== Chapitre 11 – Le Rapport ==
Cela faisait une semaine qu'Elias avait quitté Kaamelott.
Merlin avait beau se dire que ce n'était pas un délai de séparation très long, toutes proportions gardées – il leur était après tout arrivé de passer plus de deux mois sans se voir, en de rares occasions – il commençait tout de même à se faire un peu de mouron.
Non pas que son quotidien lui laissait trop le loisir de penser à son époux en vadrouille. C'était bien simple, ces derniers jours, le druide ne savait plus où donner de la tête. Entre les tournées de soins aux blessés, les virées en forêt pour collecter de quoi renouveler son stock de remèdes et la surveillance d'un nouveau-né, Merlin pouvait s'estimer heureux s'il arrivait à caser un casse-croûte et un peu de sommeil entre deux levers de soleil.
Heureusement, il avait Mehgan pour l'épauler. La jeune femme ne ménageait pas son énergie et, comme lui, courrait sur tous les fronts. Son aide était des plus précieuses, surtout lorsqu'il s'agissait de prendre soin de sa petite nièce. Mehben avait repris quelques forces mais n'arrivait pour le moment qu'à rester éveillée par tranches de quinze minutes, avant de devoir se rendormir pour plusieurs heures. Ce maigre temps d'éveil, elle le mettait à profit pour prendre sa fille dans les bras, lui sourire tendrement malgré la fatigue et la laisser téter tout son soûl. Trop faible encore pour y parvenir par elle-même, elle était aidée à chaque fois par Mehgan ou Merlin, mais ces derniers notaient avec satisfaction que la nouvelle maman se débrouillait chaque jour un peu mieux.
Parfois, il arrivait à Mehben de se réveiller en retard. Merlin se retrouvait alors à promener dans tout le laboratoire avec un bébé affamé dans les bras et une tempête de mauvais souvenirs en tête. Heureusement, ces occurrences étaient rares, bien qu'insupportables.
Petrok aussi s'était réveillé. A l'inverse de son épouse, ses périodes d'éveil étaient plus nombreuses, plus longues, mais également bien plus douloureuses. Le jeune homme endurait son alitement avec autant de grâce qu'un mulot en train de se faire éventrer par une buse. Merlin avait l'habitude des blessés difficiles et ne manquait pas de compassion ; mais même lui devait admettre que les geignements ininterrompus de Petrok commençaient à lui taper sur le système. Avec la dose quotidienne de mixture antidouleur que le chevalier ingurgitait, on aurait pu lui amputer la jambe sans qu'il ressente plus qu'un léger pincement. Ses plaintes étaient majoritairement factices.
La preuve : elles s'éteignaient dès que quelqu'un lui amenait sa fille. Les chouinements de Petrok se métamorphosaient alors en silence ébahi, ponctué çà et là de mots doux. En négociant ferme, le jeune homme parvenait parfois à convaincre Merlin de poser le bébé sur son torse ; alors, il pouvait passer une heure à caresser son enfant endormi, de ses fines mèches claires jusqu'au bout de ses minuscules orteils, avec une révérence si poignante que le cœur du druide en faisait des soubresauts.
La jalousie ? Vraiment ? Ce n'était pas très élégant...
Une semaine après sa reprise de contact avec le monde des vivants, le bassin brisé de Petrok ne lui permettait toujours pas de s'asseoir. Mais le chevalier ne présentait pas de difficulté à remuer les pieds, ce qui rassurait Merlin sur sa capacité à remarcher. De la même manière, sa blessure au crâne ne semblait pas lui avoir laissé de séquelle particulière, à l'exception d'une confusion temporaire à chaque fois qu'il se réveillait et d'une incapacité à faire des phrases trop longues – ce qui, de l'avis général, n'était pas forcément un mal.
Pour plus de confort, et maintenant que tout danger immédiat était écarté, le couple en bonne voie de rétablissement allait bientôt être transporté dans ses propres quartiers. Un environnement familier et un plumard digne de ce nom ne pouvaient que leur faire du bien.
« Je passerai quand même vous voir plusieurs fois par jour, assura Merlin tout en aidant Mehben à se rallonger après la dernière tétée de la matinée. Vous aurez votre sœur dans la chambre juste à côté, au cas où. Avec Mehgan, on va garder un œil sur la petite jusqu'à ce que vous vous sentiez de vous en occuper tout seuls.
- Pfff vous parlez d'une mère indigne, marmonna amèrement Mehben en se recalant sur son oreiller. Même pas foutue de prendre soin de son bébé pendant plus d'une demi-heure... affligeant...
- Soyez pas si dure envers vous-même, vous revenez de loin. Vous auriez tout aussi bien pu ne jamais la rencontrer.
- Mhmm...
- Allez, va. Faites pas cette tronche. Croyez-moi, bientôt vous serez totalement remise et les pleurs de milieu de nuit pour réclamer à manger seront votre problème, à vous et personne d'autre. Et alors là, vous regretterez la douce époque où c'était moi qui vous amenais directement la petite terreur sans que vous ayez à sortir du lit. »
La plaisanterie de Merlin lui attira un faible sourire de la part de Mehben. La jeune femme embrassa une dernière fois le front de sa fille somnolente avant de la laisser aux mains du druide.
« Au fait, vous avez réfléchi à un prénom ? demanda-t-il en installant l'enfant dans le creux de son épaule.
- Il faudrait déjà que Petrok se réveille à peu près au même moment que moi pour qu'on en discute, bailla Mehben. J'avais des pleines caisses de prénoms de garçon, mais pour une fille je patauge... il avait de bonnes idées, il faut juste qu'il s'en rappelle... on peut pas continuer à l'appeler « la petite », c'est pas terrible...
- C'est toujours mieux que les suggestions de Gareth et Iagu, mais je vois ce que vous voulez dire. Bon, je descends, votre sœur et son futur m'attendent pour casser la croûte. On n'a jamais autant bouffé dans ce laboratoire que depuis que Môssieur Psychorigide y est pas. On peut mettre des miettes partout, personne nous dit rien, c'est royal, alors on profite avant qu'il rentre.
- Faites pas genre, tonton Merlin. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure qu'il vous manque… »
Mehben rajusta sa position contre l'oreiller avant de fermer les yeux. Sa dernière remarque dispensée, la toute jeune maman sombra dans une nouvelle session de sommeil réparateur. Merlin lui décocha un sourire bienveillant et lui remonta la couverture sur les épaules de sa main libre, avant de quitter la pièce sans faire de bruit.
Elles étaient perspicaces, les deux sœurs. Ça, il ne pourrait pas le leur enlever.
En bas, Mehgan et Gareth terminaient d'installer la table pour le déjeuner. Les quelques couverts empruntés aux cuisines « pour un jour ou deux » faisaient désormais partie intégrante des lieux, de même que la nappe jetée sur l'établi plusieurs fois par jour pour ne pas risquer de tâcher le plan de travail. Si Elias remarquait la moindre trace de jus de viande ou de vin sur ses sacro-saints établis à son retour, il en ferait une jaunisse.
Déjà qu'il allait être très compliqué, pour ne pas dire impossible, d'expliquer la disparition subite de son grimoire sur les glyphes de protection sans révéler qu'un bébé barbouillé avait vomi l'équivalent d'une pinte de lait dessus… autant ne pas se rajouter des difficultés. Cet oiseau-là était farci de principes comme un rôti de Yule l'était de marrons ; Merlin aurait eu plus vite fait d'apprendre la calligraphie à un cheval que de l'en faire dévier.
Pour ce midi en tout cas, il y avait du lapin rôti au menu, accompagné d'une sauce aux champignons et de pommes de terre grillées. Merlin installa la fille de Mehben et Petrok dans son berceau près de la cheminée – ça aussi, il allait falloir le dégager au plus vite, de peur d'entendre Elias gueuler que c'était « un labo ici, un lieu de travail, pas une nurserie, merde à la fin ! » – et prit place à table avec le jeune couple.
Merlin et Mehgan avaient commencé à partager leurs repas au lendemain du départ d'Elias, unis dans les soins à Mehben, Petrok, leur petite fille ainsi que tous les blessés du château. Gareth s'était assez vite greffé au rituel pour le repas de midi. Le jeune homme leur apportait chaque jour des nouvelles quant à la progression des troupes vikings et les recherches lancées par Arthur pour retrouver Yoan. Deux combats qu'il était difficile de mener de front ; aussi, le roi de Logres n'avait envoyé qu'un petit contingent de soldats faire le tour des postes de garde et conservé à Kaamelott le plus gros de ses troupes pour les envoyer à l'Est, vers les côtes où les vikings étaient supposés débarquer.
Pour le moment, rien n'était à signaler sur le littoral. Mais la situation pouvait basculer d'un jour à l'autre.
Iagu s'était vu confier le commandement de la patrouille assignée aux postes de garde. D'après les dernières nouvelles des espions, un homme correspondant au signalement d'Alban aurait été aperçu en Carmélide, en chemin vers le Nord. C'était donc pour la Carmélide que Iagu était parti avec moins d'une dizaine d'hommes, dans l'espoir de trouver une piste probante à ramener à Kaamelott. Jusque-là, aucune nouvelle ne leur était parvenue.
« Le roi Arthur ne sort quasiment plus de la salle de réunion, fit Gareth tout en se coupant un bout de pain. Les gens se succèdent pour y entrer, mais lui, il ne ressort jamais. Des espions, des chevaliers, même une délégation saxonne ce matin… il ne fait rien d'autre. Entre les vikings, le gel qui a détruit les dernières récoltes de la saison et les recherches, je me demande où il trouve le temps de dormir.
- Mettez-vous à sa place, c'est pas simple de jouer sur tous les tableaux, fit remarquer Merlin. Et puis ce n'est pas n'importe qui qu'on a enlevé, c'est son fils. Evidemment qu'il est déterminé à le retrouver.
- Je sais pas comment il fait, souffla Mehgan. Moi, si on m'avait enlevé mon fils comme ça, du jour au lendemain… je crois que je serais même plus capable de fonctionner correctement. »
Gareth hocha la tête pour signifier son accord.
« Je crois que c'est malheureusement le cas pour la reine Guenièvre. Personne ne l'a vue depuis l'enlèvement, elle ne quitte plus ses quartiers. On dit même qu'elle refuse de manger…
- La pauvre, c'est terrible, et nous on est là à manger tranquillement… »
Mehgan posa sa fourchette, les yeux embués par des larmes de compassion. Gareth glissa un bras autour des épaules de sa fiancée et l'attira contre lui pour la réconforter.
« Vous n'avez pas à vous sentir coupable, lui dit-il. Vous faites tout votre possible pour aider au château, vous avez besoin de toutes vos forces. Ça n'aiderait ni le roi, ni la reine si vous vous retrouviez sur le carreau, bien au contraire.
- Je sais, je sais, vous avez raison, renifla l'enchanteresse novice. Mais bon, quand même… j'ai tellement de peine pour eux…
- C'est bien normal. Mais ça passera, vous verrez. Ça ira mieux quand ce sera fini. »
La remarque du chevalier orcanien fit lever un sourcil irrité à Merlin.
« Vraiment ? intervint-il sèchement. Ben vous m'expliquerez quand est-ce qu'on a fini de perdre un enfant, ça m'intéresse. Moi j'en suis à plus de huit cents ans et je peux vous le dire : c'est pas terminé. »
Le druide avait peut-être un peu forcé sur le ton cinglant, car les deux jeunes gens assis en face de lui se raidirent et ouvrirent des yeux ronds de surprise. Si une question brûlait dans les prunelles de Mehgan, Gareth de son côté ne semblait plus savoir où se mettre.
« Euh… je voulais dire, quand on, enfin quand Yoan aura été retrouvé, bredouilla gauchement le jeune homme. Je suis désolé, je ne savais pas que… que vous… pardon, c'était maladroit. »
Merlin soupira et se passa une main sur le visage.
« Non, c'est moi qui suis désolé, Gareth. J'ai compris de travers. Je suis un peu sur les nerfs en ce moment, alors… m'enfin c'est pas une raison, j'aurais pas du vous parler comme ça…
- C'est pas grave, vous inquiétez pas. Mais… du coup… ça veut dire que vous avez déjà eu- »
La fin de la phrase de Gareth se mua en gargouillis étouffé quand Mehgan lui fila un coup de pied sous la table. Si la jeune femme était probablement aussi curieuse que son futur époux quant à la déclaration de Merlin, elle avait au moins le tact de sentir que le moment n'était pas bien choisi pour en discuter. Non pas qu'il y avait le moindre risque que Mehgan oublie cette information ; elle ressortirait simplement plus tard, dans des circonstances plus adéquates.
« Vous devriez souffler un peu, tonton Merlin, conseilla-t-elle plutôt. Ça fait une semaine que vous courrez partout, c'est normal que vous soyez fatigué. Vous savez quoi, je peux faire le tour des blessés toute seule cet après-midi, il n'y a plus grand-monde qui a besoin de soins. Et j'irai aussi à la lisière du bois pour la cueillette, je connais un super coin à châtaigniers.
- Oh ben non, je peux pas vous laisser tout faire toute seule, protesta le druide.
- Mais si vous pouvez ! Tenez, je vais même plus loin : Gareth va surveiller la petite comme ça vous pouvez monter faire une sieste ou bouquiner, ça vous reposera un peu.
- Euh… je fais ça, moi ? s'étonna Gareth.
- Oui, vous faites ça. Ou alors on échange et vous allez changer des bandages de pieds broyés et nettoyer des crânes fendus. C'est vous qui voyez.
- Ah bah tout de suite, présenté comme ça, c'est sûr… »
Les protestations de Merlin ne rencontrèrent aucune clémence, et le trio termina le repas sans qu'il ait pu convaincre ni Mehgan, ni Gareth de lui laisser du travail pour l'après-midi. Si bien qu'une fois le déjeuner achevé, le druide se retrouva dans sa chambre, les bras ballants, la semelle battant la poussière, à se demander comment il pourrait bien occuper tout ce temps libre inattendu qui venait de lui tomber dessus.
Au final, il se décida à faire un peu de rangement et de ménage. Habituellement, Elias pourvoyait à ces tâches, et Merlin ne pouvait pas nier qu'en l'absence de son compagnon, le désordre et la poussière avaient pris un malin plaisir à s'accumuler sous sa juridiction. Revenir au bercail pour tomber sur un laboratoire plein de miettes et une chambre à coucher en bordel ne mettrait certainement pas l'enchanteur dans de bonnes dispositions.
Merlin s'attela donc à sa tâche avec détermination, à défaut d'entrain. Il rajusta les draps et les couvertures sur le lit avec soin, tapotant les oreillers pour leur redonner une forme correcte. Il ouvrit le fenestron et entreprit de chasser la poussière du mieux qu'il pouvait. Puis il ramassa les habits jetés sur la chaise dans le coin de la chambre pour les ranger dans l'armoire.
Le dernier vêtement de la pile se trouvait être le manteau d'Elias, celui-là même que l'enchanteur portait le jour de l'effondrement du rempart et qu'il avait du abandonner sur la chaise au moment d'aller se coucher. Le tissu sombre était maculé de sang séché – celui d'Elias mais aussi et surtout celui de Mehben et Petrok – raide et un poil malodorant maintenant que Merlin avait le nez dessus.
« Beurk... toi, t'as gagné un voyage à la laverie, » marmonna le druide.
Au moment de ramasser le manteau, quelque chose s'en détacha pour venir heurter le sol dans un petit bruit sec. Merlin baissa les yeux, intrigué. Il s'agissait d'une espèce de médaillon rattaché à une chaînette, parcourus de petits trous et de runes minuscules. L'objet était lisse et rond. Enfin, il avait sûrement été rond avant de tomber par terre et de se casser en deux, proprement, bien au milieu.
« Oh non, zut ! »
Merlin se pencha pour ramasser les deux demi-cercles qui constituaient l'artefact – car il était bien question d'un objet enchanté, il le sentit à l'instant où ses doigts en effleurèrent la surface veloutée. Son premier réflexe fut bien entendu d'essayer naïvement de les recoller en les mettant en contact l'un avec l'autre, et bien entendu, il ne rencontra pas un franc succès. Il laissa échapper un geignement contrarié ; à coup sûr, Elias était responsable de la fabrication de ce machin et il allait se prendre une chasse quand le sorcier apprendrait qu'il était cassé.
« Oui bah c'est sûr, si on le laisse traîner comme ça, aussi, » bougonna Merlin avec humeur tout en glissant les deux parties du médaillon dans la poche intérieure de son propre manteau.
Il n'aurait qu'à demander à Arthur si c'était bien un projet qu'il avait demandé à Elias, histoire de savoir à quel point il venait de se mettre dans la panade et s'il avait la moindre petite chance de réparer sa bêtise avant que l'enchanteur ne rentre. De toute manière, il avait prévu de toucher deux mots au roi de Bretagne dans la journée, sur un sujet bien différent.
Sans surprise, Merlin trouva Arthur dans la salle de réunion. Le souverain venait tout juste de laisser repartir une paire de jeunes qui, si la mémoire du druide ne lui faisait pas défaut, devaient faire partir de la nouvelle génération d'espions de Kaamelott. Leur rapport n'avait pas du être bien encourageant car en entrant dans la pièce, Merlin surprit Arthur avachi en avant sur la table, le visage enfoui dans ses bras croisés. L'image même de la défaite et du découragement.
En dépit de son irritation à l'égard du fils d'Uther – ils ne s'étaient pas vus de la semaine, et leurs dernières paroles échangées au conseil restreint n'avaient pas été exactement amicales – Merlin ne put s'empêcher de ressentir un pincement au cœur pour le jeune père tourmenté.
Ce genre de torture, il ne le souhaiterait même pas à son pire ennemi.
« Toujours pas de demande de rançon, si je comprends bien ? » fit doucement Merlin en guise d'entrée en matière.
Arthur leva brusquement la tête, dévoilant par le geste toute l'étendue de ses cernes et la pâleur de ses joues. En voyant son druide sur le pas de la porte, il se détendit légèrement.
« Toujours pas, confirma-t-il sombrement tout en se frottant le visage d'une main. Même Venec a admis que c'était... atypique... je sais pas trop ce que c'est censé vouloir dire... » Puis, après un soupir lourd : « Vous aviez besoin de quelque chose ?
- Oui. Enfin non, pas vraiment, non, c'était juste pour vous dire... hier je suis allé aux archives et j'ai jeté un œil à la carte que vous m'aviez demandée.
- Une carte ? s'étonna Arthur, sourcil levé. Moi je vous ai demandé une carte ?
- Bah, oui. Celle des galeries de la résistance. Quand on a repris le château à Lancelot, vous m'aviez demandé de la dessiner, vous vous souvenez pas ?
- Ah, oui, cette carte-là... j'me souviens vaguement. Bon, et alors ? »
Merlin se vit contraint de se mordre la langue devant la nonchalance du souverain, sans quoi il lui aurait sûrement rappelé que ladite carte lui avait coûté plusieurs semaines de travail et que ça valait bien la peine de s'être farci la totalité des tunnels si c'était pour que le commanditaire en oublie sa requête.
« D'ailleurs elle vous a jamais servi, cette cartographie, on est d'accord ? se contenta-t-il de marmonner.
- Non mais à l'époque je voulais mettre un projet sur pied, argumenta Arthur. Je voulais créer un genre de système d'évacuation d'urgence caché. Un peu comme celui qu'il y avait dans la salle de la table ronde, mais pour tout le monde, histoire de pouvoir vider les lieux en cas de pépin. C'est pour ça que j'ai laissé des tunnels fonctionnels et que je vous ai demandé cette carte.
- Ah bon... mais vous l'avez fait au final, ce système ?
- Au final non, pas le temps, pas la priorité, en plus c'était pas pratique parce qu'il aurait fallu rajouter des extensions et des débouchés à la surface... et puis mon beau-père était persuadé qu'en cas de siège c'était une voie d'entrée royale pour que les ennemis nous prennent à revers, alors j'ai laissé tomber.
- Eh ben ça me fait mal de le dire, mais votre beau-père a eu du nez sur ce coup-là. Il se trouve que sur la carte, on voit très bien qu'il y a une galerie qui passe juste en-dessous du rempart Nord, pile à l'endroit où tout s'est effondré il y a une semaine. Si c'est une coïncidence, moi je suis une princesse perse. »
L'annonce éveilla dans les yeux d'Arthur une lueur d'intérêt mêlé d'inquiétude.
« Mais... enfin je veux dire, comment... vous pensez que quelqu'un aurait utilisé cette galerie pour faire s'écrouler le rempart ?
- C'est quasiment certain, acquiesça Merlin. Il faudrait attendre que tout soit bien déblayé pour être complètement sûr, mais j'ai pas besoin de vous rappeler comment on a fait contre Lancelot, il y a cinq ans. Ça y ressemble quand même sacrément, vous trouvez pas ?
- Oui... enfin si c'est ça, c'est quand même quelqu'un de très bien informé qui a fait le coup, parce que pour connaître l'existence de cette galerie alors que j'ai fait condamner toutes les entrées... il n'a pas pu agir seul. Il a forcément eu de l'aide ou au moins des informations, et de quelqu'un de chez nous qui plus est... »
Le reflet de suspicion dans les prunelles sombres d'Arthur agaça immédiatement Merlin.
« Ah non, hein ! grogna-il, un index levé en avertissement. Vous recommencez pas à dire qu'Elias trempe là-dedans sinon je vais me foutre en rogne !
- Mais j'ai rien dit, espèce de marteau ! rétorqua le roi. C'est vous qui sautez aux conclusions !
- Ouais ouais ouais, me prenez pas pour une truffe, vous avez au moins du y penser !
- Peut-être bien, oui, en attendant vous admettrez que c'est tentant ! Il connait l'existence des galeries, il sait même où est rangée la carte, il peut la consulter quand il veut, comme par hasard il se ramène à la salle de jeu – où, pardonnez-moi, il ne fout jamais les pieds – juste avant que tout parte en vrille, et comme par hasard il se barre tout de suite après ! Et il donne pas de nouvelles ! Enfin, Merlin, allez pas me dire que c'est pas un minimum suspect tout ça, quand même ! Même vous, vous pouvez pas dire le contraire !
- Ah ça y est ! Ah je l'attendais celle-ci ! J'aurais pas du venir, tiens ! »
Le druide fouilla dans la poche intérieure de son manteau et attrapa la chaînette qui s'y trouvait. D'un geste rageur, il extirpa le médaillon trouvé plus tôt dans sa chambre et l'abattit sur la table devant Arthur.
« Tenez ! Je sais pas ce que c'est, je m'en fous, mais j'imagine qu'Elias devait bosser dessus à votre demande. Comme il est pas là et qu'on sait pas quand est-ce qu'il reviendra – ou même s'il reviendra tout court, hein, allons-y carrément – j'vous le rends, moi j'en ai pas l'utilité. Et je risque pas d'y coller le pif, ça vous pouvez toujours rêver. »
Merlin tourna les talons et se dirigea vers la sortie sans attendre de réponse, l'estomac creusé par l'indignation. Lui dire ça ! A lui ! Essayer de le convaincre que son époux était capable de... de... non mais le culot ! C'était à s'en étouffer d'écœurement.
Avant de passer la porte de la salle de réunion d'un pas furibond – décidemment, cette pièce ne lui réussissait pas – Merlin fit volte-face pour asséner un dernier coup au roi de Logres.
« Croyez-y ou non, mais Elias est vraiment en train de chercher votre fils, là-dehors ! C'est peut-être le seul ici qui fait quelque chose de concret pour Yoan, et il est tout seul ! Alors au lieu de lancer une patrouille au pif, d'envoyer des espions à droite ou à gauche ou je sais pas quoi d'autre, vous feriez mieux de partir l'aider ! »
Arthur fronça les sourcils, son visage soudainement peint d'une expression sévère.
« Je ne suis pas Elias, d'accord ? gronda-t-il, rembruni. Je ne suis pas un enchanteur impulsif qui fait ce qu'il veut, quand il veut, et qui peut tout lâcher si ça lui chante ! Je ne peux pas me le permettre ! J'ai tout un royaume derrière moi qui regarde tout ce que je fais par-dessus mon épaule, chaque minute de chaque jour, et des centaines de vikings qui sont en train de débarquer sur les côtes ! Vous croyez que c'est facile ?
- Ça le devient, à partir du moment où vous décidez de ce que vous voulez vraiment être : un père ou un souverain. » S'il n'avait pas été si aveuglé par la colère, Merlin aurait été le premier surpris des mots qui s'échappaient de sa bouche, sans parler du ton condescendant qu'il s'était mis à employer. Mais il s'était trop emporté pour en avoir quelque chose à secouer. « Si c'est un souverain, changez rien, tout est au poil. En revanche si c'est un père que vous voulez être, alors il va falloir ranger votre fierté dans un placard quelque part, déléguer cette foutue campagne contre les vikings à quelqu'un, demander de l'aide aux saxons et vous lancer sur la route à un moment ou à un autre !
- Je ne peux pas faire confiance aux saxons pour ce genre de chose ! Je vous rappelle qu'ils sont voisins, à la base, les vikings et les saxons ! Y a eu du brassage là-dedans, si ça se trouve c'est la même famille tout ce petit monde-là ! Je fais quoi, moi, si tous ces connards décident de s'allier entre eux et de faire cramer la Bretagne ? C'est trop risqué. Vous comprendriez, si vous étiez militaire... Et quand bien même, allez, mettons que ce soit possible, vous voulez que je fasse quoi ? Je me prépare un casse-dalle, je mets un manteau et hop, en avant, je pars au flan sans la moindre indication, direction le merdier notoire ? Vous croyez pas que ce serait un tout petit peu plus efficace d'attendre des précisions des espions, pour au moins savoir où commencer ? »
Les explications d'Arthur ne manquaient pas de logique. Malheureusement, Merlin était trop courroucé pour y être sensible.
« Si ça vous aide à dormir la nuit, » ironisa-t-il en haussant une épaule nonchalante.
Le bruit cinglant du poing d'Arthur heurtant la table en bois fit sursauter le druide.
« JE NE DORS PLUS LA NUIT ! rugit le roi excédé, le visage empourpré par un mélange détonnant de chagrin et de rage. Non mais qu'est-ce que vous croyez, espèce de débile profond, que je ne suis pas parfaitement conscient que mon fils est quelque part tout seul, là dehors ?! Peut-être même déjà mort ?! Bien sûr que je le sais, j'ai pas besoin qu'on me le rappelle ! Alors maintenant vous allez la boucler et vous barrer, tout de suite, avant que je me lève pour vous coller une trempe dont vous vous souviendrez encore dans trois cents piges, c'est compris ? Vous n'avez pas d'enfant, vous ne savez PAS ce que ça fait d'en perdre un, alors arrêtez de parler de trucs que vous ne connaissez pas et tirez-vous ! »
La tirade frappa Merlin avec la même violence qu'une gifle délivrée par un troll des montagnes. Sa colère s'étouffa d'un seul coup, comme un feu de camp s'éteint sous le joug d'un seau d'eau sans laisser derrière lui plus qu'un sifflement et quelques volutes de fumée.
Cette souffrance pure dans les yeux d'Arthur, ce cruel sentiment d'impuissance et d'injustice... il ne les connaissait que trop bien. Petit à petit, le regret et la tristesse remplacèrent l'amertume dans la poitrine de Merlin. Il n'aurait jamais du laisser la bile prendre le pas sur la raison, surtout sur ce terrain-ci.
« Vous avez raison, » souffla-t-il doucement, les épaules basses, sans oser croiser une dernière fois le regard d'Arthur avant de quitter la pièce.
Après son entrevue avec Arthur, Merlin reprit immédiatement la direction du laboratoire.
Il avait beau avoir eu l'après-midi de libre pour se reposer, il traversa Kaamelott comme un cheval de guerre regagnait la paille de son écurie après une bataille : l'échine rompue, les pieds en compote et les flancs labourés. Dans la luminosité décroissante du soleil couchant, Merlin se figura que sa courte conversation avec Arthur l'avait encore plus fatigué qu'une journée à faire le tour de tous les blessés.
Quelle riche idée il avait eu d'aller voir le fils Pendragon...
Sur son passage, il croisa plusieurs loufiats en train d'allumer les torches pour la soirée. Les pierres claires du domaine rivalisaient de reflets rougeoyants en provenance directe du ciel. Bientôt, on n'y verrait plus rien. Merlin pressa le pas pour arriver à l'escalier du laboratoire et s'y engagea, grimpant les marches deux par deux.
Il était quasiment arrivé en haut quand une douleur déchirante en travers du torse le fit trébucher et s'écrouler en travers des marches.
Le choc lui coupa le souffle et l'empêcha dans un premier temps d'émettre le moindre son. La pommette plaquée sur l'arête d'une pierre, les bras serrés instinctivement autour de sa poitrine, Merlin crut tout d'abord avoir reçu une flèche au poitrail. Mais il eut beau se palper frénétiquement et se contorsionner, il ne trouva aucune trace d'un manche en bois d'aucune sorte. Alors il se tourna à grand-peine sur le dos, les bords saillants des marches mordant impitoyablement ses reins et ses omoplates, et fixa les premières étoiles dans le ciel en alternant entre halètements et geignements paniqués.
Bon sang, qu'est-ce qu'il lui arrivait ? Toute sa cage thoracique lui donnait l'impression d'héberger tour à tour des flammes venues tout droit de l'enfer ou des lames acérées. Chaque respiration lui lacérait sauvagement les entrailles, sans pitié, le forçant à prendre des inspirations courtes et rapides qui le menèrent au bord de la perte de connaissance. Chaque mouvement envoyait des décharges nerveuses jusqu'au bout de ses orteils, comme s'il s'était retrouvé du mauvais côté d'un sort de foudre. Et comme si la situation n'était pas assez compliquée comme ça, l'estomac de Merlin se rebella sous l'impulsion d'une vague de nausée, menaçant à chaque seconde de rendre son contenu sur le sol.
Le druide resta un long moment prostré dans l'escalier, recroquevillé pour faire barrage à cette douleur dont il n'arrivait pas à déterminer l'origine. Lorsqu'il parvint enfin à lever la tête sans être pris de vertiges monstrueux, il faisait nuit noire, et la lune le narguait du haut du ciel.
Une main plaquée sur son cœur mutilé – du moins, c'était bien l'impression qu'il en avait – Merlin se traîna péniblement en haut des marches restantes. A quatre pattes, comme une bête mourante, il poussa la porte du laboratoire en y appuyant l'épaule puis, une fois le battant refermé derrière lui, se laissa de nouveau tomber au sol dans un geignement plaintif.
Aucun de ses muscles ne semblait vouloir lui obéir plus de trente secondes avant de se mettre à trembler. Incapable de commander à son propre corps, Merlin resta de longs instants allongé sur le flanc, à regarder la collection de miettes et de poussière sous l'établi.
Inquiet, Mogriave quitta son panier pour se rapprocher du druide à terre et le renifler avec anxiété. Puis, après lui avoir léché une paume dans l'espoir de susciter une réaction, le vieux chien s'allongea à ses côtés et se mit à gémir sans discontinuer. Merlin leva laborieusement une main pour la poser sur l'échine de Mogriave et la caresser tant bien que mal.
« Tout va bien, chevrota-t-il, pour apaiser le chien tourmenté autant que pour se rassurer lui-même. Tout va bien, c'est juste… je crois… je crois que je suis juste très fatigué… shhh tout va bien… »
C'était certainement ça. La course dans tous les sens pour s'occuper de tout le monde, le stress, le manque de sommeil et de nourriture, l'absence d'Elias… tout ce petit assortiment était la recette parfaite du surmenage, même pour un demi-démon. Sa conversation avec Arthur n'était probablement que la goutte d'eau qui avait fait déborder une coupe déjà bien pleine.
Merlin se força à prendre des respirations lentes et profondes pour reprendre la maîtrise de son rythme cardiaque. Petit à petit, les vertiges s'atténuèrent. Les lames dans sa poitrine s'émoussèrent. Le contrôle de son corps lui fut graduellement rendu, un membre à la fois, jusqu'à ce qu'il puisse enfin se lever et tenir debout - non sans s'aider du bord de l'établi. Monter l'escalier et changer de vêtements pour la nuit lui coûta les maigres forces qu'il avait réussi à amasser et il s'écroula sur son lit, vidé et plus endolori que s'il s'était fait piétiner par tous les chevaux de la région.
Une bonne nuit de sommeil. Voilà ce qu'il lui fallait de toute urgence. Une nuit entière d'un bon sommeil réparateur, et au matin, il n'y paraîtrait plus.
Au matin, quasiment rien n'avait changé. Ou peu s'en fallait.
Si les muscles de Merlin le faisaient un peu moins souffrir, la nausée en revanche avait gagné du terrain. Elle le tenailla toute la matinée, de plus en plus pressante, jusqu'à ce que la résistance du druide ne cède et le pousse à vomir sur un tas de neige à l'extérieur du labo. Trois fois.
Mehgan non plus ne tenait pas la grande forme. La jeune femme était arrivée en milieu de matinée, accompagnée par Gareth et deux jeunes gardes, pour transporter Petrok et Mehben dans leurs quartiers. Elle était plus blême encore qu'un bol de crème et passa toute l'après-midi à s'asseoir à la première occasion, les traits tirés et les yeux rougis par la fatigue.
« Je me sens tellement bizarre depuis hier soir, j'ai pas dormi de la nuit, confia-t-elle à Merlin lors d'une de leurs nombreuses pauses. C'est pas vraiment de la nausée comme vous, c'est plutôt comme un gros coup de fatigue, après une vilaine fièvre… Vous croyez que c'est à cause du lapin d'hier, tout ça ? Peut-être qu'il était daubé.
- Votre fiancé en a mangé aussi et il n'a pas l'air d'être mal en point, lui, » fit remarquer le plus âgé en essuyant son front transpirant.
Gareth était en effet en train de porter le berceau du bébé tout seul, la démarche assurée, sans sembler souffrir du moindre petit mal de ventre. Crâneur.
« Bah oui mais alors je vois pas ce que ça peut être d'autre, » bougonna Mehgan, une main tenant le col de son manteau bien fermé pour combattre une vague de frissons.
Le problème, c'était que Merlin non plus ne voyait pas ce qui était à l'origine de leurs maux. Au moins, la jeune femme semblait bien moins souffrante que lui, c'était déjà ça de pris.
Au moment de se quitter en fin d'après-midi, une fois les nouveaux parents installés et les quelques blessés restants du château traités, ni le druide ni l'apprentie ne se sentait mieux. Bien au contraire : avec la fatigue cumulée petit à petit au cours de la journée, Merlin retourna au laboratoire désormais vide encore plus mal en point que lorsqu'il s'était levé le matin.
A l'aveuglette, il s'alluma un feu et se prépara une tisane au thym et à la menthe poivrée pour calmer son estomac rebelle. Dans un second temps, il allait devoir réfléchir à la manière de corriger ses problèmes de respiration et les tiraillements de son cœur – le pauvre palpitant lui donnait l'impression de se faire essorer comme un vulgaire torchon – mais le plus gênant restait tout de même son envie impérieuse de dégobiller à chaque pas.
Merlin se retrouva bientôt à regarder les flammes se tordre dans la cheminée, assis au fond de son fauteuil, une main drapée autour d'une tasse fumante et l'autre soutenant tout le poids de sa tête. Dans les méandres de son épuisement, la danse du feu le berçait, l'hypnotisait, au point où il se mit à sérieusement piquer du nez vers l'avant. Ses paupières se fermèrent à moitié. La tension accumulée dans ses épaules et ses jambes se relâcha tout doucement.
Il aurait probablement fini par tomber de son siège, si quelqu'un n'avait pas frappé à la porte.
Merlin laissa échapper un grognement exaspéré. A l'inverse de son époux, il n'était pas particulièrement asocial et appréciait généralement les visites, même imprévues. Sauf bien sûr le soir, lorsqu'il était au trente-sixième dessous après une journée interminable à lutter pour ne pas tourner de l'œil. A ce moment-là, son capital amabilité devait avoisiner celui d'Elias, à une vache près.
Le druide s'extirpa néanmoins de sa position semi-confortable et se fraya un chemin jusqu'à la porte, sans lâcher sa tisane. Il ouvrit le verrou, tira le battant de sa main libre et se raidit instinctivement en découvrant qui se tenait sur le seuil.
« Ah, Merlin, vous êtes là, fit Arthur sur un ton soulagé. J'ai vu de la lumière mais j'avais peur que vous soyez monté vous coucher. »
Le roi donnait l'air d'avoir été tiré du lit. Ou tout du moins, d'une sieste sur sa table de réunion. Ses cheveux en bataille accompagnaient chaotiquement ses vêtements débraillés, et ses bottes n'étaient même pas bouclées jusqu'en haut. Tout portait à croire qu'Arthur s'était précipité vers le laboratoire sans prendre garde à son apparence.
« Euh, oui, ben non, j'étais là, répondit Merlin sans grande éloquence. Vous, euh… vous avez besoin de quelque chose ? »
Le souverain et lui ne s'étaient pas quittés en très bons termes la veille, mais il restait au service de Kaamelott. Si Arthur, Guenièvre ou n'importe quel membre de la cour avait une urgence, il se devait d'intervenir. Quand bien même il peinait à faire trois pas sans être pris de vertiges.
Arthur dodelina de la tête, hésitant.
« Oui et non. C'est compliqué. Je peux entrer ?
- Faites comme chez vous… ce qui est un peu le cas, d'ailleurs. »
Etrangement, Arthur ne manifesta pas la moindre réaction à la petite pique. Sans faire aucun commentaire, le roi pénétra dans le laboratoire et alla directement vers un des établis, sur lequel il posa une large besace noire que Merlin n'avait pas vue avant. Puis il prit place sur un banc, silencieux, ses mains jointes posées sur le plan de travail.
« Vous voulez bien venir vous asseoir ? demanda-t-il après un moment de réflexion. J'aurais à vous parler. »
L'attitude d'Arthur était hautement suspicieuse. Après son explosion de colère de la veille, le bonhomme faisait montre désormais d'un comportement complètement opposé. Courtois, timoré. Presque désolé. Aiguillonné par la méfiance, Merlin s'installa tout de même en face d'Arthur, les coudes sur l'établi, tenant sa tasse fumante à deux mains devant lui comme une sorte de bouclier ridicule entre lui et le Pendragon.
« Je vous écoute, indiqua-t-il quand les explications tardèrent à venir.
- Voilà, commença Arthur en se frottant nerveusement les mains. Donc, en fait… on a reçu un rapport de la patrouille envoyée au Nord. Ils ont un… un début de piste, on va le dire comme ça.
- C'est bien, ça. Où est-ce que c'est ?
- En Carmélide, pas loin du mur d'Hadrien. Ils sont en train d'interroger les habitants des petits villages autour, mais… ouais, on tient peut-être quelque chose de solide.
- Ça c'est une bonne nouvelle, commenta Merlin bien que l'expression contrite d'Arthur fut en contradiction directe avec la nature de l'annonce. Et qu'est-ce qu'ils ont trouvé, vos patrouilleurs, comme piste ?
- Ben… une grosse flaque de sang en plein milieu du sentier. Et ça. »
De ses doigts hésitants, Arthur tira les ficelles de sa besace et y plongea la main. L'objet qu'il tira des profondeurs de son sac était long et fin, mais c'était tout ce que Merlin pouvait discerner avec le feu en arrière-plan. Ce ne fut qu'au moment où Arthur le posa sur l'établi que le druide reconnut les runes, les lanières de cuir, et surtout, le dragon de cuivre.
Le bâton d'Elias. Recouvert d'une généreuse couche de sang séché.
« Le seigneur Iagu me l'a remis en début de soirée en même temps que son rapport, dit doucement Arthur en observant Merlin tout comme on surveillait une marmite de lait sur le feu. Ils sont tombés dessus hier soir, en même temps que la mare de sang. Il a chevauché toute la nuit et toute la journée pour le rapporter. Il s'est dit... que c'était important. »
Une fois passée la surprise initiale, Merlin haussa une épaule.
« Sûrement juste une ruse, vous savez comment il est, fit-il simplement. C'est pas pour rien qu'on l'appelle le Fourbe, ça doit faire partie d'un plan farfelu. C'est pas la première fois qu'il abandonne son bâton quelque part, j'vous rappelle.
- Je me suis dit ça aussi, admit le roi. C'est pourquoi je me suis permis de mener une petite... expérience, de mon côté.
- Une expérience ? Quel genre ?
- Le genre avec un résultat pas facile du tout à annoncer... »
Arthur replongea sa main dans la besace noire et en extirpa cette fois-ci le dragon en laine que Merlin et Elias avaient fabriqué, enchanté et offert à Yoan pour son premier anniversaire. Le poing du roi enserrait entièrement le jouet, ne laissant dépasser que la petite tête cornue et un soupçon de queue.
Le silence et l'air embêté d'Arthur commençaient vraiment à coller le trac à Merlin. Son estomac déjà bien atteint se ratatina davantage. Il ne voulait pas poser la question. S'il se taisait, la suite ne pouvait pas arriver, pas vrai ? Il pouvait toujours rester là, assis sur son banc, sans jamais découvrir ce qui semblait affecter Arthur.
« Qu'est-ce que vous avez fait ? s'entendit-il demander à voix basse, malgré lui.
- Il fallait que je vérifie... je voulais juste... je devais être sûr, avant de venir vous voir. »
Arthur ouvrit le poing pour révéler le reste du petit dragon, et la balafre qui lui barrait le ventre.
Merlin ne pouvait que regarder sans comprendre, estomaqué. Les fibres de laine sectionnées laissaient entrevoir le rembourrage en tissu en-dessous, comme une vilaine plaie au ventre s'ouvrait sur des viscères palpitants.
Rien de tout ceci n'était censé être possible. Elias avait passé des heures et des heures à enchanter le moindre fil contre tout ce qui existait ou presque. Les coupures, les brûlures, l'écrasement... l'objet était même à l'épreuve de la moisissure ! Le jouet était indestructible, inaltérable, et ce pour aussi longtemps que l'enchanteur à l'origine des sortilèges resterait...
En vie.
Merlin sentit le sang quitter son visage, ses orteils, ses doigts. Les déductions se firent à toute allure dans son esprit alourdi. Aigres, intraitables, et menant toutes à la même affreuse conclusion qu'il refusait tout bonnement d'accepter.
Mais alors, hier soir... cette douleur fulgurante, ce malaise permanent... serait-il vraiment possible que... oh non... OH NON !
S'il voulait vraiment en avoir le cœur net, la réponse se trouvait sur l'alliance qu'il n'avait même pas songé à regarder plus de deux fois depuis le départ d'Elias, comme un débile. Lentement, le druide posa sa tasse sur l'établi. Puis, les doigts tremblants et le souffle court, il fit pivoter sa main gauche pour exposer la bague à la lumière des flammes.
Aucun reflet traître n'aurait pu l'induire en erreur. Le saphir serti dans l'œil du pinson était gris.
