Rappel des chapitres précédents : Aïlin a décidé de faire passer une épreuve à Nathalia avant de lui donner l'étreinte : Elle devait vivre une semaine sans se faire attraper et sans revenus. Au cours de cette semaine, elle a pénètré dans le refuge d'un Lassombra et a manqué de se faire tuer, obligeant William à intervenir. Pour la punir suite à cette erreur, Steren et Aïlin décident de chasser du Havre et en lui interdisant de porter le nom de Conemara. De tristesse, Nathalia se crée l'identité de Gabrielle Moreau et emménage à Lille où elle travaille pour des vampires comme chasseuse de fantômes. Intéressée par ses multiples talents, une vampire du nom de Zvetlana Schliwinsky lui demande d'infiltrer un groupe de chasseurs de vampires pour récupérer un ordinateur portable contenant des données sensibles, et Nathalia y parvient après être parvenu à gagner leur confiance.


Chapitre 37

Le dimanche matin, je rentrai chez moi avec l'ordinateur de Zvetlana Schliwinsky, comme prévu. Jean-Eude y avait été réticent, mais Robert avait mis en avant qu'ils n'avaient fait aucun progrès en presque deux semaines et le chef des chasseurs lillois y avait finalement consenti, à défaut d'une meilleure solution.

La vampire m'avait simplement donné pour consigne de le récupérer et certainement pas de fouiner à l'intérieur, mais je brûlais de curiosité, et je ne résistai pas bien longtemps à la tentation d'essayer de le craquer. À cause du traçage GPS, je savais que la vampire allait être mise au courant de ma réussite dès son réveil, je n'avais donc pas de temps à perdre. Il fallait que je lui ramène sa précieuse machine pour le coucher du soleil.

Je tâchai de mettre en pratique mes propres connaissances, alliées aux astuces données par le primogène Senek lorsque je bossais pour lui, pour ne laisser aucune trace de mon passage. Mon logiciel briseur de code utilisait un dictionnaire associé à la force brute et je le laissai travailler pendant que je prenais ma douche. Zvetlana était un prénom populaire en Russie encore actuellement, quant à Schliwinsky, le nom était surtout référencé en Pologne. Le mot de passe pouvait aussi bien être une suite de caractères sans aucun sens ou provenant de son ancienne région natale, à condition bien entendu qu'elle se soit présentée sous sa véritable identité.

De toute façon, le logiciel ne s'embarrassait pas de ce genre de questionnements, et le mot de passe fut finalement trouvé en une petite heure.

Enthousiasmée par ma réussite, je pénétrai sans attendre dans la machine ainsi fracturée, découvrant un ensemble de coordonnées bancaires et de rapports de transactions diverses et variées. Manifestement, la vampire avait non seulement de solides investissements dans plusieurs sociétés, mais elle tenait aussi un registre précis des différents leviers de chantages des hommes d'affaires de la région. Il était évident que la présence de telles informations dans la nature pouvait la mener à sa ruine, voire à sa mise au ban en fonction de l'identité des personnes concernées.

Je trouvai d'ailleurs bon nombre d'informations concernant Hector Bruhlet, le premier vampire que j'avais rencontré à Lille, et j'eus un rire cynique. Pour deux êtres qui semblaient être alliés, ou sinon en bons termes, cela n'avait manifestement pas empêché Mme Schliwinsky de récolter toutes les informations nécessaires pour le faire tomber.

À en juger par la quantité des données, mon employeuse souffrait de cette même paranoïa que bon nombre de vampires ayant passé un certain âge, et j'eus soudain un frisson en prenant conscience que cet excès de prudence pouvait aussi s'appliquer à moi. Rien ne me garantissait qu'elle joue franc jeu en respectant sa part du contrat. Elle pouvait tout aussi bien me tuer que décider de m'assujettir pour pouvoir utiliser mes talents à son propre avantage. En vérité, elle n'avait absolument aucune raison de prévenir ma mère de ma présence ici, et sans doute allait-elle tenter de prendre l'ascendant sur moi d'une manière ou d'une autre.

Je copiai toutes les données et dissimulai soigneusement la clé USB dans mon appartement. Parallèlement, je reproduisis l'écran d'accueil de l'ordinateur de la vampire pour le remettre dès le lendemain aux chasseurs. J'allais soumettre l'idée à Zvetlana Schliwinsky d'orienter les chasseurs vers des caches de sabbatiques ou même d'y mettre des données bidon avec un troyen intégré pour véroler toutes les machines qui y accéderaient. Plus mon employeuse avait de raisons de me laisser partir en vie de son bureau et mieux ce serait…

Le soir même, je mis l'ordinateur original dans ma sacoche et briefai mes fantômes de mes craintes.

- Bon, ce soir on rend son ordinateur à Zvetlana Schliwinsky. Elle a promis de faire parvenir la rumeur de ma présence à Lille jusqu'au Havre mais si jamais elle montre des intentions… disons moins honnêtes, il vaut mieux se tenir prêtes. Si elle m'attaque, seule Lucie est suffisamment forte pour réellement la ralentir… À moins que…

Je repensai à l'esprit enragé que j'avais capturé chez les Giovanni, qui nourrissait une haine farouche contre les vampires. Je possédais toujours l'anneau qui le retenait au monde des vivants et je pourrais aisément le libérer au milieu du bureau de la vampire si elle se montrait trop agressive…

Par précaution, je gardai le vaisseau dans ma poche. La boîte que j'avais fabriquée était suffisamment petite pour être aisément dissimulée et je savais que je pouvais l'ouvrir d'une seule main. Lorsque j'arrivai au club, le soleil s'était couché depuis peu de temps, et je me présentai directement devant l'entrée des employés pour interpeller un agent de sécurité. Je sonnai et un homme en costard apparut bientôt devant le judas.

- Bonjour, je viens voir madame Schliwinsky. Elle m'avait demandé d'effectuer un travail pour elle. Je sais que je n'ai pas rendez-vous mais j'ai pensé qu'elle préférerait être immédiatement mise au courant de ma réussite. Dites-lui que c'est de la part de mademoiselle Moreau.

Le videur se contenta d'un hochement de tête avant de disparaître et j'attendis quelques longues minutes, sans doute le temps qu'elle ne soit disposée à me recevoir. Finalement, près d'une demi-heure plus tard, le même homme revint me voir, ouvrant cette fois la porte en grand pour me permettre d'entrer.

- Madame Schliwinsky va vous recevoir.

Comme la fois précédente, je rejoignis le bureau qui surmontait la salle principale, profitant du trajet pour calmer ma nervosité. Accompagnée de mes fantômes, j'avais plusieurs atouts dans ma manche, mais je savais qu'il ne valait mieux pas sous-estimer mon adversaire.

Zvetlana Schliwinsky était cette fois vêtue d'un tailleur coloré, probablement créé par un grand couturier, et portait des bijoux ostentatoires. Sans doute devait-elle rencontrer des personnes importantes dans la nuit.

Elle se leva à mon entrée et m'offrit un sourire avenant.

- Mademoiselle Moreau, je suis désolé, je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer cette nuit. Mon homme de main a parlé de réussite, cela signifie-t-il que vous êtes parvenu à récupérer mon bien ?

Je sortis immédiatement l'ordinateur portable de mon sac pour le lui tendre, et son regard se fixa immédiatement dessus.

- En effet, le voici. Les chasseurs ne sont pas parvenus à accéder aux données. D'ailleurs, vous serez peut-être satisfaite d'apprendre que deux d'entre eux sont morts hier soir.

- Merveilleux. Vous avez presque outrepassé mes attentes. Vous êtes décidément une personne très utile. Je serais chagrinée s'il vous arrivait quelque chose. Vous pouvez garder l'autre ordinateur.

Je souris largement.

- Et bien à vrai dire je pensais le remettre aux chasseurs avec de fausses informations. Il suffirait de leur faire croire que c'est le vôtre et que je suis parvenue à craquer le code. Nous pourrions ainsi les orienter vers des cibles indésirables, des pièges, à voler leurs données ou même à détruire leur infrastructure électronique. Nous pourrions sans doute apprendre l'identité de ce mystérieux bienfaiteur qui leur envoie chaque mois de si importantes sommes d'argent.

La vampire ricana.

- Vous en avez des idées ! Faites donc ce qu'il vous plait, je me fiche bien de ces misérables ou de leur employeur. Vous n'avez pas fouillé mon ordinateur, n'est-ce pas ?

- Non, même si la tentation était forte, j'ai préféré m'abstenir. On m'a appris à respecter les secrets des autres et il n'est pas dans mon intérêt de vous trahir. D'autant que j'attends un service de votre part en guide de rémunération.

- Hum, c'est vrai. Alors, qui est donc cette vampire si peu attachée à ses outils ?

Je grimaçai sous l'appellation.

- Sybile De Sabran, Malkavienne. Elle est en Normandie, à Rouen plus exactement.

Après réflexion, j'avais décidé de donner l'identité de Sybile plutôt que celle de ma mère. Ne connaissant pas le degré d'honnêteté de Zvetlana, je préférai me montrer prudente et je savais que Sybile ne m'en tiendrait pas rigueur. J'avais fait l'erreur de dire qu'elle occupait le rang de primogène, mais ce n'était pas si grave. Sybile était une ancienne mais elle ne s'impliquait pas dans la politique et étant le bras droit de ma mère, elle était connue dans le milieu sans que quiconque ne sache réellement grand-chose sur ses capacités. Quant à la ville de Rouen, je savais que ma mère y avait des pions pour l'en avoir déjà entendu parler. C'était suffisamment proche du Havre tout en étant suffisamment éloigné pour maintenir le flou.

Zvetlana Schliwinsky hocha la tête et nota le nom sur un bout de papier avant de se lever de son siège.

- Très bien. Cela prendra sans doute quelques temps. Je vous laisse prendre congé, je suis attendue ailleurs, bonne soirée mademoiselle Moreau.

Je repassai le pas de la porte avec un certain soulagement et ce ne fut qu'une fois dans la rue que je repris la parole.

- Et bien cela s'est bien passé, elle n'a pas essayé de prendre l'ascendant sur moi comme je m'y attendais. C'est plutôt une bonne chose.

À mes côtés, Lucie fit la moue.

- Mouai, je ne suis pas convaincue. À mon avis, on va avoir de ses nouvelles sous peu, et pas d'une manière agréable. Mais j'espère avoir tort.

***/+/***

La nuit de dimanche fut paisible, et je savourai le retour à la normale après la chasse du samedi soir. Je n'avais pas l'intention de retourner au QG des chasseurs avant mercredi soir et j'avais envoyé un message à Robert disant que je travaillais toujours sur l'ordinateur.

Cela allait surtout me permettre de me coucher tôt tandis que mes deux fantômes regarderaient la télévision, car j'étais restée concentrée toute la journée sur l'ordinateur et je n'oubliai pas que je travaillais le lendemain.

J'exerçai toujours le métier de magasinier à mi-temps pour une grande papeterie et cela me permettait de payer mon loyer et mes repas lorsque mon métier de médium ne payait pas assez. Je savais que la mission pour Zvetlana Schliwinsky m'avait fait prendre de grands risques, car les chasseurs étaient des fanatiques particulièrement revanchards, et s'ils estimaient que je les avais trahis d'une manière ou d'une autre, j'allais passer un sale quart d'heure.

Depuis ma mésaventure avec Kerry, je n'avais plus posté d'annonce dans le journal pour proposer mes services de médium, et c'était une bonne chose, sans quoi les chasseurs se seraient sans doute davantage méfiés de moi. Mais cela voulait aussi dire que j'allais devoir rester discrète durant les quelques semaines à venir, et donc me passer de ces revenus.

La journée du lundi s'était déroulée sans incident, et puisque j'avais demandé à faire des heures supplémentaires, j'étais rentrée plus tard que d'habitude le mardi soir. Comme toujours, Jade et Lucie étaient avec moi. Même si elles passaient le plus clair de leur temps à épier mes collègues et faire des farces, elles m'aidaient parfois, lorsque que nous étions hors de vue, et j'étais surtout rassurée par leur présence lors des trajets en ville. Malgré les consignes de Steren, je savais que je pouvais être perçue comme un danger pour la Mascarade, et donc éliminée purement et simplement. Je préférai faire preuve d'un excès de prudence, et mes deux fantômes vérifiaient systématiquement l'intérieur de mon appartement avant que je n'ouvre la porte, au cas où un ennemi s'y serait positionné pour m'attendre.

Il était 19 heures lorsque je rejoignis mon immeuble ce soir-là, et je m'apprêtais à tourner la poignée de la porte lorsque Lucie arrêta mon geste en hurlant.

- STOP ! Recule ! Il y a un genre de bombe sur la clenche… je crois. En tout cas, quelqu'un est entré et a accroché quelque chose qui a l'air dangereux.

Prise d'un sursaut d'effroi, je fis un bond en arrière, réfléchissant à toute vitesse à qui pouvait bien m'avoir laissé ce cadeau de bienvenue. À vue d'œil, la porte semblait intacte, signe que la serrure avait été crochetée plutôt que fracturée. Cependant, utiliser une bombe pour m'atteindre était bien trop bruyant et visible pour un vampire, à moins que ledit vampire veuille me faire croire que c'était le fait de chasseurs… Je ne pouvais malheureusement pas pénétrer dans l'appartement pour trouver des indices, heureusement j'avais mes deux meilleurs fantômes à disposition.

- Est-ce qu'il y a un minuteur ou c'est un déclencheur mécanique ?

- Je ne vois pas d'horloge donc j'imagine que ça doit exploser si tu ouvres la porte.

Je lâchai un bref soupir de soulagement.

- Très bien, rassemblez tous nos objets de valeur dans un sac et passez-les par la fenêtre dès que je serais en bas, d'accord ? N'oubliez pas la clé USB ni le conteneur de l'autre fantôme.

Je descendis les marches et rejoignis la rue à toute vitesse, mais alors que je faisais le tour de mon immeuble, la détonation d'une arme à feu retentit à quelques mètres de moi.

Je poussai un mugissement de douleur, le souffle coupé par le choc. Instinctivement, je portai une main tremblante en direction de la blessure. Une balle venait de me traverser l'épaule, et le coup m'avait projetée au sol. Je tentai péniblement de reprendre le contrôle de mon corps, paralysé par la souffrance. Il fallait que je me relève si je voulais avoir une chance de m'enfuir ! Luttant contre le choc, je regardai autour de moi pour tenter de m'accrocher à mon environnement, et je reconnus Régis, une arme de poing à la main. Il me tenait en joue avec une grimace de dégoût, et je tentai de jouer la diplomatie en attendant que mes fantômes me rejoignent.

- Régis, bon dieu, mais qu'est-ce qu'il te prend !

- Il m'prend que t'es une sale traîtresse, une chienne à la solde des suceurs de sang. Et maintenant tu vas crever, comme t'as tué Marc !

- Mais j'y suis pour rien, bordel ! C'est toi qui a tué Marc, je te rappelle ! Il était hypnotisé !

- Comme si j'allais croire à ton histoire. On a eu la preuve que t…

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase que son regard se voila sous l'effet de la possession spirituelle. Lucie avait plongé sur lui dès qu'elle avait vu l'urgence de la situation, et je me mis à pleurer de soulagement.

- Merci… putain… la balle m'a traversé l'épaule. Tu penses pouvoir tenir combien de temps ?

Lucie prit la parole à travers le corps de Régis, haussant les épaules pour appuyer ses dires.

- Je sais pas. Mieux vaut ne pas tarder. On a juste eu le temps de rassembler le principal mais j'ai sauté quand j'ai entendu le coup de feu, donc le sac est toujours en haut

Je levai les yeux pour voir Jade, penchée par la fenêtre. Elle n'avait pas encore le réflexe de se jeter dans le vide pour descendre plus vite, mais Lucie ne pouvant plus la rejoindre à moins de libérer Régis, je lui fis signe de sauter. Je la vis fermer les yeux avant de passer à travers le mur, atterrissant en douceur juste à côté de moi.

- On ira récupérer le sac plus tard, il faut que je trouve un endroit sûr pour me soigner un minimum. Ce connard ne va surement pas nous laisser faire, il va falloir le faire se suicider. On est trop loin de la Deûle donc je suppose que le plus simple est de le faire se jeter quelque part, peut-être depuis un pont... Tu n'auras qu'à t'échapper avant qu'il ne touche le sol…

D'une main tremblante, je récupérai le pistolet du chasseur et le mis dans mon sac. Si Régis était venu jusqu'à moi, il y avait fort à parier que d'autres chasseurs allaient lui succéder…

À en juger par l'épanchement modéré de sang sur mes vêtements, aucune artère n'avait été touchée, ce qui diminuait grandement le risque de mourir d'hémorragie, cependant la douleur restait intense, et je ne pouvais pas me permettre de rester sans soin.

À l'aide de Google Map, je trouvai un pont qui surmontait une voie de chemin de fer à proximité. Je devais accompagner Lucie puisqu'elle ne pouvait s'éloigner bien loin du médaillon qui la rattachait à moi, et pour éviter de me faire remarquer avec ma veste tâchée de sang, je me recouvris du manteau de Régis.

Arrivé à proximité, le chasseur commença à donner des signes de résistance, preuve qu'il avait parfaitement compris notre objectif. Cependant Lucie ne lui laissa pas le temps de reprendre le contrôle. Elle courut jusqu'au bord de la route, enjamba la barrière puis longea les grilles jusqu'à se tenir juste au-dessus des lignes électrifiées.

Pour ma part, je m'étais placée suffisamment à distance pour ne pas paraître suspecte si quelqu'un apercevait la scène, et ma meilleure amie était réapparue à mes côtés presque en même temps que le cri de Régis avait retenti.

- C'est fait, bon débarras. Tu comptes aller à l'hôpital pour faire soigner ça ?

- Si je reste à Lille, ils me retrouveront. Il faudrait que j'aille dans un hôpital en périphérie… On retourne à l'appart, on récupère les affaires et on va à la gare routière.

Jade me lança un regard dubitatif. Le soleil était couché depuis un peu plus d'une heure et mon état n'allait pas manquer d'attirer l'attention si je devais croiser des créatures nocturnes.

- Tu vas tenir jusque-là ?

- Il faut bien. Au pire, Lucie prendra le contrôle de mon corps pour les derniers mètres.

Ma meilleure amie fit la grimace.

- Et supporter la même douleur que toi à l'heure actuelle ? J'aimerais autant éviter. Appelle une ambulance, ce sera mieux pour tout le monde.

Je secouai la tête.

- Pour leur dire quoi ? Un fou m'a tiré dessus avant de s'enfuir ? Régis à dit qu'il était au courant de quelque chose… Je ne vois pas comment il aurait soudainement pu découvrir que je jouais double jeu. À moins que miss Schliwinsky le leur ait dit pour se débarrasser de moi… Si c'est le cas, aller à l'hôpital de Lille reviendrait à se jeter dans la gueule du loup. Une fois dans un car, je n'aurais plus qu'à me laisser conduire suffisamment loin pour les semer.

Nous nous dirigeâmes lentement en direction de l'appartement, et je ne pris conscience de la stupidité de ma décision qu'en apercevant deux autres chasseurs positionnés juste en bas de mon immeuble. Je fis immédiatement demi-tour, cependant ils m'avaient repérée, et un carreau d'arbalète atterrit à moins d'un mètre de moi.

Je courus aussi vite que je le pus, cependant j'étais handicapée par ma blessure, car la douleur n'avait pas baissé en intensité. Lucie et Jade m'exhortaient à accélérer et m'évitaient de devoir me retourner pour suivre l'avancée de mes ennemis, mais de toute façon leurs tirs me renseignaient déjà bien assez de leur proximité.

Je slalomai entre les différents éléments du mobilier urbain, profitant des poubelles et parcmètres pour m'offrir un couvert de fortune, sans pour autant stopper ma fuite. Le stress et la douleur m'empêchaient de réfléchir convenablement, et je peinai à visualiser mon trajet. Même si cela faisait 9 mois que je vivais à Lille, je ne connaissais pas la ville aussi bien que je l'aurais voulu, et mes pas me menèrent inconsciemment à proximité du périphérique lillois. À cet endroit, un haut mur empêchait les piétons de s'engager sur l'autoroute, et je n'eus d'autre choix que de le longer pour pouvoir continuer. Je pensai pouvoir m'échapper en me cachant dans les anciens bâtiments industriels qui bordaient la voie ferrée, malheureusement ma tentative déboucha sur un nouveau cul de sac, me laissant sans échappatoire possible.

Je me fis aussi silencieuse que possible, priant un quelconque dieu de la bonne fortune de prêter attention à mon sort, malheureusement ma tentative dut se solder par un échec, car aucun miracle ne se produisit.

Plusieurs chasseurs menés par Robert lui-même apparurent bientôt pour me déloger, et je me résignai à lever les mains en l'air en guise de reddition. En un instant, je fus plaquée au sol et menottée. Je pensai qu'ils allaient me tenir en joue pour me forcer à les suivre jusqu'à leur véhicule, mais soudain, un violent coup sur la tête me fit perdre connaissance, et la dernière chose que j'entendis fut les hurlements de mes deux fantômes.

***/+/***

Lorsque je repris connaissance, la première chose qui me frappa fut le mal de tête lancinant que je ressentais. Ma mâchoire était aussi douloureuse et je pouvais sentir le goût du sang dans ma bouche. Je gémis et pris alors conscience d'un corps penché sur moi, cependant mon environnement était trop sombre pour que je puisse distinguer grand-chose, et mon premier réflexe fut de le repousser de toutes mes forces pour tenter de m'en éloigner.

Le corps ne bougea pas d'un pouce, refermant au contraire ses bras autour de moi, cependant sa voix résonna bientôt à mon oreille, me faisant stopper tout mouvement.

- Ne craignez rien, princesse, c'est moi.

Reconnaissant la voix de William, je sentis mon cœur déborder sous l'intensité de mes émotions.

- William ! Tu es venu !

Ma voix était éraillée, mais j'étais si soulagée que je fondis en larmes, consciente que je lui devais la vie à nouveau.

Il attendit que je sois calmée avant de s'écarter de moi, me permettant de distinguer les corps sans vie des chasseurs qui m'avaient poursuivi.

- Sybile m'a dit de me rendre ici et je suis parvenu à vous trouver à temps. À présent nous rentrons à la maison.

Je louai le formidable don de prémonition de la Malkavienne, qui avait encore une fois déjoué le destin avec une incroyable précision. Ma première pensée fut que j'allais enfin pouvoir revenir au Havre, puis le rappel de ma situation me frappa avec la force d'une gifle.

- Mais maman m'a… Elle m'a interdit de revenir… Elle m'a chassé du Havre !

Il caressa à nouveau ma tête douloureuse alors que les larmes se remettaient à couler le long de mes joues. Steren m'avait bien dit qu'Aïlin avait interdit à quiconque de me contacter. En voulant attirer ma mère jusqu'à moi, j'avais fait affaire avec des gens dangereux, et contraint William à venir me sauver, pour la énième fois…

Je maudis intérieurement Zvetlana Schliwinsky, persuadée qu'elle m'avait trahie, cependant je savais aussi que j'avais joué avec le feu, et qu'il n'était pas si étonnant de m'y être brûlé les doigts. Après tout, ce n'était pas comme si Lucie ne m'avait pas amplement prévenu à ce sujet…

William se baissa pour sécher les larmes sur mes joues, puis il déposa un bref baiser sur mon front.

- Notre reine vous aime, soyez-en sûre. Elle ne voudrait pas que vous perdiez la vie. Allons à votre appartement, nous ferions mieux de partir sans tarder.

Je me redressai péniblement, grimaçant à cause de mes membres ankylosés, et pris alors conscience que je pouvais bouger mon épaule sans difficulté. Je soulevai immédiatement mes vêtements pour observer avec fascination ma peau intacte bien qu'encore tâchée de sang, et relevai les yeux vers William.

- Tu as soigné ma blessure !?

- Comme vous étiez inanimée, je craignais que votre état ne soit trop grave pour vous ramener. Je vous ai fait absorber un peu de mon sang.

Je hochai la tête. Même si intérieurement, j'aurais préféré avoir le choix, je savais qu'il n'y avait aucune malveillance de sa part.

- Merci, heureusement que tu es arrivé à temps. Les chasseurs ont piégé mon appartement, mais de toute façon je n'ai vraiment pas grand-chose d'important. Lucie va pouvoir passer mon sac par la fenêtre.

J'allais devoir penser à remercier Sybile pour ses prédictions salvatrices… Je fouillai dans mon sac pour récupérer mon téléphone. Il était près de 22h et il fallait environ 4h de route pour rejoindre le Havre. Le soleil se levant à 7 heures du matin, le trajet était encore largement possible.

- Sur le chemin, vous me raconterez pourquoi ces misérables en voulaient à votre vie. Vous m'aviez pourtant promis d'être plus prudente à l'avenir…

J'eus un sourire contrit alors qu'il se fondait dans les ténèbres, et je restai silencieuse jusqu'à ce que nous arrivâmes au pied de mon immeuble. La fenêtre de mon appartement était restée ouverte, et par chance elle donnait sur une ruelle très peu fréquentée. Lucie fit descendre le sac en douceur jusqu'au rez-de-chaussée, et nous eûmes tôt fait de rejoindre la voiture de William garée un peu plus loin.

Cette fois, j'insistai pour m'asseoir à l'avant, tandis que mes deux fantômes prenaient place à l'arrière. Cela faisait trop longtemps que je n'avais pas pu l'admirer, et je voulais pouvoir le voir tout en lui parlant. Depuis mon réveil, la vitae vampirique avait fait son œuvre, et toutes mes blessures s'étaient résorbées, pour mon plus grand soulagement. Je profitai donc de la route pour résumer ces derniers mois, passant sous silence les nombreuses soirées à me lamenter sur mon sort. Malgré le temps passé, la plaie me semblait toujours aussi vive, et je redoutai le moment où je reverrais ma mère adoptive…

Tout comme Lucie, William me réprimanda sur les risques encourus, mais le récit de la mort des deux chasseurs lui arracha un sourire. Il ne sembla guère étonné par la traîtrise potentielle de mon employeuse et secoua la tête lorsque je lui avouais mon souhait de la confronter.

- Il est inutile de nourrir rancœur contre ce genre de vampires. Ils ne savent pas subsister sans traîtrises et machinations. Elle savait que les informations en votre possession faisaient de vous une menace, elle n'a fait que réagir de la manière la plus naturelle.

J'eus un sourire sadique.

- J'espère bien qu'elle va angoisser lorsqu'elle va comprendre que j'ai survécu. Ça sera bien fait pour elle. De toute façon elle n'a aucun moyen de me retrouver, je ne lui ai donné aucune information sur moi…

J'ouvris la fenêtre de la voiture et jetai la carte d'identité de Gabrielle Moreau avec une certaine satisfaction. À présent que j'avais quitté Lille, cet alias n'avait plus aucune raison d'exister…

C'était avec un mélange d'impatience et d'angoisse que je retournais au Havre. Quelque part, ma mère ne m'avait pas encore officiellement autorisée à revenir sur son territoire. Il restait plusieurs mois avant la fin de mon année d'exil, tant soit-il qu'elle prenne fin au bout d'un an comme je l'avais supposé. Lorsque nous eûmes en vue les imposantes cheminées de la zone industrielle, je me décidai enfin à poser la question qui me nouait l'estomac.

- Elle m'a interdit de prendre contact avec qui que ce soit. Je ne devrais pas être ici. Qu'est-ce que je vais faire jusqu'à ce qu'elle… estime que j'aie purgé ma peine ?

- Ne vous inquiétez pas pour cela, princesse, je resterai avec vous, désormais. J'irais lui parler dès demain pour l'informer de la situation. Je ne doute pas une seule seconde qu'elle préférera vous savoir en sécurité compte tenu de la situation. Votre exil sera probablement commué en quelque chose d'autre. Je peux vous assurer que votre absence a été un calvaire pour elle.

Je haussai les épaules avec un détachement que j'étais loin de ressentir.

- Je sais, c'est ce que le primogène Ewans m'a dit. Mais alors pourquoi m'avoir imposé ça ! Elle sait ce que j'ai vécu, elle sait que mes… géniteurs m'ont abandonnée. Et malgré tout, elle m'a infligé la même chose, elle m'a arraché mon identité, elle m'a privé d'un refuge et déchu de tous mes liens. J'ai subi le même déchirement, la même douleur une seconde fois. Celle d'être qualifié d'indésirable par ceux que je considérais comme mes parents. Ils ont dit que ma parole n'avait aucune valeur, que je ne valais pas mieux que n'importe quel mortel… Comment lui refaire confiance, comment la reconsidérer comme ma mère, alors qu'elle m'a trahi une fois ?

Je serrai les dents alors que la scène me revenait en mémoire. La voiture de William avait atteint les quartiers périphériques, et je regardai le paysage sans le voir.

- Vos paroles sont dures, et je prends conscience combien cela a été un crève-cœur pour vous. Mais elle se devait de prendre une décision radicale sans quoi le Prince aurait pu réclamer votre tête. Par chance, il n'a pas eu vent de l'incident, et notre reine a prétendu vous tenir éloignée de la société pour des raisons de santé. Seuls quelques membres du clan sont au courant de la vérité.

- Evguenia… Comment a-t-elle réagi ?

- Comme vous l'imaginez peut-être, elle voulait se lancer immédiatement à votre poursuite, et lorsque notre reine le lui a interdit, elle s'est montrée quelque peu déraisonnable. Elle est actuellement enfermée au refuge.

Je soupirai.

- Je m'en doutais un peu. J'ai hâte de pouvoir la revoir, le temps doit lui sembler encore plus long qu'à moi. J'espère qu'elle ne sera pas trop profondément en torpeur.

Nous arrivâmes finalement au refuge de William, et il m'entraîna directement à l'intérieur, ne me lâchant qu'une fois derrière les épaisses parois en béton. Son refuge était un ancien abri anti-bombes datant de la seconde guerre mondiale et la seule issue avait été créée par William lui-même depuis les sous-sols de l'immeuble voisin.

Lucie connaissait déjà les lieux, du fait de mes entraînements passés avec mon garde du corps, mais pour Jade, c'était tout nouveau. Elle explora la pièce en ponctuant son observation de diverses exclamations, et je souris en entendant ses remarques ingénues.

- Tu vas vraiment rester ici ? C'est super poussiéreux, et y a des araignées ! Et il fait tout noir !

Pour ma part, j'avais beau être plongée dans les ténèbres, je retrouvai rapidement mes marques. Malgré la fraîcheur ambiante et le confort plus que spartiate, j'étais heureuse d'être de retour ici. Dans la "salle de bain", je pris une douche pour me débarrasser du sang et me changer, puis rejoignis William sur le vieux matelas qui lui servait de couchette.

- Je sais qu'il est encore tôt pour toi, mais je suis éveillée depuis près de 22 heures d'affilées, sans compter que ma soirée a été plutôt mouvementée. Je suis épuisée.

D'un geste, il m'incita à m'allonger avant de me recouvrir de l'épaisse couverture en polaire fournie par ses goules lors de ma dernière visite. Je soupirai bientôt de soulagement, fermant les yeux alors même qu'il reprenait la parole.

- Je vais aller chercher de quoi vous nourrir à votre réveil, mais je serai de retour bien avant le lever du jour. Reposez-vous, princesse. Dès demain nous reprendrons votre entraînement.

Je m'endormis rapidement, apaisée par l'ambiance familière du refuge souterrain. Aussi paradoxal soit-il comparé à mon appartement lillois, c'était ici que je me sentais le plus "chez moi".

***/+/***

Lorsque je rouvris les yeux, William était allongé à mes côtés, parfaitement immobile, et je savourai un instant la proximité de son corps avec le mien. Les quelques mois passés sans le voir n'avaient en rien atténué le fantasme que je nourrissais pour lui, et je maudis intérieurement le fait qu'il ne soit pas moins habillé.

Poussée par la faim, je finis par m'extirper de l'épaisse couverture à la recherche d'un petit déjeuner décent. À l'aide de mon téléphone portable, je mis rapidement la main sur le sac de nourriture laissée à disposition par William, et je pris un repas constitué d'une pomme, de briochettes et de quelques gorgées de lait. J'entreposai la bouteille entamée dans le petit frigo, aux côtés des poches de sang, avant de me mettre à chercher mes deux fantômes.

Lucie et Jade étaient probablement parties visiter les étages supérieurs, mais il m'était impossible de sortir par moi-même, et je décidai de faire quelques mouvements pour m'étirer. À Lille, je n'avais pas vraiment fait l'effort d'entretenir mon corps plus que le minimum, et je savais par avance que l'entraînement prévu par William allait être douloureux.

Les exercices que je fis me permirent de mesurer la souplesse que j'avais perdu par mon inactivité, et lorsque Jade et Lucie me rejoignirent, j'avais bien besoin de quelque chose pour me remonter le moral.

- Salut les filles ! Alors Jade, qu'est-ce que tu penses de notre nouvel environnement ?

Le corps des fantômes était à la fois translucide et fluorescent, de sorte que je pouvais distinguer leurs expressions y compris dans le noir. Je pus ainsi voir le visage de Jade m'indiquer clairement la répulsion qu'elle éprouvait pour le refuge de William.

- Ça craint un max, on dirait un squat de skinhead ou je ne sais quoi. Pourquoi ne pas habiter dans les appartements au-dessus ?

- Les vampires craignent la lumière du soleil et William ne supporterait jamais de vivre dans un refuge avec plusieurs issues. Ici, c'est le seul endroit où je l'ai jamais vu se détendre un minimum. Et puis, je suis toujours censée être en exil, donc je ne vais pas me balader à la surface comme si de rien n'était. Désolé de te décevoir, mais je vais probablement rester ici pendant les trois mois à venir, à condition bien sûr que ma mère accepte de me revoir.

Lucie ne masqua pas l'antipathie que lui inspirait la primogène malkavienne.

- Tu vas vraiment te conformer à ses décisions et remuer gentiment la queue dès qu'elle revoudra de toi ?

Je soupirai.

- Lucie, on en a déjà parlé… Je veux… plus que tout… qu'elle reconnaisse ma valeur. Je ne sais pas si les choses pourront redevenir comme avant, mais j'ai besoin d'une mère, et j'ai le sentiment que malgré les époques, je suis sa fille… ou du moins la réincarnation de sa fille. Il y a quelque chose entre nous, un lien… que je n'arrive pas à expliquer. La première fois que je l'ai rencontrée, cette nuit-là, quand elle est venue me chercher à l'hôpital… j'ai senti que ma place était à ses côtés. J'ai l'impression que ma seule chance d'exister vraiment, c'est en voyant la fierté dans ses yeux.

Ma meilleure amie secoua la tête, n'essayant pas d'argumenter face à mon fanatisme forcené. Mais Jade n'avait encore jamais été témoin de la ferveur que je pouvais manifester en sa présence, et réfléchissait encore comme une jeune femme rationnelle du XXIe siècle.

- Je n'ai pas tout compris, mais ça a l'air d'être encore très douloureux pour toi. Donc j'espère qu'elle n'en profitera pas pour te blesser davantage… En attendant, parlons plutôt de ce fameux William. Alors c'est donc lui, le garde du corps sur lequel tu fantasmes ? Je dois avouer qu'il n'est pas mal.

Je retrouvai immédiatement mon sourire à cette pensée et tournai brièvement la lampe de mon téléphone dans sa direction, juste pour m'assurer de son sommeil. Il était parfaitement immobile et avait les yeux fermés, mais au vu de l'heure, son réveil était imminent. Je baissai la voix.

- Il est… Je veux dire, je respecte le primogène Ewans pour son savoir et ses pouvoirs, mais William est tout bonnement époustouflant. Il est tellement classe, tellement… chevaleresque. Je ne peux pas m'empêcher de l'admirer. Et je mesure la chance que j'ai de pouvoir le contempler…

Lucie se mit à ricaner et Jade écarquilla les yeux.

- Nath'...

Je n'eus pas le temps de comprendre les signaux que m'envoyaient mes deux fantômes et je sursautai en entendant la voix de William juste derrière moi, m'incitant à lui faire face.

- Je ne suis certainement pas aussi chevaleresque que vous l'imaginez, princesse. Je suis un assassin, je n'ai ni honneur ni vertu. Et je crains que ce corps que vous idéalisez ne soit qu'une collection de cicatrices.

Je haussai les épaules, louant l'obscurité pour dissimuler la rougeur de mon visage.

- Pour moi, tu es un chevalier. Tu m'as sauvé la vie plusieurs fois et tu m'apprends à me battre. Mais je ne voulais pas t'importuner avec mes émotions, j'étais en train de discuter avec Lucie et Jade.

- Vous ne m'importunez pas, princesse, je suis honoré de l'affection que vous me portez. Vous avez donc un nouvel esprit en votre compagnie ?

Heureuse du changement de sujet, je me retournai vivement pour observer mes amies, pointant du doigt la silhouette de Jade.

- Oui, je te présente Jade, je l'ai rencontrée à Lille. Cela fait peu de temps qu'elle est désincarnée et elle apprend tout juste à maîtriser ses pouvoirs de fantôme. Elle a préféré rester à mes côtés et on s'entend bien.

Jade agita sa main en guise de salut, mais je supposai qu'elle n'avait rien fait pour se rendre plus visible, car Lucie secoua la tête.

- Sous cette forme, les vampires ne peuvent que distinguer ta silhouette, et encore seulement s'ils ont ce pouvoir. Si tu veux qu'ils te voient, tu dois te concentrer, comme quand tu veux attraper un objet. Et ils ne pourront pas t'entendre clairement.

Elle se matérialisa elle-même en guise d'exemple et je sentis William avoir un minuscule mouvement de recul face à cet être contre lequel il ne pouvait rien. Jade s'efforça de l'imiter, sans grand succès cependant, et William cessa de leur prêter attention pour reprendre mon entraînement.

Deux heures plus tard, j'étais en nage et je me sentais épuisée, ce fut donc un réel soulagement lorsque je compris que William s'apprêtait à sortir.

- Princesse, je dois voir votre mère pour lui faire mon rapport. Continuez à vous entraîner, je serais de retour plus tard dans la nuit.

- Ok, je vais tout de même faire une pause pour boire et manger un peu. Tu me rapporteras de quoi dîner ?

- Je ne vous oublierai pas, rassurez-vous.

Il quitta son refuge, et j'en profitai immédiatement pour allumer la lampe torche de mon portable et boire une grande rasade d'eau. Sur le principe, passer plusieurs mois dans le noir ne me dérangeait pas plus que ça. Je savais que William veillerait sur mes besoins et ma santé. Cependant je savais aussi que j'allais finir par m'ennuyer, car contrairement à lui, je ne dormais pas tout le jour, et l'absence de lumière allait d'autant plus détraquer mon horloge biologique…

Je pris une pause pour manger un peu et reprendre mon souffle, puis je recommençai l'entraînement, désireuse de recevoir les compliments de William. Je voulais récupérer la souplesse et l'endurance qui faisaient ma fierté avant mon exil et j'avais une sérieuse motivation, à défaut d'avoir autre chose à faire. J'avais déjà consulté mon téléphone à plusieurs reprises, juste pour voir si Zvetlana Schliwinsky avait tenté de me contacter, mais il n'y avait pour l'heure aucune notification, si ce n'est les tentatives de mon employeur pour me joindre. Malgré les conseils de mon garde du corps, j'avais sérieusement envie de narguer la vampire, ne serait-ce qu'en lui rappelant que j'étais toujours en vie, cependant ce ne serait ni prudent ni même intelligent. Même si je lui avais donné une fausse identité et localisation, Rouen n'était pas si loin du Havre, et je lui avais donné le nom de Sybile…

Alors que je faisais des abdos dans le noir, mes pensées vagabondèrent en direction de ma mère. William lui avait probablement tout raconté à présent… Je me demandai comment elle avait réagi et si elle était réellement aussi mortifiée par mon absence que Steren et William ne l'avaient prétendu.

Soudain, un bruit de frottement sourd résonna dans le silence de la pièce, me sortant de mes pensées. La lourde pierre qui obstruait l'entrée était en train d'être déplacée et je stoppai mes mouvements pour aller chercher de quoi essuyer la sueur qui recouvrait ma peau. William était intimement persuadé que son refuge était parfaitement sûr, mais dans le doute je préférai me placer à l'écart au cas où il s'agirait d'un intrus, et Lucie et Jade étant hors de vue, je décidai de prendre mon sabre d'entraînement avec moi. Tout d'un coup, un rais de lumière découpa l'obscurité, et une voix reconnaissable entre toutes me fit immédiatement lâcher mon arme.

- Nathalia ?

Je me décalai pour me placer dans la lumière, une main en visière pour ne pas être éblouie.

- Ma… Primogène Conemara…

L'émotion m'avait brusquement saisi, m'empêchant d'aller au bout de ma pensée. Ce n'était plus ma mère, j'avais perdu le droit de l'appeler ainsi. Je tombai à genoux, les yeux fixés sur le sol poussiéreux. Je ne voulais pas croiser son regard, par peur d'y lire de la haine ou même cette indifférence glacée qu'elle m'avait offert lors de notre dernière entrevue.

- Alors c'est ainsi, tu as cessé de me considérer comme ta mère ?

Sa voix m'avait semblé receler une certaine déception, mais ce fut surtout ces mots qui me firent relever la tête. Mon sentiment d'injustice se mua en colère, et j'oubliai immédiatement la déférence avec laquelle j'étais censé m'adresser à elle. Je serrai les poings et frappai d'un coup sec contre le sol de béton brut.

- J'AI cessé ? C'est VOUS qui m'avez interdit de porter votre nom, VOUS qui m'avez chassé de l'endroit que j'appelais "maison" et VOUS qui m'avez obligée à oublier ces 5 dernières années ! Vous m'avez effacé de votre existence, comme si je n'étais rien à vos yeux, vous avez dit que mes mots n'avaient aucune valeur, que je n'étais qu'une misérable humaine ! Vous avez arraché une partie de moi, et réclamé que je me montre digne, que j'étouffe ma détresse et que je fasse comme si de rien n'était. Je vous considérais comme mes parents, vous m'aviez promis que jamais vous ne m'abandonneriez et vous avez rompu votre promesse. Je sais que j'ai commis une grave erreur. Mais ça c'était sacré à mes yeux… J'aurais aimé que vous le compreniez. Vous ne pouvez pas revenir aujourd'hui en exigeant de moi que je vous appelle "maman". Pas alors que vous avez juste… répété le passé.

Malgré tout ce que j'avais pu dire à Lucie, je ne pouvais pas lui redonner ma confiance aussi facilement. J'avais eu trop mal, et malgré ces 8 mois passés, la blessure était encore vive. Ma voix s'était éraillée au fur et à mesure de mon monologue et je lui fus reconnaissante de m'avoir laissé parler jusqu'à la fin. Sans surprise, mes larmes s'étaient remises à pleurer. Sa voix avait fait ressurgir la scène dans mon esprit, et mon cerveau détraqué m'en avait rappelé les moindres détails.

J'avais fermé les yeux, quelque peu soulagée d'avoir enfin pu livrer tout ce que j'avais sur le cœur. Ces mots, je les avais cent fois répétés durant les semaines qui avaient suivies ma condamnation, et je pris une grande inspiration pour tenter de me calmer.

Je pensais qu'elle allait partir, blessée par mes propos, ou peut-être qu'elle allait me réprimander pour mon immaturité, avec cette voix froide qu'elle prenait lorsqu'elle était en colère. Mais j'étais loin de m'attendre à ce qu'elle se jette sur moi, ses bras serrés autour de mon cou et son visage pressé contre le mien. Mon premier réflexe fut de me raidir, incertaine de sa réaction, jusqu'à ce qu'une larme glacée ne tombe sur ma nuque, me faisant sursauter. Je compris qu'elle pleurait, silencieusement, et je refermai à mon tour mes bras autour de sa taille. Son parfum si délicat et familier me frappa. Je connaissais par cœur cette étreinte, ses longs cheveux ondulés qui tombaient en cascade sur son dos, la froideur de sa peau, la texture des vêtements qu'elle affectionnait, son absence de respiration…

J'étais tentée de lui dire combien je l'aimais malgré les souffrances qu'elle m'avait infligées, mais j'étais terrifiée, terrifiée à l'idée de lâcher ces mots, de mettre à nu mes émotions, au risque qu'elle les piétine à nouveau. J'aurais voulu hurler combien j'étais en manque de son affection, combien je voulais redevenir sa petite fille chérie, combien je voulais à nouveau l'appeler "maman" et que tout redevienne comme avant. J'avais la gorge nouée par cette angoisse insidieuse, et je la serrai de toutes mes faibles forces pour le lui faire comprendre.

Nous restâmes ainsi plusieurs minutes jusqu'à ce qu'elle commence à me caresser les cheveux, comme elle le faisait lorsque j'avais besoin d'être rassurée.

- Nathalia. Is tusa mo nighean, agus chan urrainn dad air an t-saoghal sin atharrachadh. Chan e eadhon na faclan cruaidh aig seann vampire aig nach eil fios mar a bhith na mhàthair. [Tu es ma fille et rien au monde ne peut changer cela. Pas même les mots cruels d'une vieille vampire qui ne sait pas être mère.]

Je soupirai et me redressai pour lui faire face, osant enfin croiser son regard. Je le distinguais à peine malgré la lampe torche posée au sol, mais je voulais lui prouver ma sincérité.

- Bha mi gad ionndrainn, mama. [Tu m'as manqué, maman.]

Elle laissa échapper un sanglot et me tint encore un moment contre elle avant de desserrer les bras et m'inciter à me relever.

- William ?

- Je suis ici, ma reine.

La silhouette de mon garde du corps apparut dans le mince rais lumineux, et je compris qu'il s'était éloigné pour nous laisser un peu d'intimité.

- Nathalia, les deux prochains mois, tu vas rester aux côtés de William pour t'entraîner. Je le laisse libre de faire comme il estimera le mieux, mais sache qu'il t'est toujours interdit de sortir en ville. Ensuite, et puisque tu as échoué la précédente, il te reste encore une dernière épreuve à passer. Peut-être la trouveras-tu difficile, mais je veux m'assurer que tu embrasses pleinement le don de Malkav que je vais te transmettre, avec ses forces comme ses faiblesses.

Je me retins de manifester ma lassitude, me répétant mentalement qu'elle faisait ça pour mon bien. Je n'avais pas peur, j'étais plus curieuse de cette nouvelle épreuve en vérité, mais j'aurais été bien en peine d'en deviner la nature avec de si faibles indices. Je hochai la tête avec détermination.

- Je m'efforcerai de te rendre fière.

Elle déposa un baiser sur mon front et essuya de ses doigts les quelques traces humides qui subsistaient sur mes joues.

- Je reviendrais te voir d'ici là. Toi aussi, tu m'as terriblement manquée... Mais si mes actes ont pu t'apprendre à ne jamais refaire une telle chose, alors je ne les regrette pas. Je préfère te savoir en vie et que tu me haïsses, plutôt que de te voir commettre des erreurs qui te coûteront la mort ultime par la suite.

Je fis la moue. Même si j'avais accepté ses piètres excuses, je ne pouvais pas consentir à de tels propos.

- Je sais. Mais vous n'étiez pas obligés d'aller aussi loin. Tu as laissé le primogène Ewans se montrer tellement cruel. Après tous les efforts que j'ai fait ces dernières années, me dire que je ne valais pas mieux que le premier mortel venu, c'était vraiment… vexant.

Je grimaçai au souvenir de ses mots. Ce sadique s'en était donné à cœur joie. Elle secoua la tête.

- J'étais mortifiée, je ne voulais pas me séparer de toi. Et en même temps, j'avais peur de me montrer trop indulgente en le contredisant. Tu sais, il n'est pas facile de concilier le rôle de primogène et de mère. Je suis désolée de t'avoir fait tant de mal. Je peux te garantir que je n'ai jamais cessé de t'aimer. Et quoi que tu en penses, je suis persuadée que Steren s'est attaché à toi. Tu reviendras bientôt à la maison. Sois encore un peu patiente.

Je soupirai longuement. Elle n'avait presque aucun effort à faire pour m'en convaincre. Mes carences affectives et mon besoin d'avoir une famille, me faisaient sans doute accepter bien trop de choses de leur part. J'étais prête à tout pour retrouver ma place, et plonger dans la folie n'en était que le moindre.

Je tendis les bras de chaque côté de mon corps, en signe d'abnégation.

- Je suis ici, je ne partirai pas. Je n'ai pas vécu tout ça pour faire demi-tour maintenant. Mais garde à l'esprit que l'amour inconditionnel de ma mère a mille fois plus de valeur que la vie éternelle à mes yeux.

- Je ne l'oublierai plus, je te le promets. Je vous laisse pour cette nuit. À bientôt, ma chérie.

William me laissa à nouveau seule, le temps de raccompagner ma mère, et lorsqu'il revint, il transportait un sac de nourriture encore chaude.

- Je suis heureux que vous soyez réconciliées. Les nuits prochaines, nous irons un peu à l'extérieur de la ville pour vous permettre de vous entraîner dans un plus grand espace.

Je hochai la tête tout en mangeant, me demandant distraitement s'il serait capable de me tuer si ma mère le lui ordonnait. J'avais envie de croire que je représentais quelque chose pour ces vampires pluri-centenaires mais peut-être valait-il mieux que j'ignore la réponse…

Entre-temps, Jade et Lucie étaient revenues à mes côtés, et bien entendu, Lucie s'était montrée nettement moins enthousiaste que William lorsque je lui avais raconté mes retrouvailles avec ma mère. Elle n'avait pas mâché ses mots :

- Tu lui as déjà pardonné ?! Mais t'es vraiment crédule ma pauvre fille ! C'est un vampire, elle continuera de jouer avec toi sans aucun scrupule !

- Et bien moi j'ai envie d'y croire. Et je ne peux pas me permettre de douter, en fait, parce que c'est tout ce que j'ai. Si je ne suis pas la fille d'Aïlin Conemara, je ne suis plus rien.

- Tu peux être qui tu veux !

- Mais c'est ici que je veux être. Parce que c'est ici que sont mes amis. Je te l'ai dit, je veux revoir Kevin, Evguenia, Stefania, David et même cet idiot d'Emanuel Do Santos. Ma vie a pris un sens grâce à eux. Cette fois, je ne commettrai plus d'erreur, et bientôt tout rentrera dans l'ordre. Je prouverais à tous ce que je vaux et je donnerai tort à ceux qui m'ont méprisé.

Ma meilleure amie secoua la tête, sachant pertinemment qu'elle ne parviendrait jamais à me convaincre. Désormais, je comptais les semaines qui me séparaient de cette nouvelle épreuve, et j'étais déterminée à tout donner pour y arriver.

***/+/***

Les nuits se succédèrent dans une certaine fébrilité. Les entraînements de William m'épuisaient bien plus efficacement que mon précédent emploi, cependant je ne voyais pas d'évolution flagrante dans mon endurance ou ma force. Bien évidemment, je savais que je n'allais pas acquérir de nouvelles capacités en seulement quelques semaines, mais il y avait quelque chose de frustrant à se sentir aussi faible. J'avais tout de même un peu gagné en rapidité, et mes courbatures se faisaient désormais beaucoup plus rares, ce qui maintenait mon moral à flots. D'un autre côté, si mon garde du corps se montrait intraitable, il n'était jamais avare en encouragements. Il m'avait amené à l'extérieur de la ville pour pouvoir courir au grand air, et avait répondu sans tabou à toutes les questions que je me posais encore sur les disciplines vampiriques.

Je connaissais déjà les bases : Devenir vampire n'allait pas me rendre soudainement plus forte et plus rapide qu'un être humain lambda, cependant j'allais pouvoir utiliser la vitae de manière ponctuelle pour augmenter l'une de mes capacités physiques, et il me serait plus facile de me renforcer avec le temps. Ma mère étant une ancienne, j'avais la garantie de recevoir un sang puissant, mais aussi que la "malédiction de Malkav" le serait tout autant. J'étais étrangement curieuse vis-à-vis de la forme que prendrait ma folie. Allais-je seulement en être consciente ? À présent que mon étreinte se faisait imminente, je ressentais une fascination morbide pour la psyché de mes congénères, cherchant à décrypter leurs actions pour deviner comment se manifestait la malédiction dans leur non-vie.

William souffrait sans doute d'une forme de paranoïa, à en juger par son utilisation compulsive de l'occultation, ce pouvoir vampirique permettant de se rendre invisible, et par son refus d'accorder sa confiance à qui que ce soit, si ce n'est ma mère, Sybile, ou moi dans une certaine mesure. De la même manière, son sens du devoir était extrême, tout comme sa haine envers les membres du Sabbat. Il ne s'embarrassait guère de précaution ou de tribunal quand il s'agissait de condamner un vampire supposé hérétique, et c'était ce qui lui avait valu de voir sa tête mise à prix dans plusieurs villes de France…

Pour ma mère, la folie prenait sans doute une forme plus subtile. Parfois, son esprit était à peine conscient de la réalité, et je me souvenais de nuits où elle m'avait semblé évoluer dans une dimension parallèle à la nôtre. D'un autre côté, elle avait vécu si longtemps que je trouvais encore extraordinaire qu'elle parvienne à rester lucide malgré les multiples identités qu'elle avait endossé au cours de son existence.

Et puis il y avait Sybile et ses prédictions parfois énigmatiques, Evguenia qui refusait de devenir adulte, Matheod qui s'était inventé une tout autre identité, David prisonnier de son époque… Et bien sûr, ce n'était que les manifestations les plus visibles de leur folie. Pour la plupart d'entre eux, je me doutais que je ne faisais qu'apercevoir la partie émergée de l'iceberg…

Conformément à sa promesse, ma mère était revenue me voir chaque semaine. À chacune de ses visites, elle m'avait serré dans ses bras, avait embrassé mon front et avait caressé mes cheveux avec la même chaleur qu'un an plus tôt, et cela avait systématiquement généré en moi un bonheur indescriptible. Après 8 mois à être privée de son affection, la retrouver était pour moi comme une bouffée d'oxygène et même Jade avait fini par admettre que j'avais l'air plus heureuse depuis mon retour au Havre. Lucie faisait preuve d'une certaine hypocrisie et refusait de le reconnaître à voix haute, mais je savais qu'elle se réjouissait de voir mon moral revenir.

Ma principale source de préoccupation restait la seconde épreuve. Mes amies et moi ignorions tout de sa nature, et si nous évitions de le mentionner à voix haute, il ne se passait pas une nuit sans que nous y pensions. Je n'avais même pas tenté de questionner William à ce sujet. Si tant est qu'il en sache quelque chose, je savais qu'il ne me dirait rien.

Finalement, les mois passèrent et juin arriva. Je m'entraînais aux côtés de William depuis le 18 mars et j'avais adopté ce rythme de vie assez "militaire". En fin de journée, je me levais et déjeunais, puis profitais du sommeil de mon garde du corps pour discuter avec mes fantômes, jouer à des jeux de société ou me détendre sur mon ordinateur. Après son réveil, il me donnait divers exercices pour entraîner ma vitesse, ma force et mon endurance, puis j'avais le droit à une pause pour manger et souffler. En seconde partie de nuit, il me formait au maniement des armes pendant deux heures, puis je pouvais prendre ma douche, me changer et me reposer. Je prenais généralement mon dîner peu avant l'aube avant de me coucher.

Avec l'été, et mes 21 ans approchant, les nuits étaient de plus en plus courtes et pour compenser, William rendait les entraînements de plus en plus intenses. Il me laissait parfois si épuisée que je passais alors le reste de mon temps à geeker immobile depuis le matelas tandis qu'il dormait à côté de moi. Finalement, à l'issue d'une de ces nuits où il m'avait semblé inhabituellement indulgent, il me donna pour consigne de ranger mes affaires.

- Demain, nous rejoindrons le refuge Malkavien. Votre mère m'a demandé de vous y amener en vue de votre épreuve. Il est temps de vous en exposer les clauses.

Immédiatement, je sentis l'émotion accélérer mon rythme cardiaque. J'aurais sans doute perdu la notion du temps sans mon ordinateur et mon téléphone, car William se préoccupait peu des choses comme le "dimanche" ou les jours de fête. Je ne m'étais pas attendu à ce que ma mère me sollicite dès le début du mois de juin et j'étais à la fois impatiente et angoissée face à cette imminence. Je me posais mille et une questions sans pouvoir les verbaliser, et Jade et Lucie respectèrent mon silence.

Je fus incapable de fermer l'œil ce jour-là. Une fois William endormi, j'avais fait les cent pas dans le refuge souterrain, échafaudant mentalement des centaines de plans jusqu'à ce que la fatigue m'oblige à m'allonger, sans parvenir à trouver le sommeil pour autant.

Au coucher du soleil, je m'étais levée tel un diable qui sort de sa boîte, mon manque d'énergie comblé par ma nervosité. Et ce ne fut qu'une fois agenouillée devant ma mère que mon cœur se calma enfin. Elle était assise sur son trône de pierre, dans la grande salle du refuge Malkavien, et Sybile était à ses côtés. Elle portait une robe intégralement noire, et je m'étais inclinée une fois arrivée à deux mètres d'elle, avant de croiser son regard. La vue de ses yeux vairons et de son sourire m'apaisa plus efficacement que toutes les exhortations rassurantes de Lucie et Jade. Instantanément, mon souffle retrouva sa sérénité, mes tremblements nerveux se stoppèrent et je laissai échapper un soupir de soulagement alors qu'elle prenait la parole.

- Nathalia, ma fille chérie, sois bien attentive. Il est temps pour toi d'être testée par le sang de Malkav. Pour cette épreuve, tu vas déposer tes deux amies spectrales dans leur coffre, et ce n'est pas négociable car tu te dois d'être seule. Nous allons te droguer pour te plonger dans un profond sommeil, et te transfuser une certaine quantité de mon sang. Nous profiterons ensuite de la nuit pour t'amener dans un lieu tenu secret, et lorsque tu reprendras conscience, l'épreuve aura commencé.

Je hochai la tête et jetai un regard contrit à Lucie et Jade. Je savais qu'il était désagréable pour elles de rester enfermées dans le coffre, d'autant plus pour Lucie qui s'était donné pour mission de me protéger, envers et contre tout. Mais j'avais confiance en ma mère, et il n'était pas question de lui désobéir.

- OK. Et ensuite, est-ce que je peux savoir en quoi consistera l'épreuve exactement ?

- Tu seras enfermée et tu devras t'échapper, tout simplement. J'ai préparé cela avec l'un de mes amis, et nous avons trouvé l'endroit idéal. Mais ne t'y trompes pas, tu seras non seulement physiquement emprisonnée, mais tu souffriras aussi du contrecoup lié à l'absorption de ma vitae maudite. Et c'est en cela que réside la véritable épreuve. Tu es une enfant brillante, je sais que tu peux t'échapper. Mais il faudra affronter tes peurs et la folie qui se terre au fond de ton esprit pour y parvenir, car la malédiction de Malkav se nourrira de tes angoisses pour te déstabiliser. Dompte-là, montre-moi que tu es une élue. William et Sybile resteront près de toi pour te surveiller.

Je restai un instant, bouche bée. En somme, ma seconde épreuve était une sorte d'escape game sous LSD. Finalement, un mouvement en périphérie de ma vision me fit reprendre contact avec la réalité, et je sursautai, me souvenant que j'avais encore des questions à poser.

- Et j'ai combien de temps pour m'échapper ? Je veux dire, si je n'y parviens pas en une journée, est-ce que j'aurais à manger et à boire ?

- Oh, je doute que tu y parviennes en si peu de temps. Ne t'inquiète pas, tout a été prévu pour subvenir à tes besoins humains, aussi longtemps que nécessaire. Et si tu n'arrives pas à surmonter la malédiction, ou à t'échapper avant un mois, cela signifiera que tu es incapable de supporter ma vitae sans perdre l'esprit, tout simplement. C'est ton dernier test, à toi de me prouver que tu es digne de devenir mon infante.

N'ayant pas d'autre précision à demander dans l'immédiat, je suivis les trois vampires jusqu'à ma chambre pour y déposer les vaisseaux de Lucie et Jade.

- Désolé les filles, je ferai mon possible pour revenir vite.

Lucie me serra dans ses bras, me provoquant un frisson alors que son corps désincarné se mettait au contact de ma peau.

- T'as pas intérêt à y rester, car nous serons prisonnières de ce monde. Tu dois encore me prouver qu'il existe des vampires dignes de confiance.

Jade semblait au bord des larmes, et elle se contenta de me tapoter dans le dos en reniflant. Le cœur serré, je déposai délicatement les bijoux avant de refermer la boîte, puis je m'allongeai sur le lit, sous les regards de ma mère, William et Sybile.

- C'est bon, je suis prête.

Je me laissai faire avec une grimace lorsque Sybile m'injecta l'anesthésiant. Bientôt, les lumières se mirent à clignoter autour de moi et je sombrai dans le sommeil avec la certitude qu'à mon réveil, les choses seraient bien différentes…


Fin du chapitre 37

Il reste un chapitre avant la fin du premier tome et je suis assez impatiente et enthousiaste à l'idée de vous le révéler. 😏 Alors, vos impressions ? Vos pronostics ? ^^