haruta, la seule non atteinte par l'intoxication, devait retrouver ce qui les avait empoisonnés au plus vite afin qu'il concocte un antidote.
Et, comme par hasard, ce jour-là, tous les membres de sa flotte avaient décidé d'ajouter leurs épices personnelles dans la soupe commune. Haruta avait dû démêler les histoires de chacun pour en connaître la chronologie et retrouver le premier malade. Pour diverses raisons, plus rocambolesques les unes que les autres, ils avaient tous prégoûté le dîner en avance, mais à des moments différents de leurs ajouts d'épices. Tout pour brouiller les pistes. Haruta n'avait jamais vu une marmite passer entre autant de mains.
Et elle n'avait pas encore évoqué le jour où un dortoir l'avait emmenée voguer. Ils avaient prétendu avoir fait naufrage sur une île déserte pendant que, de l'autre côté, le reste de la flotte avait jeté l'ancre. En cherchant de la viande à se mettre sous la dent, Haruta était arrivée de l'autre côté de l'île où ils lui avaient aménagé un anniversaire surprise.
Non, avec sa division, Haruta n'avait aucune chance de s'ennuyer. Ils étaient toujours à ses côtés, veillant sur elle et apportant les distractions qu'il pourrait lui manquer.
Sa famille lui manquait énormément. Les bons moments passés avec eux affluaient dans ses souvenirs. Elle entendait leurs voix comme s'ils lui parlaient maintenant.
« Commandante, loin de moi l'idée de critiquer, mais cela fait plusieurs jours que vous n'avez pas changé de chaussettes. Vous n'êtes pas incommodée par l'odeur ? »
Ce qui était peut-être lié à leurs incessantes remarques de l'autre côté de la porte.
Assise en tailleur sur les planches de sa chambre, Haruta détailla une nouvelle fois l'offrande de son quatorzième frère. La dent avait dû être épouvantable à tailler, glissant sans cesse des mains de Jiru. Son frère avait des tendances un peu maladroites, raison pour laquelle son choix d'arme s'était arrêté sur une lance. Contrairement aux couteaux, le manche était suffisamment long pour que sa main puisse glisser et qu'il conserve malgré tout son emprise dessus. Jiru ne se laissait pas gouverner par l'adversité. Il triomphait toujours.
Comme Thatch. Il leur avait causé une peur bleue quand il s'était ouvert la tête dans leur jeunesse, à cause d'un simple combat entre pirates. Haruta avait déjà cru à l'époque qu'il n'y survivrait pas.
Mais il s'était relevé.
« Une pareille égratignure ne pourrait avoir raison de moi. »
Et s'était évanoui.
Curiel et ses notions de médecine s'étaient chargés de le recoudre en priant que cela suffise. Il n'y avait pas de médecin. La blessure s'est infectée, Thatch a eu une immense fièvre, mais il parvint à survivre. Sa plus grande frayeur en se réveillant était qu'il était dorénavant défiguré et que plus aucune fille ne voudrait de lui. Blamenco l'avait rassuré en lui garantissant qu'il n'avait jamais été populaire pour commencer.
Haruta voulait voir Thatch. Qu'importe qu'il soit bandé de la tête au pied, avec un masque respiratoire et le teint blanc d'une toge de cuisinier, elle voulait le voir.
Haruta posa une main à terre, décroisa ses jambes, et se leva. Sa statuette serrée dans sa main gauche, elle se dirigea vers sa porte avec un air déterminé.
Ses troupes hurlaient, quémandant son attention, et elle faillit hésiter. Après tant de temps passé seule, elle craignait de se retrouver soudainement noyée sous leurs agitations.
Mais elle était leur commandante, et savait imposer l'ordre. D'un geste fluide et rapide, frôlant le brusque, elle ouvrit sa porte.
L'action fut si soudaine et inattendue que sa flotte s'immobilisa. Haruta aurait pu en profiter pour enfin constater le désordre de ses troupes, installées de manière aberrante, tantôt assis sur les épaules de leurs camarades, tantôt debout, les jambes écartées, pour jouer aux dés entre leurs pieds. Dans chaque recoin et devant chaque porte se trouvait sa division, gênant tout mouvement dans le couloir.
Mais elle ne le pouvait pas. Le moindre écart sur ses projets pouvait faire écrouler sa détermination. La moindre pensée et ses pieds feraient demi-tour pour se terrer à nouveau dans sa chambre, bouchant ses oreilles face à l'assourdissante appréhension de perdre ceux qui lui sont chers.
À la place, la tête haute, bougeant comme un automate, Haruta resta fixée sur sa mission : Aller au chevet de Thatch.
« Comm— »
Haruta ne fit pas exprès de relâcher du haki. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre sa concentration. Elle connaissait sa division et la chérissait du plus profond de son coeur, mais elle ne pouvait se permettre aucune distraction.
La faible dose qu'elle avait émise ne plongea aucun de ses protégés dans l'inconscience et eut le mérite de leur imposer le silence.
Le regard droit, fixé vers son objectif, Haruta enjamba ses troupes, déplaça les torses sur son passage et écarta les têtes qui gênaient sa progression. Elle franchit la porte de sortie et fut assaillie par le soleil.
Mais nul ne pourrait la détourner de sa mission.
Haruta n'offrit même pas le plaisir d'un battement de paupière à l'astre de feu. Elle poursuivit son chemin, ignorant les réactions choquées de ses frères et soeurs des autres divisions, et parvint à l'infirmerie. Derrière elle, elle sentait sa flotte la suivre aussi silencieusement que leurs compétences le permettaient.
Soit, très peu. Ils ne parvinrent même pas à retenir leurs divers gémissements. S'ils ne se lamentaient pas pour l'inconfort de leur soudain bain de soleil, ils ne pouvaient s'empêcher de mentionner leurs rhumatismes.
Haruta choisit, pour une fois, de les ignorer.
Devant l'infirmerie, telles des gardiennes de temple, des infirmières veillaient, des lances à la main.
Haruta, son teint pâle et ses cernes prononcés, les passa sans soucis. Derrière, elle entendit que sa division n'eut pas autant de chance.
« Je veux voir Thatch. » Déclara la commande à la première soeur soignante qu'elle croisa à l'intérieur du sanctuaire.
Cette dernière retint un cri en identifiant celle qui lui avait adressé la parole. Même si les infirmières, surchargées de travail par les imbécillités de la quatrième division, sortaient très peu, elles savaient pertinemment les rumeurs et inquiétudes tournant autour de leur douzième commandante. En d'autres temps, elles lui auraient sans nul doute rendu visite. Mais leur emploi du temps ne le leur permettait pas.
« Commandante. » L'infirmière se plia en deux avec respect. « Le commandant Thatch est dans la chambre Brigit, au fond sur la droite. » La jeune fille indiqua la direction avec sa main. « Voulez-vous que je vous y conduise ? »
Haruta secoua la tête. Depuis le temps, elle savait localiser chacune des chambres de leur petit hôpital.
Elle adressa un rapide merci à sa soeur et reprit son chemin. Les dortoirs Asclépios et Hygie sur son chemin débordaient de membres de la quatrième division. Ils chahutaient et se plaignaient qu'ils étaient en bien trop mauvais état pour être ainsi jeté dans les dortoirs communs de l'infirmerie. Ils méritaient tous le calme de la chambre Brigit qu'ils concédaient, dans leur grande générosité, à partager avec leur commandant. Au-dessus de leurs cris, les quatre pauvres infirmières en charge de leur surveillance ne cessaient de les rappeler à l'ordre. Que ceux qui sont en fauteuil roulant restent assis dessus, que ceux qui ont des bandages cessent de les retirer et que tout le monde arrête de prétendre avoir besoin d'aller aux toilettes pour échapper à leur vigilance.
Leur travail semblait colossal. Haruta était contente de ne pas être capable de le faire.
Elle s'arrêta devant la porte.
Enfin.
Haruta sentait son coeur battre dans sa poitrine. Derrière le trèfle à trois feuilles peint sur la porte se trouvait son frère. Frère qu'elle n'avait pas revu depuis l'incident. Sa flotte lui avait hurlé mainte fois que ses jours n'étaient plus en danger. Mais Haruta était quand même pétrifiée de peur.
Sauf qu'il était trop tard pour faire demi-tour. La main d'Haruta se posa sur la poignée. Elle la tourna, poussa, et entra.
Le soleil inondait la pièce. Dans un lit blanc comme les dents de Joz, Thatch reposait. Un masque à oxygène lui couvrait la figure. Une faible brouillard se créait par intermittence sur la paroi, attestant de sa respiration. La machine à côté de son lit indiquait une courbe stable. Haruta n'était pas infirmière, mais ce résultat lui semblait positif.
Elle s'approcha du lit et admira la tresse remplaçant la pompadour de son frère sur son front. Elle avait toujours été ébahie par les soins que leur procuraient leurs soeurs infirmières. Dans le coma, elles les aidaient toujours à maintenir une apparence décente avec diligence. Selon les préférences de chacun, elles pouvaient les raser, les coiffer ou les maquiller.
Haruta se laissa tomber sur le tabouret à côté du lit. Son corps caché sous les draps, elle ne voyait de Thatch que sa tête. Il n'était pas aussi pâle qu'elle le craignait, mais un grand hématome redorait sa joue, à l'endroit où il avait dû percuter le sol.
Haruta se permit de glisser une main sous le drap et récupéra la main droite de son frère pour la serrer dans la sienne. Dans sa main gauche, elle tenait toujours fermement la statuette offerte par Jiru.
« Thatch, je t'en prie, réveille-toi. »
Mais Thatch ne bougea pas. Sa main, habituellement si chaude, n'était que légèrement tiède.
Haruta la sortit des draps et joignit ses deux mains, serrant la statuette et la main de son quatrième frère en même temps. Elle posa son front dessus et souffla depuis la première fois qu'elle avait quitté sa chambre.
« Tu nous as fait tellement peur. »
Sa voix se perdait dans l'air marin qui envahissait la salle. Les infirmières avaient profité de la beauté du jour pour ouvrir les hublots et aérer l'infirmerie. Cela donnait d'autant plus un effet dépaysant à Haruta qui n'avait vu le monde qu'à travers son rideau depuis plusieurs jours.
« Ne recommence plus jamais. »
Alors qu'elle parlait, la porte de la salle grinça et une personne s'invita à l'intérieur.
Mais Haruta ne voulait voir personne.
L'invité indésirable s'assit sur le tabouret opposé au sien et croisa ses jambes, méprisant son opinion et ignorant sa présence.
Blamenco, un bol de soupe fumant dans ses mains, s'était installé tel un roi sur le siège disponible. Il plongea sa cuillère à soupe dans son potage avec désinvolture avant de la lever devant ses lèvres. Avec une délicatesse inhabituelle, il souffla sur le liquide brûlant. L'odeur se fraya un chemin jusqu'à Haruta, titillant l'odorat de la commandante.
Elle n'avait aucun doute que l'action était délibérée.
Humant avec délectation le liquide, Blamenco se décida enfin à l'ingérer.
Et répéta la procédure.
Haruta, dont l'alimentation était restée éparse malgré les efforts de sa division, sentait son ventre la tirailler. Alors que Blamenco s'amusait encore à lui envoyer le fumet de son repas, son vendu d'estomac la trahit. Il se fit connaître bruyamment et si Haruta en avait eu l'énergie et le coeur, elle en serait rouge de honte.
Blamenco eut la politesse de prétendre n'avoir rien entendu. Il dévora deux cuillères, avant de se décider enfin à faire ce pour quoi il était venu. Il plongea à nouveau la cuillère dans le bol, souffla sur son contenu pour descendre sa température à une valeur plus acceptable, et la tendit devant Haruta.
Sa soeur ne dédaigna même pas reconnaître son existence. Malgré la faim qui se faisait sentir, elle n'était pas d'humeur à manger avec son frère encore inconscient. Elle serrait toujours sa main, espérant la réchauffer un petit peu, et attendait qu'un mouvement, n'importe lequel, perce son visage.
Mais Haruta n'était pas la seule bornée. Blamenco l'était aussi. Et il avait déjà bu trop de soupe pour oser en ingurgiter plus. Haruta avait faim, et ils le savaient tous les deux. Il ne restait plus qu'à attendre qu'elle craque.
Des minutes interminables s'écoulèrent. Thatch ne bougea pas une paupière. Et la cuillère de Blamenco resta figée en l'air.
Tic.
Tac.
Où qu'Haruta passe, le temps s'éternisait.
Tic.
Tac.
La soupe refroidissait, mais son odeur persistait. L'estomac d'Haruta se tordait, irrité d'être vide quand il pouvait être si aisément rempli.
Les traits de Thatch, si pâle mais paisible, restaient immobiles.
« Il ne sera pas content quand il saura que tu t'affamais par sa faute. » Commenta Blamenco sur le ton de la conversion. « Je me demande ce qu'il dirait… »
Haruta savait parfaitement ce que Thatch dirait. Il commencerait sans nul doute par des remontrances, rappelant à sa soeur qu'il était important de remplir son estomac dès que possible. Sans nourriture, pas d'énergie, et sans énergie, pas de bataille. Ils étaient des pirates, s'ils ne pouvaient pas se battre, ils ne pouvaient rien faire.
Puis il lui offrirait un paragraphe sur l'inquiétude qu'elle avait causée. Il saupoudrerait le tout en dédramatisant la situation qu'il avait traversée, et en remontant ses manches pour réaliser le plus grand buffet que la Moby Dick n'ait connu. Que tous mangent à leur faim.
Armée d'espoir, Haruta craqua. Elle avait faim, et aspirait encore à cacher la misère qu'elle avait traversée à son quatrième frère lorsqu'il reprendra connaissance. Elle croqua exagérément la cuillère tendue vers elle, tant par irritation envers Blamenco que par lassitude.
Blamenco ne s'en offusqua pas. Après avoir extirpé l'ustensile de métal de la bouche de sa soeur, il le replongea dans son potage avant de le tendre à nouveau dans sa direction.
Haruta regarda le liquide présenté à elle puis fusilla son frère du regard. Elle n'avait pas quatre ans. Il n'était pas nécessaire de lui donner la becquée.
Blamenco lui sourit avec innocence. Il avait décidé que nourrir sa soeur serait son activité de la matinée, et il n'en démordrait pas.
« Si tu avales tout, je plaiderai ta cause devant Thatch. »
Haruta se résolut à terminer le bol, servi par son, bien trop dévoué, sixième frère.
Usopp avait réussi. La figurine avait traversé la fenêtre. Et aucune répercussion de la part de la pirate. Il avait réussi et il était en vie. Il n'osait y croire.
« Je vous l'avais dit ! » Se targua Luffy avec un immense sourire.
« C'était bien trop simple. » Soupira Zoro avec un petit sourire en coin alors qu'il s'appuyait avec son dos contre la balustrade.
Mais le commandant avec eux ne les écoutait pas. Il fixait toujours le hublot, maintenant refermé, alors que les derniers papiers disparaissaient dans les flots. Son esprit était ailleurs. Probablement occupé par sa soeur.
L'avait-elle vu ? Avait-elle compris ? Son cadeau avait-il été reçu positivement ou négativement ? Un flot de pensées et de doutes l'assaillait.
Loin de tous ces tracas, Usopp leva le nez au ciel juste à temps pour recevoir le journal du jour. Il l'attrapa au vol. N'ayant rien de mieux à faire, il posa ses yeux sur la première page.
Quatre cent mille rebelles contre six cent mille soldats royaux, la guerre civile d'Alabasta s'intensifie.
La guerre civile d'Alabasta.
Alabasta.
Le pays de Vivi.
Usopp resta un instant figé, incrédule. Après tout leur travail, leurs combats, leurs souffrances, la guerre avait repris ? Leur marche sans fin, leurs gorges sèches, leurs affrontements n'avaient donc servi à rien ? Usopp se souvenait de Toto, creusant inlassablement l'oasis de Yuba à la recherche d'eau. Qu'était-il devenu ?
Vivi, qu'arrive-t-il à ton pays ? Pitié, soit toujours en vie.
Effrayé, Usopp souleva tout de même la première page, le coeur battant, pour en découvrir le contenu.
Une photo de Nefertari Cobra se trouvait à l'intérieur. Bien que ses traits étaient tirés, ses cheveux étaient d'un noir de geais, comme à l'époque où les chapeaux de paille l'avaient rencontré. Il se tenait debout sans aide, et se trouvait devant son peuple. La légende précisait : « Le Roi Nefertari Cobra parlant à son peuple ».
Le rythme cardiaque d'Usopp s'accéléra. Ce journal était vieux de plusieurs années. Il n'aurait jamais dû le recevoir. C'était une relique des temps passés.
Comme les personnes autour de lui. Comme le drapeau qui flottait au-dessus de sa tête. Comme le vieux capitaine qui traversait le pont en contrebas, suivi par ses infirmières.
À côté de lui, Luffy jeta un coup d'oeil sur les images, avant de se curer le nez, pas le moins du monde surpris par son contenu. Zoro était penché en avant, cherchant ce qui pouvait autant intéresser le commandant de Barbe Blanche.
Une horrible idée traversa la tête d'Usopp.
Et si ce n'étaient pas les pirates de Barbe Blanche qui erraient dans un temps qui ne leur appartenaient pas, mais plutôt les chapeaux de paille qui le défiaient sans le savoir ?
« Voilà, Commandant Curiel. Surtout, vous ne bougez pas. »
Curiel avait les yeux fermés, comme ordonné plus tôt. Ses jeunes frères lui avaient promis une surprise, alors il les avait suivit. Le chemin avait été tortueux, et il avait rapidement perdu ses repères. Là où il se trouvait, l'air était lourd et chargé de diverses odeurs qui se mélangeaient.
Clic.
Curiel avait l'étrange sensation d'avoir été enfermé dans la cale.
To be continued !
J'aime pas trop ces trois mots parce que je sais toujours qu'il va falloir une éternité avant d'avoir la fameuse suite... Même si les chapitres de OP sont publiés environ toutes les semaines, c'est siiiiiiiiii long !
J'ai remarqué qu'on n'a pas trop vu les chapeaux de paille dans ce chapitre... Haruta a attrapé le micro et ne l'a pas lâchée, la chipie ! Mais pas d'inquiétude, les Mugiwaras sont bien au centre de cette fic (si le fait qu'ils aient remonté le temps pour y apparaître ne le montrait pas assez) et nous sommes dans le registre de l'humour (si, si !).
Pour la taille de la Moby Dick (1000m), je n'ai pas trouvé la vraie valeur alors j'ai fait une approximation avec mon ressenti sachant que le Sunny fait 50m et Noah 2500m. Mais je n'ai pas la moindre idée de ce que représente 1000m (trop grand ou un peu petit bateau pour un si grand équipage ?).
Bref, merci d'être passé ! J'espère qu'on se reverra !
A la prochaine !
