Disclaimer : Les personnages de Teen Wolf sont la propriété de Jeff Davis.
Playlist YT non-répertoriée de "Fragrances" : /playlist?list=PL9grB8B3JOKgES3DbERFOdXBugaqfFu-n
En bas de l'immeuble, Derek se reposait, adossé à un pilier. Il se redressa en avisant la silhouette de Scott qui enfourchait avec hâte sa moto. Il regrettait d'avance d'être revenu dans le quartier, mais il en avait été presque certain lors de sa vadrouille, son oncle n'était pas de taille à gérer les contradictions d'un adolescent, encore moins de les respecter. Ils avaient le droit d'être irritable, c'était normal, toutefois, Peter manquait cruellement d'empathie à l'égard de Scott. Il aimait tout contrôler, tout dominer et avait malheureusement jeté son dévolu sur un Alpha qui ne s'assumait plus véritablement. Ils s'exécraient l'un l'autre, à tel point que la moindre de leurs interactions se terminait en concours d'enfantillages.
Ils n'étaient pas prêts de trouver un équilibre sans un coup de pouce extérieur.
Si le nez de Derek n'était pas mis autant à rude épreuve depuis son retour à Beacon Hills, il aurait presque été ravi du râteau que se prenait Peter. Malheureusement pour lui, vivre sous le même toit que son oncle n'était absolument pas une partie de plaisir. Chaque jour, il risquait de mourir asphyxié et savoir que cela allait durer encore un moment le désespérait.
— Scott, attends ! héla-t-il, toute patience envolée.
Il n'était pas un conseiller d'orientation, mais il avait déjà essayé de croiser ses bras sous ses aisselles et de prendre son mal en patience, et cela n'avait pas fonctionné. À ce rythme-là, il allait bientôt pouvoir faire une croix sur ses narines.
Il soupira face à l'expression à la fois confuse et accusatrice de Scott, visible même à travers la visière de son casque. Ces histoires n'étaient vraiment plus de son âge... encore moins de l'âge d'un loup-garou quarantenaire, bon sang !
Le moteur gronda.
— S'il te plaît, insista-t-il.
Le propriétaire du véhicule relâcha la poignée d'accélération, feignant de l'écouter. Derek fit barrage avec son corps pour être certain d'être pris au sérieux. Il avait une vague idée de la galère dans laquelle se trouvaient les deux hommes en ce moment. Il ne l'avait jamais expérimenté lui-même, mais il en avait déjà été témoin par le passé, alors que sa famille badinait paisiblement en ville. À l'époque, cela avait causé de nombreux problèmes au sein des meutes qui se partageaient le territoire de Beacon Hills et la ville, qui n'avait pas encore si mauvaise réputation, était devenue l'épicentre de querelles entre créatures surnaturelles.
Il eut un sourire triste à ce souvenir. Son insouciance de jeunesse lui manquait. Il imaginait aisément ses sœurs rirent de Scott et Peter, avant de lancer des paris sur qui tiendrait le plus longtemps. Elles n'y auraient pas vu une source de danger ou de fatalité, mais un moyen de se réjouir des surprises qu'offrait la vie. Aujourd'hui, le moindre relâchement, la moindre distraction, tout se présentait sous un mauvais œil pour Derek. Il avait perdu son optimisme et les imprévus comme celui-ci ne l'enchantaient guère.
— Peter est un crétin, mais tu ne pourras pas le fuir éternellement.
Il sentit Scott se tendre sur sa moto. Il déglutit, incertain de la conduite à adopter. Il n'était pas Cora. Il ne parlait pas à cœur ouvert, sans filtre.
— Tu n'as aucune idée de ce que je suis en train de vivre, répliqua sèchement le motard.
Derek resta muet, interdit. Sa petite sœur aurait su quoi dire. Scott avait raison, il ne comprendrait probablement jamais. Il n'avait pas compris avant, pourquoi comprendrait-il maintenant ?
Une sensation d'impuissance lui comprima la cage thoracique. Cora avait toujours été une enfant spéciale, dotée d'une sensibilité extrême et d'une énergie débordante — une vraie tête de mule. Dès ses premiers pas, tout le monde s'était mis à envier sa capacité à croquer la vie à pleines dents.
Cependant, en l'espace d'une seconde, son existence avait basculé. Elle, qui maîtrisait l'art de transformer d'insignifiants gestes en pièce de dramaturgie, avait eu le malheur de rencontrer la mauvaise personne au mauvais moment. À seulement dix ans, elle n'avait pas réalisé la portée de son action, ni de la condition absurde dans laquelle sa famille se trouvait à ce moment-là.
Son regard avait juste croisé celui de Pelajia, un chasseur haut comme trois pommes, à l'autre bout de la table. Ils s'étaient souri et une odeur irrésistible s'était élevée entre eux. Débordant d'une candeur enfantine, Cora avait bondi de sa chaise et avait fondu sur lui à corps perdu. Sa transformation avait été si brusque qu'aucun des loups-garous présents n'avait eu la possibilité de l'arrêter et ce qui aurait dû être une réception mondaine bourrée de faux-semblants s'était métamorphosée en un banquet sanglant. Comment expliquer à ses convives, chasseurs de génération en génération, que votre fille n'avait rien fait de mal en sautant dans les bras de leur fils, alors que son visage était désormais celui d'une bête sauvage pour laquelle ils n'éprouvaient aucune empathie ?
Fébriles, ils avaient lâché un hoquet sidéré, puis plongé sur le sol par réflexe. Les balles s'étaient aussitôt mises à pleuvoir à travers la pièce. Cora s'était débattue en sentant la poigne puissante de sa mère la tirer vers le bas. Ils avaient tenté de la calmer, en vain, avant de décider de séparer les deux enfants par la force. Ils étaient ensuite sortis de la maison in extremis et avaient fui à travers la forêt, un groupe de chasseurs en rogne à leur poursuite.
Le lien qui unissait Cora et le jeune chasseur ne s'était jamais affaibli par la suite. Aucun obstacle, pas même la mort, n'avait pu les retenir de graviter l'un autour de l'autre. Ce sentiment, qui n'avait cessé de les inspirer, était venu défier l'ordre établi.
Démunie, sa famille avait fait appel à tort à une meute voisine pour lui venir en secours, mais l'information avait été ébruitée à une autre, bien plus redoutable. L'effet papillon s'était mué en cyclone et, jusqu'à aujourd'hui, Derek n'avait jamais pensé revoir un jour ce phénomène se reproduire au sein de sa nouvelle meute.
— Je n'ai pas besoin de savoir comment tu te sens pour connaître la fin de l'histoire, déclara-t-il d'une voix grave. Scott, crois-moi, tu n'as pas beaucoup de choix devant toi.
L'interpellé coupa le moteur de sa moto et descendit, le regard assassin.
— Je ne suis pas un bêta que tu peux effrayer quand ça t'arrange. Je suis parfaitement conscient de ce que je fais. Tes menaces, tu peux te les garder !
Ils se fixèrent en chien de faïence, avant de lever les yeux au ciel de concert. Qui essayaient-ils de convaincre, au juste ? Eux-mêmes ou les autres ?
— Scott... reprit Derek avec plus de douceur. Je suis de ton côté.
Soudain, il se rendit compte de sa propre hypocrisie : il n'avait rien fait pour aider son ami ces derniers mois, car il avait eu peur de reproduire ses erreurs passées. Il aurait pu insister, toquer à sa porte, tenter de relancer la conversation ou même transmettre tout ce qu'il savait à Stiles... Au lieu de ça, il s'était montré égoïste, enfermé dans un mutisme angoissant, et Scott avait désormais tous les droits de douter de sa sincérité.
— Je suis désolé. Je suis désolé de ne pas avoir été là plus tôt. J'ai eu tort.
Le regard rougeoyant qu'il reçut lui arracha un rictus mélancolique.
— Peter et toi, vous êtes pareils, grinça l'Alpha. Vous n'agissez que dans votre intérêt perso. Quand ça ne vous dérange pas directement, vous fermez les yeux sur tout, tout le temps. Alors quoi, qu'est-ce qui te fait te bouger le cul maintenant, hein ? C'est quoi le problème cette fois ? Peter te rend la vie insupportable ? Malia et Lydia se plaignent de mes absences ? Stiles te harcèle ? Vas-y, balance !
Derek baissa les yeux. Il repensa à tout ce qu'il avait perdu au cours de son adolescence, à toutes les épreuves qu'il avait dû affronter seul. Il ne souhaitait ça à personne.
Il réprima un frisson et passa une main sur son visage, tentant de chasser le passé. Il en avait marre de se trouver des excuses. La vérité était que les situations de Scott et Cora étaient différentes. Ils n'étaient pas condamnés à vivre dans les pas de l'autre.
— Je n'ai pas de réponse miracle à te donner. J'aimerais bien... mais je n'en ai pas.
Scott fronça les sourcils.
— Tu as peur, réalisa-t-il brutalement.
Ils échangèrent un regard indéchiffrable, un curieux mélange de saisissement et de désœuvrement. L'ironie les frappa enfin. Ils s'accusaient des mêmes méfaits. Ils avaient agi exactement pareil, entretenant l'espoir fictif que leur problème disparaîtrait comme par magie s'ils le fuyaient.
— Reste, pria Derek.
Sa famille avait tout fait pour protéger sa petite sœur et, même si elle avait fini par échouer, le plus important était qu'elle ne s'était jamais laissé abattre par le coup du sort. Quand les deux meutes adverses s'étaient retrouvées à leur porte pour profiter de leur faiblesse, les Hale avaient fait front. Ils avaient refusé de se plier à la volonté de cet attroupement d'étrangers.
Ils auraient pu se soumettre à leur condition et sacrifier Cora pour étouffer l'affection dévastatrice qui la rongeait. Ils auraient pu empoisonner le quartier en une nuit pour étouffer la vérité à tout jamais. Humains, loups-garous, proches, inconnus, tous se seraient tus. Ils n'auraient plus eu de tueurs à leurs trousses.
Malgré tout, ils avaient fait le choix de rester fidèles à eux-mêmes, au risque de n'être que des dommages collatéraux dans une guerre de territoire qui avait tourné en leur défaveur. Leur mère avait refusé de donner sa progéniture en pâture et, en retour, ils s'étaient fait chasser comme du gibier.
Puis, Pelajia avait été grièvement blessé lors d'un affrontement et le cri qu'avait poussé Cora leur avait glacé le sang. Ils s'étaient tous stoppé net, incapables de se faire face. Derek avait traversé le champ de bataille pour s'agenouiller à côté des deux enfants réunis, avisant la balle perdue qui avait perforé le poumon gauche du chasseur. Il avait essayé de prendre sa douleur pour l'apaiser, mais il s'était vite retrouvé submergé.
Il avait cherché le regard de sa mère, puis celui de son oncle. Tous lui renvoyaient la même violence et, répugné, il avait fermé les yeux pour rester lucide. Après une inspiration tremblante, il avait achevé Pelajia d'un coup de griffe et rendu grâce aux lamentations de sa petite sœur.
Le silence avait alors régné.
Les loups-garous ennemis avaient battu en retraite, tandis que les chasseurs avaient disparu de Beacon Hills sans un bruit. Aucun Hale n'y avait cru au début. Ils s'étaient sentis soulagés, coupables, endeuillés, sales. Cet épisode de leur vie était close, du moins, en apparence.
La perte de certains de leurs proches avait creusé leur poitrine, mais le plus dur avait été de voir Cora, encore bel et bien vivante, devenir l'ombre d'elle-même du jour au lendemain. Inconsolable et à nouveau inoffensive, elle s'était blottie dans son lit pour se noyer dans son chagrin. Ses pleurs ne s'étaient jamais taris.
Derek n'avait pas su trouver les mots pour la consoler. Effrayé de subir le même sort qu'elle s'il tombait amoureux, il s'était plongé dans des relations charnelles sans avenir. Il avait cru avoir entre les mains la solution miracle et, persuadé d'avoir tourné la page, cette illusion dura plusieurs mois.
Quand l'incendie emporta les derniers souvenirs de sa famille l'année suivante, il promit au chevet de Peter de ne plus jamais revivre ça.
