J'espère que vous n'en avez pas marre...
La chasse aux oeufs
Le reste de la semaine s'écoula sans que Harry et Malefoy n'échangent plus que des petits sourires furtifs pendant les cours. Harry ne savait toujours pas si Malefoy était réellement amoureux de lui, et ce qu'il devait faire. Il n'osait pas non plus se servir de sa Bouldenert car il redoutait sa réponse, quelle qu'elle fût.
Le dimanche matin, une semaine avant la fin du trimestre, il s'éveilla d'humeur inhabituellement facétieuse et décida d'aller envoyer une lettre aux Dursley pour leur souhaiter de joyeuses fêtes de Pâques, puisqu'une fois encore il resterait à l'école - les Weasley ne pouvaient l'accueillir car ils allaient rendre visite à Charlie. Pouffant de rire en imaginant la tête de l'oncle Vernon quand Hedwige entrerait dans la maison, il griffonna quelques mots sur un parchemin dans la salle commune encore vide et se mit en route pour la volière. Au moins Hedwige aurait-elle un peu de travail.
Il eut la surprise de trouver la porte de la volière légèrement entrouverte. Au moment de la pousser il s'aperçut qu'il y avait quelqu'un dans la pièce, et il ne lui fallut guère plus d'une seconde pour reconnaître une voix qu'il détestait encore l'année précédente.
Malefoy, le dos tourné à Harry, était penché sur un des hiboux et lui parlait doucement.
- Voilà, comme ça tu ne sentiras plus rien et dans quelques jours tu...
Harry toussota et Malefoy sursauta violemment avant de reposer l'oiseau sur son juchoir :
- Stupide volatile, ne t'avise plus jamais de faire ça ou je te plume !
- Ce n'est que moi, Malefoy, dit Harry, amusé mais un peu gêné.
Malefoy se retourna, comme pour vérifier qu'il s'agissait bien de Harry, et eut un sourire contrit.
- Tu n'es pas obligé de jouer au dur devant moi, ajouta Harry.
Il lui sembla que le Serpentard rougissait légèrement.
Malefoy reprit le hibou dans ses mains et, avec des gestes infiniment doux, termina de panser la patte de l'oiseau. Quand il eut fini il le réinstalla avec délicatesse sur son perchoir et se tourna vers Harry, l'air confus.
- Il s'est fait mal à la patte, dit-il comme si une explication s'imposait.
Harry se contenta de sourire et appela Hedwige afin de lui confier la lettre pour les Dursley. Quand elle se fut envolée, il remarqua que Malefoy était toujours là.
- Je n'aurais jamais cru que tu aimais autant les animaux, lâcha Harry en essayant de pas avoir l'air sarcastique.
Malefoy parut sur le point de lancer une réplique indignée, mais il se ravisa et vint s'accouder à la même fenêtre que Harry.
- Ce sont les seuls êtres intelligents qui ne me détestent pas, dans cette école, fit-il d'un ton amer.
Harry eut un petit rire et répliqua :
- Dois-je comprendre que je ne suis pas intelligent ?
Cette fois, il en était sûr, le visage de Malefoy s'était empourpré.
Il y eut un long silence, durant lequel les deux garçons restèrent à regarder le parc de l'école dont la quiétude n'était troublée de temps à autre que par quelques envolées d'oiseaux ou par le claquement d'un tentacule à la surface du lac.
- Hedwige a été ma première amie, dit enfin Harry, plus pour lui-même que pour Malefoy. Je lui dois beaucoup. Chez les Dursley...
- Qui ça ? coupa Malefoy, intéressé.
- Mon oncle et ma tante. Chez eux, c'est Hedwige qui me permet de me rappeler que Poudlard existe vraiment, que ce n'est pas un rêve dont je risque de me réveiller à tout instant.
- À ce point là ? s'exclama Malefoy. Tu n'as aucun autre contact avec le monde de la sorcellerie, pendant les vacances ?
- Pratiquement aucun, soupira Harry. Ils rejettent en bloc tout ce qui est différent d'eux, sans chercher à comprendre.
- Je... j'ignorais tout ça, dit Malefoy, presque timidement.
Il leva vers Harry des yeux porteurs d'une telle intensité que Harry se sentit frissonner. Malefoy paraissait sur le point de dire quelque chose, mais finalement il reporta son regard vers le lac où s'était aventuré un canard imprudent.
- Weasley et Granger ne viennent jamais te voir ? interrogea-t-il.
- Même s'ils venaient ils ne pourraient même pas mettre un pied dans l'allée. Ma tante en ferait une crise cardiaque, des sorciers chez elle ! Mais que diraient les voisins ?
Harry ponctua sa phrase d'un rire sans joie, puis ajouta, morose :
- Tu ne sais pas ce que c'est, de vivre chez des gens qui ne veulent pas de toi.
- Si, je sais, répondit Malefoy d'une voix presque inaudible.
Le lendemain, en cours de potions, Rogue fit circuler un parchemin pour les élèves qui souhaitaient passer les vacances à l'école, et Drago s'y inscrivit immédiatement - il savait que Potter resterait également. À son grand soulagement Crabbe, Goyle, Nott et Sarah rentraient tous chez eux ; il serait tranquille pendant deux semaines. Lui qui avait toujours été le meneur de groupe chez les Serpentard, il sentait qu'il se plaisait de moins en moins avec ses camarades.
Une personne occupait toutes ses pensées, toutes sans exception, mais cette personne semblait le considérer comme un simple ami et à chaque fois qu'il se retrouvait en compagnie de ses collègues Serpentard, il aurait voulu être avec Potter. Il s'était senti si proche de lui dans la volière, la veille ; et il l'avait deviné si fragile, si vulnérable qu'il avait eu envie de le prendre dans ses bras pour le rassurer. Or il n'avait jamais eu envie de prendre qui que ce soit dans ses bras auparavant. Il aurait peut-être l'occasion de lui parler pendant les vacances, en espérant qu'il pourrait l'approcher sans que Weasley crie à l'infamie.
Au cours du dîner de vendredi, Dumbledore se leva, l'air insupportablement jovial, et annonça :
- Mes enfants, nous avons une surprise pour vous. Cette année, pour Pâques, les professeurs et moi-même, avec l'aide de Miss Granger, avons décidé de vous faire partager une tradition moldue : celle des cloches de Pâques.
Il expliqua ensuite en quoi consistait cette coutume et les élèves dont les parents étaient sorciers, s'ils semblèrent un peu déconcertés sur le moment, ne tardèrent pas à se joindre aux hourras des enfants de Moldus.
Même la table des Serpentard paraissait relativement gaie : à partir du moment où il s'agissait de manger, le fait que des Moldus aient trempé dans cette affaire ne dérangeait plus personne, remarqua Drago.
- Je pensais que cette école avait touché le fond le jour où Hagrid a été nommé professeur, mais j'étais manifestement dans l'erreur, grommela-t-il suffisamment fort pour que Crabbe cesse de crier « Vive les cloches » de sa voix de baryton.
- Ah bon ? s'étonna ce dernier. Tu ne viendras pas ?
- Il ne manquerait plus que ça, répliqua sèchement Drago. Une idée de Granger, en plus. Si je veux manger du chocolat je vais en acheter chez Honeydukes, pas farfouiller dans la terre à la recherche de je-ne-sais quel oeuf qu'une cloche douteuse aura laissé tomber.
- Mais ça va être amusant ! insista Crabbe.
- Et gratuit ! renchérit Goyle.
- Tant mieux s'il ne vient pas, intervint Nott, ça en fera plus pour nous !
Crabbe et Goyle se rangèrent à son avis et Drago se dépêcha de terminer son gâteau de riz pour aller se coucher.
- Toi non plus tu n'es pas parti à la chasse aux oeufs ? lança joyeusement Pansy - avec tout de même un soupçon de mépris dans la voix - en entrant dans la salle commune le lendemain après-midi.
Drago cacha précipitamment Harry Potter ou le mythe du survivant - il aurait dû le lire beaucoup plus tôt, il aurait eu l'air moins stupide dans la volière - sous une pile de parchemins et attrapa le premier magazine qui traînait. Manque de chance, il s'agissait de Beauté Ensorcelée, ce qui fit s'exclamer Pansy :
- Oh ! Tu es si chou ! Tu essaies de mieux comprendre les femmes !
- Pardon ?
- Tu lis des magazines féminins pour mieux saisir ce qui se passe dans notre tête ! expliqua Pansy avec ravissement.
- Oh, tu sais, je lis ce que je trouve, mentit Drago, un peu embarrassé.
- C'est ce que j'ai toujours aimé chez toi, susurra la jeune fille en se rapprochant dangereusement de lui. Tu as une telle soif de savoir...
- Hé oui, fit Drago avec un ricanement gêné en bondissant sur ses pieds. Eh bien, je crois que je vais y aller, maintenant...
- Où ça ?
- Loin de toi, ne put-il s'empêcher de répondre.
Pansy éclata d'un rire hystérique qui le convainquit qu'il avait raison de prendre la fuite.
- Et tu es toujours si drôle ! entendit-il avant que la porte ne se referme.
Et maintenant ? Il ne savait pas où aller. Chassé de sa propre salle commune par une désaxée qui le trouvait « chou » - lui, Drago Malefoy -, il n'avait pas envie de se réfugier à la bibliothèque, même si Madame Pince semblait apprécier ses visites.
Tout en réfléchissant il remonta dans le hall, et des cris joyeux attirèrent son attention. Le soleil inondait le sol du hall, l'invitant à sortir. Après tout, il pouvait bien aller dans le parc avec les autres. Conforté dans sa décision par un proverbe que son grand-oncle Barberus Malefoy invoquait souvent pour excuser un comportement inconstant (« Il n'y a que les Moldus qui ne changent jamais d'avis »), il sortit sur le perron. À perte de vue s'étendaient des têtes d'élèves, dépassant ici d'un arbuste, là d'une haie, et toutes semblaient bien s'amuser. De toute manière, je n'ai pas changé d'avis puisque je ne m'abaisserai pas à chercher ces œufs, se rassura Drago. Je vais simplement me servir dans ce que Crabbe aura déjà ramassé.
Il entreprit de faire le tour du parc pour trouver ses camarades, mais ce fut moins facile que ce qu'il avait cru. Jamais il n'avait remarqué qu'il y avait autant d'élèves à Poudlard. Soudain, alors qu'il s'était éloigné de l'agitation, il aperçut Potter un peu à l'écart des autres qui examinait avec intérêt un massif de bégonias.
S'approchant subrepticement, il vérifia que personne ne regardait dans leur direction, et bondit sous le nez du Gryffondor.
Harry faillit en tomber à la renverse.
- Tu essaies de me mettre hors course pour gagner la coupe de Quidditch ? réussit-il à articuler après avoir repris ses esprits, une main posée à l'endroit du cœur.
Drago partit d'un petit rire joyeux, mais la plaisanterie de Potter lui avait rappelé son entrevue avec Rogue. N'en laissant rien paraître, il se pencha nonchalamment vers Potter pour regarder dans son petit panier, identique à celui des autres.
- Bonne pêche, remarqua-t-il. Tu m'en donnes un ?
- Sers-toi, répondit Harry sans hésiter. Mais... qu'est-ce que tu fais là ? Tu ne crois pas que c'est un peu dangereux ? ajouta-t-il en jetant des coups d'oeil inquiets autour d'eux.
- Tu me manquais, lâcha négligemment Drago.
Harry blêmit, et Drago s'empressa de le tranquilliser :
- Hé, je plaisantais ! Tu me prends pour une fillette ?
Mais cette fois ce fut à son tour de devenir tout blanc.
- Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquit Harry, une lueur de réelle inquiétude dans les yeux - ce qui aurait ravi Drago s'il n'avait été aussi occupé à recracher l'oeuf dans lequel il venait de mordre à pleines dents.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? coassa-t-il.
- Ah oui, Dumbledore nous a prévenus qu'il avait fait faire les oeufs en chocolat spécialement par Bertie Crochue.
- Tu as fait exprès de m'en donner un au lait caillé ? On dirait que la coupe t'intéresse, toi aussi !
Harry éclata d'un rire franc et lui en tendit un à l'emballage vert.
- Fraise, annonça Drago. Où est Weasley ?
- Je ne sais pas, on s'est séparés pour avoir une récolte plus fructueuse. Hermione ne participe pas, elle doit être en train de travailler. Elle aura aussi une chasse aux œufs chez ses parents, alors ça l'intéresse moins.
- Cette chasse aux oeufs, c'est une idée d'elle, non ?
- Non, de Dumbledore. Elle a juste aidé pour les détails pratiques. Et elle a bien gardé le secret.
Tout en discutant, les deux garçons s'étaient rapprochés de la Forêt Interdite, dont ils se trouvaient à présent à la lisière.
- On devrait peut-être retourner plus près des autres, suggéra Drago, mal à l'aise.
Harry sourit en se remémorant la retenue qui leur avait valu une promenade dans cette forêt, en première année, mais s'abstint de tout commentaire.
En voyant ses fossettes se creuser sur les joues de Potter, Drago eut envie – de manière aussi soudaine qu'inexplicable - de faire quelque chose d'extravagant.
- Je reviens, annonça-t-il avant de s'éloigner d'un pas vif.
Harry, souriant toujours béatement, continua à ramasser les oeufs en chocolat qui semblaient pousser à même le sol - il soupçonnait un sortilège de Dumbledore - en se disant que vraiment, il était agréable de discuter avec Malefoy. C'était comme si, dès que Malefoy s'approchait, tous ses soucis s'envolaient en fumée.
Ledit Malefoy réapparut cinq minutes plus tard, une main cachée derrière son dos.
- C'est pour toi, annonça-t-il en lui tendant d'un geste théâtral un gros bouquet de fleurs. Il paraît que ce sont tes préférées.
Il s'en souvenait parfaitement : « Ayant passé une grande partie de sa misérable enfance à tailler les rosiers et les massifs d'hortensias de sa mégère de tante, Harry Potter a pris ces fleurs en grippe ... Cependant, si vous voulez conquérir son coeur, avec des jonquilles, ses préférées, vous êtes sûrs de parvenir à vos fins » avait écrit Rita Skeeter.
- Ah bon ? fit Harry, étonné d'apprendre qu'il avait une passion pour les jonquilles. Eh bien... merci, ajouta-t-il en prenant le bouquet odorant.
Puis, sans prévenir, il éclata de rire.
Drago se demanda un instant s'il ne s'était pas rendu trop ridicule, mais Harry le rassura.
- Merci beaucoup, c'est vraiment très gentil, assura-t-il en essuyant les larmes qui ruisselaient sur ses joues. C'est juste que... c'est bizarre, non ? Tu es probablement la seule personne au monde à offrir des fleurs à un garçon.
Drago essaya de se mettre à la place d'un spectateur étranger à la scène, et dut convenir que c'était bel et bien étrange. Mais pour une fois, il s'était laissé aller à agir spontanément, et le résultat n'avait pas été décourageant, loin de là.
- Je vais rentrer, annonça-t-il néanmoins. Tu me donnes un autre oeuf ?
Peut-être était-ce un effet de son imagination, mais il lui sembla que Potter avait l'air déçu qu'il s'en aille.
- Je reste ici pour les vacances, moi aussi. On se verra peut-être ? demanda-t-il avec espoir.
- Bien sûr, répondit immédiatement Harry.
Tout en regardant s'éloigner la silhouette fine et droite de Malefoy jusqu'à ce qu'elle ait disparu, Harry, un panier plein d'oeufs en chocolat dans une main et un bouquet de jonquilles dans l'autre, réalisa qu'il avait décidément beaucoup à apprendre de ce garçon aussi étonnant qu'imprévisible.
