Après six jours de voyage morose, on traversa la frontière de Duren.
Jusqu'à présent, ils étaient restés sur les routes, ne s'arrêtant que pour dormir ou pour laisser les chevaux se reposer. Ils croisèrent une patrouille de Duren, qui les surveillait tout en maintenant une distance respectueuse. Roi ou pas, Harrow n'était qu'un invité sur ces terres, là par la seule courtoisie du régent de Duren.
Le lendemain, ils longèrent des falaises escarpées et traversèrent une immense forêt sombre. Les recherches de Viren lui avaient donné quelques indices quant à la localisation exacte de la bibliothèque, mais comme la forêt rendait le terrain de moins en moins praticable, ils progressaient plus lentement. Chaque heure qui passait semblait les rapprocher de l'échec.
Au sommet d'une crête, le groupe fut parcouru d'un frisson face au paysage qui se dévoilait devant eux. Au creux d'une vallée obscurcie par les ombres des montagnes, se tenait la tour en ruine, bâtie de marbre blanc, lentement mais sûrement dévorée par la nature. Le lierre étouffait le granit, et des pans entiers de maçonnerie gisaient sur le sol.
Harrow regarda Viren à la dérobée. Le Haut Mage était tendu et silencieux, son regard braqué sur les vestiges.
- C'est ça ?
La voix incrédule de Soren leur parvint depuis l'arrière du groupe. Il les rejoignit et tira sur les rênes de son cheval, se portant à la hauteur de son père :
- On dirait que ça va s'effondrer d'une seconde à l'autre !
- Ne sois pas stupide, lâcha Viren en éperonnant son cheval.
Soren le regarda s'eloigner, blessé.
- Ne le prends pas mal, dit Harrow une fois que Viren fut suffisamment loin. Ton père est un mufle, tout le monde le sait.
Et tant de choses dépendent de cette mission, ajouta-t-il en pensée, regardant la ruine.
- Allez, appela Viren, prenant la tête du groupe. Nous devons trouver un passage.
La bibliothèque avait été belle, jadis. Durant les siècles ayant suivi leur exil, les humains avaient abandonné les élégantes flèches et les délicates gravures qui leur rappelaient trop Xadia. Au lieu de cela, ils avaient élevé des structures solides, de pierre, de bois travaillé à la main, au contraire de la matière vivante qui formait leurs anciennes maisons. Mais cette tour avait été bâtie avant qu'ils ne rejettent leurs habitudes, à l'époque où on se souvenait encore bien de Xadia. Un hommage à leurs origines.
Enfin, ce qu'il en restait.
Le soleil atteignait son zénith. On suivit un mince cours d'eau jusqu'à se retrouver à l'ombre de ce tas de pierres, biscornu, battu par les vents, tombant en morceaux. De près, les ravages des siècles étaient encore plus flagrants. Cet endroit n'était plus que l'ombre de lui-même.
- Je déteste avoir à dire ça, fit Harrow, mais on dirait qu'on a fait tout ce chemin pour rien. Il n'y a même pas de toit.
- Les apparences sont souvent trompeuses.
Viren grimpa les marches disloquées et posa une main sur le bois noir de la porte. Elle était incrustée profondément dans la pierre, sans verrou ni même une poignée. Amaya le rejoignit et tapota dessus d'un poing expert :
- Vous voulez qu'on la défonce ?
- Non, pas encore. Elle est encore intacte, elle a donc été conçue comme telle.
Viren se gratta le menton :
- Il y a quelque chose qui nous échappe.
Il fronça les sourcils et farfouilla dans son escarcelle dont surgit une poignée de carapaces de scarabées. S'il remarqua le mouvement de recul qui parcourut l'équipée, il ne le montra pas. Il tint devant lui une des frêles cosses devant lui et ferma les yeux.
- Ecalp oim-siaf, etrop al ioù ervuo, fredonna-t-il.
Harrow grimaça. Les mots s'enroulaient les uns autour des autres, comme s'ils manifestaient une vie propre. Il ne s'y ferait jamais.
Mais il se passait bien quelque chose. Alors que la carapace disparaissait dans une flamme violacée, une fente apparut à la surface de la porte. L'espace s'élargit alors que la porte, dans un grincement, se fendait par le milieu pour révéler deux portes. Elles poussèrent un gémissement sur leurs gonds, s'ouvrant vers l'intérieur.
- Cette bibliothèque a été conçue par des mages, dit Viren, plutôt content de lui. Ils se sont assurés que les seuls capables d'y entrer soient ceux qui pourraient faire usage de la connaissance qu'elle renfermait.
Il fut dégrisé par l'odeur de renfermé, justement, et de papier moisi -ou peut-être qu'elle l'enivra encore plus.
- Pourvu qu'il reste quelque chose quand même… remarqua Harrow, jetant à Viren un regard de travers.
Etait-ce son imagination, un jeu de lumière, ou bien les yeux du Haut Mage s'étaient cernés ?
L'intérieur de la tour était en aussi piteux état que l'extérieur. La lumière du soleil crevait les plaies béantes du plafond, et le lierre faisait un piètre rideau. L'escalier en colimaçon menant à l'étage s'était écroulé. Le sol était jonché de livres gonflés de boue. Viren regardait ce paysage de desolation, ses traits indéchiffrables.
- Tout ce savoir perdu à jamais, dit-il doucement.
Un mouvement dans les ombres attira son attention : Amaya se tenait sur la première marche d'escaliers menant à un sous-sol, lui faisant signe.
- Je crois que j'ai trouvé quelque chose.
En bas se trouvait une autre porte, ordinaire celle-ci. Amaya manœuvra la poignée. Le bois s'était tordu et la porte était coincée. Elle tapota le battant de sa botte, puis flanqua un monumental coup de pied. La porte se brisa dans un vacarme à vous faire grincer des dents, soulevant un nuage de poussière et d'échardes.
Amaya sourit en montrant son travail :
- Regardez. Moi aussi, je suis une mage.
Les marches les menèrent à une antichambre froide et sombre, autrefois un bureau d'après les meubles et les vestiges d'un tapis sur les dalles. Elle précédait une grande nef, au bout de laquelle on croyait distinguer comme une lueur bleutée. Viren s'avança le premier, suivi par Harrow et le reste des soldats. Amaya fermait la marche, une main sur la garde de son épée et l'autre sur l'épaule de Soren en une présence rassurante. Le silence de l'endroit le rendait nerveux, mais la fermeté de la Générale le poussait en avant.
- Attention où vous mettez les pieds, lança Viren par-dessus son épaule. Le sol est …
Il s'interrompit en voyant ce qui se trouvait au bout de la nef.
- Par les Sources, murmura-t-il.
Ils émergèrent dans une salle voûtée, pierre, échos, lierre, dont le centre était occupé par une plateforme surélevée grâce d'épais piliers de pierre surmontés de cristaux bleu. La source de lumière. Mais Viren fixait la plateforme.
Des étagères incurvées en caressaient le bord. Elles étaient remplies de livres, de rouleaux, de tablettes et de parchemins apparemment remarquablement bien conservés.
- Les grimoires perdus. Je rêve, dit Viren.
La lumière bleutée des cristaux le baignait d'un éclat venu d'un autre monde :
- Nous sommes probablement les premiers à entrer ici depuis des siècles…
Harrow et Amaya échangèrent un regard.
- On dirait un gosse dans un magasin de jouets, murmura Harrow.
Les lèvres d'Amaya se tordirent dans une grimace :
- Prenons ce dont on a besoin et déguerpissons. Je n'aime pas cet endroit.
Un murmure d'assentiment parcourut le groupe. Personne ne voulait déranger le silence qui pesait dans l'atmosphère. Silence interrompu par un cliquetis qui se répercuta sur les murs de pierre.
Soren s'était figé sur place. La dalle sous son pied s'illumina, suivant le tracé d'une rune.
Une étrange vibration résonna sous les voûtes. Soren déplaça son poids nerveusement, tentant de voir sur quoi il avait marché.
- Ne bouge pas, siffla Viren, et le garçon s'immoblisa.
La vibration s'intensifia et monta dans les aigus.
Une goutte de sueur coula sur la tempe de Soren :
- Papa, je fais quoi ?
La vibration devint insupportable, se muant en un gémissement si aigu que tout le monde, sauf Amaya, se boucha les oreilles. Et puis, aussi brusquement qu'elle avait commencé, elle s'arrêta. Les yeux d'Amaya s'arrondirent elle pointait du doigt quelque chose par-dessus l'épaule de Viren. Le Haut Mage pivota juste à temps pour voir les cristaux se gorger de lumière, avant que la générale ne se jette sur lui et le plaque au sol. Elle se releva en un éclair, lui saisissant le bras ils bondirent de côté la dalle sur laquelle se trouvait Viren une seconde plus tôt s'était enfoncée, et un rayon de lumière bleu-vert jaillit du cristal pour frapper cet endroit précis. Une odeur de brûlé se répandit. Un autre rayon se fit entendre, et ils se ruèrent tous les deux derrière un pilier. Autour d'eux, le reste du groupe cherchait à se mettre à couvert.
- Fais quelque chose, bon sang !
Les mains d'Amaya lançaient des ombres aussi précises que des flèches sur la pierre. Un nouvel impact s'abattit sur le mur derrière eux, soulevant un nuage de poussière. Viren déchira son escarcelle et fouilla frénétiquement les ingrédients qu'il avait à sa disposition. Enfin, il trouva ce qu'il cherchait -la mue d'un serpent corail, recroquevillée sur elle-même dans un cercle parfait.
Il leva son bâton au-dessus de sa tête, serrant la mue dans son autre main.
- Eig am ett eced suone gèt orp ! s'écria-t-il la mue, écrasée par son poing, se réduisit en cendres, et il frappa les dalles de son bâton.
Une sphère scintilla autour de lui et de la générale. Il se mit à découvert, Amaya prenant soin de rester dans ses pas. Un rayon frappa le dôme, mais ce dernier tint bon.
- Tout le monde, vers moi !
La voix de Viren domina le fracas qui faisait trembler la salle. Les autres se ruèrent vers la sphère et se tassèrent à l'intérieur, sursautant chaque fois qu'un rayon frappait sa surface d'un crac. Elle scintillait par vagues, inquiétante, sinistre.
- Et maintenant ? demanda Harrow.
- Je ne peux pas maintenir ce sort éternellement, murmura Viren entre ses dents serrées.
Une vague de protestation passa parmi les soldats quand Amaya joua des coudes, jusqu'à ce qu'elle atteigne les deux archers.
- Tirez sur les cristaux, signa-t-elle tant bien que mal dans cet espace confiné.
Les archers échangèrent un regard inquiet.
- La magie ne peut pas traverser, mais nous, si, ajouta-t-elle avec impatience.
Les archers se préparèrent, levèrent leurs arcs et tirèrent vers le cristal le plus proche. Ils atteignirent leur cible, et des fissures se formèrent sur la pierre. Amaya découvrit ses crocs dans un sourire triomphant. Encore ! Continuez !
La flèche qui suivit frappa le cœur des fissures, brisant le cristal en mille morceaux qui s'écrasèrent sur les dalles. Ragaillardis, les archers se mirent au travail et démolirent un à un tous les cristaux, jusqu'à ce que le silence et l'obscurité ne s'abattent de nouveau sur la bibliothèque.
Viren relâcha la sphère avec un grognement de soulagement. Son bras tremblait.
Il s'écoula un certain temps avant que quelqu'un n'ose bouger.
- Dispersez-vous et vérifiez que la pièce ne comporte pas d'autres pièges, ordonna Harrow. Et je vous en supplie, regardez où vous mettez les pieds !
Viren se massa le cou, tentant de relâcher la tension dûe au fait d'avoir maintenu le sort aussi longtemps. Près de lui, Soren baissait la tête.
- Papa, je suis désolé, je ne voulais pas … mettre tout le monde en danger comme…
Il s'interrompit. Il ne pouvait regarder son père dans les yeux, pas pour y voir la consternation, l'exaspération, la déception.
- Essaie de…
Viren soupira :
- … Sors d'ici et attends près de la porte. Nous aurons besoin de toi pour transporter les livres jusqu'au camp.
Plusieurs voyages furent nécessaires pour récupérer la totalité des ouvrages, en plus ou moins bon état. Plusieurs rouleaux tombèrent en poussière avant que Viren ne finisse par déclarer qu'il superviserait lui-même leur déplacement. Il faisait presque nuit quand le dernier grimoire fut déposé sur la dernière charrette.
L'atmosphère était plus détendue lorsqu'ils s'installèrent pour la nuit. Grâce à la magie de Viren, ils eurent des feux flamboyants, plus qu'assez pour les réchauffer et garder tout animal sauvage à distance.
Quand vint l'heure de se coucher, Amaya prit le premier tour de garde. Le visage de Gren, fièvreux, grimaçant de douleur, ne cessait de la hanter. Ces dernières semaines, elle n'avait pensé à rien d'autre. Tu ferais bien de t'accrocher, avait-elle dit à sa silhouette endormie avant de partir, ou crois-moi, je te poursuis dans l'au-delà et je te ramène par la peau du cou. Elle ne pleurait pas -elle ne pleurait jamais mais une boule s'était formée dans sa gorge.
Une ombre s'écroula près d'elle, la ramenant au présent. Elle se retourna pour voir Harrow, que cette journée semblait avoir vieilli d'un an.
- Vous tenez le coup ? signa-t-il, maladroitement par manque de pratique.
Amaya contint un rire en pensant aux commentaires que Sarai n'aurait pas manqué de faire.
- Mon meilleur ami est en train de mourir et je me gèle (Gren aurait traduit ce signe par « les pieds ») dans la neige. A part ça ? Je m'éclate.
- J'étais sérieux, à Castral Auriac.
Mettant de côté la langue des signes, Harrow s'était détourné du feu pour qu'elle puisse lire sur ses lèvres :
- Nous ferons tout pour trouver un remède.
- Je n'aime pas mettre la vie de Gren dans les pattes de ce …
Amaya se reprit. Le Haut Mage avait sauvé la vie de tout le monde dans ce trou.
- Je n'ai pas confiance en cette magie. C'est à double-tranchant.
Elle frotta machinalement la cicatrice sur sa joue.
- Je sais, dit Harrow.
Il regardait les étoiles. Amaya sut que lui aussi pensait à Sarai.
- Parfois… je pense aux décisions que j'ai prises. Aux choix que j'ai faits. Et…
Il hésita :
- Si les choses auraient pu tourner autrement.
Amaya haussa un sourcil :
- Est-ce que vous me demandez conseil ?
- Peut-être bien.
- Si vous doutez sans cesse de vous-même, vous finirez paralysé par la peur de faire le mauvais choix. Un bon chef est décisif. Il met le bien de son peuple avant tout le reste. Ma sœur le savait.
- Oui. Oui, elle le savait.
Les yeux d'Harrow s'embuèrent. Amaya fit semblant de ne pas le remarquer.
- Elle a fait de moi quelqu'un de meilleur.
- Comme de nous tous.
Quand Soren vint prendre son tour de garde, Amaya étira ses membres engourdis, impatiente de regagner sa tente et de s'y effondrer. Les yeux du garçon étaient rouges, et la faute n'en revenait peut-être pas à l'heure tardive. Elle posa une main sur son épaule.
Sois fort. Soren eut un pauvre sourire et hocha la tête.
Viren veillait encore, remarqua Amaya. Il était assis près de la lumière d'un feu, penché sur l'un des grimoires qu'ils avaient récupérés. Il fronça les sourcils et tourna la page en marmonnant. Il ne leva même pas la tête quand Amaya passa devant lui.
Au moins, elle ne pouvait pas lui reprocher un manque de détermination. S'il y avait le moindre remède dans ces pages jaunies, fragiles, le Haut Mage était leur meilleure chance de le trouver.
