Chapitre 33 : Origin of Evil
Asahi émit un sifflement admiratif en observant Teba. Le Piaf visait avec adresse une cible sur la paroi rocheuse, où plusieurs de ses flèches étaient déjà plantées en plein cœur. Le terrain d'entrainement au nord du village Piaf semblait être le domaine du guerrier aux plumes blanches.
_ Bel arc.
_ N'est-ce pas ? C'est Harfor qui me l'a fabriqué comme cadeau de mariage. Ça doit être le plus beau qu'il ait conçu, et c'est pourtant un sacré bon artisan.
Le Piaf présenta son arme à Asahi qui le soupesa avec un hochement de tête appréciateur.
_ Il serait trop lourd pour moi, les arcs d'archerie montée doivent être souples et légers pour être maniables en plein galop, mais une telle arme est parfaite pour un tireur embusqué.
Le Piaf tourna la tête en direction du village, sa haute silhouette se découpant dans le ciel bleu. Vah'Medoh était perché à son sommet, comme pour veiller sur eux tous.
_ Il va être temps de rentrer, le festival a lieu ce soir. Et comme tu ne marches pas très vite, mieux vaut se mettre en route sans tarder. Et tu n'es pas encore en état de voler sur mon dos pour aller plus vite.
_ Insinuerais-tu mon cher Teba que je sois une impotente ?
_ Pas tout à fait, juste très lente !
Asahi se mit à rire, ses yeux rouges brillant d'amusement. Teba aurait été n'importe qui, elle l'aurait assommé avec son arc pour lui apprendre la politesse. Mais Teba n'était pas n'importe qui, aussi lui donnait-elle le droit de la taquiner autant qu'il le voulait. Elle le lui rendait bien !
_ Très bien, allons-y ! Le pigeon a dit qu'il fallait y aller, alors allons-y !
_ C'est moi le pigeon ?
_ A quelques détails près, vous êtes de la même famille.
En riant, Teba se remit en marche, s'adaptant au rythme plus lent de la Yiga encore blessée. Insulter un fier guerrier Piaf était bien souvent perçu comme un crime, mais Asahi aurait put le qualifier de moineau sans cervelle sans qu'il ne trouve rien à y redire.
Ils étaient des égaux, après tout, deux guerriers de forces égales.
_oOo_
A la source perdue dans une tâche noire, Link savourait un délicieux repas chaud particulièrement réconfortant après la journée éprouvante qu'il venait de passer. Le Héros du Temps et son compagnon étaient vraiment de bons cuisiniers. Ce soir-là, le jeune homme avait un peu moins mal que d'habitude, signe qu'il commençait à s'habituer au rythme infernal que lui soumettait Ghirahim. Il avait même réussi à l'effleurer de la pointe de sa lame ! Il savait qu'il ne devait surtout pas se laisser déconcentrer par cette petite victoire, qu'il était effroyablement loin du niveau du démon, mais cela lui permettait tout de même de savourer son repas un peu plus que d'habitude.
Il aimait bien cette vie d'entrainement, entouré de personnes des temps passés.
_oOo_
Le village Piaf était en pleine effervescence, et Asahi aimait cette ambiance festive. Les habitants chantaient et dansaient au rythme de l'accordéon d'Asarim, pour ceux n'étant pas occupé à dévaliser le buffet ou à discuter. Même Harfor avait fait l'effort de sortir, restant assit dans un coin d'un air maussade. Asahi avait prit place à un point particulièrement stratégique lui permettant de piller le buffet sans se faire remarquer.
Elle s'empara d'un plat entier de bananes Lame en rondelles saupoudrées de cannelle et entreprit de le vider méticuleusement.
_ Tu ne t'ennuies pas trop ?
La jeune femme leva les yeux et sourit alors que Teba se dirigeait vers elle.
_ Tu as abandonné ta femme ?
_ On vient d'enchainer cinq danse, je n'ai pas une endurance à toute épreuve !
Asahi sourit avec amusement et piocha dans son plat, croquant sa rondelle de banane avec gourmandise. Teba s'assit côté d'elle et regarda les danseurs un peu plus loin entamer une ronde à la lueur des lampions.
_ Vous avez des fêtes comme ça, chez les Yigas ?
_ Bien sûr ! Les gens ne le savent pas, ils ne voient en nous qu'un gang d'assassins et de voleurs, mais nous avons nos coutumes, nos festivals, nos commémorations, nos traditions… Nous chantons, nous dansons, nous rions… Nous faisons la fête pour célébrer une naissance ou un mariage, nous pleurons nos morts, nous avons notre fête des récoltes et une autre pour l'hiver… Les gens ne savent pas, tout ça, ils ne veulent même pas le savoir. Si l'ennemi à un visage humain, il devient un égal ; et personne ne veut la mort d'un égal.
Teba la regarda avec le sentiment que cette simple petite confidence lui en faisait savoir plus sur les Yigas que quiconque d'autre en Hyrule.
_oOo_
Teba regarda Asahi tendre la corde de son arc, quelques jours plus tard. Sa blessure guérissait incroyablement vite, il ne savait pas les humains aussi résistants. Ça le rendait un peu triste, car cela signifiait que bientôt, elle repartirait. En attendant, il la regardait reprendre doucement son entrainement en fortifiant en maniant son arc ses muscles mis à mal par son inactivité.
Le Piaf secoua la tête et ouvrit ses ailes. Le barde Asarim était reparti deux jours plus tôt, mais lui avait montré avant son départ comment s'envoler depuis le sol et non en partant d'une hauteur, prouvant par là que Revali n'était pas le seul à être capable de réaliser ce prodige. Cela dit, Teba essayait depuis ce jour-là, mais ne réussissait qu'à finir en roulé-boulé dans la neige sous l'hilarité d'Asahi.
Il essaya à nouveau et s'écrasa une nouvelle fois.
La Yiga pouffa gentiment et se leva pour le rejoindre.
_ Je ne comprends pas pourquoi tu tords tes ailes comme ça, Teba.
_ Les tordre ?
_ Bah oui, elles ont un angle bizarre au niveau des épaules quand tu essayes de décoller, regarde.
Elle retira ses gants et posa ses mains sur son épaule, à l'articulation de l'aile. Doucement, elle le manipula en étira son aile.
_ Là, ce n'est pas naturel je trouve. Asarim ne faisait pas ce mouvement-là, c'était ses plumes rémiges qui faisaient tout le travail, non ses épaules. Il gardait les épaules souples et dans l'alignement de son corps, plus comme ça…
Teba la laissa remettre son aile dans une attitude plus naturelle, puis glisser sa main le long de ses plumes pour atteindre les plus longues qu'elle écarta doucement du bout des doigts.
Il ne se rappelait pas avoir jamais été touché comme ça.
_ Il avait les plumes comme ça, je pense que c'était pour offrir une meilleure surface au vent.
_ Je comprends…
Asahi sourit et s'écarta, scrutant le Piaf alors qu'il se concentrait. D'un battement d'ailes, il s'éleva, à sa plus grande surprise. Déstabilisé, il retomba dans la neige, mais cette fois, la Yiga ne rit pas. Pour la première fois, il avait réussi à décoller de quelques mètres.
_ J'ai réussi… Asahi, j'ai réussi !
_ Oui, j'ai vu ça !
_ C'est… J'ai réussi ! Grâce à tes conseils !
Il bondit sur ses pieds et se précipita vers la jeune femme pour l'étreindre avec bonheur.
_ Merci !
_ Je t'en prie… je n'ai fait que te donner mon point de vue…
Il s'écarta, le bec étiré en un sourire éblouissant.
_ Il faut que je recommence jusqu'à ce que je réussisse pour de bon ! Regarde-moi bien, je vais devenir meilleur que le grand Revali !
_ Je n'en doute pas un instant…
Asahi lui sourit paisiblement, ses yeux rouges remplis de douceur. Elle regarda le Piaf recommencer encore et encore, inlassablement, s'envolant toujours un peu plus haut, toujours un peu plus longtemps.
Elle admirait ce guerrier que rien ne pouvait abattre, qui ne renonçait pas jusqu'à réussir même lorsque cela semblait impossible. Il retombait toujours dans la neige, parfois avec douceur, parfois en vrac comme un vulgaire sac de plumes, mais il se redressait toujours. Oui, vraiment, il était admirable, et elle ne se rappelait pas avoir déjà rencontré un guerrier comme lui.
_oOo_
L'eau de la rivière traversant la plaine d'Hyrule clapotait doucement, accompagnée par la brise faisant doucement bruisser les herbes hautes. Tout était calme.
Ou presque.
Sidon regarda le Bokoblin rouge expédié dans les airs décrire un arc de cercle parfait avant d'atterrir dans la boue. Le prince Zora passa machinalement sa main sur son bras blessé tout en admirant celle qui venait de mettre en déroute le Bokoblin.
Sélène avait toujours fait des ravages avec son trident et depuis que ses ancêtres s'étaient mit en tête de la former encore davantage, elle était impitoyable. Il bénissait sa blessure et l'excuse qu'elle lui offrait de ne pas avoir à affronter la terrible Zora aveugle et son trident de bois.
_ Alors, c'était comme ça que se battaient les Zoras dans les temps anciens… Quand on rentrera au Domaine, ma douce Sélène va encore plus les terroriser…
La Zora noire sourit avec amusement, ayant parfaitement entendu sa réflexion. Elle fit siffler son trident avant de se remettre à suivre les conseils de ses deux ancêtres.
Sidon sourit en la regardant. Oui, vraiment, elle était formidable, sa douce Sélène.
_oOo_
_ L'origine du Mal, Teba, c'est le Bien.
Teba fronça les sourcils et abaissa son arc pour regarder Asahi, appuyée contre la barrière de bois d'une terrasse déserte. Elle tournait entre ses doigts une pointe de flèche, les yeux perdus dans le vide.
_ Le Yigas sont les mieux placés pour le dire… Le monde nous hait et nous craint, nous sommes des monstres bien plus sûrement que les Bokoblins.
_ Comment est-ce arrivé ?
_ Quoi donc ?
_ Comment le Bien a-t-il fait pour être à l'origine du Mal des Yigas ?
Asahi détourna son regard du ciel pour le poser sur Teba avec attention, le jaugeant comme si elle était en train de déterminer si elle pouvait lui confier une telle vérité.
_ Excuse-moi, tu n'as aucune raison de confier les secrets de ton peuple à un vulgaire Piaf tel que moi.
_ Tu n'es pas un vulgaire Piaf…
Elle sourit en inclinant la tête sur le côté. Elle se tourna à nouveau vers l'horizon, scrutant la si lointaine silhouette du château d'Hyrule.
_ Tout a commencé il y a effroyablement longtemps. A l'époque, un clan possédait une technologie incroyablement avancée. Les membres de ce clan étaient forts, et loyaux, entièrement dévoués à la cause de la famille royale d'Hyrule. Le clan offrit tout son savoir-faire, tout ce qu'il avait, à son souverain. Et lorsque Ganon attaqua, il y a dix milles ans, le clan offrit même sa vie pour protéger la famille royale et la princesse divine.
Teba resta silencieux. Comme tout le monde, il connaissait la légende du combat ayant opposé Ganon aux forces du Bien dix millénaires avant son ère. La victoire avait été obtenue grâce à la technologie Sheikah et à la grande loyauté de ce peuple envers la famille royale.
_ Ce clan était fort, et la royauté d'Hyrule le savait. Le roi tenait à son pouvoir et à son trône, et vit en ce clan un ennemi potentiel. Il décida alors de les bannir, les dépouillant de leur technologie, de leur honneur, de tout ce qu'ils avaient, éradiquant ainsi la menace. Le clan se scinda alors en deux factions distinctes. La première décida de rester loyale au pouvoir en place et se retira dans les montagnes, attendant patiemment comme de bons chiens que la famille royale les siffle à nouveau. La seconde faction refusa de se soumettre et parti.
Asahi referma son poing sur la pointe de sa flèche, s'entaillant la paume sans y prêter attention. Son regard se fit sombre et beaucoup plus violent.
_ Le roi n'avait pas prévu que sans ce clan de l'ombre et son aide, le royaume sombrerait dans le chaos. Les conflits internes éclatèrent un peu partout, la guerre avait détruit les récoltes, la royauté augmentait les impôts, le peuple s'échauffait. Ne recevant plus leur solde, les soldats eux-mêmes commencèrent à piller le peuple qu'ils devaient protéger. Le roi refusa la destitution que lui réclamait le peuple, s'accrochant à son trône avec obstination. Il songea alors à cette faction rebelle ayant prit la route et lança toute ses forces contre elle, la tenant responsable de sa propre incompétence.
Teba ne connaissait pas cette version de l'histoire. Il voyait la fureur couver dans le regard de la jeune femme à ses côtés.
_ Le roi lança toute ses forces contre ce groupe ayant simplement refusé de se cacher et d'attendre que le pouvoir ait besoin de lui. Il les tint responsables des vols et des pillages de ses propres hommes, puis des viols et des meurtres. De tout. Où qu'ils aillent, les membres de ce clan trouvaient portes closent et méprit. Ils n'avaient voulut que vivre en paix en conservant leur honneur, le roi le leur interdit. Il fit un travail de sape durant des mois, les accusant de tous les maux du monde, les trainant dans la boue eux qui s'étaient battus pour lui si peu de temps plus tôt. Le clan n'avait plus aucun endroit où aller, plus aucun allier, plus aucun moyen de survivre. Ils tentèrent de faire éclater la vérité, de prouver qu'ils étaient innocents des crimes dont les accusait la royauté… mais le pouvoir est un machine à broyer, ils ne pouvaient rien faire contre.
Asahi écarta ses doigts sanglant, regardant la pointe de la flèche incrustée dans sa paume.
_ Le roi à fait de nous des monstres… Quoi que nous fassions, le monde nous voyait comme des monstres… Si nous sauvions une fillette d'une attaque, on nous accusait de vouloir la violer, si nous prenions une pomme sur un pommier rachitique, nous devenions des pillards en puissance… Une goutte de sang et nous étions accusés de tous les meurtres à des lieux à la ronde… Nous n'avions plus que nous-mêmes, les seuls à connaitre la vérité. Les Yigas ont de la mémoire depuis dix milles ans, depuis ces jours où la famille royale nous a tourné le dos. Nous nous transmettons cette histoire, génération après génération, pour ne jamais oublier ce qu'on nous a fait. Nous sommes les seuls à connaitre la vérité sur les origines de notre clan. Avec le temps, nous avons finit par devenir ce que le monde voulait que nous soyons. Le pouvoir a gagné. Etre gentils ne nous a pas réussi, nous n'avions plus qu'à devenir abominables.
Asahi laissa tomber la pointe de la flèche dans le vide, avec quelques gouttes de sang dégoulinant le long de ses doigts.
_ Comme je te l'ai dit, l'origine du Mal, c'est le Bien. Ça a toujours été le Bien, et ça le sera jusqu'à la fin.
Teba resta silencieux. Il ne connaissait pas cette version de l'histoire, personne ne la connaissait. Pourtant il savait qu'Asahi disait la vérité. La famille royale, le Bien incarné, avait fait des Yigas ce qu'ils étaient.
L'origine du Mal, c'était le Bien.
_ Au fond, vous avez été prit dans un cercle vicieux à partir de ce jour-là. On vous voyez comme mauvais, vous l'êtes devenus… Qui est le plus à blâmer ? Vous qui avez finit par renoncer à vous battre, ou bien les autres ne vous ayant laissé aucune chance ?
_ Va savoir…
Teba soutint le regard écarlate d'Asahi. Il comprenait sa fierté de Yiga. Avec une histoire aussi chargée, les Yigas devaient être solidaire les uns les autres puisque personne d'autre ne le serait avec eux.
_ Tu es… forte… Ton peuple est…
_ Incompris ? Sans doute un peu. Mais nous sommes quand même une bande de criminels. Il n'y a pas si longtemps, j'ai essayé d'anéantir le peuple Goron tout entier pour le crime d'un seul individu. Même moi je sais que c'est extrême ! Mais tu sais… je crois que nous en sommes fiers, de notre réputation d'implacables guerriers.
_ Je n'en doute pas !
La jeune femme sourit sans détourner son regard de Teba. Il fit un pas en avant sans même y réfléchir.
_ Tu sais…
_ Teba !
Le Piaf sursauta et leva les yeux alors que deux guerriers descendaient du ciel à tire d'ailes.
_ Qu'est-ce qu'il y a, Ghipa ?
_ Nous venons de patrouiller dans la vallée du Blizzard ! Il y a un Cryorock énorme qui y a fait son apparition.
_ Un Cryorock ?
Asahi se redressa, refermant son poing blessé avec un léger sourire.
_ Ça tombe bien, je me disais justement qu'il allait être temps que je reprenne l'entrainement !
Teba la regarda avant de sourire et hocha la tête. Il se tourna vers les deux guerriers Piafs.
_ Ne vous inquiétez pas, nous allons nous occuper du Cryorock. Empêchez simplement les autres d'aller jusqu'à la vallée du Blizzard.
Ils hochèrent la tête et s'envolèrent. Teba regarda Asahi dont le sourire pétillait d'anticipation.
_ Ça ira, avec ta blessure ?
_ Oh oui, elle est presque guérie. Je me suis déjà battue dans un état bien pire tu sais. Toi aussi je suppose.
_ Ça oui !
Ils se sourirent et Teba présenta son aile à la jeune femme.
_ Alors, Asahi, allons-nous sus au Cryorock ?
_ Nous y allons !
Elle posa sa main sur ses plumes rémiges avec un sourire doux.
Je peux vous le dire maintenant qu'Asahi a raconté l'histoire des Yigas, j'ai imaginé ce personnage pour donner un visage humain à ces ennemis. Dans le jeu, on se contente de les massacrer allègrement en les voyant comme des monstres, mais je voulais rappeler qu'ils n'en sont pas. Bien sûr elle reste une antagoniste, une ennemie de Link jusqu'à la mort, mais elle n'en est pas moins un être humain. Et puis j'aimais bien l'idée de ternir l'image de la si parfaite famille royale et d'en faire les responsable de la séparation entre les Yogas et les Sheikahs, encore plus que dans le jeu en tout cas.
