Chapitre 51. Baptêmes
Jeudi 8 juillet 1876, 15 heures 45, à bord de la Piedmond Airline Route
Le compartiment des joueurs de cartes était tellement enfumé qu'on pouvait à peine discerner les hommes assis autour des deux autres tables d'à côté.
Les maris qui voyageaient en couple profitaient de ce retranchement pour s'écarter un peu de leurs épouses collet monté en s'adonnant au vice du jeu. Les célibataires avaient trouvé en ce lieu un dérivatif à l'interminable trajet. En tout cas, tous étaient satisfaits de ce compagnonnage viril de circonstance dans cet espace confiné.
Rhett n'avait pratiquement pas bougé de son siège depuis ce matin. Depuis qu'il avait refermé la porte du varnish privé avec fracas après s'être habillé à la hâte dans sa chambre.
C'est là dans ce tripot miniature qu'il avait trouvé refuge en essayant de calmer les battements frénétiques de son cœur éprouvé. Conscient qu'il était passé à côté de la crise cardiaque, il lui avait fallu toute sa volonté pour maîtriser sa respiration haletante et éloigner le danger.
Lorsqu'il arriva, à cette heure précoce de la matinée, le local n'était occupé que par un esseulé qui dormait dans un fauteuil. La tête accolée au dossier de l'autre siège en cuir, il arriva petit à petit à maîtriser son pouls erratique. Le porter dédié au service du compartiment joueur s'empressa de lui fournir du thé et une petite fiole remplie d'un médicament sensé lutter contre l'emballement de la tension.
Elle a manqué son but d'un cheveu : m'achever bel et bien ! Que lui avait-il dit un jour ? « Vous n'apportez que le malheur aux hommes."
Dans le silence du compartiment, uniquement troublé par les ronflements de son voisin, il eut tout le temps de pester contre celle qui lui avait presque littéralement brisé le cœur.
Des idées noires rampaient insidieusement en dressant un bilan implacable : pendant quinze ans, tous ses actes avaient tourné autour de Scarlett : la conquérir, l'attirer, la rejeter, l'oublier, la séduire, la haïr, la désirer, la rayer de l'univers, la traquer, la trahir, et la convoiter. Toujours la convoiter…
Elle, avec deux petits mots – « C'est fini » - avait réussi à faire exploser la quête ridicule d'un Graal constitué en fait d'artifices mensongers. En l'espace de deux minutes, il avait été catapulté du Paradis au Néant.
Un monde sans elle… Ne plus se réveiller en se demandant comment la conquérir. Ne plus s'endormir en essayant de l'oublier… Le vide …
Il secoua la tête en signe de déni. Non ! Un avenir comme celui-ci n'était pas envisageable.
En reprenant un peu d'énergie, il se moqua de lui-même : Me voilà reclus dans ce réduit à panser mes plaies comme une bête blessée…
La matinée avançant, les trois tables de jeu furent occupées par des hommes « prêts à en découdre » et à « rouler » l'adversaire.
Sa nervosité extrême trouva un exutoire dans la frénésie du jeu communicative du petit groupe excité par la masse des dollars qui s'étalaient sur les tables.
Lui n'en avait cure. Il enchaînait les parties perdues, au grand ahurissement d'un des joueurs qui connaissait de longue date le roi du poker d'Atlanta. Mais comment aurait-il pu se concentrer quand sa seule préoccupation était de maudire une certaine ensorceleuse à la chevelure d'ébène ?
D'ailleurs, se dépouiller de liasses de billets avait la vertu symbolique d'avaler sa rage.
Se dépouiller des dollars, comme il s'était dépouillé de sa carapace devant elle la nuit dernière. Mettant son amour à nu pour être ensuite piétiné une heure après par un laconique « C'est fini ».
La rage avait pris possession de lui, aussi violente qu'un boulet de canon, l'obligeant à agripper ses cartes comme une bouée de survie pour cacher le tremblement de ses doigts.
Il n'en revenait pas de s'être laissé avoir aussi facilement qu'un puceau agenouillé devant son premier amour.
Chaque son sec de ses cartes jetées brutalement sur le plateau marqueté était en symbiose avec une invective silencieuse proférée à l'absente.
Les mâchoires serrées, il ne communiquait avec ses compagnons de poker que par onomatopées. Mais dans sa tête, il fulminait, il pestait, il tempêtait.
Puis, au fur et à mesure de ses ruminations, plus il enchaînait les mauvais tirages, plus sa nervosité dépassait un paroxysme qu'il avait pourtant cru avoir atteint en quittant le varnish. Car cette rage s'emparait progressivement d'une autre cible : lui-même.
Plus il réfléchissait, plus il se demandait comment ils avaient pu être absorbés tous les deux dans une spirale démente. Elle, passant de l'érotisme incandescent à l'incarnation de la froideur ; lui, de l'amant éperdu d'amour au cynique l'insultant de s'être prostituée pour assouvir sa machination.
Par quelques phrases laconiques et cruelles, les heures les plus tendres qu'il ait connues avec elle – et aucune autre - avaient été fracassées.
En un éclair, ils avaient installés de concert un mur – un mur d'incompréhension et de ressentiment – une muraille redoutable à franchir.
Quelle folie s'était emparée de lui ? Et d'elle ? Ce matin-même, il était au sommet du bonheur. Enfin, elle avait répondu à son désir. Mieux que cela, et c'était inespéré – un don du Ciel ou un rêve éveillé - elle avait été une participante active à leurs ébats. Leur union des corps et des cœurs était parfaite. Comme avait été ce séjour idyllique à Washington.
Si elle ne lui avait pas signifié une issue aussi implacable à leur histoire, il en aurait ri tant leur emportement, après une telle allégresse, était pathétique et immature.
L'immaturité pour qualifier Scarlett était un doux euphémisme. Elle avait faire face à l'armée de Sherman et avait sauvé, mieux qu'aucun homme, son précieux Tara Elle avait bataillé pour faire fructifier la scierie et sa quincaillerie elle avait anéanti trois maris, lui inclus. Et elle avait dépassé la mort de leur Bonnie. Malgré tout cela, elle continuait à se comporter comme une jeune Belle capricieuse et despotique. Et, il venait d'en faire les frais.
Mais pourquoi ?
Il avait depuis longtemps perdu tout intérêt à la partie de poker, plongé dans les pérégrinations de sa pensée. D'ailleurs, depuis une demi-heure, l'heure de la sieste avançant, une langueur paresseuse remportait la main. Les mises se firent plus modestes ; les gestes plus hésitants à dévoiler les plis.
Le moment était plutôt à la dégustation gourmande d'alcools forts ou de digestifs délicats au palais. D'ailleurs, le local empestait si fortement que les vapeurs d'alcool suffisaient à faire tourner les têtes.
Lui avait réussi à s'abstenir de boire pendant la première heure Mais la colère et l'incompréhension mêlées réussirent à balayer tout instinct de prudence. A midi, il s'était forcé à avaler un sandwich cuisiné par le Delmonico afin de tenter d'absorber la quantité de whisky ingurgité.
Les partenaires de poker décidèrent de marquer un temps d'arrêt. Ils en profitèrent pour se dégourdir les jambes ou prendre l'air sur la galerie.
Lui se cala contre le dossier, mais, malgré la fatigue, il lutta pour ne pas fermer les yeux.
Surtout ne pas fermer les yeux, car sinon des images envoûtantes de la nuit dernière le feraient retomber dans sa toile. Il lui suffisait simplement de passer la main sur son visage. L'odeur de la peau de Scarlett en était imprégnée. A le rendre fou de désir et de manque… A le faire flancher et revenir dans leur varnish avec fracas pour la secouer et lui extorquer une explication. Afin d'arriver finalement à la faire défaillir sous ses baisers.
Mais il lui fallait garder les idées claires pour analyser la situation.
Il commença à ressasser mot pour mot ce qu'elle lui avait dit, en espérant y détecter un détail qu'il avait loupé et trouver un zeste de raison à ce manège incompréhensible.
Il fallait être pragmatique et juger la situation objectivement. Comment la qualifier si ce n'est par une de ses crises de mauvaise humeur matinées de cruauté - où elle excellait - dont elle l'avait généreusement abreuvé durant toutes ces années ?
Qu'avait-elle dit de plus que ses habituelles piques d'enfant gâtée habituée à faire tourner en bourrique tous les mâles de l'assistance, lui en premier ? Certes, elle avait crânement annoncé la date de son futur mariage avec son couturier.
Rhett se redressa, s'apprêtant à faire front : J'ai lutté pendant quinze ans contre l'intouchable Ashley Wilkes. Alors, ce n'est pas une amourette de quelques mois qui va me faire reculer !
Avait-il parlé à voix haute ? Le même homme fatigué de la première heure le regarda avec circonspection. Puis il retomba dans les limbes de sa somnolence.
Comme s'il émergeait d'un cauchemar, il jugea lucidement son comportement : Il faut être honnête. J'ai été aussi immature qu'elle. A mon âge, ce constat est pitoyable.
Que lui avait-il pris de s'être enflammé ainsi et de l'avoir insultée aussi crûment qu'une des employées de Belle ?
La seule excuse probable était qu'il avait atteint un tel pic de bonheur que sa sensibilité en avait été exacerbée, tant cela avait l'allure d'un mirage. Alors, inconsciemment, il avait profité de la première crise matinale de sa bien-aimée pour détruire la félicité à portée de main.
Il avait été si aveuglé que son cerveau avait ignoré la vérité la plus limpide : celle de sa parfaite connaissance des réactions du corps de Scarlett et surtout de sa capacité à mentir. Or, malgré ce talent qu'elle avait élevé au grade de grand art, elle n'avait jamais su feindre le moindre émoi physique dans ses bras.
Il l'avait maudit pour cela. Mais au moins n'avait-il pas été trompé « sur la marchandise ». Elle avait été honnête dès le début.
Or ce n'était pas possible qu'il ait pu à ce point se tromper en interprétant mal ses gestes passionnés, son corps qui se donnait avec empressement, et ses yeux qui le regardaient enfin… avec amour !
Il n'était plus temps d'élaborer des hypothèses. Il allait crever l'abcès, et lui faire entendre raison en balayant d'un revers de main ce qui avait pu la chiffonner si fortement.
Il se leva d'un bond, son assurance restaurée, quand le crissement strident des freins l'arrêta dans son élan.
A travers la vitre entrebâillée, l'annonce du chef de gare raisonna solennellement dans le compartiment de jeux, tel un coup de fin de partie : « Atlanta, Georgie ! Arrivée du train spécial de la Piedmond Airline Route ! Quatre minutes d'arrêt !»
Dans un brouhaha confus, le ballet inhérent à tout quai de gare joua la énième représentation théâtrale de la journée, entre le bruit sec des portes qui claquent, le roulement des chariots traînant les valises, les pas précipités des voyageurs, les exclamations heureuses des retrouvailles et les adieux émus des familles qui se séparent.
Les passagers arrivés à destination à Atlanta laissèrent place à ceux qui embarquaient en direction de La Nouvelle Orléans.
Sans qu'il y prenne garde, comme les insectes attirés par la lumière, il se retrouva accolé à la fenêtre. Il distingua la haute corpulence de Pork accueillant une fine silhouette coiffée de satin émeraude.
Sa vue se brouilla.
Telle qu'elle était placée, il ne put distinguer son expression. Elle portait le chapeau qu'il lui avait offert la veille… Si elle l'arborait malgré tout ce qu'elle avait dit… Une impulsion le fit rejoindre son varnish privé bien avant que le train ne quittât la gare.
Son instinct le poussa à rechercher des indices matériels sur ce qui avait provoqué un cataclysme dans la jolie tête de son ancienne épouse.
Par un réflexe irrépréhensible, il poussa la porte de ce qui avait été la chambre de Scarlett. Le lit était fait. Seule flottait encore les effluves persistants de gardénia.
George avait méticuleusement nettoyé le wagon. Le salon n'avait gardé aucune trace de sa rage destructrice. Le moindre bris de verre cassé avait été soigneusement ramassé, l'alcool amplement répandu sur la moquette avait été, comme par miracle, aspiré par un produit détergent à l'efficacité redoutable. De nouvelles bouteilles paradaient à nouveau sur le plateau du cabinet à liqueur, comme si de rien n'était. La facture de dédommagement de « la chute accidentelle des breuvages » serait payée rubis sur ongle, et Rhett récompenserait généreusement la discrétion du porter.
Un espoir, aussi diaphane que les ailes du papillon, le poussa à inspecter la pièce où son destin s'était inexplicablement joué. Peut-être s'était-elle ravisée en lui laissant un message ?
Rien ! Tout était impeccable. Il se maudit de vérifier si elle n'avait pas griffonné un brouillon d'excuses avant de le jeter dans la poubelle en osier. Mais George n'aurait jamais fait la faute d'omettre de la vider.
Les seuls éléments qui avaient échappé au rangement maniaque de l'employé étaient ceux disposés sur la desserte. Les objets trouvés dans les poches du costume avaient été laissés tels quels dans la coupelle en cuivre.
Rhett saisit le papier à en-tête du National Theater. Manifestement, Scarlett l'avait manipulé car il était totalement déplié. Mais ce n'était que l'agenda des représentations du Black Crook. Rien qui ait pu hérisser son humeur…
Frustré de ne pas trouver un signe auquel se raccrocher, il chiffonna en boule la liste et la lança rageusement dans la poubelle.
Un rayon doré scintillait sur la table. Un mauvais pressentiment lui fit serrer les mâchoires.
Autour de la mallette fermée, George avait élégamment aligné la brosse à cheveux au motif médiéval et le bracelet antique.
Son cri rauque se perdit dans le vaste wagon désespérément vide : Allez au diable, Scarlett !
Un rictus amer lui échappa, car il était prêt à la poursuivre même en enfer pour la faire revenir dans ses bras.
oooOOooo
Vendredi 9 juillet 1876, 22 heures, La Nouvelle Orléans, Quartier français, Royal Street
Arrivée à la gare il y a peu, il avait juste eu le temps de rejoindre son hôtel de prédilection pour se changer et enfiler sa veste de la veille remise à neuf par George.
Sur Royal Street, il s'arrêta devant la maison de Charles Le Moyne de Bienville. (*1) Son ami depuis plus de vingt ans. Et, à bien y réfléchir, son seul véritable ami. Dès leur première rencontre au cours d'une partie de poker, l'un et l'autre avaient flairé qu'ils appartenaient à la même race, celle des rebelles aux destins tous tracés, fonçant pour aller au bout de leurs envies. Celles des seigneurs aux idées originales conjuguées à leur appartenance à l'élite du Sud. Maintenant, une convergence d'intérêts allait encore plus resserrer leurs liens.
Même partiellement cachée dans la pénombre nocturne, cette maison de maître du Carré Français construite à la fin du siècle précédent, dégageait le charme suranné de l'influence coloniale des Caraïbes avec sa façade en briques ocres entourée par deux étages de galeries en fer forgé. Des bougainvilliers avaient pris possession des colonnes soutenant les piazzas, tant et si bien que leurs fleurs s'imbriquaient dans les entrelacs délicats de ferronnerie, jusqu'à atteindre la cime du toit.
Deux palmiers et de hautes plantes grasses s'épanouissaient dans le jardin entourant la bâtisse, préservant l'intimité et conférant une atmosphère de mystère.
Les narines de Rhett frétillèrent en humant les parfums lourds et voluptueux des bosquets garnis de fleurs tropicales.
Ce Cher Charles vit véritablement dans un petit paradis… Pour Rhett, l'endroit, qu'il connaissait depuis plus de vingt ans, avait toujours été synonyme de douceur de vivre.
Tous les volets verts à claire-voie étaient encore ouverts. A travers les portes fenêtres illuminées du rez-de-chaussée, des ombres se mouvaient dans un ballet improvisé.
Il monta les quatre marches pour accéder à la galerie parquetée de chêne. A peine avait-il frappé le heurtoir en bronze qu'un majordome en livrée le fit pénétrer dans un impressionnant hall de réception à hauts plafonds.
Tout visiteur ayant la chance d'être introduit dans ce lieu était saisi par ce décor unique. Un escalier en fer forgé, chef-d'œuvre d'ingénierie, s'épanouissait en volutes aériennes. L'encadrant, des tableaux de maître avaient pris possession des deux pans de mur, allouant quelque espace libre à l'accès aux quatre portes. Plus encore que la taille des toiles qui s'élançaient du plancher au plafond, c'était le thème commun des peintures qui impressionnait – ou plutôt qui happait le contemplateur, le transportant au cœur des bayous de la Louisiane, un bayou étouffant. Car, de droite à gauche, de gigantesques cyprès chauves, ancrés dans les marécages, prenaient possession de l'espace. Sur une autre toile, une autre espèce d'arbres typiques des bayous, des tupelos aquatiques, avaient été immortalisés sous un autre éclairage. Une atmosphère spectrale planait sur ces silhouettes hâves drapées de mousse espagnole, à tel point qu'on s'attendait à les voir frémir sous une hypothétique brise.
Rhett n'eut le temps que d'y jeter un regard discret – il avait eu l'occasion maintes fois d'en admirer le moindre détail – car un homme à la mine joviale s'approcha, les bras ouverts.
«Mon Ami ! Enfin, te voici ! Tu m'as manqué, Vieux Brigand ! » Le propriétaire des lieux l'accueillit à grand renfort d'empoignades de mains et d'accolades viriles.
Rhett s'amusa de sa joie juvénile. « Toi aussi. J'étais impatient de te redonner ta chance de me battre au poker, quoique… - son sourire narquois s'allongea – sois réaliste ! Tes chances sont bien infimes… »
Charles éclata de rire. « L'espoir fait vivre, mon Cher. Un jour, lorsque tu seras très vieux et que tes mains trembleront, alors j'aurai enfin ma revanche ! Mais… » - Il le regarda plus attentivement – « Rhett, tu as l'air… épuisé. Tes traits sont creusés comme si tu avais dû batailler contre le blocus yankee.»
Il leva la main d'un geste évasif : «Oh ! Ce n'est rien. La fatigue du voyage… »
Septique, son ami le scruta intensément : « Hum… Je te connais assez pour présumer que tu me caches quelque chose… Et lorsque tu es tourmenté, d'ordinaire, il est aisé d'en deviner la cause…»
Rhett ne sentit plus l'énergie de nier. Dès leurs premières rencontres, l'intelligence d'esprit et les qualités de fin psychologue de Charles eurent tôt fait de débusquer le point faible de la cuirasse du Capitaine Butler. Un point faible qui, lors de leurs soirées trop arrosées, trahissait des délires d'yeux d'émeraude et de chevelure de jais.
Il lui suffit de pousser un soupir de lassitude pour que l'autre détectât la cause de sa « fatigue ».
Charles aspira bruyamment et affirma, comme si cela tombait sous le sens : « C'est Scarlett. Ah ! Ta Scarlett…. » - Ces deux mots pesaient lourds de sous-entendu. « La femme fatale ! Ta femme fatale !»
« Fatale… Tu ne peux pas t'imaginer à quel point… » Puis il se secoua et afficha son masque nonchalant. « Parlons d'autre chose, veux-tu ? Alors ? Ils sont là ? »
« Oui ! – Il baissa la voix – inutilement, mais il s'amusait de cette atmosphère de conspiration : «Ils ont tous répondu présent. Et ils t'attendent comme le messie. »
Rhett lui secoua amicalement l'épaule : « Ils nous attendent. Que la fête commence ! »
Les deux portes à battant s'ouvrirent sur une grande salle. Sur deux pans de murs, des centaines de livres étaient sagement alignés sur les étagères de grandes bibliothèques en acajou. La lumière diffuse des appliques murales donnait un relief intriguant aux anciennes reliures au cuir élimé et aux nerfs apparents, à tel point qu'il n'aurait pas été étonnant d'y découvrir des grimoires vieux de deux siècles.
C'était le royaume de la littérature, mais également celui de l'art pictural car, posés sur de délicats chevalets en acajou sculpté, des toiles de petites tailles s'affichaient ostensiblement devant les rayonnages pour revendiquer la primauté de la peinture sur l'imprimerie.
Il s'agissait, là aussi, de représentation des bayous de Louisiane. Mais le réalisme avait déserté ces tableaux-ci. Les arbres recouverts de leur mousse avaient un aspect fantasmagorique égayé par le jeu des couleurs chaudes se reflétant dans les marécages.
Pas une touche féminine dans cet univers conçu pour qu'on puisse deviser à l'aise entre gentlemen,
d'autant plus que de confortables fauteuils en cuir invitaient à la méditation. Pour l'heure, quelques invités de Charles se les étaient appropriés, alors que les autres devisaient debout.
Un ethnologue aurait rêvé d'étudier la faune réunie en ce lieu.
C'était à qui rivaliserait d'originalité. Le joyeux aréopage de pantalons à grosses rayures, de chemises à jabots aux teintes criardes et d'écharpes colorées posées négligemment sur l'épaule, semblait tout droit sorti de l'atelier du costumier du Black Crook. Chapeaux dont la forme avait été sciemment détournée ou « bérets » français importés, signaient la touche finale à cet accoutrement peu orthodoxe, comme étaient d'ailleurs les débordements capillaires, barbes indisciplinées et moustaches en croc.
Pour parfaire ce tableau incongru, l'un ou l'autre avaient délaissé le cigare pour privilégier la pipe en écume de mer à l'embout exagérément élancé en volute.
Au milieu d'eux, les deux amis dénotaient.
Tout en Charles signalait son appartenance à la plus ancienne noblesse de la Nouvelle Orléans, combinant distinction et décontraction.
L'élégance de Rhett avec ses vêtements coupés impeccablement dans les étoffes les plus raffinées lui donnait un air de seigneur parmi ses vassaux. La seule entorse au classicisme de gentleman Charlestonien consistait en une lavallière bleu roi dont la soie lustrée seyait à son teint halé et ses dents blanches carnassières.
L'hôte annonça avec une once de ton théâtral : « Messieurs, celui que vous attendiez avec impatience est enfin parmi nous. Le Capitaine Butler ! »
Tour à tour, les hommes saluèrent Rhett, alternant de franches poignées de main pour ceux qui l'avaient déjà rencontré, avec des salutations plus timides pour les autres impressionnés de voir « en vrai » la légende vivante du briseur de blocus.
Si l'irruption du majordome apportant champagne et alcools forts diminua un peu le volume sonore, les exclamations reprirent de plus belle dès que le petit groupe d'une vingtaine d'hommes put arborer un verre à la main.
Pourtant, il suffit d'un seul raclement de gorge de Rhett pour que la troupe dissipée se calmât, car sa prestance s'imposait naturellement à l'assistance.
Le plus jeune de l'assemblée, et vraisemblablement le plus dégourdi, fit sonner le cristal de son verre à facettes sur la bouteille pour faire taire les derniers bavards.
L'accent traînant de Charleston raisonna dans la pièce : « Mes Chers Amis ! Le célèbre artiste peintre Charles Le Moyne de Bienville nous fait l'immense honneur de nous recevoir dans sa chaleureuse demeure. Je l'en remercie sincèrement » conclut-il en souriant à ce dernier.
Les autres approuvèrent bruyamment.
Bon prince, Charles hocha la tête aimablement : «C'est un plaisir de participer avec vous tous à cette nouvelle aventure artistique. »
Rhett en profita pour entrer dans le vif du sujet : « Une aventure à hauts risques comme je les aime ! » ajouta-t-il avec une moue malicieuse. « En tout cas, gageons que de compter parmi nous un descendant de Jean Baptiste Le Moyne de Bienville, - celui-là même qui a fondé ce bijou de dynamisme qu'est la Nouvelle Orléans - va nous inspirer !»
Après les acquiescements unanimes, Rhett reprit : « Charles et moi avons tenu à ce que vous soyez ici ce soir car vous êtes la quintessence du talent en matière de peinture et de sculpture. Vous symbolisez à la fois la pérennité de l'esprit du Vieux Sud dans ce qu'il secrète de richesse culturelle et de bon goût, mais aussi l'assurance qu'un nouveau souffle créatif se propage à travers l'Amérique. Et notre initiative commune va y contribuer, j'en suis certain ! »
Emportés par la fougue du célèbre Capitaine Butler, les invités étaient sous le charme.
« En préliminaire, rappelons tout d'abord ce constat : pendant longtemps, il était de bon temps de qualifier l'Amérique de désert artistique. (*2) Pour pallier à l'absence patente d'institutions culturelles pouvant stimuler leur talent, les jeunes artistes américains ont émigré en Europe pour parfaire leur formation. Par centaines, ils ont été formés dans des ateliers parisiens sous la supervision d'artistes français qui leur ont enseigné leur propre style académique classique. Je sais que nombreux d'entre vous ont bénéficié de cet enrichissement. De retour de leurs stages, ces peintres et sculpteurs ont utilisé les techniques européennes dans leurs œuvres tout en les imprégnant de leur vision de l'Amérique. »
« Mais cette situation empirique, pour une grande nation telle que la nôtre, ne pouvait pas perdurer. Heureusement, depuis quelques d'années, on a pris conscience qu'il fallait bâtir une puissante infrastructure culturelle afin que bourgeonne et s'épanouisse l'art américain. Administrations locales et initiatives privées s'associent pour faire éclore nos propres écoles d'art. Et, grâce à l'initiative de généreux donateurs, quelques musées commencent à naître ici ou là. Le plus important d'entre-eux le Metropolitan Museum of Art de New York, existe depuis six ans.»
Le jeune trublion l'interpella : «Ce musée nordiste aura fort à faire bientôt avec les deux musées de Charleston et Atlanta - que vous avez si généreusement contribué à créer -, car leur concept est révolutionnaire !»
Il fut immédiatement soutenu par les autres artistes qui en profitèrent pour lever leur verre à Rhett Butler.
Rhett se contenta d'un sourire modeste. «Merci. En effet, la fondation Bonnie Blue Butler Arts Museums va permettre au plus grand nombre d'Américains d'être transportés dans un même lieu de la mystérieuse Egypte intemporelle, au mouvement pictural français le plus innovateur représenté par ceux qu'on appelle désormais les « Impressionnistes. Mais l'Art, votre Art, n'est pas seulement destiné à être abrité dans les musées, fussent-ils les plus fournis. Il doit être le fleuron des riches demeures de banquiers, de propriétaires terriens et de magnats industriels. Et vous, qui représentez l'élite des peintres et sculpteurs sudistes méritez que vos œuvres soient cotées à leur juste valeur afin que vous puissiez vivre aisément et vous consacrer à votre inspiration créatrice, sans souci des contingences matérielles. »
Le discours de Rhett avait été ponctué de hochements de tête d'approbations des présents.
« J'ai souvent l'impression d'être confronté à un mur, sans avoir la possibilité de faire connaître mes peintures en dehors d'une galerie d'art locale et d'un petit cercle d'amateurs. » constata l'un. Un autre enchaîna : « Acheter les toiles, les pinceaux et les pigments coûtent une fortune. J'avoue qu'il m'ait arrivé de baisser exagérément mes prix de vente car il fallait que je recoure à de tels expédients pour survivre.»
Avec un petit rictus ironique, Rhett résuma la situation : « C'est vrai. Il ne suffit pas de se contenter de « vivre d'amour et d'eau fraîche », comme disent les Français ! Vous êtes de grands artistes. Et vous méritez de vous enrichir grâce à votre travail. C'est pourquoi, sous l'impulsion de Charles qui en a eu l'idée et qui va en être le maître d'œuvre, nous inaugurons ce soir le Southerners' Art Club, qui va faciliter les rencontres entre l'artiste et l'investisseur amateur d'art. »
Des applaudissements crépitèrent. La réputation de Charles Le Moyne de Bienville était bien établie. A l'instar de la renommée de sa famille due à son illustre ancêtre, il avait réussi à s'affirmer comme l'artiste le plus original et le plus prolifique des Etats du Sud.
D'un geste, Rhett l'invita à prendre la parole : «A dire vrai, l'idée m'a été suggérée en discutant avec un peintre de Rhode Island. Lui et des artistes de Providence sont en discussion pour former une association destinée à stimuler la culture et les échanges entre artistes et collectionneurs. Du fait de quelques petites querelles internes, le Providence Art Club met du temps à être officiellement créé. (*2) L'idée est intéressante. Je dois avouer – et vous serez d'accord avec moi – qu'il est encore plus séduisant de « damner le pion » aux Yankees, et d'être les premiers à officiellement créer un tel Club, qui plus est, un Club exclusivement réservé aux artistes de notre Vieux Sud. »
A la place des applaudissements, ce fut une de « Youpi !» et de « Hourra ! » qui fusèrent des quatre coins de la bibliothèque. Toute occasion était bonne pour prendre sa revanche – même si elle était pacifique et culturelle – avec les ennemis d'hier.
Rhett reprit la parole : «Si le projet de Providence nous a inspiré, notre objectif est beaucoup plus ambitieux – et sera éminemment plus profitable à tous. Le marché de l'art américain n'en est qu'à ses prémisses. S'il a été bien sûr impacté par la crise financière de 1873, il repart à la hausse, et d'après les études de marché que j'ai fait effectuer, son accroissement va être exponentiel. Ceux qui appartiennent à l'élite de la finance et de l'industrie veulent afficher ostensiblement leur richesse dans leurs demeures de maître qui poussent comme des champignons.
C'est là que Charles et moi intervenons. Notre stratégie va s'étendre dans trois directions. En premier lieu, après force négociations, nous nous sommes porté acquéreurs de la plus importante galerie d'art new yorkaise voisine du Metropolitan Museum of Art. C'est le plus sûr moyen de capturer les riches amateurs d'art qui considèrent que ce qui est unique, cher et du dernier cri ne se trouve qu'à New York – dont nos peintures et sculptures – les vôtres – qui les attendront au sortir du musée.
En suivant la même stratégie, nous allons ouvrir incessamment deux autres galeries d'art, toutes deux situées à côté des musées de Charleston et d'Atlanta. Les Américains friands de culture, ayant parcouru des centaines de kilomètres pour découvrir les beautés de l'Egypte éternelle et la peinture contemporaine à travers l'exposition des Impressionnistes, repartiront comblés, car ils auront l'opportunité d'emporter dans leurs bagages les œuvres d'art achetées au Butler and Le Moyne Exclusive Masterpieces Gallery. »
L'auditoire était attentif. Les artistes présents qui d'ordinaire avaient fait de l'indiscipline leur marque de fabrique, écoutaient sagement, tels des étudiants devant leur professeur qui allait leur apprendre la clé du succès.
«Le sésame pour nous imposer dans le marché de l'art est aisé à deviner : notre appartenance tous deux aux plus vieilles familles sudistes, notre aisance financière, la célébrité d'artiste unanimement glorifiée de Charles, et ma stature de créateur de deux musées seront suffisamment crédibles pour nous imposer auprès de la clientèle la plus aisée, et celle qui ambitionne par-dessus tout d'être aussi la plus raffinée des Etats-Unis.
Quoi de plus tentant pour les nouveaux riches que d'être acceptés par l'élite culturelle, qui plus est par celle du Vieux Sud, gage du bon goût ? Nous allons faire miroiter ce rêve en leur apportant l'Art sur un plateau – d'argent, cela va de soi. Pour cette troisième cible, Charles et moi allons exploiter notre carnet d'adresses bien fourni pour les inciter à investir dans la peinture. Ce sont avant tout des hommes d'affaires. Ils flaireront la bonne affaire en misant sur des talents dont la valeur va grimper. »
D'un large geste de la main, Rhett désigna son ami : «L'artiste sudiste unanimement admiré par ses pairs, au Nord comme au Sud, a accepté d'être à la tête de nos trois galeries, et de superviser le travail des directeurs qui les géreront. »
Charles fit un petit hochement de tête : «Je te remercie pour ta confiance, Rhett. C'est un défi passionnant à relever puisque nous partons de zéro. Avec une certitude : la singularité de notre réseau de distribution. Seul un cercle restreint d'artistes sélectionnés par nous-mêmes auront la possibilité d'exposer dans nos galeries, c'est-à-dire vous, les membres du Southerners' Art Club, et les Français faisant partie du nouveau courant de peinture appelé Impressionnisme. Rhett étant absorbé par ses multiples activités par ailleurs, c'est moi qui aurai le privilège d'être votre interlocuteur. Je pourvoirai à l'organisation d'événements et d'expositions au cours desquels les invités seront triés sur le volet. Quelle meilleure opportunité pour les artistes – nous-mêmes - de les sensibiliser à nos œuvres, et surtout de les acheter ? Car notre finalité à tous, s'accomplir dans notre art, est aussi – assumons-le – de nous enrichir grâce à notre talent. Les membres du Southerners' Art Club garderont bien sûr toute liberté pour vendre directement leurs tableaux à leur clientèle habituelle. Nous rétribuerons notre intervention en prenant une commission raisonnable sur les ventes conclues lorsqu'ils seront exposés – vous serez exposés - dans nos galeries au contact des riches collectionneurs attirés par notre respectabilité. Je peux vous garantir d'une chose : nous serons tous gagnants ! »
Les artistes présents manifestèrent leur accord en se congratulant joyeusement.
Par un signe discret, Charles demanda à son majordome de remplir les coupes à champagne.
«Buvons à la naissance du Southerners' Art Club et à notre impulsion historique sur le marché de l'art en Amérique ! »
Avant de porter le verre à la bouche, Rhett se racla la gorge et, d'une mimique malicieuse, il précisa : « Oh ! J'avais oublié de vous mentionner un point de détail – qui lui aussi est révolutionnaire – les artistes féminines sudistes auront droit d'appartenir à notre cercle très fermé (*2), de la même manière que celles faisant partie des Impressionnistes. Qu'en pensez-vous ?»
Ce « petit détail » provoqua l'étonnement puis l'euphorie des visiteurs de Charles Le Moyne de Bienville, et donna le prétexte à une nouvelle tournée de champagne.
Le « baptême » s'avéra un grand succès pour tous les convives.
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Après que les nouveaux membres du Southerners' Art Club eurent pris congé en se promettant de se revoir bientôt, Charles entraîna son ami dans son atelier.
« Ton antre m'a manqué ! »
Un antre que Rhett connaissait bien.
La partie arrière de la demeure ancestrale avait été transformée pour se conformer aux besoins spécifiques de l'artiste.
La première pièce aurait fait pâlir d'envie tout négociant spécialisé en fournitures artistiques. Des toiles vierges montées sur châssis de toutes tailles, étaient entreposées verticalement, chacune protégée par un drap. Des vitrines occupant toute la hauteur et la largeur des deux autres pans du mur regorgeaient de trésors, plus appétissants pour un peintre que n'importe quelle confiserie. De grandes boîtes en bois garnissaient deux étagères. Elles regorgeaient de pinceaux de toutes tailles, en poils de putois, d'écureuil ou de chèvre, brosses en soie de porc, et une flopée de spatules en fer aux formes les plus alambiquées s'apparentant à des étrangetés pour les néophytes, mais un régal de précision pour tout artiste. Des blocs à dessin attendaient d'être choisis par le maître pour qu'il y « croque » ses esquisses.
Le regard de tout visiteur ayant le privilège de pénétrer dans l'atelier s'immobilisait immanquablement sur les rayonnages aux couleurs de l'arc en ciel. Longs tubes de peinture à huile, tablettes de pâte pour aquarelle, crayons gras pour fusain, bouteilles d'encre de Chine, jusqu'aux simples crayons de couleurs ou à mine, tout était à disposition pour l'inspiration du Maître. Quant aux pots de poudre pressées, pigments d'ocre rouge ou jaune, d'indigo, de terre rouge vermillon, ou encore d'oxydes de minéraux de cuivre, - sans parler de la précieuse poudre de paillettes d'or -, ils avaient été collectés précieusement afin que Charles transfigure en tons exacts les images de ses visions.
Un peu à l'écart, près d'une fenêtre afin de garantir une aération de sécurité, des produits à l'alcool pour nettoyer les pinceaux étaient stockés avec des bonbonnes de vernis protecteur.
La porte de gauche menait à un entrepôt aux volets fermés pour que les rayons du soleil n'endommagent pas les toiles achevées de l'artiste. Rhett n'avait pas besoin de soulever les draps de protection. Il avait admiré en connaisseur chaque tableau. Certaines des toiles attendaient que l'encadreur ait plaqué des feuilles d'or sur les moulures Louis XV ou Empire commandées par les clients. D'autres seraient bientôt livrées à leurs nouveaux acquéreurs pour aller garnir les belles demeures de Louisiane.
Preuve de la confiance infinie que son ami lui témoignait, Rhett avait même eu droit de jeter un œil sur les œuvres inachevées. Certaines seraient éventuellement retouchées selon l'humeur du moment alors que d'autres n'étaient plus jugées dignes par leur créateur d'être exhibées. Pas jetées toutefois car celles-ci témoignaient crûment des doutes, des rêves inaboutis et des échecs du natif de Nouvelle Orléans.
Les deux hommes franchirent la dernière porte pour accéder au repaire du peintre. Un repaire idéal lui conférant les meilleures conditions de travail : de la luminosité et de l'ombre, en plein air et à l'abri, une profonde perspective de vue en conservant l'intimité.
Des portes fenêtres vitrées occupaient toute la largeur des trois côtés de l'atelier. A cette heure de la nuit, elles étaient grandes ouvertes sur une galerie en bois, si bien que, dans l'obscurité on aurait pu feindre d'être en plein milieu du jardin. Les volets à claire-voie, eux aussi béants, étaient la meilleure protection dans la journée contre la chaleur et l'humidité de Louisiane. Sans compter les ramifications géantes de deux cyprès centenaires qui déployaient un voile de protection ombragée vers l'intérieur.
La sensation d'être en pleine nature était d'autant plus troublante que les sujets des peintures se concentraient sur la nature sauvage du Mississipi. Alors par un effet d'imagination, les cyprès de l'extérieur se confondaient avec ceux de la toile posée sur le chevalet, la réalité devenant partie intégrante du tableau lui-même, le peintre s'incrustant lui-aussi dans la scène comme des miroirs gigogne. Où commençait la réalité ? Où finissait le rêve ?
L'ameublement était spartiate : deux chevalets, sur lesquels deux peintures esquissées étaient posées une caissette en bois garnie de tubes de couleurs et de pinceaux, une autre de palettes en bois tachées de multiples couleurs et de chiffons plus loin une longue table de drapier en chêne, dont seul le plateau inférieur était garni de grandes feuilles d'esquisses et deux fauteuils : ce dénuement accentuait la sensation de liberté indispensable à Charles pour créer.
« Mets-toi à l'aise, je t'en prie. » Il lui désigna un des deux fauteuils confortables à la tapisserie élimée, et marqués, ici et là, par quelques taches de peinture.
Il se délesta de sa veste et de sa cravate, et remonta ses manches sur ses avant-bras.
Rhett l'imita et aspira bruyamment. « Ah ! Un peu d'air… » Il huma avec gourmandise le courant d'air bienveillant qui ondoyait de la baie vitrée, semblait tourner autour d'eux comme une caresse rafraîchissante pour s'évader à nouveau de l'autre côté des fenêtres ouvertes.
Charles sortit d'un coffret humidifié deux gros cigares, en offrit un à Rhett, puis amena une bouteille de whisky pleine sur la table d'appoint posée entre les deux sièges.
Le liquide doré coula dans les verres en cristal : « Buvons aux Butler and Le Moyne Exclusive Masterpieces Galleries, au Southerners' Art Club et au succès complet de cette première réunion ! »
« Oui. Ils sont tous partants pour l'aventure. Grâce à toi qui a eu l'idée brillante de cette association.» « Et qui va faire tout le travail » ajouta-t-il en rigolant.
«Je suis heureux, il est vrai, de l'alliance de nos artistes pour pérenniser notre richesse artistique sudiste. Mais, sans surprise, c'est toi qui as réussi à les embarquer dans l'aventure ! Cela ne m'étonnerait pas que cette nuit ils rêvent tous d'une coulée de dollars ! »
Ils rirent de bon cœur.
« Je n'ai aucun doute sur les profits intéressants que nous réaliserons tous deux dans nos galeries. Mais il ne faut pas que la supervision de celles-ci soit un frein à ta propre création artistique. D'où l'importance de bien choisir les trois directeurs. A mon retour de France, tu me soumettras tes choix. Quant à l'infrastructure, la galerie de New York existe déjà, celle de Charleston est en voie d'achèvement en même temps que les travaux de finition du musée. A Atlanta, mon ami en charge de l'art a trouvé le local idéal pour nous, juste en face du musée. Donc, tout va s'enchaîner très vite.»
«Tout cela est excitant. Ce projet ambitieux n'aurait jamais pu voir le jour sans la création de tes deux fantastiques musées qui vont attirer les collectionneurs d'art comme des mouches, du Nord au Sud, d'Ouest à l'Est. Et nous n'aurons plus qu'à les « pêcher » pour notre bénéfice à tous.»
«Oui, au départ, l'idée ne m'avait pas effleurée. C'est grâce à ma Bonnie… » La voix de Rhett s'éteignit.
Ils restèrent quelques minutes à profiter de la sérénité ambiante. Dans la chaleur de la nuit, on percevait quelques battements agités d'oiseaux diurnes.
Lorsqu'Charles fit mine de vouloir remplir leurs verres, Rhett l'arrêta de la main : « Au risque de t'étonner, je ne viderai pas ta bouteille cette nuit.»
Comme son partenaire de soirées arrosées haussait les sourcils de surprise, Rhett expliqua : j'ai eu un petit pépin de santé hier qui m'a fait prendre conscience que ma vieille carcasse est mortelle. »
Charles se redressa de son dossier : « Que s'est-il passé ? Tu m'inquiètes, Rhett !»
« Oh… » - Rhett se passa les doigts dans les cheveux - « Disons que j'ai eu des émotions qui m'ont… perturbé. Perturbé étant un euphémisme pour expliquer que j'ai failli ne pas être présent avec toi ce soir.»
« Mais encore ? Dois-je t'extirper les mots de la bouche ? »
Libéré de creuser l'abcès qui le rongeait, il révéla laconiquement : « C'est Scarlett. J'ai passé quatre jours avec Scarlett. Pour aller à un rendez-vous d'affaires à Washington. »
Les racines françaises des ancêtres de Charles Le Moyne de Bienville s'exprimèrent par un retentissant « Oh la la !» plein de sous-entendu. «J'avoue que j'en reste sans voix ! Après toutes ces années, tu as réussi à regagner son cœur ! Quel victoire après un combat si acharné ! Est-ce que les braises qui couvaient dramatiquement ont-elles explosé en un feu de joie ? Tu dois être au septième ciel !»
Rhett déglutit si fortement que Charles l'entendit. Il avait les yeux fermés, un sourire de pure béatitude déployé. Son ami émit un petit rire moqueur : « Eh bien ! A ce point ? »
Rhett revint difficilement à la réalité. Il se secoua, et se frotta les tempes : «Et au petit matin, elle m'a annoncé que c'était fini et qu'elle allait épouser ce falot de Vayton ! » Cette fois-ci, il manqua de s'étrangler, tant sa rage revenait, aussi tenace que la veille.
« Ah ! L'artiste Haute Couture qui lui tourne autour depuis que tu l'as retrouvée…. »
Rhett se leva et commença à faire les cent pas. « Je ne comprends pas, je ne comprends pas son foutu comportement ! Bon sang ! Cela n'avait jamais été si… » Il s'arrêta. Certes les deux hommes n'avaient aucun scrupule à se vanter de leurs coucheries diverses. Mais son intimité avec Scarlett était un trésor qu'il chérissait égoïstement. « Elle a même eu le toupet de m'informer du jour de leur mariage : le lendemain de l'inauguration du musée de Charleston. »
Son ami se pinça les lèvres. Il était peut-être temps de tenter de l'amener à la raison : «Euh… Si la date est fixée, tout cela a l'air bien définitif. Je sais que je te l'ai suggéré des dizaines de fois, mais, ne crois-tu qu'il serait plus sain pour toi de tourner définitivement la page ? Tu l'avais fait pourtant en divorçant.»
Le Charlestonien poussa un gémissement de bête blessée : «L'oublier ? Je ne peux pas l'oublier. Dieu sait que j'ai essayé ! Tu en as été témoin. Mais je l'ai dans la peau. Elle est un poison lent qui coule dans mes veines et qui ne sera éliminé qu'à ma mort. Non, je vais lutter. Jusqu'à la dernière seconde. Je vais reprendre des forces en Europe. Et j'arriverai à temps de l'empêcher de faire cette folie. Malgré elle et son caractère de mule. Elle lui fait une confiance aveugle – et je ne la blâme pas pour ne pas faire de même avec moi. » Il ricana amèrement. « Il va falloir que je le fasse descendre de son piédestal. »
« Hum… Un homme parfait tel qu'il est présenté dans la presse… Ce ne sera pas chose aisée. »
Sa moue dubitative était plus parlante que les mots : «Peut-être… Je flaire une piste… J'en saurai plus à mon retour à Charleston. Sinon… » Il ferma les yeux.
Charles fut frappé de constater qu'il affichait largement son âge ce soir.
« Sinon… Je ne pourrai pas continuer… »
Cette formule sibylline fit frémir Charles car il entrevit entre les lignes ce qu'elle impliquait.
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Samedi 15 juillet 1876, Charleston, au siège de La Mode Duncan
«Blanche, confirmez à Madame Mary Louise Booth (*3) notre rendez-vous du 30 juillet. Je tiens à ce que la robe n°3 figure dans le prochain numéro du Harper's Bazaar. Est-ce qu'elle sera prête pour être présentée à la directrice du magazine ? »
«Oui. Les dernières broderies du col seront achevées lundi. Ensuite, elle passera à inspection pour vérifier qu'il n'y ait pas le moindre défaut. Inspection purement formelle puisque toutes les opérations ont déjà été maintes fois revues à chaque étape des coutures. »
«Merci. Et si Madame Cornelius Vanderbilt vous contacte…»
« Je lui ferai savoir que vous vous rendrez à New York le 7 août pour lui présenter l'avancement des projets. »
«Comme d'habitude, vous êtes parfaite, Blanche ! »
La jeune femme rougit légèrement.
Pour cacher son trouble, elle enchaîna : « Tout est arrangé pour votre départ mercredi. Votre varnish personnel est déjà à l'entrepôt de la gare de Charleston. J'ai donné les instructions afin que les six chambres soient fin prêtes pour accueillir vos invités. »
« Merci, Blanche. En cas d'urgence, n'hésitez pas à envoyer un télégramme à notre hôtel.»
Tout était prêt….
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Notes sur le chapitre 51. :
(*1) Jean Baptiste Le Moyne de Bienville a fondé La Nouvelle Orléans en 1718. Le personnage de Charles est purement fictif.
(*2) le Providence Art Club : il est créé en 1880. C'est le premier qui est destiné à mettre en relations les artistes et les acheteurs, en dehors des galeries d'art, afin d'aider au mécénat. Il est également le premier à accepter parmi ses membres des femmes. Source : Exploring American art in the nineteenth century - blog/2017/10/27/exploring-american-art-in-the-nineteenth-century
(*3) Mary Louise Booth, premier directeur et éditeur du Harper's Bazaar de 1867 à 1889.
