Chapitre 10

Georgi lança un programme de recherche avant de partir. Il espérait qu'au matin son ordinateur lui fournirait une liste peu importante de coupables potentiels. Mais pour la soirée il avait des projets. Joy voulait louer un film.

C'était mi-octobre et les radiateurs n'étaient pas encore allumés. Il ne faisait pas assez froid pour cela, mais le soir, devant la télévision, une petite laine était la bienvenue.

Kerensky n'était pas frileux. Venir de Russie avait des avantages. Surtout que Joy était loin d'avoir la même résistance que lui et elle s'était blottie contre lui pour partager sa chaleur corporelle. Georgi avait bien une idée en tête pour la réchauffer mais elle avait vraiment l'air de vouloir voir la fin de son film. Elle avait déjà chassé sa main de dessous son pull deux fois !

Il finit par avoir pitié d'elle et alla dans la chambre pour prendre une petite couverture. D'après Joy, il y en avait une dans l'armoire. En fouillant un peu il la trouva mais il ne découvrit pas que ça. Il ramena un cadeau du fond de l'armoire, quelqu'un avait oublié de l'ouvrir car il était intact. Il ne devait pas dater d'hier car la couleur du papier qui l'entourait était passée. Il y avait un petit papier jauni collé sur le paquet. Quelque chose avait été écrit dessus car on voyait encore un peu d'encre par endroits mais le temps avait effacé les lettres.

Georgi devait bien avouer qu'il se posait des questions : était-ce un présent qu'avait reçu Joy ou était-ce un présent qu'elle n'avait pas offert ? La prudence lui souffla de remettre cet objet à sa place et de ne pas le mentionner. Mais il n'avait pas envi d'être prudent : il voulait savoir. Peut être que Joy voudrait lui en parler ? Sinon elle se fâcherait, le mettrait à la porte et mettrait un terme à leur relation. C'était un risque qu'il était prêt à courir. Si elle ne lui faisait pas assez confiance pour se confier à lui, peut être était-il effectivement temps de mettre fin à tout ceci avant que l'un d'eux n'en souffre.

Il revint s'asseoir à côté d'elle, la recouvrit avec la couverture et lui tendit le paquet cadeau. Elle regarda l'objet un instant en silence. Kerensky attendit de voir comment elle allait réagir.

- La couverture était devant, pas au fond de l'armoire.

C'était une constatation, pas un reproche. Elle ne lui en voulait pas d'avoir fouillé un peu. Après tout, cela partait d'une bonne intention !

- Je sais, mais il a attiré mon regard. Tu veux en parler ?

Elle regardait toujours le paquet.

- Je ne sais pas, c'est une vieille histoire. En fait j'aurais dû me débarrasser de ça il y a longtemps.

- Mais tu ne l'as pas fait. Ca doit donc être important. Qu'est ce que c'est ?

- Je ne sais pas. C'est mon frère qui me l'avait offert avant de partir. C'était pour mon anniversaire, pour mes six ans.

Il savait bien sûr ce qui était arrivé à son frère. Il avait fait des recherches sur elle comme elle en avait fait sur lui dès qu'ils avaient commencé à travailler ensemble.

Elle avait un frère qui était de dix ans son aîné(2). Ce frère avait été enlevé lorsqu'il avait seize ans. La CIA elle-même avait mené l'enquête et avait conclu que quelqu'un avait réussi à découvrir l'identité du « fantôme » puis avait enlevé son fils pour se venger. Le fait qu'aucune demande de rançon n'aie été reçue laissait à penser que le jeune Charles Arden junior avait été tué. Le corps n'avait jamais été retrouvé.

La façon dont elle lui avait annoncé cela sonnait étrangement. Joy avait plus que souvent côtoyé la mort et elle ne disait pas que son frère était décédé. Elle disait qu'il était parti. Quelque part elle ne devait toujours pas l'accepter.

- Je sais pour ton frère, je sais comment il est mort.

- Mort ? Mon frère n'est pas mort !

- Joy, j'ai lu ton dossier et il est mentionné que…

- Ce sont des conneries ! Elle était en train de se mettre en colère. Il n'a jamais été enlevé ! Mais tu penses bien que la police se moquait bien de ce qu'une gamine de 6 ans pouvait avoir à dire. Même mes parents ne m'ont pas écoutée. Après cette histoire, on a fait comme s'il n'avait jamais existé, on n'en a jamais parlé ! C'était la méthode de mon père pour résoudre tous les problèmes : si on n'en parlait pas, ils disparaissaient. Foutaises !

Elle s'était levée et était en train de faire des vas et viens devant la télévision. Soudain elle s'arrêta, jeta le paquet qu'elle tenait encore à la main sur le fauteuil et fila dans sa chambre.

Kerensky était quelque peu surpris par cette réaction. Il lui laissa un peu de temps pour se calmer, éteignit la télévision et alla la rejoindre. Elle était couchée sur le lit et regardait le plafond. Il vint s'allonger à ses côtés.

- Tu l'aimais beaucoup, je me trompe ?

Elle se tourna sur le côté pour le regarder.

- La vérité c'est que je l'idolâtrais. C'était le grand frère le plus sympa que je connaissais. Il avait beau avoir dix ans de plus que moi, il jouait souvent avec moi. Il m'emmenait presque partout avec lui. Tu n'as pas idée à quel point il me manque.

- Qu'est ce qu'il lui est arrivé ?

- Le matin du jour de sa disparition il m'a donné ce cadeau. Il m'a fait promettre de ne pas l'ouvrir avant mon anniversaire qui devait avoir lieu deux jours plus tard. Et puis, comme tous les matins nous sommes allés attendre le bus. Juste avant que je monte dans le mien, il m'a dit qu'il m'aimait plus que tout et qu'il était désolé mais qu'il ne pouvait plus tenir. Il n'est jamais revenu de l'école. Il a disparut pendant la pause de midi.

Kerensky la regardait dans les yeux pendant qu'elle lui racontait son histoire. Il était surpris de voir à quel point elle était calme. Rien ne laissait penser qu'elle racontait une histoire qui lui était réellement arrivée. Elle semblait détachée.

- Pourquoi n'as-tu pas ouvert ton cadeau ?

- Parce que j'attendais qu'il revienne pour l'ouvrir avec lui. Tout simplement.

- Est-ce que tu sais pourquoi il est parti ?

- Je n'en suis pas sûre mais je crois que c'est à cause de mon père. J'étais la fille de ma mère, je faisais des gâteaux, de la peinture avec elle. Ma mère adorait ou plutôt adore l'art ! Par contre, mon frère était le fils de son père. Il apprenait à se battre, à tirer, à recevoir des coups…bref, il apprenait à devenir le digne héritier de Charles Arden. Je crois qu'il ne supportait pas cette vie. Il n'était pas assez dur pour ça. Souvent la nuit je l'entendais pleurer dans sa chambre et j'allais le consoler. Je me glissais dans son lit en disant que j'avais peur, peur du noir, du tonnerre, d'une ombre sur un mur de ma chambre, de n'importe quoi et il essayait de me réconforter. Je crois que ça lui faisait du bien.

Elle fit une pause.

- Pour tout dire, je crois que je ne comprenais pas ce qu'il ressentait. Il avait de la chance lui, notre père s'occupait de lui au moins ! Moi c'est tout juste s'il savait que j'existais. Il faut dire que je suis arrivée dans la famille par accident : mon père ne voulait pas d'autres enfants, il avait déjà un fils pour porter son nom ! Aussi, quand Mickey a disparu, mon père s'est rendu compte que j'étais là et je suis devenu son nouveau « fils ». J'ai mieux compris ce que mon frère avait pu ressentir.

- Tu l'as appelé Mickey. Il ne s'appelait pas Charles Junior ?

- Si mais Mickey était son nom de code ! Un jour où j'étais malade il avait mis des oreilles de mickey sur la tête et était venu faire le pitre dans ma chambre pour me remontrer le moral. Depuis, je l'appelais toujours comme ça quand nous étions seuls.

Elle se mit à sourire.

- C'est fou ce que mon père avait fait du bon boulot avec Mickey quand j'y pense ! La CIA l'a recherché et ne l'a jamais retrouvé. Il avait magnifiquement bien appris l'art du camouflage !

- Tu ne l'as jamais recherché ?

- Non, s'il voulait me revoir, il lui aurait été facile de me retrouver. Il a coupé les ponts, ça fait mal mais je l'accepte. En plus il est peut être mort à l'heure qu'il est. Ca fait plus de vingt ans !

Kerensky la prit dans ses bras et la berça doucement. Il voyait bien qu'elle soufrait et dans l'immédiat, il ne pouvait rien faire d'autre mais il se fit une promesse : Si Mickey était toujours en vie, il le retrouverait.

(2) Je sais, si vous comptez sur vos doigts : Joy a environ 30 ans, son frère 10 de plus donc 40 ans. Le père de Joy est né en 1948 donc il a 54 ans. D'après mon histoire il aurait eu son fils vers l'âge de 14 ans !!! Et bien comme je fais ce que je veux, je change la date de naissance de Charles Arden Senior en 1938, na! D'ailleurs qu'est-ce qu'un gars de 50 ans ferait à la retraite ?