NDA 07/03/2023 : Bonsoir à tous, et oui, c'est un miracle ! Après seulement un mois, vous avez droit au chapitre suivant. Quelle folie ! J'espère qu'il vous plaira.
Bonne lecture.
5) Le cadeau empoisonné
Une furie diurne.
C'était le nom du dragon blanc que Viggo m'avait « offert. »
L'un des dragons les plus rapides de tout l'archipel, capable de tirer plusieurs feux plasmas impossible à éteindre. Incroyablement destructeur, et surtout terriblement rare. L'espèce en elle-même était celle des furies. Mais on ne savait que très peu de choses d'eux. Les nocturnes étaient les mâles, disparaissant dans la nuit. Ils étaient noirs, ou bleu très foncé. Les diurnes, les femelles, étaient gris ou blanc, pour rappeler les nuages. De véritables camouflages naturels.
Comme pour les oiseaux, les femelles avaient des atours supplémentaires, afin de plaire aux males lors des périodes de reproductions. La femelle possédait une paire de corne supplémentaire, ainsi qu'une rangée d'écailles pointues sur la queue, au milieu de l'aileron final, et le long du dos, rétractiles.
C'était une créature magnifique. Majestueuse.
Mon cadeau de mariage.
Et j'allais devoir l'empaler sur une lance, pour ce merveilleux jour. Il m'en ferait ensuite un casque, et des bottes, une cuirasse, n'importe quoi avec. Quelque chose qui symboliserait mon importance, en tant que son épouse. Parce que j'étais une princesse, la princesse d'Egéerie, et qu'il voulait que mon premier dragon soit l'un des plus rares.
Je n'ai jamais tué. Pas même un lapin. Je me suis toujours contentée de superviser les cuisines, de donner des ordres, et détourner les yeux lorsqu'on vidait les entrailles des bêtes qui seraient servies à tables. Je n'ai jamais supporté la vue du sang, c'est pourquoi j'ai appris à préparer des baumes cicatrisants, pour aider à guérir. Non blesser les autres.
J'ai conscience, parfaitement, que les dragons sont dangereux. Qu'ils attaquent les villages, tuent le bétail, les gens… Ce sont des monstres qu'on ne peut laisser en liberté.
Et pourtant… Je ne me sens pas du tout à l'aise à l'idée de pourfendre cette bête. J'y suis retourné à plusieurs reprises, près du cargo sur lequel la créature tenait. J'ai demandé plusieurs fois de voir l'animal blanc. Pour me faire à cette idée. Vaincre ma terreur. Mon dégout. Mais rien n'y fait. Je n'y arriverai pas. Je le sais. J'en suis incapable. Tuer n'est pas pour moi. Je ne suis pas comme ça. Je guéris, je joue du luth, de la lyre, je chante… Je danse, par moment. Mais je ne suis pas une meurtrière. Même contre un monstre assoiffé de sang.
Je dois être pitoyable.
Là, assise devant cette cage, tandis que la bête, furieuse, me dévisage. Je sens bien que le dragon est haineux, envers moi, envers tous. Nous l'avons retiré du ciel, de son nid… Peut-être même de sa couvée. Et moi je viens, je le fixe chaque jour, et je vais devoir le tuer. Parce que c'est mon cadeau de mariage.
Les larmes roulent sur mes joues d'elles-mêmes. Je ne me sens plus autant à l'aise chez les vikings. Je pensais que porter leurs étranges tenues, les fourrures et les bijoux dans les cheveux suffiraient. Que je pourrais suivre les aventures de mon futur époux sans avoir à les vivre moi-même.
Maintenant, devant ce choix. Non, ce n'est pas un choix. Je dois tuer la furie diurne pour nos noces, sinon… Je serais la risée de ce village, ou pire. Et Viggo… J'ignore ce qu'il fera, mais je sais qu'il sera atrocement déçu. Je n'ai pas envie de le perdre, il est mon seul lien en ce pays. Ma seule famille possible. Je ne souhaite pas lui faire honte devant son peuple.
Devant mon peuple.
Parce que c'est bien de ça, qu'il s'agit. Montrer au peuple viking, au village Grimborn, les commandeurs, que je suis la femme la plus importante aux cotés de leur chef. Que je peux me tenir droite devant eux, et tuer un dragon. Les protéger et les diriger avec Viggo. C'est pour cette exacte raison qu'il a choisi un dragon aussi prestigieux. Une furie… Pour montrer ma puissance.
Le mugissement en face de moi, derrière ces barreaux, fit monter la bile au fond de ma gorge. Je ne suis pas une viking. Je suis une belle princesse, sans aventure. Incapable de courage. Même derrière les barreaux, même si ce monstre ne peut pas me faire de mal. Je ne peux pas le vaincre. Parce que j'ai honte.
« Makedonsko devojce, kitka sarena, vo gradina nabrana, dar podarena… » Murmurais-je pour me rassurer. Un chant de chez moi. Qui rappelle ô combien les femmes de Macédoine sont belles et douces comme les fleurs. Je voulais tant, enfant, être une de ces femmes magnifiques. Telle Hélène de Troie… « Dali ima na-ovoj beli svet, poubavo devojcce od Makedonce? Nema, nema nek'e se rodi, poubavo devojce od Makedonce! »
Conquérir le cœur des héros, être une voix inoubliable, que même les dieux en seraient jaloux. Une femme qu'Apollon appellerait sa maitresse, tant il désirerait l'avoir à ses côtés. Je voulais être cette femme, gracieuse et pleine de charme, aux côtés du héros. Mais c'était un rêve de petite fille. Pour être ce genre de femme, je vais devoir me salir les mains. Y faire couler du sang…
« Dragon… Si tu étais à ma place, que ferais-tu… ? »
La créature ne répondit pas. Se contentant de me fixer avec ses grands yeux bleus, portant sur moi un mélange de haine et de supplication. Je ne suis qu'une imbécile. Bien sûr, que le dragon me tuerait. Tout pour sa liberté. Ici, il finira en botte ou en armure. En buffet pour les chiens.
Essuyant mon visage pour effacer les larmes, je me relevais dignement, serrant les pans de ma lourde cape en hermine sur moi. J'ai toujours aussi froid. Et pourtant, nous approchons de l'été viking. Je ne suis pas certaine que ce soit les températures le problème. J'ai froid, parce que mon cœur est froid. Mes sœurs me manquent, ma mère, mon pays, ses joies. Nous n'avions jamais combattu de Dragon avant cet écrevasse. Peut-être était-ce mon destin de devenir chasseuse de dragons, après que l'un d'eux ait ravagé mon peuple.
Mais celui-là ? Il ne m'a rien fait. Il n'a même pas attaqué les côtes, ou la cité. Il n'a blessé personne. Il est mon présent. Ils sont allés le chercher pour que je le tue. Peuple barbare. Je ne te donnerai pas satisfaction. Je ne changerai pas pour toi. Je ne suis pas une tueuse, et je ne le serais jamais.
« Ma mie, vous êtes là. » Un nouveau frisson, alors que mon promis embrasse ma joue, hume mes cheveux, et me serre contre lui. « Vous venez tous les jours, à présent. Impatiente ? »
« Je meurs d'être à demain… » Murmurais-je contre sa barbe. Mon corps entier tremble contre lui, alors il me serre un peu plus fort.
« Moi aussi. Astarte. Moi aussi. »
Il sourit, et dans la pénombre, je vois les yeux noirs pétiller d'envie. Il se penche sur mon visage et embrasse ma joue une nouvelle fois, descendant sur la commissure de mes lèvres qu'il effleure. Cet homme est un héros, il combat et éviscère des dragons. Il a massacré un écrevasse pour sauver mon pays. Il n'a demandé aucune richesse pour cela. Seulement ma main. Il est beau. Fort, et terriblement intelligent. Il m'a rassuré, et protégée pendant tout notre périple en mer. Viggo m'a éduqué sur la langue de son pays, ses coutumes. M'a offert nombre de robes, de bijoux et de fourrures.
La main du chef des commandeurs se glissa sur ma hanche, descendant sur ma cuisse, avant de remonter contre ma taille. Comme s'il se rendait compte de son geste déplacé pour le moment. Il me sourit alors, et sa main gauche remonta sur mon épaule, venant se saisir de mon menton pour le relever vers lui.
« Demain, Astarte. Vous serez mienne. Et j'accrocherai la tête de ce dragon au-dessus de notre lit. » Sa voix basse, toujours à me dompter, me donna pourtant une sensation funeste.
« Oui. Demain, Viggo. Je serais à vous. » Prononçais-je d'une voix incertaine.
Viggo embrassa mon front, avant d'annoncer qu'il me raccompagnait jusqu'à sa yourte. Que cette nuit, il ne serait pas là, il irait chez son frère, afin de respecter les traditions. Et demain, je serais sur une barque, en tenue d'apparat, et on me tirera jusqu'à lui sous des chants vikings. On me laissera tuer ce dragon immaculé, et le sang m'apportera fécondité et bonheur.
Lorsqu'il referma les pans de toile derrière lui, et que le bruit causé par son souffle disparu, je tombais à genoux directement sur le tapis. Je n'avais pas réalisé à quel point mon fiancé me faisait peur jusqu'à maintenant.
Je ne veux pas être son épouse. Je ne veux pas tuer pour lui plaire. Je ne veux pas qu'il m'embrasse, ni qu'il entre en moi comme il détruit les habitats de ces pauvres dragons. Je ne veux pas de cet homme. Je veux partir. Ô père, que m'avez-vous obligée à faire. Pourquoi ai-je cru de telles chimères… Suis-je idiote au point d'ignorer à quel point les hommes de pouvoirs sont dangereux ? N'ai-je pas remarqué la soif de sang de cet individu ?
« Demain… » Je fonds en larmes. Ça ne sert à rien, mais je n'arrive pas à faire autrement. Tyr a beau être éduqué comme eux désormais, ils ont eu beau m'apprendre tout ce que je sais de ce monde. Je ne suis pas d'ici. Je ne le serais jamais.
Hero. Toi qui es mort pour notre peuple. Pour nous sauver, nos parents et nous, tes sœurs. Que dois-je faire ? Tu m'as demandé de protéger notre famille en ton nom. Tu m'as dit d'endosser le rôle d'ainée. Car j'étais la future reine. Mais tu m'as dit d'être heureuse et forte, car ce serait ainsi que je pourrais gouverner avec sagesse.
Si j'épouse Viggo Grimborn. Si je deviens la femme qu'il veut que je sois. Je n'aurais rien d'une reine sage. Je serais un monstre à l'image de mon mari. Un homme qui prend ce qu'il désire, même si ça n'est pas à lui. Qui détruit une espèce entière, simplement pour le spectacle. Je le réalise à présent. Hormis l'Ecrevasse et cet ébouillantueur dans les eaux de l'empire Franc… Aucun dragon n'a jamais attaqué cette cité.
Les hommes de Ryker et Viggo les ont ramenés vivants pour les asservir, pour les tuer. En faire du cuir, des armes. Ces créatures qui sont pourtant si proches des dieux, sont vus comme des bêtes. La chimère a plus de chance dans son tombeau que ces dragons ici. Le minotaure est vivant, dans son labyrinthe, et redouté. Mais ces dragons… Sont tous pourchassés jusque dans leurs nids. Je ne veux pas faire partir de cette tribu barbare. Je ne serais pas celle qui tuera la furie blanche.
Je ne suis pas aussi barbare. Je ne tue pas pour le plaisir, je n'en suis pas capable, et je m'y tiendrais. Je suis Astarte, la guérisseuse des étoiles et la première princesse d'Egeerie. Je suis celle qui guérit, qui guide les plus jeunes, et chante les plus belles ritournelles de toute la Grèce. Je suis la fille de Bérénice, et la sœur d'Hero, vainqueur du centaure.
Demain, j'appartiendrais à Viggo. Demain, il me fera sienne, et je tuerai ce dragon devant la foule qui compose ses hommes. Il m'emportera ensuite dans la yourte, et il me possèdera jusqu'à ce que je me soumette à lui. Demain, je serais l'épouse de Viggo Grimborn, le chasseur de dragon.
Alors demain ne doit pas exister.
