Chapitre 3

Si Kerensky avait tout d'abord pensé que son idée était très mauvaise, il commençait à changer d'avis. Joy n'avait pas desserré les mâchoires pendant quelques temps mais après quelques verres de vodka elle commençait à se détendre et devenait presque loquace. Kerensky remplit à nouveau leurs verres.

Dis donc Kerensky, tu ne serais pas en train d'essayer de me saouler ?

Oui, mais ça fait parti de la thérapie.

C'est sûr qu'avec la gueule de bois que je vais avoir demain tous les problèmes du monde me paraîtront moindres tellement je vais souffrir !

Cette méthode marche, crois-moi, je l'ai testée plus d'une fois.

Le silence s'établit entre eux jusqu'à ce que Joy se décide à le rompre.

Tu as découvert quelque chose sur la tentative de meurtre de la semaine dernière ?

Non, et j'avoue que je n'y comprends rien. Personne n'avait de raisons de s'opposer à ce projet. D'ailleurs personne n'a revendiqué cette tentative d'assassinat. En plus les tueurs n'étaient pas des pros. Ils se sont fait descendre trop facilement et ils n'ont même pas réussi à blesser qui que se soit. C'est à y perdre son russe !

Joy avait la tête baissée en l'écoutant. Quand elle la releva, Georgie ne put s'empêcher de remarquer que ses yeux étaient trop brillants.

Ce n'était qu'un enfant, lui dit-elle la voix cassée.

Il préféra ne pas l'interrompre et lui laissa le temps de raconter à son rythme.

L'équipe de sécurité a réussi à en abattre quatre mais le cinquième était plus rapide et il est parvenu près de Largo. Mais j'ai été encore plus rapide et je l'ai tué avant même qu'il ait eu le temps de le viser.

Tout ça il le savait car il avait lu le rapport plusieurs fois en essayant de trouver ce qui n'allait pas chez Joy.

Quand ils lui ont enlevé sa cagoule…

Il crut qu'elle allait se mettre à pleurer.

Joy. Joy qui savait donner le change à merveille, qui savait faire croire qu'elle était dure comme le roc, n'essayait même pas en cet instant de cacher sa vulnérabilité. Il avait à l'instant la preuve de ce qu'il savait déjà : si on grattait un peu, on trouvait la femme avec ses faiblesses au-dessous de la carapace. Il l'enviait un peu. C'était la preuve qu'elle était humaine. Lui n'était pas sûr de l'être encore.

Ce n'était qu'un enfant Georgi. Il ne devait pas avoir plus de treize ans. Il avait la vie devant lui et moi je la lui ai prise. Surtout que j'aurais pu me contenter de le blesser. Mais j'ai visé pour tuer !

Et elle ajouta tout doucement.

Ce n'était qu'un enfant.

Kerensky ne sut pas quoi répondre. Sur le dossier il était écrit cinq hommes armés. Il n'était aucunement mentionné que l'un des fameux hommes armés était un enfant. Lui-même était responsable de la mort d'une petite fille et il savait ce qu'on pouvait ressentir. Ca l'avait anéanti. Il comprenait mieux maintenant la réaction de Joy.

Il fit quelque chose dont il ne se serait jamais cru capable. Il se leva, s'approcha de Joy et la prit dans ses bras. Ce qui fut encore plus étonnant c'est que Joy ne le repoussa pas. Au contraire, elle se serra contre lui et se mit à pleurer.

Quand elle eut fini, elle se dégagea de son étreinte. Elle était assaillie par deux sentiments contradictoires : elle se sentait beaucoup mieux d'avoir dit ce qu'elle avait sur le cœur mais en même temps elle se sentait honteuse de s'être laissée aller comme cela devant Kerensky. Sentiment qui fut vite remplacé par de la stupéfaction lorsque le Russe l'embrassa sur le front.

Allez ma jolie, Nous avons une bouteille de vodka à finir. Si tu veux que le remède soit efficace, il faut tout boire.

C'était sa façon de lui dire que l'incident était clos et que ça resterait leur secret à tous les deux.

Plusieurs verres plus tard Kerensky déclara que la dose prescrite venait d'être atteinte et que la phase deux du traitement devait commencer. A savoir, au choix : aller se coucher en se préparant à la gueule de bois magistrale du lendemain ou vomir ses tripes toute la nuit et s'attendre aussi à une gueule de bois. Cette phase était, bien entendu, variable d'un patient à l'autre.

Joy avait l'air plutôt bien. Il pensait qu'elle allait juste dormir. Par contre, il était beaucoup moins sûr qu'elle soit capable d'ouvrir la porte de son appartement. C'est pourquoi il la raccompagna jusque devant son palier et ce en dépit des protestations de l'intéressée qui s'estimait être en pleine possession de toutes ses capacités. Kerensky lui ouvrit la porte et lui fit une courbette pour l'inviter à entrer.

Allez la belle au bois dormant, il est l'heure d'aller se coucher.

Tu sais Georgi, lui dit-elle en s'approchant de lui et en l'attrapant par le col de sa veste, je crois que je n'ai pas sommeil !

Kerensky n'aimait pas ça. Elle était, pour commencer, beaucoup trop proche de lui à son goût et en plus elle avait cette drôle de façon de le regarder. Habituellement, lorsqu'une femme le regardait de cette façon, ça avait pour effet d'émoustiller ses sens et de le mettre en appétit. En fait ce qu'il voyait dans les yeux de Joy c'était l'envie, purement et simplement. Le problème qui se posait au Russe c'était que la femme qui le regardait comme ça était ivre et qu'en plus c'était Joy, une amie qu'il respectait.

Tu sais ce que j'aimerais bien faire maintenant ? lui demanda-t-elle en lui caressant la joue.

Il en avait une idée plus que précise. Mais elle n'était pas elle-même. Il lui attrapa les poignets quand une de ses mains entreprit de passer sous son pull. Il fallait bien qu'il avoue qu'elle était en train de lui faire de l'effet.

Ecoute Joy, je crois que tu as un peu trop bu, que tu es très fatiguée et que…

Ne me laisse pas tomber toi aussi, pas ce soir. Le coupa-t-elle d'une petite voix suppliante.

Il savait qu'elle faisait référence à Largo. Elle lui avait dit comment il lui avait gentiment demandé d'aller voir ailleurs s'il y était. Il était aussi très conscient du fait que Joy était une femme tout ce qu'il y avait de plus désirable. Lorsqu'il était jeune, son père lui répétait souvent que la vie était trop courte, qu'il fallait en profiter et prendre tout ce qui était offert.

Le problème dans le cas présent c'était que la vie lui offrait Joy. En acceptant ses avances il trahirait beaucoup de monde. Joy tout d'abord. Elle avait confiance en lui et en profitant de la situation il abuserait de cette confiance. Ensuite il y avait lui. Il savait pertinemment que de faire l'amour à une femme droguée de quelque façon que se soit équivalait à un viol. Et il était loin d'être le genre d'homme à abuser d'une femme. Et enfin il y avait Largo. Depuis l'accident de Montréal il était sûr que Largo avait des sentiments pour Joy, et même s'il avait de drôles de façons de le montrer, ces sentiments étaient tout de même présents. Ce serait chasser sur le territoire d'un ami et ces choses ne sont font pas.

Joy voyait très bien qu'il était en train de mener un combat interne. Mais elle ne pouvait pas se permettre de le laisser partir. Elle avait besoin de lui ce soir.

Kerensky, le supplia-t-elle avec des yeux pleins de larmes, je t'en prie, je ne veux pas rester toute seule, pas ce soir.

Il la regarda et fit son choix. Il en subirait les conséquences au matin. Il lâcha ses poignets, se pencha vers elle et l'embrassa. Elle répondit à son baiser avec fougue et l'entraîna vers la chambre à coucher.