-1Chapitre 9

Tout est prêt, Quatre est un peu nerveux comme tout père mariant son fiston. Je suis assez ému moi-même. La salle principale est magnifiquement décorée dans les tons blanc, crème et doré. C'est très luxueux mais de bon goût. Les parents d'Aida (la fiancée de Jibril) ont vite laissé l'organisation de la réception à Quatre... Jibril est en train de s'habiller à l'étage. Quatre a disparu dans les cuisines, les invités ne sont pas encore arrivés. J'aime ce moment de calme avant la fête, j'erre vérifiant les derniers détails. J'attrape au vol un serveur qui a préparé les premières coupes de champagne pour accueillir les invités. Je prend une coupe et continue à me promener. Je regrette que Quatre et moi nous ne puissions nous marier. C'est impossible sur L4 et le faire ailleurs n'aurait pas de sens. Je sais que pour lui cela n'a pas d'importance, je suis son mari comme il l'est pour moi. Mais parfois j'aimerais le dire, voici mon mari... et pas seulement mon compagnon. Je crois qu'au bout de 15 ans tout le monde s'est habitué à cette situation, cela n'a pas toujours été le cas.

Je me revois dans cette même pièce quelques années en arrière, cela ne faisait pas plus d'un an que nous étions ensemble. Grande soirée mondaine où tout le gratin s'était donné rendez vous. J'ai enfilé le masque. Je ne compte pas les regards en biais, les ricanements. J'ai surpris une femme couverte de bijoux, aussi clinquante qu'un arbre de noël, assurant d'un air connaisseur que je ne "tiendrais" pas une année encore. Au détour d'un petit four j'ai appris que je n'étais pas seulement "l'excentricité du jour", le "clown du milliardaire", le "toy boy", mais aussi le parfum du mois. Selon les journaux à scandales nous nous sommes trompés quelques milliers de fois...

Le soir même Quatre m'a donné des preuves de son amour…

Rachid m'informe que Duo et Heero sont arrivés. Je ne peux m'empêcher de sourire en les voyant arriver endimanchés, si sérieux dans leur rôle de papa poule ! Duo arrange la ceinture bleu de l'aînée, Heero est un expert en natte, bouclettes, s'occupe lui, de la cadette. Le petit dernier regarde un peu ébahi autour de lui, pas de doute qu'il ne pensait pas voir une salle de jeu aussi grande! Je ne peux m'empêcher de dire aux enfants que Quatre est dans la cuisine et qu'une gourmandise les attend. Ils s'élancent et courent vers la fameuse pièce, à l'air du petit dernier, je sais qu'il a tiré à Duo... A l'occasion je m'attire un regard meurtrier des deux pères (Duo arrive presque à avoir le regard glacial qu'Heero, les futurs prétendants auront fort à faire...) qui voient tous leurs efforts ruinés, imaginant déjà les tâches de chocolat, les nattes défaites... Nous nous serrons chaleureusement, oui nous nous sommes vus hier mais quand même c'est un jour particulier. Avec Heero nous voyons les derniers détails pour la sécurité.

Et Duo s'est enfuit vers les cuisines, est-ce vraiment pour surveiller les enfants?

Heero s'excuse et se dirige à son tour dans les cuisines (alors que nous avons plus d'une dizaine de salons, boudoirs, bureaux, bibliothèque… ils semblent tous vouloir aller dans la cuisine !)

Zech et Wufei arrivent à leur tour. Wufei me salue posément comme Zech. Les années passant il s'est habitué à s'afficher avec son compagnon. Zech toujours aussi beau le tient de manière possessive. Wufei n'exprime pas ses sentiments en public, mais je sais depuis les années de guerre que Chang doit énormément l'aimer pour se laisser aller ainsi. Je fais le petit pari intérieur que notre fier Dragon doit être un volcan dans l'intimité !

Puis arrive Réléna ainsi que son époux. Très belle dans sa robe de soirée. Elle me salue poliment mais sans aucune chaleur. Le courant n'est jamais vraiment passé entre nous. Elle me regarde un peu de haut, pour elle je suis dans le même clan que Duo et Wufei, ceux qui détournent les hommes du droit chemin. Son mari est un très bel homme, brillant, mais il dégage une certaine froideur. Leurs deux enfants, Milliard et Hélène sont gentils.

Suivent les sœurs de Quatre, toujours aussi innombrables, mais au fil des années j'ai appris à les connaître. Elles me saluent la plupart comme un beau-frère. Leurs maris aussi même s'ils se montrent un peu réservés. Depuis la mort de l'un d'entre eux il y a 14 ans, ils se méfient un peu de moi.

Les invités se succèdent, à cela aussi je me suis habitué, à gérer le flux, les mondanités. Il me tarde que Quatre arrive.

Comme si mes pensées se matérialisaient, il est là à mes côtés. Après un rapide baiser, il m'aide à accueillir la foule.

Je suis encore à ses côtés quand il prononce le discours avec l'imam. Cette partie de la réception est en fait un rite très codifié qui équivaut à la célébration dans une église. Quand nous prenons place autour de la table, il me prend la main discrètement et me la serre tendrement. Après tant d'années nous n'avons pas besoin de parler pour nous comprendre.

La réception se poursuit dans la bonne humeur. Dans la salle de bal, les mariés ouvrent la danse sur une valse. Quatre danse comme le veut la tradition avec la belle-mère. C'est Réléna qui danse avec le beau-père. Puis c'est nous qui dansons et pour une fois, exceptionnellement, je laisse tomber le masque, je savoure pleinement de danser dans ses bras. Il me serre doucement contre lui, partageant toutes les émotions qui me traversent à ce moment précis. Je lui chuchote à l'oreille combien je l'aime. C'est un moment magique où la réalité semble abolit, les lumières dorées tourbillonnent autour de nous comme ma musique douce, je me sens si bien, si pleinement heureux.

A un moment je lève la tête et je vois les autres couples danser. Les mariés tourbillonnent au milieu de nous, ils sont si beaux, rayonnants.

La soirée passe vite. A trois heure du matin les premiers invités partent, ainsi que le jeune couple.

Jibril me serre dans ses bras juste avant de franchir le seuil de la porte. Que de chemin parcouru depuis son arrivé. Nous sommes devenus un peu comme père et fils, à notre manière, en silence, en toute confiance…Quand je le vois si heureux, bon, fier…Je me dis que nous y sommes arrivés. J'espère que nous lui avons donné les moyens de réussir. Il s'envole désormais seul, responsable. Bonne chance mon fils de cœur.

Nous nous retrouvons seuls. Seul comme nous ne l'avons plus été depuis l'arrivée de Jibril. Nous allons nous coucher. Je l'enlace, j'ai besoin de sa présence, de sa chaleur. Les années passant nous avons de moins en moins tendance à dormir enlacés, blottis oui mais pas plus pour des raisons de confort.

- ça va mon chéri? (quatre)

- oui, la réception était très réussie…

- tu a été très ému, comme moi…

- oui, …. tu sais, j'aurais aimé aussi que l'on puisse se marier nous aussi…

Il me serre un peu plus fort. Je lui embrasse l'épaule et je tourne un peu la tête pour m'installer plus confortablement. Mon regard s'arrête sur le petit bracelet en argent incrusté de turquoises. Je le caresse. Il rapproche son bras étendu sur le lit pour que je puisse continuer mon geste plus facilement. Il m'embrasse les cheveux. J'aime ces moments de tendresse.

Je me rappelle plusieurs fois où j'ai entendu Réléna railler ce petit bracelet, elle n'a jamais comprit le regard que lui lançait à ce moment là Quatre. Du pur mépris et peut-être même un peu de pitié, il ne lui a jamais expliqué non plus. Comment lui expliquer? Le mot amour lui-même ne peut résumer le lien qui nous lie.

Ses sœurs pensent que c'est une sorte de grigri ou de signe religieux.

Je suis le seul à savoir, à savoir que Quatre quand il refuse de s'en séparer le moindre instant, refuse de porter d'autre bijoux, dit clairement à ceux qui veulent voir, qu'il m'appartient, tout simplement.

C'est peut-être cela la nature de notre lien, simple et mystérieux, profondément étranger aux autres.

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Les années passent, nos enfants sont des adultes, nous sommes de jeunes grands pères. Quatre, à ma grande surprise a très tôt associé Jibril et quelque uns de ses autres neveux et nièces à la conduite des affaires.

Il m'a demandé si je voulait bien passer le reste de notre vie à voyager, à profiter de nos petits-enfants, de nos amis.

Je n'ai pas hésité un seul instant.

La vieillesse ne nous a pas épargné et les années de guerres nous ont finalement rattraper

Nous sommes depuis quelques mois dans le sud de la France pour nous reposer. Je ne sais pas si nous pourrons retourner un jour sur L4.

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Quatre est malade du cœur. Il paraît encore si jeune et si fort pour ses 65 ans. Pourtant je sais que son cœur bat de plus en plus faiblement. Trop de déchirements, trop de responsabilité, trop d'empathie. Il est allongé sur une chaise longue, au soleil bienfaisant de ce printemps terrestre si radieux.

Je lui tiens la main. Je lui ai fait un peu de lecture, il dit qu'il aime ma voix, il est fou, il me répond avec ce petit quelque chose dans les yeux que le temps n'a pas effacé, qu'il est fou amoureux.

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Quatre est mort à la fin de l'été, dans son sommeil. Je n'ai pas pleuré car notre séparation sera brève.

Je prépare un message pour la famille et nos amis. Je préviens aussi le médecin et remercie les infirmières.

Je demande à rester seul avec lui.

Je le regarde, il semble juste endormi sur ces draps blancs. Les voiles se soulève doucement quand l'air encore doux du matin entre par la fenêtre. Je regarde ensuite le petit portrait que tu emportes partout. Enfin le bracelet qui luit doucement à ton poignet.

Je vais dans la salle d'eau. Je prend un rasoir. Je me rassis à tes côtés. Je prends ta main et de l'autre pose la pointe du rasoir sur ma jugulaire. Cela ne fait pas mal. Les vieux réflexes sont là. Moins d'une minute, et nous ne seront plus jamais séparés. Sans bruits pour n'alerter personne.

Ces quelques instants, si brefs, mais où j'ai encore le temps de voir les moments de notre vie.

Juste avant que mon cœur ne s'arrête, je repense à la fois où il a battu si fort pour la première fois, quand j'ai posé les yeux sur le petit portrait caché dans ta chambre.

Je t'aime.